PREMIÈRE CROISADE
Jérusalem en ruines et déserte, était cependant l'objet de la vénération des fidèles. Les premiers disciples de l'Évangile tournaient sans cesse vers elle leurs regards attristés. C'est qu'au milieu des ruines, une montagne où le divin Rédempteur du monde, cloué à un infâme gibet, avait exhalé son dernier soupir, élevait son aride sommet; là aussi, un sépulcre creusé dans le roc avait reçu le corps sacré du Christ, pour y reposer du sommeil des morts, jusqu'au jour de sa glorieuse résurrection. Les fidèles, les nouveaux convertis à la foi de l'Évangile, venaient chercher au Calvaire les traces du saint martyr, et y déposer leurs prières et leurs larmes.
Les faux dieux trônaient toujours, il est vrai, sur ces lieux vénérés, le nom même de Jérusalem avait disparu sous celui d'^lia Capitolina, car l'empereur romain Elie Adrien l'avait détruite, et en la rebàtis-
sant il lui avait imposé son nom. Mais un prince converti par un miracle, Constantin-le-Grand devait lui rendre et son nom des premiers siècles et son culte nouveau. Jérusalem redevenait le lieu le plus saint de tout l'univers, le lieu où était mort un dieu fait homme, le berceau de la religion chrétienne. Constantin fit bâtir un temple pour enfermer le tombeau du Sauveur et quelques-uns des lieux que son agonie et sa mort avaient à jamais illustrés. L'inauguration de ce temple se célébraie jour anniversaire de la trentième année du règne de l'Empereur (1). Une foule innombrable de chrétiens, venus de toutes les parties de l'Empire et même des pays d'Occident, assistèrent à cette pieuse cérémonie.
La mère de Constantin, sainte Hélène, entreprit dans sa vieillesse le pèlerinage de Jérusalem. Un pieux motif l'attirait dans la ville sainte. Elle voulait retrouver la croix sur laquelle le sang du juste avait coulé ; précieuse relique que les apôtres avaient enfouie sans en divulguer le secret. Les travaux commencèrent donc; sainte Hélène y assistait et ne quittait pas les travailleurs. La montagne du Golgotha fut creusée dans tous les sens, sans amener de découvertes; de nouvelles fouilles furent dirigées sur d'autres points ; enfin, après plus d'un mois de travaux, le signe de la rédemption fut trouvé intact près du tombeau, et porté triomphalement dans la basilique. Grâce au zèle ardent de cette sainte princesse, on vit s'élever des chapelles dans presque tous les lieux qu'avaient sanctifiés la naissance, le séjour, les miracles, et même le pas- Ci) Celte Église, qu'on appela Martyre du Sauveur, fut inaugurée eu
sage du fils de Dieu. Béthléem, Nazareth, Jérusalem, les bords du Jourdain et du lac Génézareth eurent des églises consacrées au souvenir et au culte de Jésus- Christ. Ces pieux exemples d'une illustre princesse, mère d'un puissant empereur, augmentèrent l'ardeur des nouveaux fidèles, qui vinrent en foule adorer le berceau et le théâtre sanglant de la mort du Rédempteur.
Parmi les nombreux pèlerins, citons saint Porphyre qui, renonçant aux plaisirs de Thessalonique sa patrie, dont il était un des plus riches et des plus nobles citoyens, alla s'enfouir dans les déserts de la Thébaïde, et de là vint en Palestine, où sa vie austère, ses mœurs pures le firent nommer évèque de Gaza; saint Jérôme, qui visita l'Egypte, la Palestine, et vint à Béthléem finir ses joure, en commentant les livres saints, et en donnant des secours aux pauvres pèlerins et aux fidèles du pays; enfin, Paula et sa fille Eustochie, unies à saint Jérôme par les liens de la plus pure et de la plus étroite amitié, quittèrent Rome, abandonnant des biens considérables, pour venir vivre et mourir avec lui, dans ce pauvre village où était né Jésus. D'autres, moins illustres, venaient par milliers, et dans leurs langues diverses ils chantaient des hymnes au Dieu des chrétiens. Vers les dernières années du quatrième siècle, les pèlerinages étaient si nombreux, si fréquents, le dérèglement des mœurs fut si grand, que des docteurs de l'Église, saint Augustin, saint Jérôme et surtout saint Grégoire de Nysse, durent élever leurs voix éloquentes, pour montrer les dangers que couraient la vertu, la chasteté dans ces voyages en Palestine, durant ces longues routes, dans les au-
t> HISTOIRE DES CROISADES.
berges ou dans les villes de l'Orient (1). Mais rien ne pouvait contenir l'ardeur des nouveaux convertis : ils marchaient par bandes, presque au hasard, sans provisions, mendiant sur les routes, mais oubliant toutes ces misères pour ne songer qu'au but qu'ils voulaient atteindre : Jérusalem. Des princes, des impératrices entreprenaient \g pieux voyage, entourés d'une suite nombreuse de varlets, d ecuyers, suivis d'équipages magnifiques de chasse ou de pêche. De pauvres artisans partaient aussi, armés du bâton de pèlerin; et tous, guidés par une foi profonde, ils cheminaient à travers des pays inconnus, souvent barbares, pour aller visiter les saints lieux.
Les chrétiens réunis dans la ville sainte jouissaient, depuis plusieurs siècles, d'une paix que les guerres de Rome et de l'Afrique chrétienne n'avait pas troublée; lorsque, comme un nuage dévastateur, les armées de Cosroës II, roi de Perse, fondirent sur l'Égypte et la Syrie. Héraclius, empereur de Rome et de Bysance, ne sut pas défendre son empire, et Jérusalem fut prise et pillée par les Perses. Les chrétiens qui avaient échappé au massacre, furent emmenés captifs. Le bois de la mie croix, toutes les richesses dont la piété des fidèles avait orné la basilique du Saint- Sépulcre, les vases sacrés, un immense butin devinrent la proie du vainqueur. Pendant dix années consécutives Héraclius combattit sans succès, et ses défaites se comptèrent par les combats qu'il livra; enfin, Dieu lui donna la victoire, et les chrétiens esclaves furent
(4) St-Grégoire de Njrsse, dans une lettre intitulée: De euntibus Hierosolymams, se plaint avec amertume des pèlerinages pendant lesquels s'offraient, pour les femmes surtout, tant d'occasions de pécher.
ramenés en triomphe à Jérusalem. Héraclius, proclamé leur libéra teur,rentra nu-pieds dans la ville sainte, portant sur ses épaules le bois de la Sainte Croix reconquise sur les Perses et qui fut solennellement replacée dans la basilique de la Résurrection. Cette victoire fut une glorieuse fête pour les chrétiens, et servit à consolider leur puissance naissante.
Mais ce bonheur tranquille ne devait pas durer longtemps : à côté de la religion du Christ, encore à son berceau, et des ruines £c l'Orient arrivé à une époque de décadence et divisé d'intérêts et de croyances, s'élevait une religion rivale, -enfantée par le génie audacieux d'un Arabe. Cet homme, doué d'une imagination ardente, d'une profonde connaissance du cœur humain, composa une loi empruntée à la Bible, à VÈvangile et aux autres cultes de l'Orient. Cette loi, en prêchant une saine et pure morale, flattait les goûts, les désirs de ces peuples amis du merveilleux, à l'étude desquels il avait passé une partie de sa vie.
Cette loi c'est le Koran; cet homme, c'est Mahomet, de la tribu des Koreychites, fils d'un pauvre gardeur de chameaux; (1) grave et patient comme tous les hommes vraiment forts, il sut attendre. 11 comprit qu'en s' adressant aux passions il serait écouté ; qu'en caressant les penchants guerriers de ces tribus nomades et belliqueuses d'Arabes, iJ arriverait à la domination suprême qu'il ambitionnait; il leur promit la conquête du monde, et la victoire devait couronner ses promesses. Mahomet, d'abord conducteur de chameaux, se vit bientôt le chef d'une secte qui devait
(1) Mahomet est né à "h Mecque en 369.
envahir la moitié de l'univers; mais il attendit longtemps l'occasion favorable de réaliser sa pensée, et ce
. ne fut qu'à l'âge de quarante ans qu'il commença à prêcher son évangile, le Koran: pendant dix ans, il en expliqua les préceptes à ses nombreux adeptes ; mais, persécuté par sa tribu, il prit la fuite et alla s'établir à Médine en 622. De cette époque commence l'Egyre musulmane. Là, Mahomet se fit de nombreux disciples : sa valeur s'exerça contre les tribus voisines, et bientôt les richesses qu'il acquit, en pillant les caravanes des déserts, lui attirèrent de nombreux prosélytes. Dès lors, le Koran devint la loi des nouveaux croyants, et pour assurer sa puissance, Mahomet persécuta les religions contraires à la sienne.
Bientôt, Mahomet put soumettre à ses armes, la Syrie et toute l'Arabie ; mais la mort arrêta ses conquêtes, il fut empoisonné en 632. Ses successeurs Abou-Beker et Omar continuèrent son œuvre et ses victoires. L'Égypte, la Perse tombèrent en leur pouvoir, et Jérusalem, après quatre mois d'un siège glorieux, ouvrit ses portes à Amrou, lieutenant d'Omar. Cet apôtre du prophète (1) vint lui-même recevoir les clefs et la soumission de la ville, et, pour signaler sa victoire, il fit bâtir, aux lieux où s'élevait le temple de Salomon, une splendide mosquée qui encore aujourd'hui, domine la ville sainte de ses dômes et de ses blancs minarets. Omar laissa cependant aux chrétiens la liberté religieuse : mais les chants sacrés,
. mais les cérémonies pompeuses leur furent interdits. La cloche n'appela plus les fidèles à la prière ; la croix,
(1) H se faisait appeler le lieutenant de l'apôtre de Dieu, et, plus tard, prince des fidèles.
ce signe de la rédemption, qui brillait sur les basiliques chrétiennes, dut disparaître; les processions furent défendues. La langue .arabe même ne leur fut plus permise, afin que dans le langage comme dans le costume, ils n'eussent rien de commun avec les vrais croyants.
Ces défenses avaient pour but de contenir le fanatisme des Musulmans et d'empêcher de plus grands désastres ; mais, après la mort d'Omar qui, d'une main ferme et juste, avait arrêté le pillage et l'effusion du sang, les chrétiens furent en butte aux outrages les plus affreux. Leurs maisons furent pillées, leurs sanctuaires envahis et profanés ; les articles de la capitulation passée entre Omar et le patriarche Sophronius furent encore restreints. Le tribut fut augmenté ; les ministres du culte ne furent plus élus sans l'autorité des Musulmans ; eniîn le souvenir de leur esclavage dut sans cesse être présent à leur esprit, par la nécessité où ils furent de porter sur leurs vêtements une ceinture de cuir. Ces ignominies, ces injures les frappèrent sans les abattre.
Cependant, les guerres civiles qui déchiraient le sein du nouvel empire laissaient aux chrétiens des moments de calme : des sectes diverses se disputaient la puissance suprême, et songeaient moins à persécuter les chrétiens qu'à conserver leur pouvoir chancelant. La tribu des Ommiades tomba sous le fer de la tribu des Alides, par le massacre de Mérouan II et de ses frères. Les chrétiens, pendant ces combats, jouirent de quelque sécurité.
La tribu des fils d'Abbas monta sur le trône de Bagdad, et les persécutions contre les chrétiens cessèrent
sous le califat du célèbre Haroun al Reschid. La renommée de l'empereur d'Occident, Charlemagne, avait pénétré jusqu'en Asie, avec les aumônes qu'il avait envoyées aux chrétiens d'Alexandrie et de Jérusalem, et y avait inspiré la terreur du nom français.
Le calife Haroun al Reschid envoya à Charlemagne, de somptueux présents en témoignage d'estime et d'amitié. Mais la politique fut le mobile de ces ambassades; car, faisant la guerre aux empereurs de Gonstantinople, le calife redoutait de voir Charlemagne prendre le parti des Grecs, et venir à leur secours à la tête de ses légions invincibles et dont la renommée était venue jusqu'aux rives du Tigre et de l'Euphrate.
Déjà, à cette époque, les récits des pèlerins sur les malheurs de Jérusalem et de ses pieux habitants, suffisaient pour réveiller l'enthousiasme des enfants de l'Occident, et susciter une guerre religieuse. On comprend dès lors, que le calife chercha toutes les occasions d'obtenir l'amitié du grand empereur, et parmi les présents composés d'ivoire, d'encens et d'une horloge, la première qu'on eût vue en France, qui furent offerts à Charlemagne par les envoyés du calife, se trouvèrent les clefs du Saint-Sépulcre et de Jérusalem. Ce présent fut celui qui toucha le plus Charlemagne. Les ambassadeurs reportèrent à leur maître des dons magnifiques, gages de l'estime de son frère d'Occident.
Haroun ai Reschid traitait donc les chrétiens de la Palestine, comme des enfants du prophète. Ses descendants imitèrent son exemple, et tandis que les Sarrasins continuaient en Sicile et sur les bords de la
lî
Méditerranée leurs faciles conquêtes, Jérusalem jouissait d'une douce sécurité. Les chrétiens priaient sans crainte sur le tombeau de leur Dieu ; les pieux pèle-' rins venus des contrées lointaines étaient rc<;us dans un hospice, composé de douze maisons ou hôtelleries entourées d'un champ d'oliviers et de vignes. Auprès de la fontaine de Siloé* s'étendait le champ du repos des pèlerins; et ceux qui mouraient à Jérusalem, étaient mis en terre sainte. Mais le désir de visiter les lieux sacrés du sépulcre et du Calvaire n'était pas le seul mobile des voyages en Orient. L'espoir de trouver des reliques si recherchées en France et en Italie, attirait les marchands qui retournaient dans leur patrie emportant les restes de quelques saints, qu'ils revendaient aux couvents et aux églises de leurs villes natales. D'autres s'attachaient seulement aux riches productions du pays : les soieries, les bijoux d'or, les pierreries de l'Asie se transportaient en France, et les seigneurs s'en montraient richement parés dans les carrousels et les fêtes de la cour. Le commerce entre l'Egypte, la Palestine et l'Europe était fort étendu. Un marché se tenait devant l'église Sainte-Marie-Latine et chaque année, au 15 septembre, s'ouvrait sur le Calvaire une foire où se trouvaient réunis les plus riches marchands de Gênes, de Pise, de Florence, de Milan, de Marseille, de Lyon, avec les Égyptiens, les Syriens, les Phéniciens, et les commerçants des contrées les plus lointaines de l'Asie.
Les chrétiens de la Palestine jouissaient donc d'une douce tranquillité, et les persécutions qui si longtemps les avaient frappés, semblaient à Jamais éteintes, lorsque la guerre civile et l'anarchie divisèrent rempirc d'Orient et rendirent aux chrétiens leurs anciennes alarmes. L'empire des Abassidcs énervé par le luxe et la mollesse croula au premier choc, et bientôt l'on vit cinq califes qui prenaient le titre de commandeurs des croyants. Les uns régnèrent sur la Perse, les autres sur l'Égypte et la Syrie. Nicéphore- Phocas, empereur du Bas-Empire, résolut de profiter des divisions et de la décadence de l'empire musulman ; les Grecs, secouant leur assoupissement, marchèrent contre les Sarrasins. Bientôt Antioche fut prise, et partout de grands avantages signalèrent la marche des chrétiens. Mais Nicéphore, empêché par le clergé dans sa course victorieuse, borna là ses conquêtes, et par d'indignes représailles les chrétiens de la Palestine eurent à subir les plus cruels traitements. Des bûchers s'élevèrent sur les ruines de plusieurs églises incendiées, et le patriarche de Jérusalem fut brûlé vif, pour avoir entretenu avec l'empereur de
secrètes intelligences. Une seconde armée chrétienne fut défaite dans les plaines que baigne le Tigre, et les chrétiens prisonniers furent emmenés à Bagdad. Bientôt leurs prières, leurs plaintes arrivèrent jusqu'aux pieds de Zimiscès, successeur de Nicéphore. Le nouvel empereur jura de venger la mort et l'esclavage des chrétiens, et bientôt une puissante armée marcha contre les peuples de l'Orient. Les chrétiens de Syrie se joignirent à l'armée de Zimiscès et pénétrèrent avec elle sur le territoire ennemi. Leurs premiers combats furent autant de victoires, et les fils do Mahomet s'enfuirent devant les soldats de la croix. Les Persans devinrent tributaires de Zimiscès et lui rendirent les reliques de saint Jacques de Nisibe. Continuant sa marche triomphante, l'empereur s'empara d'Héliopolis, fît payer un tribut de 4,000 tahégans d'or à la ville de Damas, de 5,000 à celle de Tibériade : Nazareth fut enlevée d'assaut; Césarée, Beruth eurent le même sort. Partout la croix triompha ; partout les villes envoyèrent les plus dignes parmi les vieillards porter le tribut, offrir leur soumission, demander des troupes pour défendre leurs villes. Après avoir refoulé les Arabes jusque dans les montagnes du Liban, l'empereur marchait sur Babylone où s'était réfugié Ali- Mammi, lorsque le poison termina sa vie, et avec lui se perdirent tous les fruits de ces rapides et brillantes conquêtes. Les califes fatimites qui régnaient, devinrent en peu de temps les maîtres de la Palestine, et Jérusalem, un instant libre du joug étranger, retomba en leur pouvoir. Cependant, sous leur règne, le poids des fers ne se fit pas sentir aux chrétiens ; au contraire, par une sage et bonne politique ils encoura-
gèrent le commerce et les pèlerinages. Les marchés redevinrent nombreux et brillants : les riches denrées de l'Asie s'échangèrent contre l'or des chrétiens. Les églises, les hospices furent rebâtis: les enfants du Christ vivaient heureux et tranquilles. Lorsque le calife Hakcm monta sur le trône, les persécutions recommencèrent plus cruelles, plus acharnées que toutes celles qu'avaient essuyées ces martyrs de la foi. Le sang coula à flots dans toutes les villes de la Palestine ; le courage des chrétiens augmenta la fureur de leurs bourreaux. Un archevêque de Ravennes, Gerbert, qui plus tard prit le nom de Sylvestre 11, lorsqu'il fut élevé au pontificat, avait fait un pèlerinage à Jérusalem; il avait vu les persécutions dont les chrétiens étaient victimes ; il avait vu les bûchers engloutir des martyrs qui chantaient au milieu des flammes les louanges du Seigneur. II revint dans sa patrie, et par les récits des souffrances de leurs frères, par ses ardentes prédications il excita les peuples à prendre les armes. Les Génois, les Vénitiens, les Pisans équipèrent des vaisseaux, et commencèrent la guerre avec les villes des côtes de la Syrie (1). Mais leurs hostilités, leurs vaines menaces ne servirent qu'à rendre plus lourdes les chaînes des chrétiens et à augmenter leurs malheurs. Les églises devinrent des étables. La basilique bâtie par Constantin fut détruite de fond en comble, et les chrétiens chassés de Jérusalem se dispersèrent dans toutes les villes de l'Orient. A cette nouvelle leurs frères d'Europe versèrent des larmes de pitié ; les malheurs de Jérusalem
(1) Mura ton, rerum italicarum scriptores.
rendirent plus ardents les vœux qu'on formait pour elle, et plus vif le désir d'aller en pèlerinage visiter les ruines du saint lieu (1).
Hakem mourut assassiné. Son successeur, le calife Dahcr, permit aux chrétiens de rebâtir l'église du Saint- Sépulcre et d'y célébrer les mystères de leur religion. Les pèlerinages recommencèrent avec plus d'ardeur, et souvent même furent imposés comme pénitence de quelque grand crime par l'église d'Occident. Les pénitents erraient loin de leur patrie, cherchant les lieux où le Fils de Dieu avait laissé ses traces sacrées, et ce souvenir réveillait en eux tout à la fois les plus douces et les plus cruelles émotions : aussi , dès le onzième siècle, les pèlerinages devinrent une nécessité pour ces âmes inquiètes que torturaient un remords, le souvenir d'un vol, d'un meurtre, ou quelquefois seulement le désir de voir s'accomplir un vœu, un projet. Les pèlerins partaient donc en foule , et partout la porte hospitalière d'un couvent, d'un château, d'un hospice, s'ouvrait devant eux. La panetière et le bourdon les rendaient un objet de vénération pour tous les fidèles ; à leur départ de leur ville, de leur village, le clergé les accompagnait en chantant les louanges de Dieu. Puis au retour, portés en triomphe jusqu'à l'église, ils déposaient sur l'autel une palme cueillie aux rives du Jourdain. Ils marchaient entourés de respect, assurés contre la misère ; les pauvres recueillaient d'abondantes aumônes, les riches en distribuaient. Ainsi Robert de Normandie (2) arrivant devant les murs de Jérusalem, où une foule de pauvres pèlerins
(!) Chronique du moine Glaber.
(2} Père de Guillaume le Conquérant.
attendait que quelque riche seigneur payât pour eux le tribut d'entrée, donna pour chacun d'eux une pièce d'or, et il entra à leur tète dans la ville sainte, où sa piété, ses aumônes même à l'égard des Musulmans, lui acquirent une haute renommée (1).
Ces voyages aux lieux saints devinrent tellement une nécessité pour ces esprits actifs, inquiets des enfants de l'Occident, qu'ils se réunissaient et partaient en foule pour la terre sainte, surtout à l'époque des fêtes de Pâques. Un évèque de Cambrai partit à la tèt£ de trois mille Flamands, désignés sous le nom (Vannée du Sriyneur. Ils traversèrent sans encombre toute l'Allemagne ; mais arrivés en Bulgarie, en face de peuplades sauvages vivant dans les forêts, ils périrent presque tous sous le fer ennemi. D'autres moururent de faim dans ces déserts. Enfin ceux qui restèrent arrivèrent à Laodicée et s'y embarquèrent ; mais la tempête les jeta dans l'île de Chypre. De trois mille, il restait à peine trois cents compagnons de l'évêque de Cambrai ; ils s'effrayèrent au récit des périls qu'ils auraient encore à courir jusqu'à Jérusalem, et ils revinrent dans leur patrie, sans avoir vu le tombeau du Christ.
Quelques années plus tard, en 1062 ou 1064, une nouvelle armée de pèlerins partit de Cologne pour se rendre à Jérusalem. Elle franchit l'Allemagne, la Hongrie, la Bulgarie et arriva à Constantinople ; puis traversant l'Asie-Mineure et la Syrie, elle vint non loin de la ville sainte, où elle eut à soutenir contre les Arabes-Bédouins de sanglants combats. Enfin protégés
(1) Il entra, dit la chronique, tout nu-pieds et en lange avec granl foison de chevaliers, barons et aultres gens.
par l'émir de Ramla, les pèlerins entrèrent à Jérusalem, où les avait précédés la renommée de leurs périls et de leurs victoires. Le patriarche les reçut comme des triomphateurs, au son des timbales et vint au-devant d'eux jusqu'au portique de l'église du Saint-Sépulcre. Après avoir perdu dans les combats plus de trois mille de leurs compagnons, après avoir visité les rives du Jourdain, la vallée de Josaphat, ils retournèrent dans leur patrie raconter leurs aventures et les merveilles de la sainte cité.
Cependant l'Asie devait encore une fois changer de maîtres ; à mesure que les vainqueurs s'amollissaient dans le luxe, des tribus venues du désert s'emparaient des pays conquis par leurs devanciers et les chassaient. Les Turcs descendus des pays que baigne l'Oxus, se jetèrent sur la Perse, et bientôt leurs hordes guerrières s'étendant de l'Oxus à l'Euphrate ravagèrent tout un immense pays dont leurs sultans devinrent possesseurs. La Palestine devint la conquête d'un lieutenant du calife. Jérusalem fut prise d'assaut, et le sang des chrétiens coula à longs flots dans la ville sainte (1). Le pouvoir des Turcs encore mal assis rendit leur despotisme atroce ; menacés sans cesse par les sultans du Caire, et par les armées de l'Occident, ils furent les plus cruels oppresseurs des chrétiens. Ceux qui, après mille dangers, avaient le bonheur inespéré de revoir leur patrie faisaient des récits exagérés des périls qu'ils avaient courus, et des tortures qu'enduraient les habitants de la Palestine. Le Saint-Sépulcre avait été profané, les cérémonies de l'église souillées par la pré-
(i) Voir Dissertations de liibbé Guenéc et Histoire des Huns, par de Guigner.
senoe des infidèles ; le patriarche avait été arraché de l'autel avec ses lévites et jeté au fond des - cachots. Ces récite excitaient dans tout l'Occident des cris de vengeance et faisaient couler des larmes de pitié.
Le Bas-Empire lui-même croulait sous la corruption et la mollesse. Nicéphore Phocas, Zimiscès étaient morts victimes de leur • noble ambition de relever la Grèce de son avilissement et de sa faiblesse. Romain Diogène, un instant prisonnier des Turcs, n'avait trouvé à son retour que des ennemis dans ses sujets qu'il avait voulu défendre.
Michel Ducas, successeur de Romain Diogène, avait envoyé demander au pape et aux princes de l'Occident du secours contre l'invasion des Turcs. Grégoire VII était alors souverain pontife. Génie audacieux, actif et inflexible, il rêva l'extension en Orient de la sainte religion et du pontificat , il encouragea les fidèles à prendre les armes contre les Turcs , et promit même de marcher à leur tête, tant les malheurs des chrétiens l'avaient ému. Cinquante mille chrétiens s'armèrent pour la défense des saints lieux, mais Grégoire ne garda pas la foi jurée, et les affaires d'Europe, les intérêts de la politique le retinrent en Occident. Ce pontife qui toujours avait rêvé le pouvoir suprême, voulait placer tous les royaumes sous la domination du Saint-Siège ; il soutenait que sa puissance devaits'étendre sur tous, comme la religion dont il était le pontife. Ces idées de despotisme universel lui suscitèrent des démêlés avec presque tous les souverains de l'Europe, et lui firent oublier la promesse et le projetd'aller délivrer Jérusalem.
Victor III, son successeur, quoique occupé de graves intérètsavec l'empereur d'Allemagne (1), n'oublia point les guerres avec les Musulmans, et promit absolution pléniére à ceux qui iraient les combattre. Les flottes des Sarrazins de l'Afrique infestaient la Méditerranée; les habitants de <5énes, de Pise, de Florence, poussés par le zélé de la religion, autant que par le désir d'assurer leur commerce, équipèrent des flottes, abordèrent aux rivages africains, massacrèrent une armée décent mille Sarrasins, leur brûlèrent deux villes, Ei-Médéa (*) et Sihila, et revinrent dans leur patrie avec un immense butin d'or et d'argent : les Pisans firent bâtir une église qu'on orna merveilleusement des dépouilles des vaincus.
Le pape Victor mourut sans avoir porté la guerre en Asie : c'était à un pauvre pèlerin indigné des profanations que les barbares faisaient subir aux lieux saints, que devait appartenir la gloire d'armer l'Europe et de la pousser contre l'Orient L'espérance sublime de ce pauvre moine fut la conquête de Jérusalem au prolit du christianisme. Ce moine était Français, c'est en France qu'il apporta ses plaintes et ses prières; c'était la France qui devait donner le signal des croisades, et entraîner dans son exemple tous les peuples de l'Occident.
Pierre l'Ermite d'une famille honnête de Picardie, avait un de ces esprits actifs, inquiets, qui cherchent sans cesse un bonheur impossible (3) ; il demanda à
(1) Et aussi de sa lutte avec l'anti-pape Guîbert. {2) Dans tes auteurs arabes on l'appelle Al-Mabidia; elle fut fondée Pan 303 de l'hégire.
(3) La chronique d'Auzou l'appela de acheris cremita quidam pctrus
toutes les professions de la vie ce bien-être, que son âme tourmentée ne put trouver nulle part; enfin il résolut de s'ensevelir à jamais dans un cloître ; mais la description des lieux saints, le récits des souffrances des chrétiens de la Palestine, enflammèrent son imagination du désir de visiter le tombeau de Jésus et d'y mourir voué à la défense de la religion; il partit avec une foule d'autres pèlerins. A la vue de Jérusalem profanée, de Jérusalem à moitié détruite, à la vue des chrétiens si misérables, et sans cesse l'objet de persécutions nouvelles, son âme s'exalta : la terreur, l'indignation s'emparèrent de son cœur ulcéré et des larmes abondantes coulèrent de ses yeux. Le patriarche de Jérusalem, le vénérable Siméon irrita encore son zèle par le récit des persécutions qu'il avait endurées; ils pleurèrent dans les bras l'un de l'autre sur les désastres et la servitude des fils du Christ. « N'est il donc point de remède à tant de calamités ! » s'écria Pierre l'Ermite, et il jura de soulever les peuples de l'Occident pour la délivrance de Jérusalem. Siméon et Pierre animés de cette sainte espérance, résolurent d'implorer par lettres les secours des princes de l'Europe; Pierre promit d'emporter ces missives, et d'armer l'Occident tout entier au récit des malheurs des frères de la Palestine.
L'imagination exaltée de Pierre lui persuada que Dieu lui-même l'avait investi de la mission de sauver les enfants de l'église d'Orient, et, muni des lettres du patriarche, il partit, traversa la Méditerranée, aborda en Italie et alla se jeter aux pieds du saint Père. Urbain II occupait alors le trône pontifical. Il reçut Pierre l'Ermite comme un envoyé de Dieu, embrassa
ses projets avec ardeur, et le chargea d'aller partout prêcher une levée de boucliers contre les Musulman».
Pierre l'Ermite traversa l'Italie, et parcourut la France entière, l'Allemagne, tous les pays du Nord, inspirant à ses auditeurs l'enthousiasme qui le dévorait. Sans nom, sans argent, sans puissance , par la seule force de sa parole, par le seul ascendant de ses larmes et des récits des malheurs de ses frères, un homme que tous les chroniqueurs représentent avec un extérieur inculte et ignoble, avec une figure hâve et sombre, fit passer dans les cœurs le feu qui embrasait le sien, et parvint à précipiter l'Occident armé contre les peuplades innombrables de l'Orient. Il marchait monté sur une mule, les pieds nus, un crucifix à la main, la tête découverte et les cheveux en désordre, vêtu d'une robe d'ermite de la bure la plus grossière, et attachée par une corde à nœuds autour de ses reins; il allait de ville en ville prêchant sur les places publiques, sur les chemins, dans les chaires des paroisses, partout où quelques auditeurs se présentaient à lui. Son éloquence toute d'inspiration entraînait la multitude; il peignait avec les plus vives couleurs les malheurs de Jérusalem , les profanations des saintes églises et des lieux révérés , les
dont ils étaient loin de pressentir dans l'avenir toute l'influence sur la civilisation de l'Occident. Car les peuples sont les instruments providentiels de révolutions dont ils n'ont jamais le secret, et dont le but nô se révèle souvent que dans les siècles éloignés. Enfin, la dixième séance arriva ; elle se tint sur la grande place de Clermont. Un trône avait été dressé pour le saint pontife et ses cardinaux. La place fut dès le matin remplie d'une immense multitude. Pierre l'Ermite monta sur l'estrade, vêtu de sa robe de bure : il parla le premier. Sa voix fut pleine de larmes et de sanglots, quand il dépeignit les persécutions dont étaient victimes les chrétiens d'Orient et les pèlerins qui visitaient les saints lieux. Ses larmes ruisselaient le long de ses joues creuses, et de longs sanglots s'échappaient de sa poitrine. Son émotion gagna tous les assistants.
Urbain II parla ensuite : il peignit les lieux que le Sauveur avait sanctifiés par sa présence, livrés aux profanations de hordes sauvages. Il montra les Turcs persécutant la chrétienté d'Orient et marchant sur l'Occident qu'ils menaçaient de leurs invasions. Il les peignit partis des bords de l'Oxus, descendant sur les riches contrées de l'Asie, soumettant à leurs armes, Nicée, Ephèse, Antioche, arrivant jusqu'à l'Hellespont et jusqu'aux portes de Constantinoplc ; il s'adressa à tous les peuples représentés au concile et surtout aux Français, il leur promit la conquête de ce riche pays et de la ville sainte, berceau de la religion chrétienne.
Le saint pontife chercha dans son discours à réveiller l'amour de la gloire et l'enthousiasme pour la
religion, tout en faisant naître dans les âmes une profonde pitié. Des larmes coulaient de tous les yeux, des frémissements de rage circulaient dans la multitude. Enfin il promit le ciel et les trésors de la vie éternelle à ceux qui, embrassant la sainte cause, marcheraient contre les oppresseurs des chrétiens.
L'assemblée tout entière leva les mains au ciel, en criant : Dieu le veut ! Dieu le veut !
— Oui, Dieu le veut! s'écria Urbain ; vous voyez s'accomplir aujourd'hui ces paroles du Sauveur qui a promis de se trouver au milieu des fidèles assemblés en son nom ; c'est lui qui vous a dicté les paroles que je viens d'entendre, qu'elles soient votre cri de guerre, et qu'elles annoncent partout la présence du Dieu des armées. Voici la croix, elle sera le signe du ralliement. Portez-la sur votre poitrine; elle deviendra le gage de la victoire ou la palme du martyre. Jésus-Christ est mort pour vous, vous devez mourir pour lui (1).
Apres ce discours, mille émotions diverses parcoururent l'assemblée ; puis un cardinal prononça une formule de confession générale, et tous les assistants à genoux reçurent du Saint-Père l'absolution de leurs péchés.
Un évèque du Puy fut le premier qui reçut des mains du pape la Croix, symbole de la guerre sainte ; tous les assistants imitèrent son exemple et placèrent une croix rouge sur leurs vêtements. Les chrétiens qui la portaient, prirent le nom de Croisés, et la
(1) La croix que portaient les chrétiens dans cette croisade était de drap ou de soie rouge et se cousait sur l'épaule droite du vêtement, sur les banderolles des lances, ou s'appliquait sur le devant des» casques. (Moutfaucon, Monuments de la Monarchie française.)
guerre sainte s'appela la Croisade. L'évêque du Puy fut nomme par Urbain son légat apostolique à l'armée chrétienne, par le refus qu'il fit d'y aller en personne. Urbain parcourut plusieurs provinces de France, tint des conciles à Rouen, Tours, Angers, Nismes. Partout le peuple, la noblesse émus des nobles paroles du pontife, jurèrent de prendre les armes pour la délivrance des saints lieux.
La France fut la première engagée dans la guerre, mais elle entraîna à sa suite, l'Allemagne, l'Angleterre, l'Italie, l'Espagne même qui combattait l'invasion sarrasine dans son propre pays. La croisade fut un pèlerinage armé dans lequel se jeta la moitié de l'Europe. Les seigneurs partaient, emmenant leurs vassaux. Les vassaux désertant les domaines féodaux, se mettaient en route, entraînant leurs seigneurs qui se décidaient à les suivre comme chefs militaires et pour ne pas perdre sur eux toute leur autorité. Le clergé lui-même s'élançait à la guerre sainte ; les moines quittaient les cloîtres où les enchaînaient des vœux éternels, pour aller se mêler aux armées chrétiennes; les ermites abandonnaient leurs retraites; les voleurs eux-mêmes, confessant leurs péchés et avouant leurs crimes, demandaient à aller les expier au service de la sainte cause (1).
Le départ des armées croisées avait été fixé par le concile de Clermont au printemps de l'année 1096.
(1) L'enthousiasme religieux fut, il «4 vrai, le premier mobile des guerres saintes, mais il est bien d'autres causes à cet élan de l'Europe sur rOrienl. Chez les nobles, l'ambition, la cupidité ne sont pas étrangères à leur entraînement pour la cause de la religion ; pour le peuple des villes et des campagnes, ce fut une occasion de secouer le joug des seigneurs et d'échapper aux calamités qu'engendraient la famine, la misère et l'oppression.
L'hiver tout entier se passa en préparatifs. Toutes les aflaires cessèrent : les artisans abandonnèrent leur charrue, les marchands, leur profession. Aux premiers jours du printemps il ne fut plus possible de contenir l'ardeur des croisés. On rencontrait sur toutes les routes des troupes diversement armées, marchant ensemble en chantant des hymnes et des psaumes. D'autres sonnaient du clairon et s'avançaient avec un mouvement d'armes imposant; partout le cri de guerre : Dieu le veut! retentissait.
Des famines entières partaient pour la ville sainte, emportant leurs meubles, des denrées, des ustensiles de toute espèce. Elles marchaient au hasard, sans guide, sans itinéraire, et, dans leur ignorance, à chaque ville elles se croyaient au terme de leur voyage. Les enfants qui suivaient leur père demandaient, à Ja vue de quelque chàteau-fort, si c'était là Jérusalem (ij?
Le rendez-vous fut donné à Constantinople ; chaque chef d'armée , chaque capitaine devait conduire ses troupes par des routes différentes, pour empêcher les désordres inévitables que le passage d'une si grande masse d'hommes à travers le pays devait causer. Mais une multitude innombrable qu'aucune discipline ne retenait, parce que n'obéissant à personne, elle avait proclamé son indépendance, ne voulut pas se soumettre à cette convention, et partit après s'être choisi Pierre l'Ermite pour chef et pour guide jusqu'en Orient. Cette armée de pèlerins composée de plus de
(1) Vider» mirum quitltlam : ipsos infaotuios dam ob\iàm habent quxlibet castella ? el urfoes : Si iixe esset Jérusalem ad qaem l codèrent, rogitare. {Guibert, abbé.)
cent mille hommes, suivie de femmes, d'enfants, do vieillards, qui, comptant sur l'assistance divine, ne s'inquiétaient pas même du lendemain, fut divisée en deux corps. L'avant-garde était conduite par un homme dont les chroniqueurs nous ont conservé le nom, il s'appelait (i) Gaulthier sans Avoir* Trente mille pèlerins traversèrent la France et l'Allemagne, en vivant des aumônes des fidèles, mais arrivés en Hongrie, le manque de discipline, l'ignorance même de l'art de la guerre fut fatale à cette troupe. La disette, la misère, firent oublier le but sacré qui les attirait en Orient, et leur passage à travers la Bulgarie fut marqué par des violences indignes et par des pillages affreux. LesBulgares prirent les armes et massacrèrent un grand nombre de ces soldats de Gaulthier. Cent quarante périrent dans les flammes et sous les ruines d'une église où ils s'étaient réfugiés. Le chef de ces troupes indisciplinées hâta sa marche, traînant après lui les débris de son avant-garde et sans songer à venger les malheurs de cette défaite. Ils arrivèrent ainsi en fuyant la poursuite des barbares jusqu'aux portes de Nisse. Le gouverneur les accueillit avec bonté et releva leur courage en leur faisant distribuer des vivres et des armes. Après quelques jours d'un repos nécessaire, ils continuèrent leur marche à travers la Thracc , sans se livrer à de nouveaux désordres et après deux mois de fatigues, ils arrivèrent à Constantinople, où l'empe-
(1) Gaulhier-sans-Avoir était un gentilhomme bourguignon qui n'ayant plu» de fief était considéré comme sans-avoir dans le système féodal. Le* historiens emploient, pour le nommer, les mots sine pecunin. Guillaume de Tyr le désigne ainsi : quidam. Gnalterus, cognomento sans avoir, vir nobilis et in armis stienuus.
reur leur permit d'attendre l'armée de Pierre l'Ermite.
Elle s'avançait à travers l'Allemagne , suivant la route sanglante ouverte parl'avant-garde de Gaulthiersans- Avoir. Pierre, qui avait soulevé l'Occident au récit des malheurs des chrétiens de la Palestine, n'avait ni la prudence, ni la fermeté nécessaires pour diriger une armée indisciplinée ; aussi fut-il impuissant à reprimer les excès dont elle se rendit coupable. Semlim, la ville bulgare, fut prise d'assaut et livrée au pillage; ses habitants qui s'étaient réfugiés sur une colline dont le Danube arrose le pied, furent impitoyablement massacrés par un parti de croisés, qui se mit à leur poursuite. Après ce cruel exploit que la vengeance avait conseillé, les croisés continuèrent leur route. Mais devant Nisse , leur armée fut taillée en pièces : leurs trésors, leurs chariots, tout le butin enlevé à Semlim devinrent la proie des vainqueurs ; à peine de cette immense multitude resta-t-il trente mille hommes avec lesquels Pierre gagna Gonstantinople. La misère la plus profonde régna dans les rangs de l'armée : la faim, les maladies décimaient ces malheureux. Ils furent secourus par ceux-là même qu'ils avaient offensés. Alors le repentir des excès commis s'empara de leurs cœurs, et ils jurèrent d'observer la discipline et d'obéir à leurs chefs : c'est ainsi qu'ils arrivèrent à Gonstantinople. L'empereur Alexis désira voircelui qui, par la force de son éloquence et par l'ascendant de ses récits, avait armé l'Occident. Pierre vint àla cour, où il reçut avec sa modestie ordinaire, les marques d'estime de l'empereur et des principaux seigneurs. Alexis lui promit des vivres et des vêtements
pour son année, et lui conseilla d'attendre les chefs de la croisade et le gros de l'armée chrétienne pour commencer la guerre contre les Turcs.
Cependant les princes croisés se disposaient à partir. Mais devant eux des bandes de vagabonds, de gens sans aveu, conduites par des hommes sans ascendant sur elles, sans énergie et sans courage, devaient signaler leur passage par d'horribles excès. Un prêtre, nomméGotschalk, traversa lallongrie à la tête de vingtcinq mille hommes, laissant après eux une trace sanglante de meurtre, de pillage et de viol. C'est un triste spectacle que celui d'hommes partis pour la conquête des saints lieux et qu'un pieux enthousiasme entraînait loin de leur patrie, se livrant à des violences atroces, à des carnages affreux. Mais les premières bandes de croisés se composaient de gens du peuple , d'aventuriers, de vagabonds n'écoutant que l'esprit de licence et de liberté, et n'obéissant ni à la foi jurée, ni à l'autorité des lois. Coloman, empereur des Bulgares, leva une armée, et, soit par ruse, soit par force, il les fit périr sous ses armes, (i)
(1) Le général de Coloman feignit de vouloir la pai*. Les chefs aile, mands se présentèrent an camp et sédoils par les protestations et les caresses ils se laissèrent désarmer. Ce fut le signal du carnage.
Une autre bande, plus indisciplinée encore que les deux premières, choisit aussi pour chef un prêtre, nommé Volkmar, et un comte, Emicon, dont le fanatisme avait excité leur enthousiasme et leur confiance. On avait fanatisé leur esprit avec cette idée, que les - Juifs, auteurs de la mort de Jésus-Christ, devaient être les premiers frappés. Les Israélites, à l'esprit avare et mercantile, étaient les plus riches négociants de l'Europe; leur religion, leur avarice, leurs richesses mêmes lesrendaientl'objet de la haine et de l'opprobre universel ; les persécutions contre eux furent donc accueillies avec joie ; et partout où ils se trouvèrent sur le passage de l'armée du comte Emicon, ils furent massacrés.
Cette troupe, enrichie de leurs dépouilles, s'avançait précédée d'une renommée de bravoure qui ne laissait pas d'inspirer la terreur. Elle arriva devant Mesbourg (/). La ville hongroise ferma ses portes et refusa de leur donner des vivres ; l'assaut fut livré, et la victoire allait se déclarer pour eux, lorsque des échelles cédant sous le poids des assaillants, jetèrent la panique parmi eux ; unevigoureuse sortie des assiégés changea la victoire en défaite et la fixa du côté des habitants de la ville. La plupart des croisés périrent sous les murs de Mesbourg ou dans les marais qui l'avoisinent ; le reste se réunit au comte Emicon, et après bien des combats et des défaites, arriva sous les murs de Constantinople.
Ces trois armées réunies formaient à peu près cent mille combattants. Malgré la foi jurée, malgré les lois sacrées de l'hospitalité, elles se livrèrent au pillage
(1) Ou Moseburg.
L'armée se mit en marche à travers la Lorraine; partout la plus sévère discipline régna sur la route, partout on leur offrit des vivres et des secours; à leur passage dans ces lieux où tant de leurs compagnons avaient trouvé la mort, ils recueillirent des marques de respect, d'amitié; la Hongrie, la Bulgarie laissèrent leur pays sans défense à la merci d'une armée nombreuse qui pouvait exercer de sanglantes représailles; partout la modération des chefs fut admirée autant que l'obéissance des soldats ; les barbares eux-mêmes faisaient des vœux pour le succès des armées chrétiennes.
D'autres armées se levaient encore en France et devaient suivre de près celle de Godefroy de Bouillon. Le frère du roi de France Philippe I er , (1) Hugues, auquel l'histoire a donné le nom de Grand à cause de son courage indomptable, de sa modestie et de son désintéressement dans une guerre où beaucoup cherchaient moins les intérêts du ciel que leur fortune, commandait à une troupe nombreuse; Robert de Normandie, surnommé courte Heuzc, chassé d'Angleterre par son frère cadet, Guillaume-le-Roux , abandonnait l'espoir de ressaisir un si bel héritage, pour aller, à la tète de ses Normands, peuple remuant et belliqueux, à la guerre sainte, après avoir engagé pour une somme énorme, à ce même Guillaume, le duché de Normandie qui lui restait ; Robert-le-Frison, que pins tard sa valeur fit surnommer l'Épée des chrétiens, conduisait ses vassaux de la Frise ; un comte de Blois avait réuni
(1) Hugues, fils de Henri I* r , élait duc de Vermaudois cl de Valois. Ces deux duchés lui avaient été apportés en dot par Adélaïde, tille d'Herbert IV.
autour de son étendard une troupe nombreuse de chevaliers et de soldats ; parmi les premiers, il faut citer quelques noms qui ont surnagé dans l'océan de l'oubli :
Guy de Trunelle; Raoul de Beaugency; l'évêque Odon, oncle de Robert de Normandie ; Roger de Barne- „ ville, Achard de Montmerle ; Isouard de Muson ; Raoul de Gader; Milet de Braies ; Gauthier de Saint Valéry; Pergau et Conau, deux Frères bretons qui s'illustrèrent dans les combats; Évrard de Puysaye; Robert de Paris se rangèrent sous la bannière de l'opulent Etienne, comte de Chartres et de Blois.
Cette armée était donc commandée par quatre chefs : Hugues, frère du roi ; Robert de Normandie ; Robertle-Frlson et fetienne de Chartres. D'un avis unanime, les quatre chefs prirent une route nouvelle, franchirent les Alpes et traversèrent l'Italie, pour aller jusqu'à la mer. A Lucques, le pape Urbain remit aux mains de Hugues l'étendard de la Foi, et donnant aux croisés sa bénédiction paternelle, il pria pour le triomphe de la Croix. Le passage des croisés excita l'enthousiasme des peuples de l'Italie, et bientôt Bohémond, prince de Tarente, entouré de Richard de Salerne ; de Robert, fils de Tristan; du brave Tancrèdc; de Honfroi de Montaigu ; Boîte de Chartres; Herman de Cani ; suivi de trente mille hommes de pied et de cavalerie, vint se joindre à l'année des croisés qui attendait à Bari que le printemps ramenât la saison favorable à la navigation. Bohémond, célèbre déjà par ses exploits contre les Grecs, fut reçu avec enthousiasme par les chefs de la croisade. Sa démarche imposante, son regard fier et hautain, son éloquence lui avaient valu
tous les suffrages. « Ce ne fut point, dit Guillaume de Tyr, le désir de délivrer Jérusalem qui arma son bras et le conduisit en Orient, mais l'espoir de trouver une occasion pour satisfaire sa haine contre Alexis, empereur des Grecs, et l'ambition de conquérir un royaume, en allant à la conquête du tombeau de Jésus-Christ (1 ). »
Une autre armée , commandée par Adhémar de Monteil, évêque du Puy, vint se joindre aux croisés déjà réuDis à Bari. Adhémar fut nommé par le pape légat apostolique du Saint-Siège, chef spirituel de la croisade, comme Godefroy de Bouillon et Hugues de Vermandois en étaient les généraux. Adhémar marchait à la tète de ses troupes, levées dans les provinces méridionales de la France, couvert de la cotte de maille des chevaliers et portant à son cou l'étole du pontife; prodiguant à tous ses secours comme prêtre et comme soldat, il parvint, par ses sages conseils, à maintenir la discipline.
Raymond de Toulouse (2), fameux par ses exploits contre les Maures d'Espagne, vint se joindre au vicaire du Saint-Siège, à la tête des plus nobles chevaliers de la Provence et du Languedoc, des rives du Rhône et de l'Auvergne, et d'une armée de plus de cent mille croisés. Raymond d'Agyle, chapelain du comte, nous a laissé le récit de la marche de cette armée et de l'itinéraire qu'elle suivit. A Lyon , l'armée passa le Rhône; puis, se dirigeant vers les Alpes, elle les traversa, descendit sur la Lombardic et gagna l'empire grec, à travers le Frioul et les steppes désertes de la
(4) Voir le portrait de Bohémond tracé par la main d'Anne Comnène. (2) Raymond IV, comte de Toulouse, avait épousé la fille d'Alphonse- )e-Grand, avec lequel U avait combattu et vaincu les Maures.
Dalmatie. Raymond de Toulouse, un des plus puissants seigneurs de la France, maître de toute la Provence et du Languedoc, n'avait rien à gagner à la croisade. Il abandonnait ses États à des mains inhabiles, emmenant sa femme et son fils avec lui ; il ne prévoyait pas que ses violences, son despotisme lui avaient suscité d'ardents enuemis, et que l'exemple qu'il donnerait de son départ pour la croisade, fournirait l'idée à ses ennemis d'une croisade contre sa propre famille; mais il partait, entraîné par l'impulsion générale qui avait poussé l'Occident sur l'Orient.
Cependant les armées croisées étaient entrées sur le territoire de l'empire grec. Alexis Comnène, celui-là même qui avait envoyé aux princes chrétiens des ambassadeurs pour implorer leur secours contre les Turcs, vit avec elTroi cet élan général, et résolut d'user d'adresse pour éloigner ces trop nombreux alliés. Hugues, frère du roi, fut jeté par la tempête sur le territoir grec, et devint le prisonnier de l'empereur. Godefroy de Bouillon débarque à Héliopolis, et apprend la nouvelle de la captivité du duc de Vermandois. Outré de la duplicité du prince grec et n'écoutant que sa fureur , Godefroy saccage les villes , les bourgs qu'il rencontre sur son passage, et s'avance jusque sous les murs de Constantinople, semant la mort et le carnage sous ses pas. Le siège de Byzance était décidé, lorsque Hugues reparut dans le camp des croisés. Il avait juré obéissance à l'empereur grec, et il venait solliciter Godefroy de suivre son exemple. Des cris d'indignation s'élevèrent de toutes parts à cette proposition, et partout le frère du roi trouva une énergique résistance.
L'empereur Alexis fit défendre de fournir des vivres aux chrétiens ; mais l'armée commandée par ses chefs se jeta sur les faubours et sur les villages qui avoisinaicnt Constantinople, et revint au camp chargé d'un immense butin. Bientôt on fit la paix et les croisés mirent bas les armes. Mais les princes de la croisade se défiaient toujours de la politique fausse et tortueuse de Gomnène : et les défiances ne cessèrent que lorsqu'il eut envoyé son fils en otage au camp des croisés. Les princes chrétiens vinrent alors aux pieds du trône de l'empereur jurer fidélité et obéissance aux lois de l'hospitalité.
Bientôt Bohémond arriva; et, séduit par les flatteries et les splendides présents de l'empereur, il lui jura obéissance et se reconnut son vassal. Robert de Normandie; Robert de Flandre ; Etienne de Blois, le comte aux trois cents châteaux, rendirent hommage à l'empereur. Seul, l'altier Raymond de Toulouse répandit aux ambassadeurs d'Alexis Comnène qu'il était venu en Orient combattre les infidèles, et non y chercher un maître. Mais l'empereur, par des caresses et des présents, sut flatter sa vanité et obtenir son hommage. Tancrède seul se défia des louanges outrées et des présents de l'empereur. Refusant de prêter serment de fidélité, il quitta cet empire dissolu, suivi de quelques chevaliers qui n'avaient pas voulu courber le front sous le joug avilissant de la mollesse et du luxe de la cour du Bas-Empire.
Malgré les serments des princes chrétiens, Alaxis Comnène sentait sa puissance mal assise au milieu de cette multitude ambitieuse et turbulente; il ne se crut en sûreté que lorsqu'il eut fait transporter toute
cette foule en armes au-delà du Bosphore, sur le rivage asiatique.
Les armées des prince chrétiens s'avançaient dans les plaines de la Bithynie, et partout elles trouvaient les traces des revers et du carnage de leurs frères. Quelques soldats de l'armée de Gauthier-sans-Avoir , qui, échappés au massacre, s'étaient enfuis dans les forêts et y avaient vécu misérablement, les conduisirent aux lieux sinistres où tant de braves avaient péri. Dans une plaine, ils montrèrent la place, où des femmes, des enfants, des vieillards, des prêtres en prières étaient tombés sous le tranchant du cimeterre turc. Leurs os blanchissaient dans la poussière. L'aspect de ce champ de carnage ranima l'enthousiasme pour laconquète sainte.
Le sultan d'Ezeroum (1) apprit la marche des croisés, et fit donner dans tout son royaume le signal de la guerre. En peu de temps il se vit dans Nicée, sa capitale, entouré d'une nombreuse et vaillante armée. Il fit fortifier 3a ville, remplir ses larges fossés des eaux du lac Ascanius; et derrière ses trois cents tours de brique, que protégeait encore une enceinte de remparts, il se crut invincible. Du haut de leurs forteresses, les Turcs voyaient s'avancer une armée qui, comme un lac immense, couvrait une vaste étendue de terrain. Cent mille cavaliers, et parmi eux les plus nobles, les plus braves chevaliers de l'Europe; cinq cent mille fantassins disciplinés et aguerris plantèrent leurs tentes dans les vastes plaines qui s'étendent entre Nicée, Lema et le lac Ascanius ; des flottes parties de l'Italie, ayant traversé la Méditerranée, la Propon-
(i; David, fils de Soliman, surnommé Kilig-Arslan , l'Épée-du-Lion.
tide et les canaux qui unissent le Bosphore au lac, apportèrent l'abondance dans l'armée. Les princes croisés avaient résolu d'assiéger Nicée; on songea à asseoir le camp : vingt nations différentes faisaient partie de l'armée; chacune eut son quartier séparé; des autels furent dressés sur des tertres de gazon ; des draperies splendides les protégèrent des ardeurs du soleil, et l'armée tout entière put assister de loin aux divins mystères. C'est dans ces soins que se passèrent les premiers jours du siège.
Cependant le sultan d'Ezcroum Kilig-Arslan , tenta une sortie sur les assiégeants, à la tête de sa cavalerie d'élite. Cinquante mille cavaliers turcs se précipitèrent sur le quartier de Godefroy de Bouillon et de Raymond de Toulouse. Les Provençaux, surpris à l'improvisie, cédèrent à ce choc impétueux; mais, rassemblés par leur duc, ils revinrent au combat, et bientôt ils eurent repris avantage. Godefroy, Eustache et Baudouin, ses frères, Tancrède s'étaient jetés au plus fort de la mêlée, et, frappant de leurs bras invincibles, semaient la mort et l'épouvante au milieu des ennemis. Un chevalier provençal, Pons de Malazun, armé d'une lourde masse d'armes, s'ouvrit un chemin sanglant à travers ces flots de Musulmans; parvenu au dernier rang de la cavalerie turque, il retourna sur ses pas, frappant sans cesse, écrasant, brisant tout ce qui s'opposait à sa marche, et revint jusqu'à son quartier sans avoir reçu une seule blessure. Les Turcs ne purent résister à la bravoure française, et, après trois heures de combat, ils furent mis en déroute, laissant des morts nombreux sur le champ de bataille. Godefroy lança à leur poursuite des troupes fraîches qui les
harcelèrent jusqu'à la nuit. Le lendemain le sultan voulant venger sa défaite, revint au combat avec plus d'acharnement. Les Turcs s'élancèrent avec fureur en poussant des cris effroyables. Mais l'infanterie reçut leur choc sans en être ébranlée. Les chevaux, piqués aux naseaux par la lance des premiers rangs de l'infanterie, reculaient effrayés, tandis que les arbalétriers des seconds rangs accablaient les cavaliers d'une grêle de traits. La bataille dura pendant la journée entière, mais la victoire ne fut pas un instant douteuse. Elle coûta plus de deux mille soldats aux croisés. Cinq mille Sarrasins restèrent sur le champ de bataille; mille prisonniers furent ramenés au camp. Kilig-Arslan se jeta dans les provinces, cherchant de nouveaux défenseurs, et prêchant à son tour la guerre sainte contre les chrétiens.
Les croisés, pendant ce temps, reprirent le siège de Nicée. Des machines deguerre avaient été construites, des tours roulantes s'avançaient jusqu'aux pieds des murailles, et, du haut de leurs plates- formes lançaient des torches incendiaires et des quartiers de rochers. Des béliers, des catapultes formidables battaient incessamment les murailles. Mais toujours de nouveaux murs s'élevaient devant les brèches ouvertes, ou bien la poix bouillante, les javelots empoisonnés, les grêles de pierres forçaient les assaillants à abandonner leurs travaux. Dans ces luttes l'avantage restait presque toujours aux croisés, et la résistance devenait chaque jour moins vive. Le lac Ascanius offrait une facile entrée aux secours de toutes sortes qui alimentaient la place ; les croisés leur fermèrent cette dernière voie de salut. Pendant une nuit, une centaine de bateaux
TITSTOÏRE DES CROISADES.
furent lancés sur le lac, et le lendemain, les Sarrasins aperçurent avec effroi cette nouvelle armée flottante. Les tours, minées dans leurs fondements, menaçaient à chaque instant de s'effondrer. Les habitants de Nicée durent renoncer à se défendre.
Cependant Tacite , général d'Alexis Gomnène y qui , à la tête d'une faible troupe , avait suivi l'armée chrétienne, s'empara, par un stratagène indigne, de la ville de Nicée. 11 parvint à pénétrer dans la place avec quelques-uns des siens; et, soit menace de la vengeance des croisés, soit promesse qu'il ne serait fait aucun mal aux habitants, il décida le gouverneur à se jendre à son maître, l'empereur Alexis. Les croisés se préparaient à un assaut décisif, lorsque les étendards grecs flottant sur les tours de la ville, leur apprirent sa reddition (1).
Tant de duplicité enflamma de courroux tous les chefs de la croisade, et c'est àgrand'peine qu'ils purent contenir la fureur de leurs soldats. Mais par de basses flatteries, par des présents, Comncne fit oublier sa perfidie. Sa politique astucieuse sut encore obtenir du plus loyal et du plus brave des princes de la chrétienté le serment de fidélité qu'il avait refusé jusqu'alors. Tancrède jura obéissance à l'Empereur, mais seulement tant qu'il serait lui-même fidèle à la foi jurée. Alexis se contenta de ce serment conditionne*. Sa vanité n'était-elle pas satisfaite ? Dès lors son but était atteint.
(1) Albert tTAix, Guillaume de Tyr, sont d'accord su* les rases dont les Grecs usèrent pour se faire remettre Nicée. Baudri, Robert-le-Moine, Foulcber de Chartres prétendent que Tacite fit entrer les turcopoles arec soi» corps «Tannée dans la viHe et la garda de vire force.
Après quelques jours d'un repos nécessaire, l'armée chrétienne se mit en marche à travers les plaines désertes et incultes de Y Asie-Mineure. Elle s'avançait dans un pays inconnu, par des chemins difficiles, franchissant, sous un ciel de feu , les ravins et les montagnes. La crainte d'une disette et du manque d'eau, à travers ces déserts de sable brûlant, engagèrent les chefs chrétiens à se diviser. Godefroy de Bouillon, Hugues et Raymond de Toulouse se mirent à la tête d'un corps d'armée ; Tancrède, Bohémond et Robert de Normandie conduisirent l'autre et marchèrent en avant. Par cette division, les deux armées devaient plus facilement trouver à s'alimenter ; mais elles s'offraient à l'ennemi, affaiblies par leur scission même ; après deux jours de marche, l'avant-garde établit son camp dans la fertile vallée de Dordoganhi. La nuit se passa dans le calme le plus rassurant. Au lever du soleil, les avant-postes se replièrent sur le camp, annonçant l'arrivée rapide de l'ennemi. A cette nouvelle, Bohémond prend le commandement en chef et fait de promptes dispositions pour le combat. Tancrède se met à la tète des chevaliers italiens, Robert de Normandie défend la droite, et Bohémond, au centre, pro-
tège avec l'infanterie, les femmes, les enfants, les bagages. A peine cet ordre de bataille est-il adopté , que les Sarrasins paraissent sur les collines et s'avancent en poussant des cris sauvages. Bientôt un choc terrible a lieu entre les deux armées ; lecampest envahi par les Ilots pressés de la cavalerie turque ; Bohémond se précipite la lance au poing, au milieu de la mêlée : les Turcs, un moment vainqueurs, mordent la poussière. De son côté, Tancrède fait des prodiges de valeur. Armé du tronçon de son épée, il frappe, écrase et tue tout ce qui s'offre à lui. Il est entouré par une multitude acharnée, mais son bras invincible fait autour de lui une moisson sanglante. La foule augmente sans cesse ; il va périr à côté de son frère Guillaume , qui tombe criblé de flèches, lorsque Bohémond accourt et le délivre des mains des Sarrasins. De son côté, Robert, tenant d'une main l'oriflamme de Normandie, s'élance au miiieu du carnage en poussant le cri qui retentissait au départ des croisés. « Dieu le veut 1 » dit-il , et sa lourde épée séme le carnage au milieu des bataillons sarrasins. Les plus nobles chevaliers le suivent : la victoire, encore une fois, demeure incertaine. Mais de nouveaux ennemis descendent les montagnes, sur leurs coursiers agiles ; accablés par le nombre, les croisés battent en retraite, et cherchent un refuge dans le camp. Une confusion affreuse règne partout ; les prêtres prient et bénissent ; les femmes, les enfants poussent des cris déchirants : les chrétiens se résignent à mourir. Cependant les plus intrépides chevaliers, couverts de blessure, accablés par la soif et la fatigue, soutiennent encore le choc de la cavalerie : ils reculent, mais leurs bras appesantis frappent toujours ; ils
frappent ; mais la force les abandonne, ils sont résignés à mourir.
Tout-à-coup les tambours retentissent, les clairons sonnent. Godefroy, averti dés le matin, par un courrier de Bohémond de l'attaque des Sarrasins, s'avance sur le versant des montagnes du côté de l'Orient. Les drapeaux blancs flottent dans les airs. Cinquante mille cavaliers arrivent au grand pas de leurs chevaux, et raniment l'espoir dans l'âme des soldats de Bohémond. Les cavaliers chrétiens voient dans la plaine le carnage de leurs frères, et brûlent d'en tirer vengeance. Le sultan de Nicée fait alors sonner la retraite, et gagne avec ses troupes les hauteurs de Gorgoni, où il se croit en sûreté contre les attaques des chrétiens. Mais ceux-ci demandent à grands cris que le combat recommence, etles vaincus eux-mêmes oubliant leurs blessures et leurs fatigues, viennent se ranger sous l'étendard de leurs chefs respectifs. Les prêtres parcourent les rangs en bénissant les croisés et en les exhortant à combattre: « Dieu le veut î » disent-ils ; et l'armée répète : « Dieu le veut ! » L'écho des montagnes porte aux ennemis ce cri de guerre. Deux heures après, l'armée chrétienne avait vengé la défaite du matin. Les Sarrasins pris en flanc et par derrière, furent impitoyablement massacres : trois mille officiers, vingt mille soldats turcs restèrent sur le champ de bataille; leur camp devint la proie des vainqueurs. Ils y trouvèrent des vivres en abondance , des tentes somptueuses, des trésors, des armes précieuses, des chevaux arabes si estimés et près de mille chameaux. Les cantiques des prêtres célébrèrent l'issue de cette journée : le lendemain on rendait les derniers devoirs aux
chrétiens morts sur le champ de bataille ; puis, quelques jours furent consacrés au repos et au partage d'un immense butin (1).
Le sultan de Nicéc fuyait toujours, sans être poursuivi, si ce n'est par Dieu lui-même, dit Albert d'Aix, ravageant tout sur son passage, brûlant les moissons, pillant les bourgs, égorgeant les chrétiens. L'armée se remit en marche, résolue à ne plus se séparer. Mais bientôt la faim se fit sentir , les vivres manquèrent. Les campagnes désertes et dévastées n'offrirent pour nourriture que les racines sauvages et les épis échappés à l'incendie. Dans les déserts de la Cappadoce, la soif, cet horrible fléau, s'appesantit sur l'armée. Guillaume de Tyr raconte que plus de cinq cents soldats périrent dans un jour; l'on n'entendait partout que plaintes et prières. Enfin ils rencontrèrent une rivière. L'armée entière se précipita dans ses eaux et butavidement. Cette abondance leur fut presque aussi funeste que la soif elle-même. Un grand nombre mourut subitement ; d'autres ne purent continuer leur route. Enfin, l'armée chrétienne arriva devant Anliochettes, (?) qui leur ouvrit ses portes. L'abondance , le repos eurent bient »t fait oublier tous les maux endurés : plusieurs villes de l' Asie-Mineure envoyèrent leur soumission et des secours de vivres.
Godefroy de Bouillon, blessé dans une forêt par un ours, que combattait un soldat auquel il avait porté secours, fut ramené mourant dans le camp chrétien. A cette vue, les croisés pleurèrent, demandant au ciel
(i) Celle bataille, qui décida du sort de la première croUade, fui lirrée
le 1 er juillet 1097.
(S) Ak-Cher.
la guérison de leur général. La blessure n'était pas grave, mais la convalescence fut longue. Godefroy suivit l'armée, porté dans une litière, ainsi que Raymond de Toulouse, qu'une longue maladie avait affaibli.
On marchait toujours vers Jérusalem; l'avantgarde traçait le chemin. Tancrède, suivi de ses Italiens, Baudouin entouré de ses chevaliers et d'un petit corps d'armée, la composaient : la division se mit entre les deux chefs. Tancrède avait arboré le drapeau italien sur les murs de Tarse, ville de la Cilicie; Baudouin ne voulut pas laisser à Tancrède seul l'honneur de cette facile conquête. Ce chevalier italien entra dans la ville sans coup férir, et se refusa à laisser piller, par les soldats de Baudouin une ville chrétienne; il s'en rapporta à la décision des habitants pour choir sir entre lui et Baudouin, Son humanité envers eux le rendait presque certain de leur choix, mais Baudouin les effraya par ses menaces et par l'aspect imposant de son armée : Tancrède dut céder, et le drapeau flamand remplaça l'étendard des Italiens, jeté du haut des murs dans les fossés de la ville (1).
Les soldats de Tancrède voulaient venger l'injure faite à leur chef, mais il sut leur inspirer des sentiments de modération. Il abandonna Tarse, et continua sa route à travers la Cilicie; bientôt Malmistra tomba en son pouvoir (2J.
Cependant Baudouin, laissant dans la ville conquise une garnison, suivait la trace de Tancrède : il arriva
(1) Pendant le* guerres civiles qui divisèrent la république romaine, le même fait se produisit : Cassius et Dolabella se disputèrent la possession de Ja ville de Tarse.
(2) Aujourd'hui Messissè.
devant Malmistra. A sa vue, les Italiens croient qu'il vient encore leur disputer leur conquête, et se préparent à la défendre les arïnes à la main. Tancrède veut en vain apaiser la fureur de son armée ; on murmure, on l'accable d'injures, on l'accuse de faiblesse. Voyant sa bravoure soupçonnée, Tancrède sort à la tête des siens et se précipite sur les Flamands. Alors on vit deux armées, que la religion avait réunies pour défendre sa sainte cause, se combattre avec acharnement. Les uns animés de la soif de la vengeance, attaquent avec fureur; les autres se défendent avec un courage égal. La victoire resta aux plus nombreux. Tancrède se replia sur la ville déplorant la fatale passion qui mi avait mis les armes à la main. Baudouin et ses soldats se rappelèrent, trop tard hélas! que c'étaient des frères, des chrétiens qu'ils avaient combattus. La paix se fit, et les deux chefs s'embrassèrent devant leurs soldats, en jurant d'oublier leurs divisions. Tancrède continua sa marche et soumit plusieurs places, entre autres Alexandretle, capitale de la Cilicie (1). Baudouin, de son côté, à la tête d'une faible troupe, abandonna l'armée des croisés ; et plus heureux que sage dans ses conquêtes, il soumit à ses armes une partie de la Mésopotamie. Arrivé devant Édesse, qui gémissait sous la domination turque, il s'en fit reconnaître le chef souverain ; et bientôt, oubliant le bu t de la croisade, la délivrance de Jérusalem, il ne songea qu'à augmenter sa puissance et à agrandir ses États. Tel fut le fondement de la puissance du frère de Godefroy, en Asie. La principauté d'Edesse était un rempart puissant
(i) Appelée par les Arabes Scandéroun.
contre les Turcs et les Arabes, et souvent elle protégea les années croisées contre les attaques de leurs ennemis. Édesse fut le premier jalon de la puissance chrétienne en Orient.
L'armée croisée, franchissant le pays d'Iconium (1), s'était avancée jusqu'au pied du Taurus. Là, elle eut à souffrir de grands désastres. Une montagne que les chroniqueurs ont appelée le Mont du Diable, fut le tombeau d'un grand nombre de soldats et de pèlerins. Des précipices, des rochers escarpés, des broussailles épaisses opposaient sans cesse leurs obstacles infranchissables à une armée en grande partie composée de cavalerie. Les chevaux, les cavaliers roulaient dans les précipices et se brisaient aux pointes des rochers. Embarrassés de leurs armes pesantes, les fantassins, gravissant des sentiers ardus, tombaient épuisés de fatigue, ou se laissaient entraîner dans les fondrières. C'était un affreux spectacle, que la marche de cette armée. Enfin, du haut de la chaîne du Taurus, ils aperçurent les plaines de la Syrie, et ils oublièrent leurs fatigues à la pensée de Jérusalem.
Un territoire fertile, semé de villes florissantes, s'ouvrait devant eux. Antioche, Tyr, Sidon, Laodicée, Tripoli étaient autant de cités offertes à la conquête des croisés. Des ermites qui avaient secoué le joug persan la gouvernaient.
La première ville qui se rendit aux armes chrétiennes fut Artesia; l'armée victorieuse se dirigea sur Antioche. Un pont sur la rivière de l'Oronte, défendu par deux tours solides, servait de premier rempart à
Ci) Aujourd'hui Koniah.
la ville. Robert, à la tête de ses Normands, força le passage do pont et mit en déroute les Musulmans rangés en bataille sur le rivage opposé. L'armée chrétienne dressa ses tentes aux alentours d'Antioche, entre les rives de l'Oronte et le lac Bahr-el-Abbiad ou mer Blanche. Les bannières de pourpre et d'or flottèrent devant lestoursde la ville, et six cent mille croisés couvrirent la plaine devant les gigantesques remparts de l'ancienne Hiéropolis. Le séjour des apôtres, la réunion des premiers chrétiens à Antioche, rendaient aux yeux des croisés cette ville presque aussi vénérable que Jérusalem.
Une citadelle ceinte de murailles d'un circuit de trois lieues, enfermant dans leur enceinte quatre collines, dominait la ville. De larges fossés, toujours alimentés par les eaux du lac, la défendaient naturellement et offraient de grandes difficultés pour un attaque de vive force. Un conseil des capitaines de la chrétienté, où s'agita cette importante question, résolut de mettre le siège devant Antioche, malgré l'avis contraire de quelques chefs ; mais leur prudence, leur prévision d'une disette aux approches de l'hiver furent taxées de lâcheté, et rejetées comme indignes de la valeur chrétienne. Le lendemain la ville fut entourée suivant l'ordre de bataille discuté etadmis au conseil delà veille ; trois points principaux furent désignés, l'est, le nord et le nord-est. Le midi, inaccessible à cause des rochers et des montagnes, fut abandonné. Le côté occidental fut laissé ouvert également, et ce fut une faute, car les assiégés purent recevoir par là des secours de vivres et de soldats. Plus tard les croisés reconnaissant leur erreur, fermèrent le pont qui servait de commu-
nication, avec des quartiers de rochers et des arbres des forêts voisines.
La licence et la corruption se glissèrent sous les lentes chrétiennes. Oubliant le saint devoir qui les avait amenés en Orient, les croisés s'amollirent dans les plaisirs. Les Turcs décimèrent aisément des bandes de soldats désarmés et de ])èlerins couronnés de fleurs qui se livraient aux énervantes délices de l'ivresse et des festins, sous le beau ciel de la Syrie et dans les bosquets fleuris qu'arrose l'Oronte. Pour venger ces odieux et lâches attentats, les assiégeants livrèrent plusieurs assauts; mais sans machines, sans échelles, ils ne purent ni ébranler ni escalader ces tours si fortes ; le blocus de la ville fut enfin décidé.
L'hiver arriva, traînant après lui le froid, les pluies, la famine et l'épidémie. Les inondations emportaient les tentes ou submergeaient le camp. Bohémond et Robert, dans leurs excursions aux environs de la ville, rapportèrent souvent un butin considérable ravi à l'ennemi ; mais cela suffisait à peine pour nourrir une armée composée de six cent mille individus. Une expédition faite par Bohémond, sur le territoire de Harenc, procura un bien-être passager, par l'abondance qu'elle ramena dans le camp. Les croisés semblaient tout-àfait abandonnés des Grecs qui leur avaient promis des secours de vivres. Pour comble de détresse, la désertion se mit dans l'armée : les uns se retirèrent auprès de Baudouin en Mésopotamie, d'autres cherchèrent fortune dans le pays. Robert de Normandie, à la tête de ses soldats, gagna Laodicée et ne revint qu'après trois sommations faites au nom de la religion. Le désespoir des croisés n'eut plus de bornes, lorsqu'il
virent leurs plus vaillants défenseurs déserter la sainte cause. Guillaume de Melun, dit le Charpentier, à cause d'une pesante hache qui, pendant à l'arçon de sa selle, lui servait d'arme dans les combats, quitta le camp avec quelques autres chevaliers. Pierre l'Ermite, luimême, désespérant de la croisade, prit secrètement la fuite. Les pèlerins furent consternés de ce départ. Cela les étonna autant, dit naïvement un chroniqueur, que si les étoiles étaient tombées du ciel; mais Tancréde se mit à leur poursuite et les ramena au camp. Pierre jura de ne plus quitter l'armée chrétienne qu'il avait soulevée à sa parole, et une loi publiée à son de trompe dans tous les quartiers, menaça, du dernier supplice ceux qui désormais suivraient ce funeste exemple.
Le printemps, en apportant un terme aux épidémies qui ravageaient le camp chrétien, rendit quelque espoir aux croisés. De nombreux approvisionnements furent envoyés par Baudouin et par des moines d'Arménie. Au mois d'avril arrivèrent les ambassadeurs du sultan du Caire. Une magnifique réception leur fut faite, et les chefs chrétiens cachèrent sous les apparences du luxe, la misère qui les avait si cruellement frappés. Ces ambassadeurs venaient au nom de leur
maître, offrir aux croisés le concours des armées égyptiennes, à cette condition qu'il resterait maître de Jérusalem, et que les croisés ne pourraient y faire qu'un pèlerinage et un séjour d'un mois. Les princes chrétiens rejetèrent ces honteuses propositions, et déclarèrent qu'ils voulaient délivrer à jamais la ville sainte du joug des infidèles : ils dictaient des lois, et n-'en recevaient pas. Cependant, on ne refusa pas toutà-fait l'alliance du sultan d'Egypte, et les ambassadeurs retournèrent vers leur maître lui porter des paroles de conciliation.
Une flotte de vaisseaux génois et pisans, chargés d'approvisionnements de toutes sortes, ramena l'abondance dans le camp chrétien. Des pèlerins furent * chargés d'aller au port Saint-Siméon chercher des provisions; à leur retour ils furent assaillis par quatre mille Sarrasins, et bientôt mille d'entr'eux mordirent la poussière, frappés par le sabre turc. Bohémond et Raymond de Toulouse vinrent à leur secours; mais accablés par le nombre, ils allaient succomber, lorsque Godefroy de Bouillon, apprenant leur danger, sortit à la tête d'une nombreuse troupe de cavaliers. A cette vue, les Turcs se retirèrent par le chemin qui conduit à Antioche; mais ils le trouvèrent déjà occupé par les croisés. Serrés entre deux murailles de fer, les Turcs firent le sacrifice de leur vie ; lorsque le gouverneur d'Antioche, apercevant des tours de son palais le danger de ses soldats, envoya un détachement nombreux à leur secours. Mais il fut bientôt mis en pièces par les soldats de la Croix.
Le carnage fut horrible et dura la journée entière. Les Sarrasins, embarrassés par leur nombre même ,
tombaient sans résistance sous le fer ennemi. La cavalerie ne pouvait se livrer à ses habiles manœuvres, qui consistent à fuir sans cesse pour revenir au combat, plus terrible et plus rapide, resserrée qu'elleétait dans le réseau de fer des lances chrétiennes. Plus de deux mille turcs périrent dans les eaux de FOronte, qui roula leurs cadavres jusqu'à la mer, et porta aux vaisseaux génois mouillés au port Saint-Siméon, la nouvelle de leur défaite et de la victoire des chrétiens.
Cependant les travaux du siège se poursuivaient avec activité. On était parvenu à occuper la porte de l'ouest et à fermer le passage aux approvisionnements destinés à la ville d'Antioche. La porte du midi dont l'occupation avait aussi été négligée, fut investie par Tancrède ; et désormais la ville se trouva sans corn- " munication possible avec le dehors. On employait aux travaux les ingénieurs et ouvriers qu'avaient amenés les vaisseaux pisans ; et la populace vagabonde qui avait suivi Farinée, sous les ordres d'un chef qui prenait le titre de roi des Gueux, reçut de la caisse générale une solde pour aider à la construction des machines. La ville commença à son tour à sentir les horreurs de la famine. Le gouverneur demanda une trêve, que les chrétiens dans leur confiance, accordèrent imprudemment. Les croisés pénétraient dans la place, les Turcs visitaient le camp. Le meurtre d'un chevalier chrétien rompitla trêve, et le siège recommença : mais des renforts étaient survenus secrètement , de nombreux approvisionnements avaient mis la ville en état de se défendre, sans que les chrétiens eussent soupçonné tant d'astuce et de perfidie.
Bohémond avait ouvert des négociations avec un
renégat arménien nommé Phirouz (1), pour se faire livrer la ville. La fortune de Beaudouin avait réveillé cette ambition ardente, insatiable, qui avait poussé le prince de Tarente à se croiser. Phirouz fut jeté par le hasard sur la route de Bohémond, et tous deux se confièrent leurs projets ambitieux. Bohémond séduisit l'Arménien par de splendides promesses ; de son côté, Phirouz, pour colorer sa trahison, annonça que Jésus- Christ lui était apparu et lui avait ordonné de livrer Antioche aux chrétiens. Alors Bohémond assembla les chefs et princes de la croisade, et dans son discours, prenant en pitié les maux soufferts par les croisés et ceux qu'ils souffriraient encore, il conseilla la conquête d' Antioche à l'aide de tous les moyens. Dans ses paroles il laissa percer le désir qui le dévorait de devenir le maître de la ville, mais sa pensée fut devinée. Cette découverte excita les murmures, en éveillant la défiance. On repoussa l'idée de conquérir Antioche autrement que par les armes. La bravoure et la loyauté des princes chrétiens l'emportèrent cette fois sur l'astuce et la ruse du prince de Tarente.
Cependant il n'abandonna passes idées de conquête, et, appelant à son aide la fourberie et l'astuce qui lui étaient familières, il fit courir, par des émissaires à ses gages, le bruit de l'approche d'une grande armée qui s'avançait au secours des assiégés. A cette nouvelle, l'effroi, la consternation régnent dans le camp. Le conseil des princes s'assemble de nouveau, et Bohémond vient y rappeler les offres de Phirouz et lire des lettres où il promet de livrer les trois tours dont le gouver-
(1) Ou Pyrnis; c'était te fils <T«n Arménien, Fabricant de cuiras** — txiii zarrad. Les chroniqueurs ne s'eulaulenl pa» sur le nom de ce reaejaU
neur d'Antioche lui a donné le commandement. Pour prix de ce service, il demande que Bohémond reste seul maître de la ville. La crainte du prince de Mos- . soul et de son armée détermina les princes chrétiens à céder aux volontés de Bohémond et aux exigences de Phirouz. La prise de la ville fut remise au lendemain, afin d'avertir Phirouz et de recevoir un otage de sa bonne foi. Le lendemain, les troupes de Bohémond sortent du camp au son des trompettes, et vont sur la route par où s'avance le défenseur d'Antioche. La nuit arrivée, elles reviennent sur leurs pas en silence, et s'arrêtent au pied d'un bastion où commande Phirouz. Cependant le bruit d'une trahison se répand dans la ville. Phirouz est accusé ; mais, mandé devant le gouverneur, sa contenance, son maintien, ses paroles rassurent tous les chefs musulmans. Lui-même il propose le changement de tous les officiers qui commandent aux forteresses. Son avis est admis à l'unanimité, et l'exécution en est remise au lendemain. Phirouz renvoyé avec honneur revient à son poste. La nuit est venue, l'orage seconde les projets de Bohémond et de Phirouz , une comète qui apparaît du côté de l'occident enflamme le courage superstitieux des Italiens. L'heure a sonné : un Lombard nommé Payen monte dans la tour et rapporte à Bohémond que tout est prêt. Le signal est donné, mais les soldats refusent de monter : prières, menaces, rien ne saurait les décider. Bohémond saisit l'échelle de cuir et s'élance le premier ; ses paroles, son exemple excitent les croisés: ils montent à sa suite et bientôt les tours leur sont livrées. Le bastion livré par Phiroux se nommait la tour des Trois-Sœurs. Une porte indiquée par ce dernier
est enfoncée, et les croisés se précipitent dans les nies d'Antioche. Profitant de la terreur qu'inspirent au milieu de la nuit le son éclatant de la trompette et le cri de guerre des croisés, ils font un carnage affreux, et plus de dix mille soldats ou habitants périssent sous le fer des chrétiens. Le lendemain, les croisés virent de leur camp flotter sur la principale tour de la ville, l'étendard de pourpre de Bohémond. Les portes furent ouvertes, et tous les chrétiens vinrent prendre part à la victoire. L'ancien gouverneur de la ville avait pris la fuite, résolu de gagner la Mésopotamie. Caché dans les forêts voisines et attendant la nuit pour continuer sa course, il fut découvert et reconnu par des bûcherons qui le tuèrent et envoyèrent sa tête au chef des chrétiens. La citadelle restait à prendre, mais, placée comme un nid d'aigle au sommet -d'un rocher, elle était inaccessible. Les chrétiens se contentèrent de l'envelopper de troupes, pour contenir la garnison (1). On célébra la conquête par des festins et des réjouissances ; mais bientôt la joie se changea en consternation à l'aspect de l'armée du prince de Mossoul, Kerboga. Vingt-huit émirs marchaient à sa suite. Les gouverneurs de Jérusalem, de Damas, et le sultan de Nicée étaient ses principaux officiers.
Le prince sarrasin songea, dés l'abord, à fermer aux chrétiens l'accès des approvisionnements qui arrivaient au port Saint-Siméon, et bientôt les vaisseaux de Pise furent en sa puissance. La disette ne tarda pas à se faire sentir dans la place, et la famine désola une seconde fois les chrétiens. Ce fut alors un spectacle
(1) Antioche fat prise dans les premiers jours de juin 1098.
horrible : la misère fut si grande que ceux à qui il ne restait plus rien, exhumèrent les cadavres des Sarrasins pour s'en repaître. Les chevaliers se nourrirent de leurs palefrois, et Godefroy lui-même dut faire le sacriûce de son dernier cheval de bataille. La désertion se mit de nouveau dans l'armée; au risque de la vie, les croisés se précipitaient du haut des remparts ou se laissaient glisser le long d'une corde attachée aux créneaux. Le porte-étendard des croisés, le vicomte de Blois, prit honteusement la fuite : suivi d'une petite troupe, il gagna la route de Constantinople. La plupart de ces fuyards périrent décimés par la faim, ou perdus dans les déserts ou sous le glaive des infidèles. Un seul, Etienne de Chartres, arriva jusqu'à l'armée qu'Alexis conduisait à travers l' Asie-Mineure au secours des croisés. Il sut si bien effrayer l'empereur grec sur les dangers de cette entreprise et sur les malheurs des chrétiens, pour justifier sa fuite, qu'arrivé à Philopémium, Alexis rebroussa chemin et retourna dans son empire.
Les chrétiens apprirent cet abandon de l'empereur, et leur désespoir en augmenta : un morne abattement pesait sur la ville ; dans les rues naguère si bruyantes régnait un silence de mort. Les croisés restaient enfermés dans les maisons, comme dans leurs tombeaux, Bohémond fit incendier plusieurs quartiers de la ville, pour obliger les soldats à sortir de leurs retraites et à se défendre des attaques de la garnison que renfermait la citadelle. Pour combattre cet abattement qui s'emparait des croisés, on eut alors recours aux prodiges qui frappent l'imagination, exaltent l'enthousiasme. Un prêtre lombard vit en songe le Christ qui
lui indiquait comme prochain le jour de la délivrance. Un autre (1) raconta sa vision : saint André lui était apparu et lui avait montré sous le maitre-autel d'une église d'Antioche le fer de la lance qui perça le côté du Sauveur. Ce fer, porté devant les bataillons français devait leur donner la victoire. On creusa la terre au lieu indiqué ; la lance sacrée fut trouvée : sa vue ranima la force et l'espoir des croisés. Des céréales abondantes qu'on découvrit dans une tour firent croire à un nouveau miracle. Les chefs résolurent de livrer bataille le lendemain. Les croisés passèrent la nuit en prières, et cent mille chrétiens reçurent l'hostie sainte dans les églises d'Antioche (2).
Au point du jour l'armée sortit par toutes les portes, et se rangea en bataille sur les rives de l'Oronte, tournant le dos aux remparts de la ville. Elle fut partagée en douze corps; Raymond d'Agiles, chapelain du comte de Toulouse, portait la lance sacrée, aux côtés du légat Adhémar, qui parcourait les rangs en exhortant les croisés. Des hymnes, des cantiques étaient répétés en chœur par tous les chrétiens. La bataille s'engagea. Les Sarrasins les premiers se précipitèrent avec fureur sur une troupe demie-nue qui semblait sans force et sans courage ; mais leur choc impétueux n'ébranla pas même les bataillons chrétiens. La bravoure des croisés se signala d'une manière éclatante, et les Turcs ne purent résister à leurs armes. La victoire ne fut pas un instant indécise, et le prince de Mossoul prit la fuite suivi d'un petit nombre de cavaliers fidèles. Les Musulmans laissèrent cent
(I) H était du diocèse de Marseille et se nommait Pierre Barthélémy. (3} Veir RayMd d/Agile*.
mille combattants sur le champ de bataille; l'armée chrétienne perdit quatre mille soldats. Les croisés entrèrent en vainqueurs dans le camp ennemi, qui couvrait une surface de plus de deux lieues; l'armée y passa la nuit. Le butin fut immense : dix mille chameaux, quinze ou vingt mille chevaux furent la proie des vainqueurs. Les tentes ornées d'or et de pierreries, les armes précieuses furent partagées entre les princes chrétiens. Le culte de Jésus-Christ fut rétabli dans Antioehc, les églises furent ornées des dépouilles des Musulmans. Beaucoup d'entre eux, frappés de terreur et d'admiration, à l'aspect d'une victoire aussi inattendue de la part d'hommes exténués par les rigueurs de la famine et de la misère, abjurèrent leur religion pour celle de l'Évangile.
Après cette victoire, la confiance revint dans tous les esprits, et les pèlerins sollicitèrent les princes de la croisade de les conduire à Jérusalem ; mais la division . se mit dans le conseil et la majorité des voix fut pour l'avis émis d'attendre l'automne. Bientôt une cruelle épidémie s'appesantit sur l'armée chrétienne, et cinquante mille pèlerins périrent du fléau. Le légat apostolique de la croisade, Adhémar, en fut atteint : il
mourut, et les croisés écrivirent au pape Urbain II pour l'engager à venir lui-même diriger la guerre sainte. L'ambition, un instant assoupie parles misères, les dangers et la famine, se réveilla plus ardente : la fortune de Baudouin, souverain d'Édesse, de Bohémond, prince d'Antioche, excita des désirs de gloire et de conquête parmi les chefs chrétiens. Des bandes de soldats commandées par des chevaliers couraient le pays cherchant des villes à conquèter. Raymond de Toulouse prit la ville de Marrah, située non loin d'Alep. Là eucore, l'armée eut à souffrir toutes les horreurs de la faim; là encore, les chevaliers se nourrirent de leurs chevaux, et les soldats'des cadavres de leurs frères ou de leurs ennemis. Raymond voulait garder pour lui seul cette conquête; Robert, qui avait pris part aux combats, réclamait impérieusement une portion de la ville prise; Bohémond voulait un quartier. La possession de cette cité était entre les chefs le sujet de discordes éternelles. Des soldats indignés de voir leur sang, leurs forces prodigués pour des conquêtes inutiles, se ruèrent sur la place, démolirent la citadelle, et bientôt l'incendie lit le reste. Les chrétiens, impatients de tant de lenteurs résolurent de se choisir des chefs qui les conduisissent à la Terre-Sainte, pour accomplir les serments faits au moment du départ. A cette nouvelle, les chefs jurèrent d'oublier leurs sentiments d'ambition et de ne plus avoir en vue que la gloire de Dieu. Le comte de Toulouse partit le premier; les chevaliers de sa suite et ses Provençaux le suivirent avec enthousiasme. Robert, à la tête de ses Normands ; Tancrèdc, accompagné de ses Italiens, marchèrent à sa suite. Cette petite armée traversa une partie de la
62 HTSTOIRE DES CROISADES.
Syrie et vint mettre le siège devant Archas, ville située au pied du mont Liban, dans les riches plaines de la Phénicie. Partout, sur leur passage, les Musulmans frappés de terreur accouraient apporter des vivres et de riches tributs. Jusqu'à Archas ce fut une marche triomphale.
Le siège une fois résolu, les trois chefs chrétiens dressèrent leurs tentes dans la riche vallée qui entoure la ville d'une ceinture de vertes prairies et de bois touffus. De nombreux assauts furent livrés, mais les habitants de la ville et la garnison se défendirent avec acharnement. Malgré la fertilité du pays où le camp était assis, malgré les champs d'oliviers qui s'étendaient au nord de la ville» la disette se fit bientôt sentir. Les pèlerins surtout, qui ne participaient pas aux combats et aux victoires, mourants de misère et de faim, imploraient l'humanité des soldats. Ceux-ci résolurent entre eux d'abandonner aux femmes, aux enfants, aux pèlerins le dixième du butin qu'ils feraient.
Le printemps, époque fixée par les chefs chrétiens pour le départ d'Antioche, arriva enfin. Godefroy de Bouillon donna le signal du départ. L'armée se dirigea sur Laodicée, (1) accompagnée de Bohémond qui bientôt retourna à Antioche, en promettant de rejoindre les chrétiens à Jérusalem. Un nouveau renfort de croisés venus d'Occident attendaient à Laodicée l'armée chrétienne, et tous réunis continuèrent leur marche vers la sainte cité.
Godefroy mit le siège devant Gibel (2); mais, n'étant pas soutenu par les autres chefs, il abandonna cette
(1) Aujourd'hui Lattaquié.
(î) Aujourd'hui DJebali.
place et se remit en marche. Raymond, vicomte de Turenne, s'empara de Tortose (1) sans coup férir.et à l'aide d'un stratagème : il fit allumer dans un bois un si grand nombre de feux, que les habitants crurent que Vannée des croisés était tout entière sous leurs murailles, et profitant des ombres de la nuit, ils s'enfuirent dans les montagnes, emportant leurs effets les plus précieux. Le lendemain, les deux cents cavaliers de Raymond entraient dans la ville déserte, la pillaient et y mettaient le feu.
Cependant le siège d'Àrchas se poursuivait, mais sans vigueur ; la maladie décimait l'armée plus que le glaive sarrasin. Des doutes s'étaient élevés au sujet du miracle de la sainte lance, que Raymond de Toulouse avait conservée, et avaient partagé le camp en deux factions. Le chapelain du duc de Normandie contesta la vérité du miracle, et tous les Normands furent de son avis. Barthélémy protesta de son innocence, de sa véracité au sujet de la vision, et accepta le défi de l'épreuve du feu. Un bûcher fut élevé dans la vaste plaine qui s'étend jusqu'à la mer : un chemin de deux pieds laissait le passage libre. Barthélémy arriva portant la sainte lance et vêtu d'une tunique de lin, entouré de prêtres et des plus fervents Provençaux. L'armée tout entière était rangée aux alentours. Le feu s'élevait déjà à une grande hauteur ; le pauvre prêtre de Marseille entra résolument dans le bûcher : il disparut au milieu des flammes. Bientôt après il reparut de l'autre côté du bûcher, mais couvert de plaies mortelles dont il mourut quelques jours après, protestant toujours de son innocence.
(i) L'ancienne Ànladaras.
L'empereur Alexis avait, pendant ce siège, envoyé aux chrétiens une ambassade qui promit des secours de vivres et de soldats pour le siège de Jérusalem. Les ambassadeurs furent reçus froidement par les princes de la croisade : les mensonges, les fausses promesses de l'empereur, la fuite même au siège de Nicée des troupes impériales, avaient irrité les chrétiens. On refusa leurs offres, on n'écouta pas leurs plaintes.
Une autre ambassade du sultan d'Egypte vint annoncer la prise de Jérusalem par son armée. Il venait solliciter l'alliance des chrétiens et la promesse de n'entrer dans Jérusalem que comme des pèlerins et non des vainqueurs. De somptueux présents furent distribués à chaque chef par les ambassadeurs, mais la politique versatile du calife avait mis les chrétiens en garde contre lui, et ses propositions furent rejetées avec mépris. Les chefs de la croisade résolurent dès lors de se réunir et de hâter leur marche sur Jérusalem. Raymond, qui s'acharnait au siège d'Archas, fut obligé de l'abandonner, car ses soldats, impatients de remplir leur vœu de délivrer la Terre-Sainte, le menaçaient d'une nouvelle sédition.
L'armée alors était réduite à cinquante mille combattants : la famine, l'épidémie, les combats, la désertion avaient décimé> cette armée de trois cent mille hommes; mais ceux qui restaient étaient d'une bravoure et d'une force éprouvées, puisqu'ils avaient résisté à tant de séductions, à tant de désastres. L'armée s'avançait ; l'émir de Tripoli vint à sa rencontre lui disputer le passage sur son territoire, et une sanglante défaite le punit de sa témérité. Il n'évita le pillage de sa ville qu'en payant un énorme tribut : il donna des
vivres pour une longue marche et fit mettre en liberté trois cents chrétiens prisonniers.
La Phénicic, pays riche et fertile, fut traversée sans que l'ennemi se présentât. Partout les chrétiens étaient salués comme des alliés ou des libérateurs ; l'abondance régnait dans cette armée revenue à des sentiments de piété et d'union fraternelle. (1) Les gouverneurs de toutes les villes maritimes où passèrent les croisés, envoyèrent leur soumission et des approvisionnements. Sidon, Tyr, Achasib, Ptolémaïs, Messal, Nophel, Césarée, Antipatride, Joppé, Lydda où ils quittèrent les bords de la mer, Ramla, reconnurent la domination chrétienne. Cependant les chefs, pour punir la perfidie du sultan d'Egypte, voulaient marcher sur le Caire et le réduire en cendres. D'autres, au contraire, voulaient courir sur Jérusalem, dont ils n'étaient séparés que par quelques lieues à peine. Cet avis l'emporta, et l'on se mit en marche vers la ville sainte. Tancrède, à la tête de trois cents cavaliers, s'empara de Bethléem, village où Jésus-Christ était né. L'armée arriva le soir à la ville d'Emmaùs, (2) et bientôt, derrière la montagne, allait s'offrir à leurs yeux la ville sainte, la ville où était mort, pour le salut des hommes, le divin Rédempteur.
Le lendemain, dés l'aube, les croisés gravissent les hauteurs d'Emmaùs, et Jérusalem s'offre à leurs regards. « Jérusalem ! Jérusalem 1 » crient les premiers
(1) C'est dans les plaines de la Phénide que les croisés trouvèrent une plante dont le suc était appelé tuera par les habitants. Les pèlerins la rapportèrent en Europe où elle était inconnue. Les Sarrasins l'importaient à Grenade, d'où elle fut portée en Amérique par les Espagnols.
(S) Guillaume de Tyr aurait mal a propos appelé ce village Emmaûs» Ce serait Anathot, selon Michaud. (BibI, des Croisades.)
qui l'aperçoivent ; et ils tombent à genoux, priant /Ot pleurant, k Oe nom sacré de la ville sainte, pour laquelle ils avaient souffert tant de fatigues et de misères, les croisés accourent, se jettent sur la terre qu'ils baisent pieusement en l'arrosant de leurs larmes, adorant Dieu et le remerciant d'avoir exaucé les vœux de son peuple. .Les cavaliers mettent pied à terre et marchent pieds-nu6 en priant. Sur cette montagne, le serment de délivrer la Terre-Sainte fut renouvelé et le cri de « Dieu le veut ! * s'éleva dans les airs ; puis les croisés dépendirent en chantant ce verset des psaumes d'Isaïe :
« Jérusalem , lève les yeux et vois les libérateurs qui viennent briser tes fers ! m
Mais en approchant de la ville, les chrétiens ne trouvaient que ruines et désastres. Un lieutenant du calife (1) avait fait ravager toute la campagne, incendier les villages, combler les puits, empoisonner les citernes ou les fontaines, couper tous les arbres qui auraient pu fournir un ombrage contre les ardeurs du soleil ou du bois pour les machines du siège. Soixante mille combattants, tant soldats égyptiens qu'habitants de la ville ou des contrées voisines , se préparaient à soutenir l'attaque. Des ouvriers nombreux construisaient des catapultes, réparaient les murailles et préparaient tout pour une défense désespérée.
Les croisés s'occupèrent de leur côté desapprêts du siège. Robert de Normandie et ses soldats campèrent au nord de la ville, depuis la porte de Saint-Étienne j usqu'à celle d'Hérode. Les nouveaux croisés qui avaient
(1) Du nom de Iflikar-Édaulé.
rejoint l'armée à Laodicée, commandés par un Anglais nommé Edgar Adeling, et les Bretons, ayant à leur tête leur duc Alain Perquet, se placèrent auprès de Godefroy de Bouillon. Eustache prit position au nordouest près du Calvaire, non loin de la porte de Damas. Tancrède s'était placé dans la plaine qui fait face à la porte de Bethléem. Raymond de Toulouse avait assis son camp sur les hauteurs qu'on appelle aujourd'hui collines de Saint-Georges, et un vallon le séparait des murs de Jérusalem : c'était là une position peu avantageuse pour aider aux chrétiens, et bientôt il établit ses tentes au midi sur le mont Sion. La ville, défendue au sud-est par le ravin de Siloé et à l'est par la vallée de Josaphat, ne fut pas entourée de ce côté.
La vue de Jérusalem avait excité l'enthousiasme des croisés : chaque lieu, chaque site leur rappelait un souvenir religieux. La venue des pauvres chrétiens chassés de la ville sainte, leurs récits des profanations des Égyptiens, et les menaces qu'ils proféraient de massacrer toute la population chrétienne et de livrer aux flammes l'église du Saint-Sépulcre et le tombeau du Christ, excitèrent la fureur des chefs et des soldats. Un ermite vint encore augmenter l'ardeur des croisés
HISTOIRE DES CBOISADES.
et le désir de délivrer le ville sainte, en conseillant au nom du vrai Dieu un assaut général. L'espoir de se voir secondés par les armées célestes, le souvenir des prodiges opérés par la valeur des soldats de la Croix firent céder les chefs à l'impatience générale (1).
Sans machines, sans échelles, l'armée s'avança courageusement. Couverts de leurs boucliers, les uns cherchaient avec la pique et le marteau à ébranler les murailles, tandis que les autres écartaient à coup de fronde ou d'arbalète les ennemis du rempart. L'huile bouillante, la poix fondue, d'énormes quartièrs de rocher écrasaient, brûlaient les chrétiens, sans ébranler la fermeté de ceux qui venaient remplacer les morts ou les blessés. L'avant-mur fut percé ; mais la muraille principale offrit un obstacle invincible. L'escalade fut tentée ; une seule échelle atteignit le haut du rempart; les plus braves y montèrent, mais ils ne purent se maintenir sur la plate-forme, et, malgré des prodiges de courage, ils furent écrasés par les Sarrasins. Enfin il fallut battre en retraite. Le manque de machines et d'instruments propres à une escalade, fut la seule cause de la victoire des infidèles. On songea dès lors à construire des machines : les églises, les maisons dans les villages voisins qui avaient échappé à l'incendie, furent démolies, et les poutres, le bois de construction servirent à l'édification d'instruments de guerre.
L'été versait sur le pays tous les feux du zénith : le torrent du Cédron était à sec : la fontaine de Siloé donnait à peine de l'eau pour les chefs de la croisade :
(!) Voir Albert d'Aîx, Inr. V.
l'armée ressentit les tourments d'une soif horrible. Les soldats, les pèlerins erraient dans la campagne nue et brûlée, cherchant quelque fontaine, quelque ombrage, et souvent se disputant, les armes à la main, la possession d'un peu d'eau fétide et fangeuse. La victoire eût été facile sur des malheureux affaiblis par la famine et par la soif ; mais le nom chrétien , le souvenir de leurs exploits les défendaient mieux que leurs armes contre les attaques des Sarrasins. Le désespoir s'empara des soldats et des chefs eux- mêmes, et déjà les plus braves songeaient à renoncer à leur sainte entreprise, lorsqu'une flotte génoise entra dans le port de Joppé, apportant des munitions et des approvisionnements de toute espèce. Des ingénieurs, des charpentiers de Pise arrivèrent avec des machines de guerre. Des bètes de somme, chargées de provisions, les amenaient dans le camp. Trois cents cavaliers, commandés par Raymond Pelet, protégeaient les convois contre les attaques des Égyptiens. Dès lors les travaux du siège se poussèrent avec activité : les soldats, les pèlerins, les enfants, les barons eux-mêmes se tirent ouvriers ; tandis que d'autres, se dispersant sur les routes, allaient demander de l'eau aux fontaines de Bethléem. (t)Des machines formidables s'élevaient : des béliers, des catapultes, des galeries couvertes étaient terminés; trois tours surtout excitaient l'admiration des chrétiens. Elles avaient trois étages : au premier se trouvaient les mécaniciens et ouvriers qui les mettaient en mouvement; au second et au troisième étage, des soldats armés de traits devaient écarter Ten-
(1) Ils allèrent jusqu'à la fontaine des Apôtres, près de Béthanie ; à celle d'Elpire, près de Damas, et à celle do désert de saint Jean.
nemi do rempart, et lancer des ponts-levis qui permissent d'entrer dans la place.
Les prêtres réveillaient par leurs paroles l'enthousiasme des soldats; trois jours de jeûne furent imposés à l'armée, et une procession solennelle fut faite autour des murailles de Jérusalem. Lesprinces-de la croisade décidèrent dans un conseil qu'on profiterait de l'exaltation des chrétiens pour livrer un assaut général. Le côté oriental de la ville, que les Sarrasins croyaient sufllsamment.gardé par sa position même, et Sur lequel ils n'avaient établi aucune défense, fut celui contre lequel on dirigea tous les efforts de l'armée. Une nuit suffit pour déplacer toutes les machines et les transporter sur ce nouveau point.
Le jeudi 14 juillet 1099, le signal de l'assaut fut donné par toutes les trompettes du camp. Les tours s'avancèrent vers les remparts : l'une d'elles portait Godefroy de Bouillon ; l'autre, Tancrède; la troisième, Raymond de Toulouse. Les mangonneaux, les pierriers, furent dressés devant les murailles et lancèrent dans la place une grêle de cailloux. Les béliers, protégés par les galeries couvertes, battaient incessamment les murs, tandis que les plus braves les escaladaient avec les échelles. Un combat acharné se continua pendant douze heures sans décider la victoire: la nuit seule sépara les combattants. Le lendemain, au point du jour, les croisés continuèrent l'attaque plus furieuse, pins acharnée encore que la veille; les assiégés se défendaient avec l'énergie du désespoir. Les chrétiens redoublaient de courage, mais la cité résistait à leurs eiforts. Un guerrier couvert d'armes éclatantes 1 arut sur le mont Sion, et, de son épée nue, montrant
aux chrétiens Jérusalem, ii donna le signal d'un nouvel assaut. Godefroy s'écrie que saint Georges, descendu du ciel, vient au secours des croisés ; une ardeur nouvelle les enflamme; la tour de Godefroy s'avance, lance son pont-levis sur le parapet, en même temps qu'une grêle de traits enflammés s'attache aux machines des assiégés. L'incendie s'allume, et le vent pousse sur les Sarrasins des tourbillons de flamme et de fumée. Godefroy s'élance le premier sur le rempart, suivi des plus nobles chevaliers croisés met eh fuite les infidèles et se précipite à leur poursuite dans Jérusalem. Les Flamands pénètrent à la suite de leur duc et massacrent tout ce qu'ils rencon*trent. La porte de Saint-Etienne tombe sous la hache de Godefroy et de ses chevaliers, et leur ouvre l'intérieur de la ville. Raymond de Toulouse apprend ce premier succès, ranime ses soldats, et, abandonnant le» machines devenues inutiles, iL monte sur le rempart, suivi de ses Provençaux, et va rejoindre le gros des assaillants. Dés lors les Sarrasins reculèrent de rue en rue, de carrefour en carrefour, et partout ils furent vaincus. Jérusalem fut prise le vendredi 15 juillet 1099, à trois heures, au jour, à l'heure où, onze cents ans auparavant, le fils de Dieu était mort sur le gibet. Les chrétiens, irrités par les insultes que les Sarrasins avaient faites à la Croix par leur longue résistance, et aussi par les maux qu'ils avaient soufferts, * firent un carnage affreux des Musulmans. Ils se réfuv giaient dans les palais, dans leurs mosquées, mais les cavaliers y pénétraient et y faisaient avec leurs glaives une moisson sanglante. Raymond d'Agiles, qui a écrit le récit de cette croisade, assure que dans les rues les
chevaux marchaient dans le sang jusqu'au poitrail.
Cependant Godefroy, suivi de trois varlets, vêtu d'une simple tunique, se rend pieds-nus et sans armes dans l'église du Saint-Sépulcre; les chrétiens le voient " marcher en versant de pieuses larmes. Soudain le massacre s'arrête, la fureur s'apaise, et tous viennent en procession implorer le pardon de leurs péchés et la bénédiction céleste. Bientôt Pierre l'Ermite fut reconnu par les chrétiens d'Orient, et il devint l'objet de leur enthousiasme. Ils baisaient sa robe de solitaire, ils rappelaient hautement ses promesses si glorieusement tenues, et proclamaient leur libérateur cet homme qui, touché de leurs maux, avait armé l'Occident pour leur défense, et, dans leur naïve admiration, ils s'étonnaient qu'un seul homme eût accompli de si grands prodiges.
Cependant le carnage recommença le lendemain. Une politique inhumaine, mais jugée nécessaire, décida qu'il fallait frapper de terreur les infidèles : les renvoyer, c'était en effet ajouter au nombre des ennemis. Le massacre fut décidé et dura huit jours entiers ; les prisonniers furent chargés du soin d'enterrer leurs frères hors de l'enceinte de Jérusalem. Le partage se fit sans qu'on eût à déplorer les désordres qui suivent si fréquemment le sac des villes. Chaque guerrier resta maitre de ce qu'il avait pris, et ses armes, ses gantelets, une croix même suffirent à protéger sa conquête. Tancrède fut un des plus richement répartis, mais il abandonna une partie de son butin à ses soldats, à Godefroy, au clergé, et fit d'abondantes aumônes. Le bois de la vraie croix fut retrouvé et promené processionnellement dans Jérusalem.
L'ivresse de la victoire apaisée, les princes de la croisade songèrent à choisir un roi qui pût conserver une conquête acquise au prix de tant de fatigues et de sang versé. Le conseil des chefs ne put s'entendre : Robert de Flandre refusa cet honneur, désireux qu'il était de retourner én Occident ; Tancrède préféra rester chevalier. Enfin on décida que* le choix serait fait par dix hommes choisis dans l'armée et le clergé. Ces délégués du peuple jurèrent de n'écouter que la voix de l'honneur. Ils commencèrent leur mission en consultant le peuple et l'armée, et la majorité des suffrages se porta sur Godefroy de Bouillon, dont la rare vertu, dont la bravoure et la piété étaient connues. 11 fut nommé, et ce choix fut accueilli par d'unanimes acclamations. Porté en triomphe au Saint-Sépulcre, il jura de respecter les lois de la sagesse, mais il refusa la couronne, en disant qu'il n'accepterait jamais une couronne d'or dans la ville où le fils de Dieu, le Sauveur du monde, avait été couronné d'épines. Il prit le titre modeste de baron du Saint-Sépulcre. On songea aussi à nommer un chef à la nouvelle église de Jérusalem : Arnoult, chapelain de Robert de Normandie, fut nommé patriarche de Jérusalem, à la place de Siméon, mort dans l'île de Chypre, en quêtant des secours pour payer le tribut aux infidèles. Tous les chrétiens de la Syrie, de la Cappadoce, de la Mésopotamie, de la Cilicie, vinrent à Jérusalem pour y fixer leur demeure ou pour y contempler le saint tombeau.
La consternation régnait parmi les Sarrazins : à Bagdad,au Caire, on gémissait sur les massacres des soldats de la ville sainte. Enfin le désespoir ranima leur fureur, et le calife du Caire s'avança à la tête d'une puia-
santé armée, pour reprendre Jérusalem aux chrétiens. Les chefs de la croisade résolurent de ne pas les attendre, mais d'aller hardiment au-devant d'eux. Robert de Normandie refusa de les suivre prétextant que son vœu était accompli ; mais bientôt, cédant aux instances de Godefrov et au désir d'illuster encore sa valeur, il promit de suivre Tannée. Il en fut de même de Raymond de Toulouse, qui, cependant, commanda l'arrière-garde au départ de Jérusalem. Ils partirent et vinrent camper dans la plaine qui sépare Joppé d'Ascalon. L'armée ennemie se présenta bientôt et trouva les croisés prêts au combat. Le lendemain les soldats, après avoir reçu la bénédiction du patriarche de Jérusalem, devant lequel un clerc portait le bois de la vraie croix, marchèrent, bannières au vent, à la rencontre des Sarrasins.
L'armée musulmane s'offrit & leurs yeux, dans la vaste plaine d'Ascalon, adossée aux montagnes et à la mer, ayant à sa droite la ville d'Ascalon où flottait l'étendard musulman. Les croisés lancèrent les premiers leurs javelots, et bientôt Robert de Normandie se précipita, à la tête de ses chevaliers, sur le centre de l'armée égyptienne. Le choc fut terrible, mais les infidèles ne purent résister longtemps ; l'étendard des Sarrasins tomba au pouvoir de Robert. Bientôt la déroute fut générale : Godefroy enfonça le corps si redouté des Éthiopiens, tandis que le comte de Toulouse précipitait dans la mer les bataillons* que sa valeur avait mis en fuite, et qui couraient vers le rivage, dans l'espoir d'être recueillis et protégés par la flotte égyptienne qui couvrait la mer. La lance et l'épée firent dans cette journée une moisson terrible. Le sultan du
Caire, Aidai, qui s'était réfugié dans Ascalon d'où il avait vu, en versant des larmes, la fuite et le massacre de son armée, ne s'y crut pas en sûreté, et, se jetant sur un des bâtiments de la flotte, il gagna la pleine mer. Ce brusque départ enleva aux Sarrasins leur dernier espoir de salut.
Ascalon pouvait devenir la proie du vainquent; mais la division se mit entre eux : Raymond de Toulouse voulait arborer son drapeau sur la ville et garder pour lui cette conquête. Godefroy refusa, et dès lors on renonça à s'emparer d'Ascalon ; Tannée retourna à Jérusalem. Raymond de Toulouse, qui commandait l'avant-garde , mit le siège devant Arsur; mais, après quelques jours d'assauts et de combats, il abandonna cette ville, en conseillant aux habitants de se défendre contre les attaques de Godefroy. Le roi de Jérusalem arriva à son tour, et trouva la garnison et les habitants décidés à une défense désespérée. Tl en sut bientôt le motif, et, voulant châtier tant de traîtrise, il allait en venir aux mains avec Raymond de Toulouse, et -renouveler le spectacle de deux armées chrétiennes animées par la discorde et combattant l'une contre l'autre, lorsque Robert et Tancréde se jetèrent entre eux et les apaisèrent. La* réconciliation se fit en présence des armées des deux chefs.
Godefroy de Bouillon se remit en marche, suivi de tous ses chevaliers, des bataillons chrétiens et d'un immense butin enlevé au camp de l'ennemi. 11 annonça sa venue à Jérusalem par des chants de victoire et par les sons éclatants des trompettes. Le nouveau roi fut reçu au milieu des acclamations des pèlerins et des habitants de la ville sainte.
La bataille d'Ascalon fut la dernière de la croisade, les chevaliers chrétiens, après quatre ans de fatigues, ayant accompli leur vœu, songèrent à retourner dans leur patrie. Les uns s'embarquèrent dans les ports les plus voisins de la Méditerranée, d'autres traversèrent la Syrie, r Asie-Mineure , et arrivèrent, portant les palmes du triomphe et enrichissant de leur butin les villes et les églises de la patrie. Godefroy de Bouillon resta avec trois cents chevaliers etTancrède, qui voulut mourir en Palestine. Raymond de Toulouse se rendit à Constantinople : ce seigneur, un des plus riches vassaux de la France, qui possédait l'Auvergne, le Languedoc et la Provence, se laissa gagner par les honneurs que lui rendit l'empereur Alexis : il s'attacha à lui et reçut en récompense la ville de Laodicée. Pierre l'Ermite revint en Picardie finir ses jours dans un monastère qu'il avait fondé (1).
Robert Courte-Heuse, duc de Normandie, rentra dans ses terres et fut reçu avec joie par ses vassaux, mais il ne sut pas conserver leur affection et leur confiance. Il rêva la conquête de l'Angleterre, et vaincu par son frère Henri I er , il expia sa témérité par 28 ans de captivité et mourut oublié au château de Cardiff. •
(1) Pierre l'Ermite fonda à Hui, sur la rire droite de la Meuse, l'abbaye de Neufmoutiers, où il mourut. Il Ait, selon son désir et par humilité, enterré hors de l'église ; ce ne fut qu'en 12&2 que l'abbé et le chapitre firent transporter ses restes dans un cercueil de marbre devant l'autel des douze apôtres.