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DEUXIÈME CROISADE

Le royaume de Jérusalem était fondé par la victoire, dans un pays que les guerres civiles, les révolutions avaient ravagé pendant plusieurs siècles; il avait servi de champ-clos aux nations armées qui s'étaient tour-à-tour disputé sa possession, et plus d'un million décroisés y avaient trouvé un tombeau glorieux . Le plus brave des princes chrétiens, entouré de trois cents chevaliers, résolut de maintenir sa puissance et de conserver les villes conquises au prix de tant de sang. C'est un grand et noble exemple que celui d'une poignée d'hommes, défendant contre des légions de barbares un pays stérile, mais cher aux chrétiens, parce qu'il était le berceau de leur religion, et consacrant leur vie à protéger cette vaine mais précieuse conquête, contre les envahissements, les profanations de leurs ennemis. La puissance du nouveau roi s'étendait sur Jésalem et sur quelques cités ou bourgs disséminés sur un territoire encore envahi par les Arabes et les Égyptiens. Des forteresses arboraient le croissant à

côté des villes où flottait l'étendard de la Croix. Des périls sans cesse renaissants effrayaient les sujets du nouveau royaume, et empêchaient qu'ils y fondassent des espérances durables d'établissement. Ce fut une sage politique que celle qui mit l'intérêt privé pour quelque chose dans l'amour qui retenait les chrétiens autour du tombeau du fils de Dieu. Une loi décida que la propriété s'acquerrait par une possession d'un an et un jour, et que l'absence- ferait perdre ces mêmes droits, lorsqu'elle se serait prolongée pendant ce même laps de temps. La Palestine se peupla d'habitants intéressés à la défense du territoire, autant par l'amour de la propriété que par l'enthousiasme religieux.

Le roi songea ensuite à reculer les frontières de son royaume naissant, et à en assurer la tranquillité, en refoulant les barbares, qui, chaque jour, le menaçaient d'une invasion. Tancrède se jeta dans la Galilée, et soumit Tibériade et plusieurs autres importantes cités. Godefroy, de son côté, augmenta sa puissance, au nord de Jérusalem, en imposant des tributs aux villes musulmanes de Césarée, Ptolémaïs, Ascalon : Arsur seule refusa de payer le tribut. Godefroy résolut de la soumettre par les armes, et en fit le siège ; mais après avoir sacrifié inutilement un de ses plus braves chevaliers, Gérard d'Avesnes, qui avait été donné en ôtage aux infidèles (t) ; après l'avoir vu sur les remparts de la ville, où il était attaché, périr sous les javelots chrétiens, il fut obligé d'abandonner le siège et de retourner à Jérusalem, en déplorant la mort d'un de ses

(4) Albert d'Aix, Ht. III, donne des détails curieux sur le silfce d' Arsur et la mort de Gérard d'Avesnes.

plus illustres guerriers. En revenant dans sa capitale, le roi apprit la prochaine arrivée de nombreux pèlerins, qui venaient aux lieux saints célébrer la naissance du Christ , sauveur du monde. Bohémond, prince d'Antioche, Baudouin, comte d'Edesse, et Raymond, gouverneur de Laodicée, les accompagnaient. A la tête de ces pèlerins, presque tous Italiens, se faisait remarquer Daimbert, archevêque de Pise et légat du pape. 11 parvint à force de brigues, à se faire nommer patriarche de Jérusalem, et, en cette qualité, il réclama une partie de la souveraineté dans la capitale; il voulut régner sur les lieux qui avoisinent l'église de la Résurrection. Godefroy céda à ses exigences, et les autres princes consentirent à tenir du souverain pontife l'investiture de leurs principautés.

Mais un royaume conquis par la valeur des armes chrétiennes ne pouvait subsister par les armes seules. Dans des villes dont les habitants étaient de tous les pays, de toutes les religions, il fallait un frein aux ambitions naissantes, aux désirs de domination et d'indépendance qui s'emparaient de tous les sujets. La capitale, sans cesse ouverte à des pèlerins que l'expiation de grands crimes ou la crainte du châtiment poussaient en Orient, devait être protégée contre les tentations des uns, et aussi contre les envahissements des seigneurs, auxquels, suivant les coutumes féodales et les lois de la guerre, le roi avait donné à gouverner une partie du pays conquis; il fallait dominer toutes ces • volontés diverses. Godefroy de Bouillon prolita de la présence des princes chrétiens pour mettre à exécution ses projets, en posant les bases d'une législation stable et régulière. Les Assises furent créées par

cSj HISTOIRE DES CROISADES.

une assemblée de. princes, de barons et de chevaliers, les plus éclairés parmi les chefs de la croisade. Ce code fut rédigé sous le nom d'Assises de Jérusalem, et déposé dans l'église du Saint-Sépulcre : il avait pour but, d'abord de régler les devoirs des sujets et des barons envers le roi, et aussi les droits et les devoirs du roi envers ses sujets et le3 seigneurs qui reconnaissaient avec peine une autorité supérieure à la leur (1). Le roi avait charge de maintenir les lois, de rendre la justice, de protéger ceux que la faiblesse ou le malheur mettaient sous sa garde, de veiller au salut du peuple et de le conduire à la guerre. Les chevaliers, les barons devaient servir le roi de leurs conseils dans l'administration du pouvoir et de leur épée dans les combats. Ils devaient, représentants du prince auprès des, vassaux, protéger leurs droits, leurs propriétés, leur honneur. Trois cours furent instituées pour surveiller l'exécution de ces lois : la première, présidée par le roi et composée de la noblesse, réglait les différends des nobles et des grands vassaux ; la seconde, présidée par le préfet de Jérusalem et composée des notables habitants de la ville, déterminait les droits et les devoirs des vassaux entre eux ; enfin, la troisième réglait les intérêts des chrétiens d'Orient, et prononçait des sentences sur les différends survenus entre eux, dans la langue et suivant les usages de la Syrie. Chaque classe était jugée par ses pairs. Ce sont là les premières traces d'une institution qui forme la base de notre législation actuelle; mais à travers ces

(1) C'est dans ce curieux monument de jurisprudence qu'il faut étudier la féodalité naissante telle que Tarait créée les compagnons de Clovis, après la conquête des Gaules.

sages règlements, nous retrouvons des traces de la barbarie. Ainsi, un peuple composé de guerriers en grande partie, ne pouvait s'astreindre aux formes lentes et incertaines de la justice : il dut emprunter aux anciennes coutumes le jugement do Dieu; les épreuves de l'eau et du feu, le combat judiciaire furent les bases de la législation criminelle. C'était là encore de la barbarie; mais, à côté de ces souvenirs des temps anciens, apparaissaient des lois pleines de sagesse et qui plus tard ont servi de modèle aux institutions de l'Occident. On ne saurait nier l'influence des croisades sur la civilisation européenne, si l'on admet que l'établissement des communes soit leur ouvrage. Elles portèrent en effet le premier coup à la féodalité, en donnant l'essor à la liberté naissante, et en remplaçant par des institutions libérales quelques-unes des institutions féodales.

Godefroy cependant continua ses conquêtes sur les musulmans et augmenta la terreur qu'inspirait le nom chrétien. Tancrède, attaqué dans Tibériade par le sultan de Damas, fut délivré par Godefroy et ses chevaliers, qui battirent les Sarrasins et les refoulèrent jusque dans les montagnes du Liban. Au retour de cette expédition, le roi de Jérusalem reçut l'hommage de l'émir de Césarée, et accepta une collation des fruits de la Syrie trae lui offrit le Sarrasin. Peu de temps après, il tomba malade et mourut (1) : on attribua sa mort au poison que la main perfide de l'émir lui aurait offert dans une pomme de cèdre. Godefroy mourut recommandant à ses preux de rester unis, de

(i> Godefroy mourut le 17 juillet hoo, un an après la prise de Jéru-

conserver la sainte conquête et de mourir pour la défense de la religion. Ses restes mortels furent déposés dans l'église du Saint-Sépulcre, et aujourd'hui encore son nom est révéré des chrétiens et des musulmans. Brave et sage, prudent et religieux, Godefroy de Bouillon eût été un grand roi, si la mort n'était venue le frapper au milieu de ses rêves de gloire et d'avenir.

Le choix d'un successeur souleva de graves contestations dans Jérusalem. Le patriarche voulut monter sur le trône, fondant ses droits sur les promesses arrachées à Godefroy de Bouillon; mais les chevaliers ne voulurent avoir pour roi qu'un de leurs pairs. Baudouin apprit par des députés la mort de son frère, et le choix qu'avaient fait les chefs de la croisade de sa personne pour roi de la Palestine (1). Le patriarche Daimbert appela Bohémond au secours de ses prétentions ; mais il apprit que le prince d'Antioche, vaincu par les Turcs, avait été fait prisonnier. Baudouin, possesseur du riche comté d'Edesse, préféra le pauvre royaume de Jérusalem, et, cédant sa province à son parent Baudouin du Bourg, il partit à la tète de quatre cents cavaliers et de mille fantassins Une embuscade fut tendue au comte d'Edesse, à son passage dans les défilés qui avoisinent la mer de Phénicie et l'embou- v chure du Lycus, par l'émir de Damas, que la trahison avait averti de ce départ. Mais Baudoiùn, feignant de fuir devant l'ennemi et d'éviter le combat, attira l'émir dans une plaine et fit un grand carnage de son armée, dix fois supérieure en nombre à l'escorte du

(i) Gantier do Gray, parenl de Godefroy, envoya des députés à Baudouin el s'empara de tous les lieux fortifiés de Jérusalem.

futur roi. Son entrée clans Jérusalem fut un triomphe : le clergé, les barons, les chevaliers, une grande foule de pèlerins vinrent au-devant de lui et firent éclater leur joie par de bruyantes acclamations. Le patriarche protesta énergiquement contre cette élection du frère de Godefroy, et se retira sur le mont Sion, comme pour se mettre en sûreté contre les violences de Baudouin ; mais, satisfait des suffrages du peuple et de l'armée, le nouveau roi ne songea qu'à augmenter sa puissance et sa renommée de bravoure, en marchant contre les Sarrasins.

Il s'avança vers Ascalon, à la tête de son armée ; mais il se contenta de ravager les campagnes qui l'environnaient, sans tenter un siège inutile aux approchas de la mauvaise saison. Quelques villes peu importantes tombèrent en sa puissance ; puis suivi de ses barons, il descendit jusqu'au rivage de la mer Morte, où ils retrouvèrent les traces du législateur des Hébreux. C'est avec un pieux enthousiasme qu'un chroniqueur raconte qu'il se désaltéra, lui et son cheval, à la fontaine de Moïse (1); les soldats de Baudouin revinrent chargés de butin à Jérusalem. Le patriarche, cependant, s'était soumis et avait consenti à sacrer le nouveau roi. Cette cérémonie se lit en grande pompe à Bethléem.

Tancrède refusa de reconnaître Baudouin comme successeur de Godefroy de Bouillon, et de lui rendre hommage : il n'avait point oublié les injustices de ce chevalier sous les murs de Tarse. Baudouin le fit citer à son tour comme vassal infidèle; la réponse de Tan-

(1J Foukher de Chartres.

crède fut simple et méprisante : J'ignore, dit-il au héraut, si ton maître est roi de Jérusalem. Enfin Baudouin employa les prières qui eurent plus de succès que les menaces. Les deux chevaliers convinrent d'une entrevue, et s'embrassèrent en présence de tous les barons et du clergé. Dans le même temps, le brave Tancréde reçut des députés de la ville d'Antioche, qui le supplièrent de venir gouverner la principauté, en l'absence de Bohémond, prisonnier des Turcs. Tancrède partit, abandonnant sa ville de Tibériade au chevalier Hugues de Saint-Omer.

Baudouin se signala ensuite par de nouveaux exploits contre les infidèles : à la tête d'une faible armée, il marcha contre des ennemis qui pouvaient l'écraser sous leur nombre. Il dispersa les tribus arabes qui campaient dans de vastes plaines, aux rives du Jourdain ; leurs dépouilles enrichirent les soldats chrétiens. Bientôt après il mit le siège devant Arsur, suivi par de nombreux pèlerins qu'une flotte génoise venait de débarquer au port de Joppé. Trois jours après, la ville était au pouvoir des croisés ; puis, l'armée se dirigea sur Césarée ; le siège fut entrepris et poussé activement. Après quinze jours de blocus, un assaut général rendit les chrétiens maîtres de la ville. Tout ce qui était armé, dans la cité, fut impitoyablement massacré. Soit que Baudouin voulût continuer la politique de ses devanciers, soit transport de vengeance ou désir d'inspirer l'effroi aux villes voisines, il livra la ville au pillage et à la fureur des chrétiens. Pendant deux jours entiers les palais, les mosquées, les maisons des habitants furent dévastés ; les nouveaux venus tirent un riche butin. Le sultan du Caire

apprit le massacre de la garnison de Gésarée, et, voulant venger leur mort, il leva à la hâte une nombreuse année qu'il fit marcher sur Ascalon. Baudouin s'avança au-devant des bataillons ennemis. Avant la bataille, il passa devant le front de sa petite armée, et leur donna du courage en leur rappelant qu'ils combattaient pour la cause de Dieu , qu'il fallait vaincre ou mourir, et qu'il n'y avait de salut que dans la victoire et non dans la fuite. Puis les chrétiens, forts de quinze cents hommes au plus, et divisés en douze bataillons à la tête desquels les barons commandaient, se précipitent sur les Sarrasins. Le premier choc fut terrible : quatre bataillons croisés disparaissent écrasés sous le nombre. A cette vue Baudouin, suivi des plus braves chevaliers, fond sur l'ennemi, la lance en arrêt, et se fraye dans l'armée musulmane un chemin sanglant. Bientôt les lances sont abandonnées et la hache d'armes les remplace. La déroute se met alors dans le gros de l'armée égyptienne; le trouble, l'eftroi s'emparent de leurs esprits superstitieux ; ils fuient devant une poignée d'hommes qu'ils croient invincibles. La plaine était jonchée de morts, les routes encombrées de fuyards : ce fut une victoire complète. Les tentes, toutes les richesses que contenait le camp sarrasin tombèrent au pouvoir des chrétiens. En revenant de la poursuite des ennemis, Baudouin sauva la vie à une femme que venaient de prendre les douleurs de l'enfantement: couchée au pied d'un arbre, elle poussait des cris plaintifs. Il s'approcha d'elle, la couvrit de son manteau et lui fit donner de l'eau et des fruits ; la femelle d'un chameau fut amenée pour allaiter le nouveau-né. Deux esclaves la reconduisirent

à son époux qui, à la vue de celle dont il pleurait la mort, jura de reconnaître un jour la générosité du roi des chrétiens.

Cependant l'armée égyptienne s'était ralliée et revenait au combat. Baudouin, orgueilleux d'une facile victoire, courut au-devant de l'ennemi avec deux cents chevaliers ; mais bientôt, enveloppés de toutes parts, ils durent succomber sous les coups d'un ennemi trop nombreux. Baudouin s'enfuit et se cacha dans des forêts et des bruyères, auxquelles les Sarrasins mirent le feu : c'est avec peine que le roi, échappé aux flammes, put rentrer dans Ramla à la faveur de la nuit. Le lendemain, la place fut assiégée: c'en était fait de la vie du roi, si la reconnaissance de l'émir dont il avait sauvé la femme, n'avait veillé sur son salut. Il venait arracher Baudouin à une mort certaine : cependant celui-ci hésitait. Enfin il se confia à l'émir, et sortit de Ramla par des chemins inconnus ; Baudouin gagna la ville d'Arsur. Ramla fut prise d'assaut, et l'armée chrétienne fut passée au fll de l'épée : ce fut la première défaite des chrétiens en Palestine. L'armée égyptienne marcha sur Jérusalem ; le clergé, les pèlerins imploraient la miséricorde divine et demandaient au ciel de préserver la ville sainte des profanations des Sarrasins. Tous désespéraient de sauver Jérusalem, lorsque Baudouin, qu'on croyait mort à Ramla, reparut. 11 fit à la hâte une levée de troupes ; toutes les villes du royaume envoyèrent les habitants en état de porter les armes. Cependant le roi ne put réunir qu'une faible armée, mais qui fit des prodiges de valeur : l'ennemi fut chassé du territoire. Dans une bataille, quatre mille Musulmans restèrent sur le

champ de bataille, et, parmi eux, l'émir d'Ascalon. De tous côté3 on accusa les Grecs d'avoir suscité tant d'ennemis aux chrétiens de la Patestine. Alexis Comnène, en effet, convoitait Antioche et toutes les villes du littoral de la Syrie. Il avait fait offrir la rançon de Bohémond, non pour lui rendre sa principauté, mais pour l'envoyer prisonnier à Byzance et s'emparer de sa conquête. Bohémond devina ses projets, et intéressa à sa cause l'émir qui le retenait et qu'il séduisit par ses promesses. Bohémond, rendu à la liberté, revint à Antioche, combattit sur terre les armées d'Alexis, sur mer les flottes qu'il avait envoyées à la conquête de sa principauté, mais sans obtenir, pendant une année que dura la guerre, d'avantages décisifs.

Baudouin, de son côté, continua ses conquêtes sur le territoire arabe. Il réunit tous ses guerriers, tous ses barons qui gouvernaient les places conquises, et alla assiéger Charan, ville de la Mésopotamie. La discorde se mit de nouveau dans le camp, pour la possession de la conquête future : Bohémond, Baudouin, Josselin de Courtenay , Baudouin du Bourg, Tancrède, sont prêts à se disputer, les armes à la main, une ville qui ne doit pas tomber en leur pouvoir. Ces divisions empêchèrent la prise de la ville, en retardant son investissement. Une armée venue de Mossoul à son secours surprit les croisés et les tailla en pièces. Un grand nombre de chevaliers furent faits prisonniers dans cette bataille, et parmi les plus célèbres, on cite Baudouin du Bourget, Josselin de Courtenay ; Bohémond et Tancrède , à la tête d'une faible escorte de cavalerie, purent à peine échapper au carnage. Le prince d* Antioche, de retour

dans sa ville, se vit entouré d'ennemis : les Grecs et les Sarrasins lui étaient également redoutables. Il résolut d'aller en Europe chercher des défenseurs ; il se fit passer pour mort, et, enfermé dans un cercueil, il traversa sur un navire la flotte grecque qui fermait le passage à ses vaisseaux (1). Bohémond alla débarquer en Italie : reçu par le pape comme un des plus vaillants défenseurs de la foi, il obtint de lui la permission de prêcher une nouvelle croisade contre les Musulmans. Il vint en France, où la renommée de son nom et de ses exploits l'avait précédé. Aussi éloquent que brave, Bohémond sut inspirer l'enthousiasme de la guerre sainte à tous les chevaliers français (2). A leur tête, il traversa les Pyrénées, fit de nombreux prosélytes. en Espagne, et vint s'embarquer en Italie, a la tête d'une nombreuse armée. Bientôt il entra sur les terres de l'empire grec, et alla mettre le siège devant Durazzo; mais la disette, les maladies décimèrent ses troupes, et, malgré ses brillantes promesses de les enrichir des dépouilles de l'empire grec, il se vit abandonné de tous ceux qu'il avait amenés à sa suite. Les uns se rendirent en pèlerinage au Saint- Sépulcre, les autres retournèrent en Europe, et Bohémond, resté seul, fut obligé de faire sa paix avec Alexis, dont il convoitait l'empire, et s'en alla à Tarente mourir de honte et de désespoir.

(1) Voir Anne Comuène.

(2) Les chevaliers de l'Auvergne, du Limousin, du Poitou, enflammés par son éloquence entraînante n'hésitèrent pas à le suivre.

Le roi de Jérusalem remportait des victoires sur les infidèles ; pour ouvrir de faciles communications avec l'Orient, il avait résolu de s'emparer de toutes les villes maritimes de la Syrie. Aidé d'une flotte génoise, il fit le blocus de Ptolémaïs, et, après vingt jours, les habitants se rendirent, à la condition de sortir sains et saufs de la ville, en emportant leurs objets les plus précieux. Baudouin accepta les conditions de ce traité, et les chrétiens entrèrent dans la ville ; mais, à la vue du butin, les Génois rompirent la capitulation et firent un carnage affreux d'un peuple désarmé. Le roi de Jérusalem, chef de l'expédition, ne put maîtriser cette ardeur de pillage, ni empêcher les massacres. Raymond de Saint-Gilles, fils du comte de Toulouse, vint avec une flotte, partie des ports de la Provence, mettre le siège devant Tripoli, où son père était mort. On érigea en comté le territoire, et le prix des exploits glorieux du père tomba aux mains du fils et dans la famille du comte de Toulouse. Biblos, Sarepta, Beyrouth, soumises aux armes chrétiennes, devinrent des baronies que l'on donna aux chevaliers, en l'honneur de leurs nobles travaux. Les Génois, les Pisans, qui, de toutes ces conquêtes auxquelles ils avaient pris une

part active, n'avaient recueilli d'autre avantage que de voir, dans chaque ville conquise, une rue porter le nom de rue des Génois, retournèrent en Italie, et Baudouin resta seul, abandonné à ses propres forces, pour défendre le royaume qui lui était dévolu. Les Sarrasins s'avancèrent dans la Palestine, et presque jusqu'aux portes de Jérusalem. Une armée de dix mille Norvégiens, commandée par le lils de Magnus, roi de Norwége, débarqua au port de Joppé ; Baudouin alla au-devant d'eux, et sollicita le secours du prince et de ses soldats contre les invasions des infidèles. Sigur, le 111s de Magnus, promit son concours, et ne demanda pour prix de ses exploits qu'un morceau du bois de la vraie croix.

Dans un conseil de tous les princes chrétiens, le siège de Sidon fut résolu : l'armée de Baudouin l'investit par terre, tandis que Sigur et sa flotte fermaient le port. La ville se rendit après six semaines de blocus, et le prince norwégien, couvert de gloire, après avoir accompli son vœu de visiter le saint tombeau, retourna dans sa patrie, emportant la précieuse relique qui, aujourd'hui encore, fait le principal ornement de la basilique de Drontheim (1).

Baudouin, de retour à Jérusalem, apprit la captivité de plusieurs chevaliers chrétiens, entr'autres Gervais, comte de Tibériade. On lui offrit leur liberté, en rendant pour leur rançon Ptolémaïs, JafFa et plusieurs autres villes : Baudouin refusa ; les chevaliers chrétiens furent tués à coups de flèches sur la place de Damas. Cette nouvelle mit la consternation dans Jé-

(1) Des Frisons, des Anglais, des Brêmois prirent part au siège de Sidon et combattirent avec Baudouin. (V. Chronique fie Brème.)

rusalem ; mais une perte plus cruelle encore devait frapper les croisés ; Tancrède, qui avait voué sa vie à la défense de la Palestine, mourut dans une expédition contre les Turcs. Sa mort jeta dans la confusion cette principauté d'Antioche, dont le gouvernement lui avait été confié, et qu'il avait protégée contre les armées musulmanes et contre l'ambition de l'empereur grec. Tancréde mourut regretté par ses ennemis mêmes : il avait su conquérir leur estime par sa bravoure et sa fidélité (I).

De nouveaux ennemis se levaient sans cesse devant les chrétiens : une armée turque, partie de Maridin, de Damas et de Mossoul, vint porter la guerre dans la Palestine. La Galilée fut envahie; Baudouin courut au secours de ses sujets et fut battu près du mont Thabor. Roger de Sicile, nouveau gouverneur d'Antioche, Raymond de Saint-Gilles et tous les chevaliers qui, dispersés dans le royaume, gouvernaient les villes conquises, vinrent unir leurs efforts à ceux du roi ; mais, inférieurs en nombre, les chrétiens n'osèrent livrer bataille, et virent, du haut des montagnes, les ravages d'un ennemi acharné et l'incendie de leurs villes. Naplouse fut pillée, le pays de Sichem fut dévasté. Cependant les Turcs se retirèrent sans combattre, et d'autres fléaux vinrent frapper les chrétiens : des nuées de sauterelles ravagèrent les campagnes du royaume de Judée, les moissons furent perdues, et un tremblement de terre, dont pendant cinq mois les secousses se renouvelèrent incessamment, mirent le comble à la misère des chrétiens. A Edesse, le comte

(1) Août 1112. Voir Raoul de Caeu.

et ses soldats cherchèrent un refuge dans les forêts ; à Antioche, des églises, des tours, des murailles furent détruites ; le madeneh d'une mosquée s'écroula, écrasant une maison et tous ceux quelle contenait (1).

Baudouin résolut de porter encore au loin la terreur de ses armes, et de reculer sa puissance, déjà si difilcile à conserver dans ses petits États ; mais son caractère aventureux et chevaleresque l'entraînait toujours dans les périlleuses entreprises. Il traversa le désert avec son armée, et alla assiéger Pharamia, dont il s'empara bientôt. L'armée revenait chargée des dépouilles des vaincus, lorsque le roi tomba malade à El-Arish. Bientôt son état fut désespéré, et, voyant venir la mort qu'il avait tant de fois affrontée dans les combats, il fit assembler ses chevaliers et s'efforça de ranimer leur courage, en leur parlant de l'avenir et en les exhortant à défendre le royaume de Jérusalem ; il demanda à être enterré près de son frère Godefroy de Bouillon, et désigna Baudouin du Bourg pour son successeur. Il mourut, et ses volontés dernières furent pieusement exécutées par ses serviteurs et ses chevaliers (2).

Baudouin passa toute sa vie à combattre les infidèles, et, pendant dix-huit ans que dura son règne, il fut plus souvent au milieu des camps que dans son palais. Ses revenus principaux consistaient dans les tributs imposés aux vaincus et dans les dépouilles enlevées aux villes conquises. Dès que la paix avait duré quel-

(1) On attribua ces malheurs aux péchés des chrétiens; le désordre des

mœurs était extrême dans le peuple à qui la noblesse, le clergé même donnaient de tristes exemples (voir Gauthier le chancelier.)

(2) Baudouin mourut en 1H8 (voir Albert d'Atx récit de cette mort.)

ques mois, les revenus étaient épuisés, et il fallait les renouveler par la victoire. Avec de faibles forces, Baudouin fit de grandes choses, et sa valeur le sauva bien souvent de périls où son imprudence l'avait engagé. Il se montra le digne successeur de son frère, et fut comme lui le plus intrépide et le plus vigilant défenseur du tombeau du sauveur. Il ajouta de sages dispositions à la législation de Godefroy, surtout en offrant asile aux chrétiens persécutés de la Syrie. Jérusalem se repeupla d'enfants du Christ, et le roi leur donna des terres, des maisons, pour les attacher à jamais à la ville sainte par quelque chose de plus fort que l'amour de la patrie, par l'intérêt personnel.

Baudouin avait désigné pour successeur Baudouin du Bourg qui, pendant cinq ans prisonnier des Turcs, était, depuis peu de temps, de retour de sd captivité. Cependant, quelques membres du conseil songeaient à élire Eustache de Boulogne, frère des deux premiers rois. Un chevalier qui avait été avec le comte d'Edesse <ïaptif des musulmans, Josselin de Courtenay, parla en sa faveur, et rangea tous les barons à son avis. Baudouin fut sacré sous le nom de Baudouin II, et le comté d'Edesse devint le prix de la fidélité de Josselin de Courtenay.

Baudouin, à peine monté sur le trône, reçut de Roger de Sicile une pressante demande de secours : la principauté d'Antioche, dont il était gouverneur, était envahie par une armée de Perses et de Syriens. Roger, sans attendre l'arrivée de ses alliés, livra la bataille et fut tué dans la mêlée, en faisant des prodiges de valeur. Baudouin arriva bientôt, et la victoire

vengea la défaite et la mort du gouverneur d'Antioche.

De retour à Jérusalem, Baudouin II apprendla captivité du nouveau comte d'Edesse, de Josselin de Courtenav ; il marche contre les ennemis, et bientôt luimôme il devient prisonnier des Turcs. Cinquante Arméniens se dévouent au salut du noble captif : ils se précipitent sur la garnison musulmane, la massacrent et plantent la Croix sur la forteresse où sont enfermés les prisonniers. Josselin parvient à s'échapper, et court implorer du secours en faveur du roi. Il revient avec une petite armée, mais les Arméniens ont, à leur tour, succombé sous les efforts des Sarrasins, et le roi a été conduit dans une forteresse de Charam. Profitant de la captivité du roi, les Égyptiens lèvent une armée et se jettent dans la Palestine qu'ils veulent enlever aux chrétiens. Le régent du royaume, Eustache d'Agrain, comte de Sidon, fait annoncer la guerre sainte.: la grosse cloche de Jérusalem appelle tous les chrétiens au combat. Bientôt il marche à la rencontre des infidèles ; trois mille guerriers le suivent ; le patriarche, orné de vêtements blancs, porte au milieu d'eux le bois de la vraie croix. La lance sacrée, retrouvée à Antioche, est portée par un clerc. Dans les plaines de Joppé et d'Ibelin, Eustache attaque l'ennemi et le met en déroute. Un orage éclate pendant le combat, et la foudre qui gronde sur leur tête porte la terreur parmi les Sarrasins. La flotte égyptienne quitte en hâte le port de Joppé, où elle se croyait en sûreté; sept mille infidèles tombèrent sous le fer des croisés; cinq mille périrent dans les flots. Les chrétiens rentrèrent à Jérusalem, chargés de butin et chantant les cantiques sacrés.

Une flotte vénitienne arriva à Ptolémaîs sur ces entrefaites, et le doge de Venise, qui la conduisait, fut amené en triomphe dans la ville sainte. On tint conseil pour délibérer si ce serait Tyr ou Ascalon qu'on attaquerait ; les avis étaient partagés ; on résolut de s en rapporter au jugement de Dieu. Les deux noms de Tyr et d' Ascalon furent écrits sur des parchemins, et déposés sur l'autel. Un enfant en prit un : Tyr était la ville choisie par le hasard. Les Vénitiens promirent leur concours, à la condition qu'on leur céderait l'entrée dans tous les ports du littoral, qu'il leur serait permis d'y avoir une rue, un comptoir, un four et un tribunal. Les chefs chrétiens accédèrent à toutes ces conditions.

Le printemps de l'année 1121 vit s'ouvrir la campagne contre Tyr. L'armée du régent Eustache d'Agrain quitta Jérusalem le 5 mars et vint cerner la ville : la flotte du doge de Venise ferma le port. Les garnisons turques et égyptiennes se défendirent avec vigueur : la division entre ces deux corps d'armée favorisa les chrétiens. Le siège durait depuis cinq mois; les Latins, mécontents de l'inaction du doge et de ses soldats, songeaient à renoncer à l'entreprise, en se plaignant que tout le poids des fatigues retombait sur eux, lorsque le doge vint au camp avec ses marins armés de leurs rames, s'offrir pour un assaut. Cette démarche enflamma le courage des assiégeants, et bientôt après Tyr se soumit aux soldats de la Croix.

Leur entrée fut signalée par une grande modération. Les habitants sortirent avec leurs femmes et leurs enfants, pas une maison n'eut à souffrir du pillage, tous purent emporter leurs richesses, et les bannières chré-

Vté HISTOIRE DES CROISADES.

tiennes flottèrent sur les forteresses de la ville. Le doge fut reçu en triomphe à Jérusalem, et les barons chrétiens lui offrirent la couronne de Baudouin II, qu'ils croyaient mort. Mais le doge refusa cet honneur et retourna en Italie avec sa flotte, se contentant du titre de prince de Jérusalem.

Baudouin cependant, du fond de sa prison, avait appris le siège de Tyr et la victoire qui avait rendu les croisés maîtres de la ville. Après dix-huit mois de captivité, il put traiter de sa rançon et revenir dans son royaume. Son retour fut salué par les acclamations de joie du peuple, des soldats et des chevaliers. A peine reposé des fatigues qu'il avait essuyées, le roi leva une armée pour aller conquérir les otages qu'il avait laissés aux mains des musulmans; et, après plusieurs victoires, il put racheter ses otages, tout en servant la sainte cause de Dieu.

Les nombreuses défaites des musulmans avaient affaibli leur puissance, et jeté parmi eux une terreur que rien ne pouvait dissiper. Les Égyptiens, vaincus clans tous les combats, s'étaient retirés du côté du Caire ; toutes les villes de la cùte appartenaient aux croisés : Antioche, Tripoli, Sidon, Sarepta, Tyr, Ptolé-

maïs, Joppé offraient leurs ports aux flottes de l'Occident. Le comté d'Edesse s'étendait sur un territoire immense, entre l'Euphrate et la chaîne du Taurus; le comté de Tripoli embrassait tout le territoire entre le Liban et la mer; la principauté d'Antioche était trèsétendue; enlln, le royaume de Jérusalem commençait k Ascalon et ne finissait qu'à la limite infranchissable du désert. Toutes ces colonies, sur une étendue de prés de deux cent milles romains, étaient trop vastes pour la population appelée à les défendre, et des secours do l'Occident étaient toujours nécessaires. La France, surtout, à laquelle tous les chrétiens étaient redevables de la conquête de la ville sainte, la France avait la noble ambition de maintenir l'œuvre commencée au prix de tant de fatigues et an sang, uenombreux pèlerins venaient se vouer à la défense des saints lieux. Les chevaliers de Saint-Jean, (\) qui consacraient leur vie au service des voyageurs et des pauvres, s'armèrent pour la défense du nouveau royaume, et devinrent sous leur nom d'Hospitaliers ou sous celui moins connu de chevaliers de Saint- Jean, de redoutables ennemis pour les sectateurs de Mahomet. Leur exemple eut des imitateurs. Des chevaliers vinrent s'établir autour de l'église du Sainte Sépulcre et se constituèrent les défenseurs du temple qui renfermait le tombeau du Christ. Ce nouvel ordre fut approuvé par un concile, et prit le nom de chevaliers du Temple ou Templiers. Ces deux ordres étaient

(1) L'institution des hospitaliers Ait créée pour les «ecours a porter aux blessés, les soins a donner aux malades. Mais bientôt on vit surgir de leur» hôpitaux de fidèles et braves défenseurs de la foi. Ce fut alors un ordre religieux et militaire en même temps.

imbus des sentiments qui avaient inspiré les croisades ; l'esprit militaire et religieux dominait dans leurs institutions. Ils combattaient pour la gloire du Seigneur, et pour le maintien de la puissance des Francs en Orient. Leur renommée fut immense, et Ton vit des seigneurs abandonner leurs terres, leurs châteaux, renoncer à la vie si douce de l'Occident, pour se livrer aux périls d'une défense perpétuelle et aux devoirs d'une sainte hospitalité. (1)

Les pèlerinages avaient repris faveur en France et en Italie; chaque jour amenait de nouveaux pèlerins. Parmi eux, on remarquait Foulques d'Anjou, inconsolable de la perte de sa femme Eremberge. Il quitta la France et vfeit à Jérusalem. Bientôt ses hautes qualités, sa piété, sa valeur lui attirèrent l'amitié du roi, qui lui offrit en mariage sa fille Mélisende. Foulques accepta avec joie une proposition qui le faisait héritier du trône de Palestine.

Baudouin mourut en 1131 ; jusqu'au dernier jour il avait défendu son royaume des invasions des infidèles, secondé par son gendre : ce fut dans ses bras qu'il mourut, en lui recommandant la gloire du trône qu'il laissaitentre ses mains. De grands événements s'étaient accomplis sous le règne de Baudouin du Bourg, de grandes victoires avaient été remportées ; mais longtemps captif chez les musulmans, il y avait pris peu de part. Cependant il était révéré des chrétiens, parce qu'il leur rappelait le premier roi de Jérusalem, Godefroy de Bouillon, dont il fut un des plus fidèles com-

(1) L'ordre des Templiers fut fondé presqu'en même temps que celui des Hospitaliers par neuf chevaliers français de la suite de Godefroy et qui se vouèrent a la défense du Saint Sépulcre, et des pèlerins.

pagnons. En effet, presque tous les chevaliers qui entouraient Godefroy dans les conseils et dans les combats avaient peu à peu disparu. Tancrède, Raymond de Toulouse, Baudouin, Bohémond étaient morts. Baudouin du Bourg avait accompli de grandes choses dans l'administration de son royaume, qu'il entendait mieux que la tactique guerrière : ainsi les sages mesures qu'il prit pour enrichir sa capitale furent couronnées de succès. Une charte permit aux Syriens, aux Arméniens d'apporter les grains, le vin, les légumes, francs de tous droits d'entrée. Sous son règne un concile fut tenu pour réprimer l'affreuse corruption de mœurs qui avait envahi toute la Palestine ; mais les décrets du concile laissèrent à découvert aux yeux de tous, les vices des chrétiens, sans mettre un frein au libertinage. (1)

Foulques monta sur le trône (2), et son premier soin fut d'apaiser la discorde qui régnait à l'occasion de la principauté d'Antioche. Le fils de Bohémond, tué dans une bataille, avait laissé pour héritière une fille. Sa mère lui disputait le trône ; et, pour s'assurer la puissance suprême, elle avait appelé à sou secours les infidèles. Le roi marcha contre Antioche, pour rétablir l'ordre dans la principauté. Le comte de Tripoli, partisan de l'usurpatrice, voulut s'opposer au passage du roi de Jérusalem : mais il fut battu et ses troupes furent dispersées. Le roi arriva à Antioche, rétablit la paix ; et, pour la rendre stable, il voulut donner à

(1) Concile de Naplouse, tenu en 1120 par Guaramond patriarche de Jérusalem, en présence des évêques de Césarée, de Nazareth, de Liddcs, des prieurs du Mont-Thabor et du Mont-Sion, etc.

(2) En 1131.

la fille de Bohémond un époux qui sût la protéger contre ses ennemis. Il fit choix parmi les princes d'Occident de Raymond de Poitiers. Ce seigneur accepta la couronne princière qui lui était offerte, et partit bientôt pour la Syrie, à la tête d'une petite troupe de soldats français.

foulques revint dans son royaume, et là encore il retrouva la fatale discorde qu'il venait d'étouffer à Antioche. Gauthier, comte de Gésarée, accusait Hugues, comte do Jaffa, du crime de félonie envers son roi ; il avait surpris de coupables liaisons avec l'épouse de Foulques. Le jugemeut de Dieu fut invoqué par le comte de Côsarée, et un combat à outrance entre les deux chevaliers, l'accusé et l'accusateur, devait décider de la vérité de l'accusation. Le comte de Jaffa ne se présenta pas, et fut déclaré coupable. Hugues, apprenant sa condamnation, sans qu'il lui eût été permis de se justifier, appela les infidèles au secours de sa cause, et à leur tète il ravagea tout le pays chrétien depuis Ascalon jusqu'à Arsur; puis il courut s'enfermer dans Jaffa, qui' bientôt fut assiégé par le roi de . Jérusalem. Le patriarche obtint cependant sa soumission sans effusion de sang; Hugues accepta l'arrêt qui le condamnait à trois ans d'exil. Un soldat breton, croyant servir Dieu et son roi , frappa le comte de Jaffa de son épée, et faillit rompre toutes les négociations. Foulques fut accusé de ce meurtre ; mais l'assassin, condamné à être rompu vif, déclara qu'il n'avait reçu aucun ordre. Hugues, rétabli de ses blessures.

se retira en Sicile, où il mourut avant la fin de son exil.

Cependant le prince de Mossoul, Zenghi (1), s'avançait à la tète d'une nombreuse armée contre les villes chrétiennes; mais séduit par l'idée de réunir son royaume à la principauté de Damas, il se dirigea vers ce pays, dont le soudan implora l'assistance des chrétiens de Jérusalem. Foulques reçut des otages et des sommes considérables; puis, suivi de nombreuses troupes, il marcha à la défense d'une ville infidèle. Les deux armées réunies allèrent mettre le siège devant Césarée de Philippe, ville située au pied du Liban, non loin des sources du Jourdain (2). Césarée capitula après quelques jours de blocus, et l'étendard chrétien flotta une fois encore sur les murailles sarrasines : ce fut le seul événement glorieux de ce règne. Peu de temps après Foulques tomba de cheval dans une partie de chasse, et sa chute fut mortelle. Il laissait pour héritiers d'un trône chancelant deux enfants en bas âge ; il abandonnait un royaume que Baudouin lui avait laissé puissant et riche, dans un état alarmant de discorde et de pauvreté. L'empire des chrétiens en Orient penchait vers sa ruine.

» Un enfant de treize ans fut, sous le nom de Baudouin 111, le successenr de Foulques d'Anjou son père ; la reine Melisende fut régente (3). Dans ces faibles mains le royaume devait s'affaiblir encore, et bientôt il perdit tout l'éclat et le prestige que jusqu'alors la victoire lui avait donnés. A quatorze ans, Baudouin se fit sacrer roi en présence de tous les princes chré-

(1) Guillaume de Tyr le compare à un ver de terre sans cesse en niou- \emeut.

(2) L'ancienne Panéas près de la source du Jourdain.

(3) Il tut wcré dans réglise du Saint Sépulcre le jour de Noël USA.

tiens : voulant inaugurer son règne par un succès, il fit une expédition contre les Sarrasins, dans laquelle il s'empara de la vallée de Moïse. Il n'y eut pas d'avantage décisif pour les croisés dans cette excursion sur le pays ennemi ; mais bientôt la bravoure aventureuse du roi, la soif de gloire qui le dévorait, devaient lui faire entreprendre une guerre dont les résultats furent si funestes pour le royaume chrétien de la Palestine.

Le gouverneur de Bosrha vint offrir aux princes chrétiens de leur livrer sa ville, qui dépendait de la principauté de Damas. L'alliance conclue avec le soudan subsistait toujours, et accepter la proposition du gouverneur, c'était violer la foi jurée. On assembla le conseil des barons ; le plus grand nombre accueillit avec enthousiasme cette proposition d'une expédition lointaine; d'autres plus prudents Tirent entendre de sages avis : les promesses d'un inconnu pouvaient cacher un piège, et dans tous les cas n'offraient pas de garanties de sécurité; d'autres ennemis restaient à combattre, sans rompre l'alliance formée avec ceux de Damas, dont Bosrha dépendait. Ces sages avis furent à peine écoutés. La conquête de cette cité, située dans les plus riches plaines de l'Arabie, fut décidée par acclamation. Les cris d'une populace abusée hâtèrent même la détermination du roi et des barons.

Bientôt l'armée chrétienne se mit en marche et franchit le Liban; après quelques combats heureux, elle entra dans la Traconite. Là, les misères recommencèrent ; on ne trouva plus que des citernes empoisonnées et des plaines de sable enflammé, qui, soulevées par le vent, couvraient les bataillons chrétiens comme un nuage de flamme, et leur voilaient l'horizon; le dé.

sert s'offrait à eux comme une mer étincelantc et immobile, sous les rayons d'un soleil dévorant. Une soif ardente augmentait encore leurs souffrances. Les uns accablés sous le poids de ce terrible fléau, se laissaient tomber, et mouraient en creusant le sable de leur épée cherchant un peu de fraîcheur qu'ils ne trouvaient pas à sa surface ; d'autres croyaient voir au loin des lacs, de frais ombrages , des fontaines , des arbres aux fruits dorés, et se précipitaient au-devant de ce mirage trompeur. A tout instant des embûches entravaient la marche des croisés. Une grêle de traits pleuvait sur eux du haut des collines, à travers les chemins ardus et difficiles du pays. L'espoir d'un riche butin soutenait l'ardeur des soldats , mais, arrivés devant la ville, une déception nouvelle les attendait. La femme du gouverneur, indignée de la perfidie de son époux, mettait la ville en état de défense, en armant les habitants et en excitant la garnison. Alors il fallut songer à la retraite ; les barons prévoyant tous les malheurs qui allaient l'accompagner, supplièrent le roi de sauver sa personne et la vraie croix, en abandonnant l'armée et en hâtant son retour à Jérusalem. Baudoin rejeta ces propositions, résolu de partager tous les glorieux périls de ses soldats.

L'armée marchait les rangs serrés et l'épée nue, harcelée qu'elle était par des troupes innombrables et sans cesse renaissantes de Sarrasins. L'ennemi avait incendié toutes les plaines par où passaient les chré tiens, et des tourbillons de flamme et de fumée opposaient leur barrière brûlante à la marche des croisés. Le courage, l'énergie des troupes triompha de tant de fléaux, et bientôt elles rentrèrent dans Jérusalem.

Pendant cette fatale expédition , un prince sarrasin avait jeté le désordre dans le royaume de Palestine. Zenghi, devenu calife de Mossoul, continuait ses victoires et étendait ses conquêtes ; il avait attendu l'occasion favorable pour fondre sur les chrétiens et porter un coup mortel à leur puissance.

Deux points s'offraient à son ambition et à sa vengeance ; Antioche et Edesse étaient deux barrières contre lesquelles s'étaient brisées toutes les forces de l'Orient. Raymond de Poitiers défendait Antioche ; Josselin de Courtenay, qui régnait sur Edesse, venait de mourir en assiégeant un château près d'Alep. Il avait laissé son comté aux mains de son fils, jeune homme faible et débauché. Le vieux Josselin qui, au moment de mourir, avait appris le siège d'une de ses villes, et s'était fait porter en litière audevant de l'ennemi, déplora le sort de sa principauté entre les mains de son héritier. En eftet, le jeune prince adonné dès l'enfance à la débauche quitta Edesse et se retira à Turbessel, ville située aux rives de l'Euphrate et renommée par la beauté de ses jardins, la fraîcheur de ses ombrages et par la richesse de ses productions.

Le calife Zenghi choisit donc Edesse pour but à sa conquête ; et, afin de ne pas éveiller de soupçons, il feignit de combattre les Sarrasins eux-mêmes, et se présenta à l'improviste devant la ville, à la tète d'une nombreuse armée ; des Arabes, des Turcomans, tribus errantes et avides de pillage, s'étaient réunis à lui. La ville fut bientôt investie de tous côtés. Des tours de bois menaçaient les remparts ; des machines formidables ouvraient leurs flancs sous les coups ré-

pétés de leurs béliers ; les catapultes lançaient dans l'enceinte dos murs des javelots, des quartiers de rochers et des matières enflammées. Des soldats avaient miné les tours jusque dans leurs fondements, et rien ne les soutenait plus que des poutres, qu'y adossaient les assiégeants pour empêcher une chute imminente. Zenghi somma la ville de se rendre à discrétion ; mais rien n'effraya les braves de l'Occident auxquels vinrent se joindre les Syriens et Arméniens habitants de la ville. Ils préférèrent la mort à la honte de livrer une cité chrétienne aux mains d'un infidèle. L'espoir d'être secourus par la nation vaillante, dit un chroniqueur arménien, soutenait leur courage et leur fidélité.

Les Français ne devaient pas venir : le prince d'Antioche refusa ses secours au comte d'Edesse, et les armées de Jérusalem n'arrivèrent que pour contempler un monceau de ruines. Après vingt-huit jours de siège, plusieurs tours s'écroulèrent, et les Sarrasins pénétrèrent dans la ville par la brèche ouverte. Alors on vit des combats terribles : les infidèles durent faire le siège de chaque rue, de chaque maison, les assiégés reculaient pas à pas et se faisaient tuer plutôt que de se rendre. La défense de la citadelle fut désespérée et dura cinq jours entiers ; les intrépides gardiens furent tous tués sur le créneau. Ce fut un carnage épouvantable. Les vieillards tombaient au pied des autels, frappés par le glaive sarrasin ; les enfants arrachés aux bras de leurs mères, où ils cherchaient un asile, étaient égorgés sous leurs yeux; tout ce qui portait des armes fut passé au fil de l'épée ; les prêtres furent réduits en servitude, et Ton vit un patriarche

d'Arménie traîné sans vêtements dans les rues et battu de verges. L'archevêque suivi de son clergé fuyait emportant ses trésors ; il fut égorgé aux portes de la ville et sa mémoire fut entachée du crime d'avoir, par son avarice, causé la ruine d'Edesse, et le massacre de ses habitants; tout ce qui survécut devint esclave et fut vendu dans les villes turques ; les églises, les vases sacrés furent souillés par toutes sortes d'orgies et de débauches, que la plume se refuse à décrire.

Edesse, ce boulevard du royaume de Palestine, une fois au pouvoir des musulmans, ouvrait le chemin de Jérusalem. Zenghi songea à conserver une conquête aussi importante par sa position, par ses remparts imposants et par la fertilité des campagnes qui l'environnaient. Il laissa une garnison nombreuse dans la ville et poursuivit ses victoires ; mais bientôt après il tomba frappé par ses esclaves, qu'avaient irrités sa dureté et ses fureurs (1). Ses triomphes avaient excité des transports d'enthousiasme parmi les enfants de Mahomet ; sa mort consola les chrétiens de leurs

(1) Kemal-Eddin l'historien arabe dit : la mort ('étendit dans la poussière et la poussière devint sa demeure.

malheurs: Josselin, profitant du trouble qu'avait jeté dans l'armée sarrasine la nouvelle de la mort du calife, reprit Edesse et songea à rétablir sa puissance ; mais la citadelle restait à prendre, et la garnison pourvue de nombreux approvisionnements songea à faire une vigoureuse résistance. Bientôt Nourredin, fils de Zenghi, qui faisait ses premières armes contre les chrétiens, vint l'assiéger à son tour. Josselin, placé entre la citadelle, encore au pouvoir des musulmans, et l'armée sarrasine, jugea toute résistance impossible et la fuite fut résolue : les portes s'ouvrirent pendant la nuit, et tous les chrétiens emportant ce qu'ils avaient de plus précieux, sortirent en silence de cette ville maudite. Cependant, les soldats de la citadelle font une sortie, et ceux de Nourredin s'unissant à eux s'emparent des portes par où fuyaient les croisés. Des combats affreux commencèrent ; ceux qui avaient des armes se réunirent en bataillon serré, traversèrent le camp ennemi, se frayant avec l'épée un passage sanglant. Ils s'enfuyaient, toujours poursuivis, laissant derrière eux une longue trace de morts, de blessés, de débris d'armes ; les autres couraient comme des fous dans la campagne et tombaient sous le redoutable cimeterre des infidèles. Trente mille chrétiens furent tués par les soldats de Nourredin, seize mille furent réduits en esclavage. Le fils de Zenghi pénétra dans la ville, en fit abattre les remparts que voulait relever son père, et incendia toutes les églises chrétiennes. La plus belle, la plus florissante cité du royaume de Palestine ne fut bientôt plus qu'un amas de ruines sur lesquelles les chrétiens bannis à jamais ne purent pas même verser des larmes de regret:

larmes stériles l seize mille d'entre eux gémissaient dans une dure captivité, et leurs frères pleuraient sans songer à mettre un terme à leur esclavage. Des présages sinistres augmentèrent encore la terreur inspirée par la victoire des infidèles ; une comète qui apparut dans le ciel à l'Orient, et la foudre qui tomba sur l'église du mont Sion, firent croire aux chrétiens que Dieu les avait abandonnés, comme autrefois il avait frappé de sa colère les enfants d'Israël.

La nouvelle des désastres de l'empire chrétien en Orient arriva en Europe, excitant l'indignation et la pitié de tout le monde. Uto évèque de la Syrie s'était rendu à Viterbe auprès du Saint Père, accompagné d'une députation de prêtres et de chevaliers. Le sac d'Edesse, les malheurs des chrétiens firent couler d'abondantes larmes, partout où les ambassadeurs en retracèrent dans leurs récits les sanglantes horreurs. Louis VII régnait en France; son avènement au trône avait été salué par l'hommage de presque tous les grands vassaux révoltés contre lui. Un mariage avec la fille de Guillaume IX , duc d'Aquitaine , avait augmenté sa puissance, en ajoutant une belle province à ses États. Cependant Thibault, comte de Champagne, s'était révolté et avait excité contre le jeune monarque les colères du Saint-Siège, à propos de l'élection d'un évêque. Le pape lança contre le roi de France les foudres de son anathème. Louis voulut punir un vassal rebelle, et sa vengeance fut terrible; il ravagea la Champagne, brûlant les villages, massacrant leurs habitants • treize cents citoyens de Vitri s'étaient réfugiés dans une église, Louis la fit incendier, et pas un seul n'échappa à cette horrible mort.

HISTOIHE DES CROISADES. 111

A son retour, Louis trouva dans saint Bernard un juge sévère qui lui reprocha son inutile cruauté. Le roi comprit toute l'étendue de son crime ; le remords s'empara de son âme tourmentée, et il crut devoir expier sa faute par le pèlerinage à la ville sainte, en portant les armes contre les Sarrasins. Une assemblée réunie à Bourges, fut initiée aux projets du jeune roi ; mais saint Bernard proposa d'en référer au souverain pontife, avant de prendre une résolution décisive. Les ambassadeurs du roi de France arrivèrent à Rome, et reçurent du pape Eugène III une réponse favorable aux projets de leur mailrc. Déjà plusieurs lettres du successeur de saint Pierre avaient sollicité des secours contre les infidèles; des novateurs dangereux, ayant à leur tète Arnaud de Bresse, semaient des ferments d'hérésie dans l'Occident (1). Le pape pensa à diriger les regards vers la Palestine, pour détourner les esprits d'un schisme qui pouvait devenir funeste. Les ambassadeurs revinrent, portant de nouvelles lettres d'Eugène III, qui engageaient tous les chrétiens à prendre les armes pour la défense du saint tombeau, en regrettant de ne pouvoir, comme Urbain II, prêcher la guerre sainte. 11 chargeait saint Bernard de cette noble mission.

Une nouvelle assemblée à Vézelay fut annoncée pour le dimanche des Rameaux. Au jour dit, une foule immense se réunit aux portes de la ville et s'étendit dans la vallée. Des seigneurs, des prêtres, des chevaliers voulaient entendre saint Bernard qui, dès l'âge de vingt-sept ans, s'était enseveli dans les profon-

Ci) Ce novateur proposait de substituer à l'autorité pontificale celle «les consul» et des tribuns de In republique romaine. (Vor. Gibbon.)

deurs d'un cloître, et y avait mûri cette merveilleuse éloquence qui devait remuer le monde, et dans cette circonstance, entraîner tout un peuple dans les déserts brûlants de l'Arabie. Louis VII parut dans la tribune qui lui était réservée, couvert du manteau royal et ceint de sa couronne. Saint Bernard s'avança vêtu de bure au milieu d'un peuple immense qui le salua de ses acclamations : il lut d'abord les lettres d'Eugène IÏI ; puis,^s'inspirant au souvenir des malheurs d'Edesse, il retraça les désastres des chrétiens en Orient. Il les montra tendant en vain à l'Occident leurs mains suppliantes ; il dépeignit l'Europe en proie au schisme d'un anti-pape, et supplia les chrétiens présents à l'assemblée de courir à la défense de leurs frères et de se rendre agréables à Dieu par leurs exploits en Orient. Sa parole ardente et convaincue exalta l'enthousiasme, et le cri qui avait été le signal de la première croisade interrompit l'orateur et retentit au loin dans la vallée. « Dieu le veut! » s'écria-t-on de toutes parts. Alors saint Bernard se leva, comme saisi d'une inspiration soudaine, et promit aux nouveaux croisés le succès de leur entreprise : « Le Dieu vivant me charge de vous annon- » cer qu'il frappera de sa colère ceux qui ne l'auront » pas défendu. Courez donc aux armes ; que l'ardeur » de la vengeance vous excite à combattre, et que la » chrétienté retentisse de ces paroles de l'Écriture : » Malheur à celui qui n'ensanglante pas son épce. » Il termina par ces éloquentes paroles :

« Illustres chevaliers, généreux défenseurs de la » Croix, rappelez-vous l'exemple de vos pères, qui » ont conquis Jérusalem et dont le nom est écrit dans

» le ciel. Abandonnez ^omme eux des biens périssa- » bles, pour conquérir des palmes et un royaume qui • n'aura pas de fin (1). »

Un saint enthousiasme s'était emparé de la multitude : le roi de France se précipita aux genoux du cénobite, en lui demandant la croix ; puis, s'adressant à l'assemblée, il promit de conduire en Orient tous ceux qui prendraient le signe révéré de la croisade (2). 11 implora, au nom des pèlerins de Jérusalem, le secours des Français, dont il était le chef. A sa voix, une foule de chevaliers vinren t recevoir la croix des mains de saint Bernard ; la reine elle-même, Éléonore de Guienne, prit le signe des croisés : les comtes de Flandre, de Champagne, de Nevers, de Tonnerre, de Soissons, de Ponthieu, de Saint-Gilles, de Toulouse, Enguerrand de Coucy, le comte de Dreux, frère du roi, Hugues deLusignan suivirent l'exemple de leur souverain; les évêques de Langres,deNoyon, de Lisieux, d'Arras jurèrent sur l'évangile de suivre l'armée chrétienne. Les croix apportées ne suffisaient pas, le roi et saint Bernard déchirèrent, l'un sa tunique, l'autre sa robe de moine, pour en distribuer à tous les fidèles impatients.

Le saint abbé de Clairvaux continua, après l'assemblée de Vézelay, de prêcher la croisade dans la France entière ; partout il fut reçu comme un messager céleste qui venait relever le courage des chrétiens. A Chartres les barons et les chevaliers résolurent de lui

(1) Baronius a recueilli les fragments de ce discours dans les lettres de saint Bernard à l'évèque de Brixen.

(2) La chronique de Morigny rapporte le discours prononcé par Louis VIL

donner le commandement de l'armée ; mais, ne voulant pas refuser un si périlleux honneur, il écrivit au pape de l'en dégager en se plaçant sous sa protection. Eugène III, son disciple, répondit qu'il ne devait que prêcher la croisade, et non commander aux armées chrétiennes.

Saint Bernard passa ensuite en Allemagne, pour continuer sa noble mission. Un moine fanatisait les populations, en les excitant au massacre des Juifs, comme les plus cruels ennemis de notre sainte religion : l'abbé de Glairvaux sut, par son éloquence, balancer le dangereux eflet des paroles du moine Rodolphe, qui flattait les passions du peuple, et lui imposa silence (i); puis il se rendit à Spire, où l'empereur Conrad III, à peine assis sur le trône, venait de convoquer une diète générale. Saint Bernard voulait apaiser les guerres civiles qui troublaient l'Empire, et inspirer à leur prince le saint désir de combattre les infidèles. Longtemps ses exhortations particulières, ses discours restèrent sans succès: Conrad redoutait de nouvelles dissensions, et refusait de s'engager dans la croisade. Enfin l'éloquence du saint abbé l'emporta sur les résolutions opiniâtres de Conrad, qui jura d'aller où la volonté de Dieu l'appelait. Les seigneurs, les chevaliers allemands firent le même serment et furent croisés des mains de saint Bernard.

Une nouvelle diète, convoquée en Bavière, eut le même résultat L'éloquence de saint Bernard entraîna les seigneurs et la multitude. Il parcourut toutes les

(1) 11 le renvoya dans son monastère en lui disant que le devoir des moines était non de prêcher mais de pleurer — saint Bernard arrêta ainsi la persécution contre les juifs.

villes qu'arrose le Rhin, et partout il lit de nombreux prosélytes à la nouvelle croisade : des prélats, des seigneurs jurèrent de marcher contre les Sarrasins. Ladislas, duc de Bohême ; Renard, comte de Carinthie, les évêques de Passaw et de Ratisbonne s'engagèrent dans la milice chrétienne ; Frédéric, neveu de Conrad et fils du duc de Souabe, résolut de partir, et rien ne put ébranler sa résolution. Partout, sur son passage, saint Bernard trouva le même enthousiasme, et, partout, les nobles, les artisans désertèrent leurs châteaux ou leurs toits de chaume, pour s'enrôler sous les saintes bannières.

Saint Bernard revint en France ranimer le zèle du roi et des princes français ; il apportait la nouvelle de rengagement de Conrad dans l'armée chrétienne. Louis VII et ses barons, réunis à Étampes, virent arriver les ambassadeurs de Roger, roi de Sicile, qui offrait des vaisseaux, des vivres et une petite armée, avec son fils pour chef, si les croisés gagnaient par mer la Palestine. On délibéra, et la route de terre, la moins sûre et la plus hérissée de dangers, fut préférée à la route de mer, qui n'offrait aucune difficulté.

Le départ une fois fixé, l'assemblée s'occapa du

royaume en l'absence du roi. L'abbé Suger fut choisi, comme le plus digne et comme réunissant les suffrages du peuple, du roi et des seigneurs. (1) Suger s'était vivement opposé à la croisade, en exposant au roi que l'administration d'un grand royaume comme la France, était plus agréable à Dieu que toutes les conquêtes de l'Orient. L'abbé Suger refusa d'abord le dangereux honneur de gérer le royaume, mais il dut céder aux vives instances de son roi et aux injonctions du souverain pontife. Pour rendre sa tache plus facile, Eugène IÎI lança des excommunications contre tous ceux qui attenteraient au pouvoir royal, en l'absence du souverain. Le comte de Nevers refusa de partager la régence avec Suger.

Le départ alors fut bientôt décidé ; Metz fut le rendez-vous des croisés français ; Ratisbonne, celui des soldats allemands. De toutes parts on vit accourir dans ces deux villes des chevaliers et de nombreux pèlerins. Les petits vassaux se rangeaient sous la bannière de leur seigneur et ceux-ci allaient au lieu fixé attendre le signal du départ. D'autres, plus impatients, équipaient des vaisseaux dans les ports de Flandre et d'Angleterre, avec le dessein de porter en Orient des armes, des approvisionnements et leurs soldats. Le pape avait défendu aux croisés d'emmener avec eux des chiens, des faucons, des oiseaux de chasse; la même bulle recommandait de marcher vêtus modestement, comme pour accomplir une pénitence plutôt que pour affecter une vaine gloire.

L'argent manquait pour subvenir aux dépenses énor-

(i) Snint Bernard, montrant au roi Suger el le comte le Nevers, lui dit : Sj/r, votià dettx ylaives, et cela nous suffit.

mes de l'équipement et de l'entretien d'une armée. Ceux qu'un 'motif quelconque retenait en Occident, donnaient de l'argent pour contribuer en quelque chose à la guerre sainte. Louis VII leva des impôts et fltdes emprunts approuvés par le souverain pontife. (1) L'abbé de Clairvaux et celui de Cluny s'étaient opposés à la persécution des Juifs; mais ce dernier pensa que, sans les égorger, on pouvait les frapper dans quelque chose de plus précieux pour eux que la vie, en les dépouillant de trésors arracfu l s par l'usure et le sacrilège. Le conseil de Pierre-le-Vénérable fut suivi et" couronné d'un plein succès. Dans une seule province, l'impôt sur les enfants d'Israël produisit cinquante mille livres d'or. Le clergé fournit des sommes considérables pour lever des troupes et acheter des armes. Un seul monastère paya jusqu'à cinq cents livres d'or et trois cents marcs d'argent. Les seigneurs vendaient ou engageaient leurs terres, ou levaient sur leurs vassaux des taxes extraordinaires qui suscitaient des murmures et des mécontentements.

Louis VII, au moment de partir, alla processionnellement à Saint-Denis chercher l'oriflamme de France : là, apparurent à leur yeux , dans les vitraux du chœur, les portraits et les hauts faits d'armes des chevaliers qui avaient si vaillamment dirigé la première croisade. Godefroy de Bouillon, Tancrède, Raymond de Toulouse étaient fidèlement représentés. Les batailles de Dorylée, d'Antioche, d'Ascalon retraçaient leurs exploits. Le souverain pontife qui s'était rendu à

(1) n n'y eut âge, étal, condition, ni sexe qui ne fat forcé de contribuer à la subvention du roi d'où s'en suivit le mécontentement de chacun. (Bellcforet.)

Saint-Denis, remit aux mains du roi l'oriflamme et le

bourdon de pèlerin. Puis, Louis partit suivi d'Eléonore de Guienne, son épouse, et de ses chevaliers. Suger se jeta à ses pieds en pleurant. Louis, les yeux pleins de larme3, le releva et le pressa sur son cœur. Partout, sur son passage, le roi de France fut reçu avec des acclamations de joie. Arrivé à Metz, il se mit à la tète d'une armée de cent mille combattants, et traversant l'Allemagne, il se dirigea sur Constantinople où il devait se réunir à l'empereur Conrad et à son armée. Conrad partit de Ratisbonne au commencement du printemps de l'an 1 148 : après avoir fait sacrer son fils roi des romains, il confia l'administration de son empire à de sages ministres (1) et marcha vers Constantinople. Avant d'entrer sur le territoire grec, Conrad fit demander à l'empereur le passage de son armée. Manuel Comnène, petit-fils d'Alexis, envoya des ambassadeurs complimenter l'empereur d'Occident, et l'inviter à se rendre à Constantinople. Plus dissimulé et plus habile que son aïeul, Manuel Comnène continua la politique perfide dont avait usé vis-à-vis des chrétiens le défunt empereur. Tant que les Turcs avaient été redoutables, les Grecs avaient conservé avec les Latins d'amicales relations, mais dès que Godefroy eut porté par ses victoires la terreur dans les armées musulmanes, Constantinople se trouvant à l'abri des invasions arabes, les Grecs ne cachèrent plus la haine jalouse que leur inspiraient les enfants de l'Occident. Leurs ressentiments s'envenimaient à l'idée que les chrétiens convoitaient Constantinople

(4) Entr'autres l'abbé de Corvey aussi sage et habile que Suger.

comme une riche conquête et comme un rempart terrible contre l'ennemi : Manuel ne négligea donc aucun moyen pour pousser à sa ruine Tannée de l'empereur. U leur envoyait des vivres et faisait dans le même temps alliance avec les musulmans. Les Grecs appelaient constamment la perfidie à leur aide, et les Allemands se vengeaient par d'affreuses violences, de la trahison des Grecs. Un parent de Conrad atteint à Andrinople d'une grave maladie et laissé dans un monastère, fut assassiné. Le duc de Souabe incendia le couvent et en fit égorger tous les moines.

La haine des Grecs s'augmenta encore à la nouvelle de ces représailles sanglantes, et, partout sur leur passage, les Allemands eurent à souffrir d'horribles vexations. On mêlait de la chaux aux farines que l'empereur s'était obligé à fournir. On payait les soldats en fausse monnaie, qu'on refusait ensuite s'ils l'offraient à leur tour en paiement. Des guides infidèles les perdirent dans les chemins difficiles du Taurus, et les livrèrent affamés et affaiblis au glaive des Sarrazins (1).

L'armée française arriva à Constantinople. Des ambassadeurs vinrent, au nom de leur maître, rendre hommage au roi de France, ils se prosternèrent à ses pieds et ne lui parlèrent qu'à genoux : tant de bassesse indignait les barons français. Louis VU arriva au palais de Gomnène, et son arrivée fut le signal de fêtes où l'empereur grec déploya tout le luxe de l'Orient (2). Ce prince offrait sans cesse son alliance aux princes croisés, mais sa perfidie fut dévoilée, et Louis VII apprit que Manuel entretenait avec les Turcs une corres-

(1) Voir Nicétas, historien grec, qui avoue toute* ces perfidies. (3) Voir Odon de Deuil.

pondance pour les tenir au courant des projets des Francs. L'indignation fut si grande que des chevaliers et des barons proposèrent de s'emparer de Constantinople. Godefroy, évèque de Langres, prit la parole et rappela toutes les perfidies dont les Latins avaient été victimes de la part des Grecs, pendant la première croisade. 11 représenta Gonstantinople comme une barrière entre les Latins et les chrétiens de la Palestine, dont la conquête ouvrirait le chemin de l'Asie, aux enfants de l'Occident. Jérusalem, conquête léguée par les Romains, était tombée sans que les Grecs la défendissent, au pouvoir des Turcs. Ils n'auraient pas le pouvoir de garder Byzance d'où les musulmans s'élanceraient sur l'Europe. Ce discours était d'un grand politique qui pressentait l'avenir par la connaissance du caractère astucieux et lâche des Grecs; mais la loyauté française l'emporta sur les calculs tortueux de la politique. Les soldats du Christ venus pour visiter les lieux sacrés, ne pouvaient se lancer dans les hasards d'une conquête que Godefroy de Bouillon avait refusée en alléguant les mêmes motifs.

Louis VII et son armée passèrent le Bosphore et allèrent dresser leurs tentes non loin de Nicée. Une éclipse de soleil effraya l'esprit superstitieux des Français et leur sembla le présage de grands malheurs. Peu de temps après on apprit que les Allemands, trompés par les guides grecs, perdus dans les montagnes de la Cappadoce, sans vivres, sans eau pour appaiser leur soif, dans les plaines brûlantes d'Iconium, étaient tombés sous le cimeterre musulman. L'empereur lui-même, blessé de deux flèches, avait échappé, comme par un prodige, à la défaite de son armée, avec

une petite troupe {le cavaliers fidèles (1). Louis VII fut terrifié à cette nouvelle et alla au-devant de Conrad ; les deux princes s'embrassèrent en versant des larmes. Conrad accusa Manuel Comnène de tous ses malheurs ; mais son imprudence, sa vanité, devaient compter pour quelque chose dans ces désastres, puisqu'il était convenu d'attendre lesFrançais à Constantinople,et de marcher avec eux sur la Palestine. Dans sa soif de victoires et de conquêtes, il avait voulu devancer ses alliés et porter seul les premiers coups aux Sarrasins. Louis reçut le serment de Conrad de ne plus se séparer ; mais l'empereur, et le peu de soldats qui lui restaient, voulurent revoir la patrie et regagnèrent Constantinople. • Le roi de France continua sa marche à travers l' Asie- Mineure, et franchit les ruines de Pergame etd'Éphèse, si célèbres dans l'histoire de l'ancienne Grèce. Une ambassade de Manuel vint annoncer au roi la formidable coalition des Turcs contre lui, et offrir un refuge à son armée dans les villes de l'empire : Louis repoussa ces offres. Une seconde députation le menaça de la colère des Grecs qui l'accusaient d'avoir violé leur territoire : il méprisa ces menaces et vint camper dans les plaines qu'arrose le Caïstre ; puis il reprit sa marche vers Laodicée. Pour arriver à cette ville, il fallait passer le Méandre. Les rives du fleuve, la plaine, les montagnes de Tralles étaient occupées par l'ennemi ; le gué du fleuve surtout était défendu par les meilleures troupes sarrasines. Le roi arrête son armée, fixe son ordre de bataille ; et, après avoir mis à l'abri les femmes, les pèlerins et les bagages, il s'a-

(1) Odon de Deuil est le seul historien qui parle de ce» défaites.

vance dans la plaine jusqu'au bord du Méandre qui le sépare des musulmans. Enfin, harcelé par la cavalerie ennemie, il marche au passage du fleuve : au premier choc les Turcs cèdent ; diverses attaques sont en même temps dirigées sur l'infanterie, et bientôt la victoire se décide en faveur des Français ; le roi poursuivit les musulmans jusque dans les montagnes. D'autres cherchèrent un refuge dans Antiochette : l'armée chrétienne ne perdit pas un soldat.

Laodicée s'ofTrit bientôt aux yeux des chrétiens; mais le bruit de leur victoire avait devancé leur marche, et les habitants avaient fui, abandonnant leur ville aux vainqueurs. Louis VII la traversa sans permettre le pillage, et se dirigea vers Satalie. Là, il fallut traverser une montagne qui n'offrait que d'étroits sentiers taillés dans le roc , entre des sommets à pic et des abîmes dont l'œil effrayé ne pouvait mesurer la profondeur (1).

Louis envoya en avant-garde Geoffroy de Taillebourg et son oncle le comte de Maurienne, avec ordre de ne passer le défilé que le lendemain. Le roi pensait trouver les musulmans en embuscade dans les défilés, et ne voulait traverser ces cimes rocheuses qu'avec toute son armée ; mais l'avant-garde passa le défilé malgré les ordres du roi et alla poser son camp dans la vallée. Louis VII restait seul pour protéger le passage des pèlerins, des femmes et des bagages. Vingt fois les Turcs se précipitèrent pour renverser les chrétiens, vingt fois il3 furent repoussés par Louis et ses chevaliers. Cependant les pèlerins désarmés étaient

(I) Le Cadmus aujourd'hui Baba-Dngli.

IHSTOIRE DES CROISADES. 123

accablés des flèches des barbares et tombaient dans le précipice ouvert sous leurs pas.

Alors, Louis oubliant qu'il est le chef de la croisade, le roi de cette multitude qui périt sous ses yeux, s'élance seul au milieu des ennemis et parvient à dégager les pèlerins ; puis, s'accrochant aux branches d'un arbre, il s'élance sur un rocher, et du haut de ce rempart, il frappe tous ceux qui l'approchent ; sa hache d'armes écrase les musulmans, se relève pour frapper encore. Pendant cinq heures, le roi de France protégea ainsi le passage de son armée. Toute son escorte, peu nombreuse mais illustre, dit le moine de Saint- Denis, était tombée à ses côtés. Son courage et la nuit le sauvèrent de la mort.

Le lendemain, lorsque le roi, qu'on avait cru mort, apparut au milieu de ses soldats, des acclamations de joie s'élevèrent de toutes parts. On accusait Geoffroy de Taillebourg, mais le roi se refusa à punir ; il donna le commandement de l'avant-garde au grand-maitre des Templiers, Evrard-des-Barres, et à un vieux chevalier du nom de Gilbert, renommé par sa bravoure et son habileté.

Pendant le trajet qui sépare les montagnes de Cadmus de Satalie, Tannée eut à soutenir plusieurs combats où toujours l'avantage resta aux chrétiens. Mais la faim, les maladies, des pluies torrentielles les affaiblirent beaucoup. Enfin Satalie, ville située au bord de la mer, sur les côtes de la Pamphilie, s'oflrit à leurs yeux. Un général grec gouvernait la ville au nom de l'empereur de Constantinople, et une colonie grecque y était établie. Les chrétiens se croyaient au terme de leurs misères; mais les Grecs refusèrent d'ouvrir leurs

portes, et les chrétiens furent obligés, au milieu de l'hiver, de camper dans les plaines qui avoisinent la ville. Les vivres manquaient au camp, et les habitants de Satalie vendaient tout au poids de l'or. Alors le désespoir se mit dans l'armée; et le gouverneur, qui avait espéré que les misères des chrétiens assureraient la tranquillité de sa ville, eut tout à redouter de leurs fureurs. Il vint donc proposer au roi de France des vaisseaux qui emmèneraient tous les croisés à Joppé ou dans quelque autre port de la Palestine. Après cinq semaines d'attente, les vaisseaux ne se trouvèrent ni assez grands, ni assez nombreux pour emmener toute l'armée. Louis Vil songea à relever le courage de son peuple et à prodiguer des consolations et des secours à ceux qui resteraient. Une foule de pèlerins et de soldats consentirent à faire le voyage par terre, à condition qu'on leur donnerait des chefs : Louis fit distribuer des sommes énormes ; Thierry de Flandres et Archambault de Bourbon furent les chefs choisis. Le roi donna cinquante marcs d'argent au gouverneur, pour les malades laissés dans Satalie, et pour faire conduire les restes de son armée jusqu'aux limites de la Palestine. Eu montant sur le vaisseau qui l'emportait, Louis VII jeta un regard à ceux qu'il laissait au rivage, et des larmes glissèrent de ses yeux et roulèrent sur ses joues pâles. Hélas 1 ses prévisions devaient se réaliser, et ceux qu'il abandonnait sur la terre ennemie ne devaient voir ni la Palestine, ni leur patrie. Le gouverneur mentit à ses promesses et refusa de recevoir soldats et pèlerins. Sans cesse harcelée par l'ennemi, une troupe de pèlerins sans armes résolut de braver les périls du voyage : ils périrent

presque tous. Les malades furent massacrés par les * Grecs, dont la perfidie égala la lâcheté. Mais Dieu vengea les chrétiens ; la peste ravagea la ville et la laissa presque sans habitants.

Louis VII cependant aborda au port de Saint-Siméon, après quelques semaines de navigation. Le prince d'Antioche le reçut avec de grandes marques de respect ; des fêtes s^lendides où brillaient les nobles dames qui avaient suivi la reine en Palestine eurent fait bien vite oublier aux Français leurs misères et leurs souffrances. Raymond de Poitiers désirait se faire des alliés des Francs pour repousser les invasions de Nourredin et étendre ses conquêtes audelà de l'Euphrate ; il convoitait Alep, dont la possession devait assurer la tranquillité de sa principauté d'Antioche. Mais Louis VII, que la croisade avait poussé en Orient, voulut, avant toute entreprise, visiter la ville sainte et prier dans l'église de la Résur- • rection. Raymond de Poitiers appela à son aide les séductions du plaisir et sut, dans sa cour voluptueuse où chaque jour de nouvelles fêtes se succédaient pour Éléonore, il sut, dis-je, captiver ce cœur

12G HISTOIRE DES CBOISADES.

facile à entraîner (1). Elle supplia le roi de retarder son départ. Se voyant trahi, Louis VII enleva sa* femme à ces plaisirs qui la charmaient, et la ramena de nuit dans le camp. Plus tard il la répudia. Alors il résolut de hâter sa marche vers Jérusalem, et bientôt il arriva dans la ville sainte. Son entrée excita un grand enthousiasme ; le peuple, le clergé allèrent au-devant de lui. Tous semaient sous les pas de son cheval les branches d'olivier qu'ils tenaient à la main. Conrad était arrivé quelques jours avant en simple pèlerin, et suivi à peine de quelques chevaliers.

Le jeune roi résolut aussitôt de hâter la guerre et de reculer les frontières du royaume de Jérusalem. Un conseil présidé par Louis se tint à Ptolémaïs, et le siège de Damas fut résolu. La conquête de cette ville offrait aux chrétiens l'appât d'un riche butin et l'occasion d'une vengeance du massacre de tant de frères.

Les deux armées se réunirent à Tibériade au mois de mai 1 1 48 ; puis, marchant ensemble, elles traversèrent le Liban et descendant sur la ville de Panéas, elles aperçurent bientôt les riches plaines de Damas. C'était un spectacle merveilleux que l'aspect de cette ville, assise au pied d'une colline et ceinte d'une couronne d'arbres verts et de fleurs. Une rivière limpide s'élance des montagnes, sillonne la ville, et, se partageant en plusieurs bras, arrose les plaines fertiles qui l'avoisinent Avant de tenter le siège, les croisés ré- * solurent de s'emparer de toutes les fermes, de tous les jardins dont la ville est entourée. Derrière chaque mur, derrière chaque palissade, des soldats turcs dis-

(1) Guillaume de Tyr : méconnaissant, dît-il, la dignité royale, la reine oublia ses devoirs de Gdélité à son époux.

putaient le passage. Cependant, débusqués de tous leurs postes, ils durent se replier sur la ville, et l'armée chrétienne vint mettre le siège au pied des remparts, au milieu de jardins tout semés de fleurs et de fruits délicieux et sur les rives de la rivière Barrady. La ville était hors d'état de résister, cependant elle dut son salut aux débats des princes chrétiens, pour le partage de cette riche conquête. Pendant ce temps, vingt mille cavaliers turcomans pénétrèrent dans Damas et la sauvèrent. La nouvelle de renforts amenés par les princes d'Alep et de Mossoul, força les chrétiens à lever le siège d'une ville qu'ils regardaient déjà comme conquise, puisqu'ils s'en disputaient par avance la possession. Cet échec suffît pour désunir les princes d'Orient et d'Occident, et ces derniers résolurent de ne plus aider les chrétiens de la Palestine dans leur entreprise. Les courages étaient abattus. Les chefs proposèrent d'aller mettre le siège devant Ascalon, mais ces projets de conquête furent repoussés, car des soupçons de trahison planaient sur le roi de Jérusalem et sur ses barons. Les deux rois, Conrad et Louis retournèrent en Europe, et depuis ce jour, dit un vieux chroniqueur, la condition des chrétiens d'Orient alla de mal en pis. Cette croisade fut sans gloire et sans profit pour le royaume de Palestine, et les désastres des croisés égalèrent au moins ceux de leurs devancière.

Louis VII, à son retour en France, trouva son royaume en paix et gouverné par une sage administration : Suger avait bien mérité de son pays, et le nom de Père de la Patrie lui fut décerné. Il était le seul qui, prévoyant les malheurs de la guerre sainte,

eût osé élever la voix contre ces pèlerinages dangereux ; toute la responsabilité en retomba sur saint Bernard, et malgré les lettres éloquentes où il justifiait sa conduite, il fut accusé des malheurs de la croisade. 11 mourut avec le regret d'avoir prêché une guerre dont l'issue fut si fatale aux chrétiens de l'Occident.

Cette expédition désastreuse pour la France, n'avait rien changé à la situation des chrétiens de la Palestine : leurs dissensions perpétuelles, leur ambition, leur insatiable désir d'augmenter leur puissance et leurs richesses, les empêchèrent de profiter du désordre et du trouble jetés dans les dynasties des Turcs et des Sarrasins parles conquêtes des enfants de l'Occident. La nécessité de défendre leur pays et leur religion avait excité le fanatisme des infidèles, et les avait souvent réunis, mais lorsque le glaive chrétien les avait dispersés et mis en fuife, la discorde s'infiltrait dans les armées, et les émirs en profitaient pour se partager le pouvoir. Chaque ville devenait une principauté dont ils se disputaient la possession. C'est alors que les chrétiens auraient pu, à l'aide d'habiles usurpations, étendre leur empire et consolider leur puissance. Mais leur bravoure qui faisait leur sécurité, l'orgueil des barons qui ne voulaient reconnaître ni un chef ni un général dans le roi de Jérusalem, leur devinrent fatales. Car, de ce chaos profond où devait s'abîmer l'Orient, surgit un nouvel empire qui devait ruiner à jamais la puissance des chrétiens de la Palestine. Nourredin, fils du vainqueur d'Edesse, devint la terreur des croisés et l'espoir des infidèles. Ses victoires augmentèrent les conquêtes de Zenghi, son père; ses vertus augmentèrent ses prosélytes qui

le regardaient comme le vicaire du Prophète, venu pour relever le croissant abaissé par les conquêtes des soldats du Christ.

Baudouin, pour arrêter les progrès de Nourredin, résolut de s'emparer d'Ascalon, dont la possession deviendrait pour les chrétiens un rempart inexpugnable contre les armées syriennes. Il partit, entouré de ses barons, et suivi d'une armée d'élite ; une flotte cerna la ville par la mer, empêchant que des secours de vivres ou de soldats, ne vinssent augmenter les forces et le courage des habitants et de la garnison. Après quatre mois d'un siège des plus rigoureux, les habitants d'Ascalon vaincus par la misère et la faim, capitulèrent. D'après le traité qui fut fidèlement exécuté, ils purent se retirer en Égypte, emportant leurs bagages les plus précieux. L'armée entra processionnellement dans la cité vaincue, et une mosquée subitement consacrée à saint Paul entendit retentir sous ses voûtes les chants sacrés des chrétiens. Le roi de Jérusalem poursuivant ses conquêtes, marcha à la rencontre de Nourredin, et le força à abandonner le siège de Panéas ; puis, courant au secours du prince d'Antioche, sans cesse inquiété au dehors par les armées musulmanes, au dedans par les factions, il fut arrêté par la mort qui le surprit dans la vaste plaine de la Syrie : un médecin turc l'empoisonna. Aux premières atteintes du mal, Baudouin III voulut retourner à Jérusalem, mais bientôt il rendit le dernier soupir à Beyrut. Son corps fut emporté à la ville sainte; aux portes, le clergé, les habitants l'attendaient et le reçurent en pleurant. Ce fut un deuil universel. Nourredin, son ennemi, versa des larmes sur

la mort d'un si vaillant défenseur de la chrétienté, et comme on lui conseillait de profiter du trouble que la mort de Baudouin avait jeté parmi les chrétiens, il s'écria : « Que Dieu me frappe si je trouble un peuple » qui pleure un si bon roi, et si je choisis cette occa- » sion d'attaquer un peuple que je ne saurais re- » douter. »

De nouveaux dissentiments s'élevèrent entre les chefs chrétiens, pour le choix d'un successeur : plusieurs d'entre eux caressaient l'ambitieux projet de monter sur le trône ; d'autres, fidèles à la mémoire de Baudouin, proposaient son frère Amaury ; mais l'avarice, l'ambition du comte de Jaffa lui avaient fait de nombreux ennemis dans le conseil. Cependant un discours du grand-maître des Hospitaliers entraîna presque tous les suffrages en sa faveur, et Amaury, comte de Jaffa et d'Ascaîon, fut proclamé roi. Une fois sur le trône, Amaury mit à exécution le projet qu'il nourrissait depuis longtemps, de s'emparer des rives fertiles du Nil et des riches provinces de l'Egypte. Le sultan ayant refusé de payer le tribut promis après la prise d'Ascaîon, le nouveau roitraversale déser t, envahi tl'Égypte, et, marchant de conquêtes en conquêtes, il força les Égyptiens à payer de nombreux tributs pour acheter la paix. La guerre civile décimait ce malheureux pays ; le calife du Caire, énervé par la mollesse, laissait le pouvoir à ses visirs, qui se le disputaient les armes à la main. Les chrétiens furent souvent appelés au secours d'un de ces partis, et leurs armes victorieuses consacrèrent souvent aussi l'usurpation et la tyrannie; mais ils y acquéraient d'immenses richesses, de ceux auxquels ils prêtaient l'appui de leur force, ainsi,

un esclave du calife, Dorgam devenu émir, combattit Vautre usurpateur Chavez à l'aide des soldats chrétiens, et les renvoya avec la promesse d'un tribut annuel de cent mille écus d'or. Tant de richesses prodiguées devaient inspirer aux soldats de Ja Croix le désir de soumettre l'Egypte, et, à la tète d'une puissante armée, Amaury, que devait seconder l'empereur grec Manuel, qui avait épousé saillie, entra sur le territoire des Égyptiens. Mais ceux-ci avaient appelé Nourredin à leur secours ; bientôt le roi, en présence des deux armées syriennes et égyptiennes reconnut son erreur et se replia sur Jérusalem, effrayé des malheurs dont son empire était menacé, en butte aux amers sarcasmes des chefs qui l'accusaient d'avoir violé traîtreusement la paix et lâchement refusé la guerre.

Cependant Nourredin et ses lieutenants entrent triomphants dans le Caire, et le peuple qui croyait voir un libérateur le salua de ses acclamations; mais bientôt le drapeau noir des Abâssides lîotta sur les tours de la capitale de l'Egypte, et le calife fut dépouillé de son autorité par Nourredin : ainsi s'éteignit la race des Fatimites qui pendant plusieurs siècles, avaient régné . sur les vastes provinces qu'arrose le Nil. La Syrie et l'Égypte réunies ne formèrent plus qu'un vaste empire obéissant aux lois et à la religion de Nourredin.

Amaury, aidé de la flotte grecque, qui enfin était entrée dans le port de Césarée, tenta de réparer l'échec fait à son honneur et à ses armes, en rentrant de nouveau sur le territoire égyptien. Il vint mettre le siège devant Damiette; mais après cinquante jours de fatigues et de misère, après avoir perdu une partie de son armée et avoir vu la flotte grecque décimée par le fer

ou la tempête, il abandonna son projet et rentra dans Jérusalem.

Cependant Nourredin se disposait à la guerre sainte. Chasser les chrétiens de la Palestine, rétablir dans tout le pays conquis par eux la religion de Mahomet, tel était son vœu le plus ardent. Par la valeur de ses troupes, il avait conquis la Syrie et l'Egypte, et sa dévotion, son patriotisme lui faisaient espérer qu'il anéantirait la puissance des chrétiens en Orient, lorsque la mort vint tromper son espoir et léguer à un jeune guerrier la gloire de vaincre les chrétiens et de les chasser de la Palestine.

Ce guerrier était Saladin, neveu d'un général de Nourredin, de Chirkou, et fils d'Ayoub, qui devait remplir l'univers du bruit de ses exploits. Venu tout jeune dans le camp de Nourredin où son oncle et son père occupaient les premiers grades, il n'avait pas suivi les ambitieux projets de son père; au contraire, il avait passé sa jeunesse dans les plaisirs et les énervantes distractions du sérail. A la mort de son oncle, il parvint à la dignité d'émir, parce que jusqu'alors sans ambition, il avait inspiré moins de défiance : mais élevé à la puissance, il épura ses mœurs et se montra sous une face nouvelle; et, bientôt, par son" courage, par sa prudence, il devint, à la mort du calife, le souverain maître de l'Égypte. Alors, ses projets d'affranchir les provinces soumises à sa domination, du joug de Nourredin, éclatèrent au grand jour; mais, cédant aux conseils d'Ayoub, son père, il protesta hautement de sa soumission, sans cependant dissiper les soupçons de son maître. Nourredin s'avançait vers le Caire, lorsque la mort le surprit au mois de juillet

1 174, et viût mettre fin aux inquiétudes de Saladin.

Alors on vit renaître les divisions qu'avait jadis occasionnées la chute des Seljoulkides, et les luttes sanglantes qu'avait fait naître l'ambition des Abassides et des Fatimites. L'empire musulman penchait à sa ruine : les peuples effrayés des suites terribles des guerres civiles, offrirent la suprême puissance à Saladin, qui réunit tous les suffrages, en déclarant qu'il continuerait la guerre sainte entreprise par Nourredin. Le roi de Jérusalem, tout entier à l'unique pensée de sa vie, la conquête de l'Egypte, ne sut pas profiter des dissensions que fit naître la mort de Nourredin, qui laissait un faible enfant pour successeur à sa puissance. Les émirs s'arrachaient, les armes à la main, des lambeaux de ce bel empire : les vaincre eût été chose facile; l'Occident sollicité d'envoyer des secours en Orient était resté sourd à cet appel. L'empereur de Constantinople seul avait, suivant la politique constante des Grecs, promis son concours d'hommes et de vaisseaux, lorsque Amaury descendit au tombeau.

Le royaume de Jérusalem tomba tout appauvri aux mains d'un enfant de treize ans, maladif et atteint de la lèpre ; il fut sacré roi dans la basilique de la Résur-

rection, sous le nom de Baudouin IV, et Milon do Plancy, seigneur de Carac, fui nommé régent. Peu de temps après, on le trouva assassiné dans une rue de Ptolémaïs. Raymond de Saint-Gilles, qui lui avait disputé la régence, fut accusé de cet assassinat.

Dans le même temps, une petite armée arriva de Sicile avec une flotte, et les chrétiens, ranimés par ce renfort, continuèrent la politique d'Amaury en marchant contre l'Egypte. Alexandrie fut assiégée, mais sans succès, et après avoir supporté toutes sortes de misères, l'armée chrétienne dut se retirer. A leur retour, le gouverneur d'Edesse, qui n'avait pas reconnu le pouvoir de Saladin, implora le secours des chrétiens ; ceux-ci arrivèrent aussitôt, et mirent un si haut prix à leur alliance, que le gouverneur révolté ne put l'acquitter. Alors les chrétiens ravagèrent le territoire de celui qu'ils défendaient et le territoire du sultan de Damas. Cette alliance avec les musulmans, qui eût été la meilleure politique à suivre en fomentant la discorde et en entretenant la rivalité, ne laissa pas d'inquiéter Saladin qui soumettait à ses armes Alep, dernier refuge de l'infortuné fils de Nourredin, le jeune Malek-Saleh. Il obtint une trêve des princes chrétiens, en les séduisant par des promesses et par de magnifiques présents. Cette trêve conclue pour deux années, suffisait à Saladin pour devenir fort et puissant. Cependant les chrétiens violèrent la convention et se jetèrent sur le territoire de Damas, pillant les villages, brûlant les moissons, marchant au hasard et dans le seul but de ravager ce qui se trouverait sur leur passage.

Saladin, à cette nouvelle, se met à la tète de son

année et marche vers Jérusalem : tout fuit devant lui. La flamme dévore les campagnes, les villages qu'il rencontre sur sa route sont mis à sac et détruits. Baudouin s'avance à sa rencontre, mais effrayé de la puissance et de la force du sultan de Damas, il s'enferme dans Ascalon; bientôt les princes et les soldats, irrités des menaces de Saladin, exaspérés à la vue du malheur de leurs frères, sortent d' Ascalon, longent le rivage de la mer, et surprennent les musulmans qui ne peuvent résister an choc impétueux de la cavalerie chrétienne. Vainement Saladin tente de rallier ses bataillons en fuite et de les pousser de nouveau au combat ; vainement, à la tète de ses mamelouks, il se rue lui-même au plus fort de la mêlée, il ne peut entamer ces murailles de fer, ni rétablir le combat. La victoire fut complète, un riche butin tomba au pouvoir des croisés ; les tentes des émirs enrichies de soie et d'or, furent partagées entre les chevaliers chrétiens. Le sultan Saladin , suivi d'un petit nombre de fidèles, s'enfuit sur un dromadaire, et sa fuite, à travers les déserts de la Syrie, ne fut pas sans dangers.

Il revint cependant bientôt à la tête de nouvelles troupes, et des avantages décisifs sur les croisés signalèrent son retour. Usant de ruse, tendant des embuscades à l'armée de Baudouin, il remporta plusieurs victoires sur les rives du Jourdain. Le jeune roi cependant, dévoré par la lèpre, ne pouvait plus commander son armée, ni gouverner son royaume, il sollicita et obtint la paix de Saladin. Devenu aveugle, il songea à choisir un remplaçant parmi les princes du royaume de Jérusalem ; effrayé de l'orgueil de tous les barons, il chercha un chevalier qui ne tentât point

de lui enlever un trône chancelant. Le comte de Tripoli avait les suffrages du peuple, mais cela seul le rendit suspect et le fit écarter. Un chevalier, Guy de Lusignan, sans énergie et sans intelligence, mais qui avait épousé Sybille, fille d'Amaury et veuve du marquis de Montferrat, fixa le choix de Baudouin. Pour goûter un repos que ses infirmités lui commandaient, Baudouin le nomma régent. Guy de Lusignan n'avait aucun ascendant sur les barons qu'il avait irrités par son orgueil. 11 ne sut pas maintenir la paix en imposant sa volonté à ces guerriers aventureux qui, par des incursions sur le territoire ennemi, tentaient de rompre la trêve et de violer les traités passés avec Saladin; un chevalier, Renaud de Châtillon, d'une famille obscure de France, était parvenu au premier rang par suite de l'amour qu'avait inspiré sa bravoure à la veuve de Raymond de Poitiers, seigneur d'Antioche : le gouvernement d'une principauté sans cesse menacée de l'invasion sarrasine, ne pouvait rester aux mains d'une femme. Son conseil l'engagea à prendre un époux pour gouverner pendant la minorité du fils de Raymond. Ce fut Renaud de Châtillon qu'elle choisit. A la tête d'une petite troupe de cavalerie il marcha contre l'armée sarrasine, mais il tomba dans une embuscade et fut emmené prisonnier. Pendant plusieurs années il resta captif dans la forteresse d'Alep, et il ne dut sa liberté qu'au butin fait sur l'ennemi, dans une incursion sur le territoire de Damas, et avec lequel ses amis payèrent sa rançon.

Une fois en liberté, Renaud voulut retourner à Antioche, mais Constance, sa femme, était morte, et le fils de Raymond avait pris les rênes de son

gouvernement. Renaud vint à Jérusalem où bientôt il épousa la veuve de Homfroi de Thoron, seigneur de Carac et de Montréal. Il alla s'établir dans ces forteresses que lui avait apportées en dot sa nouvelle épouse, et de là, au mépris de la trêve conclue avec Saladin, il se jeta sur le territoire arabe, dépouillant les caravanes, rançonnant les villages, emmenant en captivité ceux qui ne pouvaient payer le tribut. Saladin s'était plaint, mais le régent n'avait pas d'énergie pour réprimer ces infractions à des conventions sacrées d'ordinaire. Irrité, de tant de perfidie, le sultan rentra une fois encore en Palestine, où les chrétiens se réunirent et prirent les armes; mais après quelques combats sans résultats décisifs ; après quelques incursions dans la Galilée qui, seule, eut à souffrir de cette guerre, Saladin porta ses armes du côté de Mossoul.

Des expéditions contre les environs de Damas furent de nouveau tentées par les chrétiens. Renaud de Chàtillon descendit vers la mer Rouge, résolu à aller jusqu'à Médine et la Mecque , piller la Mosquée de Mahomet. Il marchait suivi de ses guerriers à cette riche conquête, lorsque dans une vallée ils furent surpris par une armée sarrasine; ils furent vaincus, écrasés sous le nombre, et c'est à peine si Renaud put échapper au massacre ou à la captivité. Ceux qui avaient été faits prisonniers furent immolés sur l'autel comme des victimes de sacrifice, pour expier leur sacrilège expédition.

Saladin, à cette nouvelle, jura de venger l'outrage fait au Prophète, et rentra pour la quatrième fois en ennemi dans le royaume de Jérusalem. Il attaqua en vain le château de Carac où s'était réfugié Renaud de

Chàtillon, mais il livra aux flammes Naplouse et plusieurs autres villes, ravagea tout le pays situé entre Jérusalem et le Jourdain, sans que l'armée chrétienne cherchât à arrêter ses fureurs. Enfin il consentit à une trêve et quitta une fois encore la Palestine. Les chevaliers et les barons s'indignèrent de la lâcheté de Guy de Lusignan qui avait refusé le combat : Baudouin lui retira la régence et remonta sur le trône ; Guy leva l'étendard de la révolte, et à la tète de ses partisans, il se retira dans Ascalon. Baudouin marcha contre lui, mais trouvant les portes d'Ascalon fermées, il revint à Jérusalem, jurant de venger cet outrage. Alors il se démit du pouvoir suprême en faveur du 111s du marquis de Montferrat, premier mari de Sy bille, qui fut couronné sous le nom de Baudouin V, et Raymond de Tripoli fut nommé régent pendant la minorité du roi.

Le royaume de Palestine, dégénéré, penchait vers sa ruine, les dissensions intérieures entre les chevaliers, les barons et le clergé, le pouvoir affaibli du roi et de son autorité, rendaient impossible le maintien de sa puissance et de sa force. Le triomphe de la cause de Dieu, n'était plus ce qui attirait les peuples et les seigneurs en Orient. La soif du butin, et le désir de s'enrichir, étaient les seuls mobiles de ces pèlerinages lointains; le clergé luimême avait oublié les vœux d'humilité, de chasteté: la licence, l'esprit de révolte, l'ambition étaient dans tous les coeurs. On songea à exciter en faveur des chrétiens de la Palestine, la pitié des enfants de l'Occident. Le patriarche de Jérusalem et les grcmds-maitres des Templiers et des Hospitaliers partirent pour

l'Europe solliciter des secours pour la terre sainte ; mais l'enthousiasme s'étatt éteint. Le récit de quelque grand revers eût plus fait sur les esprits, que les éloquentes paroles des envoyés de la Palestine. Philippe-Auguste refusa: les Français n'obéirent pas aux ordres du pape et aux supplications du patriarche. Le roi d'Angleterre refusa aussi de se croiser, mais il donna des sommes considérables, pour subvenir aux frais de la guerre avec les Sarrasins. Les ambassadeurs revinrent porteurs de ces fâcheuses nouvelles ; le désespoir s'empara des chrétiens. Baudouin mourut bientôt, rongé par le mal qui lui avait valu le surnom de roi lépreux. Les dissensions se renouvelèrent sur sa tombe à peine fermée, pour savoir à qui appartiendrait la régence confiée par Baudouin IV, au comte de Tripoli. Sybille briguait cette haute dignité pour Guy de Lusignan, son époux, lorsque le jeune roi mourut subitement. Tous ceux qui ambitionnaient le rang suprême, la mère même du feu roi, furent accusés de son trépas. Bientôt Sybille séduisit le peuple et les barons par de fausses promesses, et se fit sacrer avec son époux, dans l'église du Saint-Sépulcre. Les seigneurs ne voulurent pas reconnaître cette usurpation et se retirèrent dans leurs principautés; Raymond de Tripoli s'enferma dans Tibériade, où l'orgueilleux Lusignan vint l'attaquer pour obtenir son hommage. Raymond appela à son secours le sultan d'Egypte, Saladin. Ce prince envoya une armée défendre Raymond ; dans les plaines de Nazareth, cinq cents cavaliers chrétiens attaquèrent un corps d'armée composé de plus de huit mille hommes; le combat fut acharné et terrible, mais bientôt cernés de toutes parts ils périrent accablés

sous le nombre ; mais ils ne tombèrent pas sans gloire. Lorsque de leurs épées ou de leurs lances ils n'avaient plus que des tronçons sanglants dans les mains, ils s'élançaient contre les Sarrasins, et luttaient corps à corps avec eux. D'autres s'arrachaient les javelots laissés dans leurs blessures, et frappaient leurs ennemis de leurs propres armes. Un chevalier du Temple, Jacques de Maillé, fit des prodiges de valeur; monté sur un coursier blanc, il combattit jusqu'à ce que son cheval épuisé de fatigue, et perdant son sang par trois blessures fût tombé. Alors, se relevant, il se précipita armé de sa hache d'armes, au milieu des musulmans, et fit encore, avant de mourir, une moisson sanglante autour de lui. Il tomba percé de mille coups. Les Turcs le prirent pour saint Georges et se partagèrent les lambeaux de ses habits, tout maculés de sang et de poussière. Ce carnage des chrétiens les rapprocha et leur fit oublier leurs dissensions, ils jurèrent de ne plus combattre que pour le salut de Jérusalem. Raymond et Guy de Lusignan s'embrassèrent en présence de toute l'armée, et se donnèrent publiquement les preuves d'une franche réconciliation.

Saladin cependant s'avançait dans la Palestine à la tête d'une nombreuse armée de Turcs, de Gurdcs, d'Arabes, d'Egyptiens : les fidèles mameloucks formaient un corps de cavalerie intrépide et servaient de garde d'honneur au sultan. De leur côté, les chrétiens avaient appelé sous les drapeaux tous les hommes en état de porter les armes. L'armée devait se réunir dans une plaine appelée Séphouri ; des contributions furent levées pour subvenir aux frais de la guerre : l'armée comptait cinquante mille combattants venus de toutes

les villes de la Palestine. Un soldat fugitif vint annoncer à Raymond la prise de la ville de Tibériade par Saladin. Ce prince assiégeait la citadelle où s'étaient réfugiés la femme du comte de Tripoli et ses enfants, avec une faible garnison. Un conseil s'assembla pour savoir s'il fallait courir au secours de Tibériade, ou attendre l'ennemi. Guy de Lusignan et les chefs de l'armée furent d'un avis unanime pour aller au-devant de l'ennemi. Raymond seul fut de l'avis contraire. Il laissait, disait-il, ses villes en cendres à la merci des Sarrasins; sa femme, ses enfants exposés aux outrages du sultan ; mais dans cette grave circonstance, il fallait songer au salut de tous et à celui du royaume, et ne pas se préoccuper de ses propres intérêts qu'il abandonnait à la volonté de Dieu. L'armée chrétienne était la seule et dernière espérance de Jérusalem, et il ne fallait pas l'exposer dans les brûlantes et arides solitudes des pays à traverser pour atteindre l'ennemi. Il valait mieux l'attendre dans ces plaines où l'eau et les vivres ne manqueraient pas, sans aller affronter les périls certains de la faim et de la soif, dans les montagnes qui avoisinent Tibériade. Aller au-devant de l'ennemi, c'était courir à la mort. Tant de grandeur d'âme fut suspecte aux chrétiens toujours en défiance de Raymond, autrefois l'allié de Saladin. Le grandmaître du Temple l'accusa de trahison en plein conseil, en rappelant qu'il avait naguères invoqué le secours de l'ennemi. Raymond ne voulut rien répondre à ces injures et persista dans son avis. L'armée se rangea à ses sages conseils ; mais Guy de Lusignan, que les paroles du grand-maître avaient vivement impressionné, en jetant dans son esprit des soupçons sur

HISTOIRE DES CROTSAPF.S.

la fidélité du comte, ordonna de marcher en avant ; les barons se résignèrent et l'on partit. Le 3 juillet 1187, l'avant-garde, composée de Raymond de Tripoli et de son corps d'armée, rencontra l'avant-garde de Saladin au village de Marescalcia, non loin de Tibériade. L'armée était campée sur les hauteurs et dominait tous les défilés par où devaient passer les croisés. Les barons et les chefs chrétiens résolurent de s'ouvrir un passage, pour gagner les rives du Jourdain. Le roi commanda de marcher en avant Les archers les accablaient de flèches et de viretons, et le nombre en était tel, dit un chroniqueur, « que l'air en était obscurci. » Les chrétiens s'avançaient, les boucliers sur leurs têtes, pour se préserver de cette grêle, lorsque Saladin descendit dans la vallée, à la tète de sa cavalerie. L'armée s'arrêta pour recevoir le choc de l'ennemi, après s'être formée en triangle. Longtemps on combattit avec acharnement; mais les soldats francs, accablés de faim et de soif, tombaient épuisés de fatigue. La vraie croix, placée sur une éminence, ranima un instant leur courage, mais sans diminuer le désordre que jetaient dans l'infanterie les cavaliers de Saladin. La victoire était indécise, ou plutôt penchait pour les musulmans qui, plusieurs fois, avaient enfoncé les rangs chrétiens, lorsque la nuit, étendant ses sombres voiles, sépara les combattants. La nuit se passa dans les plus vives alarmes; cependant, les trompettes chrétiennes sonnèrent sans relâche, pour épouvanter les Sarrazins. Le lendemain , vendredi 4 juillet, les croisés se virent avec effroi entourés par l'armée de Saladin. Au lever du soleil, qui était le signal donné par le sultan, pour fondre tous ensemble

sur les Francs, l'armée ennemie se précipita en poussant des cris terribles. Le premier choc fut impétueux, mais les croisés le soutinrent vaillamment; alors Saladin fit incendier les herbes sèches qui couvraient la plaine, et la flamme, poussée par un vent violent pénétra dans les rangs de l'armée chrétienne. Le dé^ sordrese mit dans les bataillons, mais le combat continuait. De ces tourbillons de flamme et de fumée on voyait sortir les chevaliers la lance en arrêt, qui, se précipitant sur les musulmans, cherchaient à se frayer un passage; mais partout une muraille d'airain s'élevait entre eux et la fuite. Les Templiers défendirent l'étendard de la Croix, pendant la journée entière; l'évêquc de Ptolemaïs, qui la portait, fut frappé d'un coup mortel; l'évèque de Lidda s'enfuyait, emportant dans ses bras ce signe révéré des chrétiens, lorsqu'il fut fait prisonnier (1). Alors on ne combattit plus. Guy de Lusignan s'écria : « Ilètas! hélas! tout ost fini pour nous, nous sommes tous morts, et te royaume est jyerdu j (2) » Les chrétiens s'élançaient sans armes au milieu des ennemis et se faisaient tuer pour échapper à la captivité. Le comte de Tripoli put, à la tête de quelques chevaliers, se sauver du massacre de Tibériade : le roi et son frère, le grand-maître du Temple, Renaud de Châtillon, tous ceux qui n'avaient |pas succombé, furent faits prisonniers. (3). Dix mille chrétiens furent réduits

(1) L'historien arabe Emmad-Eddin dit que œ fut la vraie croix qui fût prise avec l'évèque de Lydda. ■ La grande croix fut prise atant le roi dit-il, et un grand nombre d'impies se 6rent tuer autour d'elle. >

(2) Voy. Bernard le trésorier.

(3) La plupart des détails do cette fatale journée sont empruntés au récit de Raoul Coggeshule témoin oculaire. Ils sont confirmés par les historiens arabes lbn-Alatir et Emmad-Eddin.

en servitude et vendus ou partagés entre les chefs musulmans. Le champ de bataille présentait un aspect horrible : sur une étendue de plus de trois milles, des cadavres calcinés, noircis par la flamme, gisaient sur le sol : des membres brisés, des tètes souillées d'une fange sanglante , des débris d'armes , des chevaux morts, présentaient un coup-d'œil effrayant. Çà et là des monceaux de morts attestaient du courage désespéré de quelques vaillants défenseurs de la Croix.

Saladin reçut les principaux captifs dans une tente dressée au milieu de son camp : lorsque le roi de Jérusalem entra, le sultan se leva de son trône et le salua d'un geste respectueux; puis il lui fit servir des rafraîchissements. Guy de Lusignan prit une boisson glacée, et passa la coupe, après avoir bu, à Renaud de Châtillon. Saladin s'écria : Ce traître ne doit point boire en nia présence ; car je ne veux jyoint lui faire grôce. Alors il lui promit la vie s'il voulait abjurer sa religion pour l'islamisme. Le chevalier lui répondit avec une noble fierté. Saladin le frappa de son cimeterre, et bientôt la tête de Renaud roula au pied du trône où était assis le sultan.

Le lendemain eut lieu le massacre des chevaliers du Temple. « Je veux délivrer la terre de cette race » immonde, » avait dit Saladin, et tous tombèrent en chantant les louanges de Dieu. Quelques émirs briguèrent la gloire de frapper un chevalier chrétien ; le grand-maître fut seul épargné. On se demande en présence des conséquences des funestes conseils du grand-maitre, qui accusait Raymond de trahir la cause de Dieu et les intérêts du royaume de Jérusalem, on se demande, dis-je, quel est le traître, ou celui qui entraîna tous les chrétiens à leur ruine, ou celui qui, sacrifiant ce qu'il avait de plus cher au monde, ne voyait que le salut de la Palestine et des chrétiens. Le grand-maître échappait au sort de ses frères, triste récompense peut-être de sa trahison ; et Raymond mourait accàl île sous le poids d'une horrible accusalion de traîtrise et de lése-nation : l'esprit Hotte incer tain dans un océan de doutes, refusant de suivre tous les historiens qui ont accusé Raymond. .

Saladin, ivre de sa victoire, s'était montré barbare 11 fut plus humain, lorsqu'il se sentit le maître de ce royaume qui si longtemps avait dominé l'Asie par la terreur de ses armes. La citadelle de Tibériade avait toujours résisté; mais la femme de Raymond jugeant la défense impossible, l'abandonna et put retourner à Tripoli avec ses enfants. Ptolémaïs, Xaplause» Jéw-* cho, Ramla, Gésarée, Arsur tombèrent au pouvoir du sultan ; Tyr, Ascalon et Tripoli restaient seules aux chrétiens. Tyr assiégée se défendit avec désespoir, et le sultan fut obligé de se retirer. Ascalon fit aussi une opiniâtre résistance ;J Saladin fit ouvrir la brèche et proposa la paix. Les habitants refusèrent malgré le-

I tti HISTOIRE DES CROISADES.

avis de Goy prisonnier, enfin au moment où Saladin allait y pénétrer, ils acceptèrent une capitulation à la condition de rendre Guy de Lusignan à la liberté.

Après ces rapides conquêtes, Saladin marcha sur Jérusalem à la tète de toutes ses forces. La ville sainte ne comptait qu'une faible garnison, et ses habitants en partie composés de femmeset d'enfants ; les hommes en état de porter les armes avaient été tués ou faits prisonniers à la bataille de Tibériade ; des fugitifs de toutes les villes conquises s'étaient jetés dans la ville sainte et rendaient sa défense pins difficile encore. Saladin fit offrir aux chrétiens d'abandonner Jérusalem, en leur donnant la vie sauve. Ils répondirent qu'ils aimaient mieux mourir que de livrer la ville où leur Dieu était mort. Saladin jura qu'il ne laisserait pas pierre sur pierre des remparts de la cité rebelle. Alors les chrétiens résolurent de se défendre et choisirent pour général Baléan d'Ibelin , vieux soldai, b'rawi et expérimenté. Il fit aussitôt réparer les fortifications de la ville et discipliner tous les habitants • érigés en soldats; on fondit les ornements des églises pour subvenir aux frais de la guerre, et bientôt Jérusalem compta quinze cents défenseurs aguerris et décidés à s'ensevelir sous ses ruines. La résistance fut acharnée; les assiégés firent de nombreuses sorties sans obtenir assez d'avantages pour compenser les pertes d'un combat corps à corps. Cependant les remparts du nord, devant lesquels le sultan avait dressé ses tentes, étaient minés et devaient ouvrir la brèche aux Sarrasins à la première attaque. Vainement Baléan d'Ibelin tenta de détruire leurs travaux et leurs machines ; il fut repoussé et obligé de rentrer dans la

ville. Le désespoir s'empara des chrétiens ; les soldats " abandonnaient le rempart pour courir aux pieds des autels implorer l'assistance et la miséricorde de Dieu ; d'autres voulaient qu'on ouvrit les portes, marcher à l'ennemi et mourir pour la sainte cause de Jérusalem. Un complot formé par les chrétiens grecs, et qui avait pour but de livrer Jérusalem à Saladin, fut découvert et détermina la reine et les principaux citoyens à de manderait sultan la capitulation, mais aux conditions qu'il avait imposées lui-même avant le siège. Saladin refusa hautement. Baléan revint suppliant, et toujours il éprouva les mêmes refus : alors le désespoir leur rendit le courage, et dans un assaut les infidèles furent repousses. Un émir qui avait planté sur le créneau le drapeau jaune du sultan du Caire, fut tué par un chevalier franc et l'étendard fui jeté dans le fossé. Cette victoire inespérée rendit un peu de courage aux chrétiens; Baléan d'Ibelin se présenta devant le sultan et menaça de réduire en cendres la ville sainte, de mettre à mort tous les prisonniers musulmans et de s'ensevelir sous les ruines des maisons, des églises des mosquées devenues la proie des flammes. Saladin, justement elTrayé de ces menaces, accepta la capitulation dont les termes furent signés le lendemain dans la tente du sultan. Ce fut le vendredi 11 octobre 1 187, que la ville sainte retomba au pouvoir des Sarrasins, le même jour que les chrétiens s'en étaient emparés. Saladin accorda la vie à tous les habitants et mit à prix leur liberté ; il leur fut accordé trois jours pour quitter la ville. La rançon des hommes et des femmes fut fixée à dix pièces d'or, celle des enfants à deux : alors l'on vit la désolation dans Jérusalem. A mesure

que l'heure fatale approchait, qui devait les chasser de la ville, un sombre désespoir s'emparait de ces malheureux habitants ; ils allaient au tombeau du Christ pleurer et prier une dernière fois. Cette ville, où tant de malheurs les avaient assaillis, leur devenait plus chère au moment de l'exil. L'heure sonna. Saladin avait fait élever un trône à une des portes, toutes les autres étaient fermées : le peuple entier de Jérusalem devait passer devant lui. Le patriarche, le clergé marchaient les premiers portant dans leurs bras les vases sacrés; venait ensuite la reine entourée de ses chevaliers et suivie d'une foule de femmes qui, portant leurs enfants, imploraient pour leurs époux la clémence du vainqueur. Saladin ne fut pas sourd à leurs prières, et rendit les prisonniers. On vit dans cette triste retraite des exemples touchants de générosité : des fils emportant leurs vieux pères, des amis abandonnant leurs objets les plus précieux pour arracher à l'esclavage un ami blessé ou malade, et le porter pieusement dans leurs bras. Saladin fut touché de tant de vertus, et fit aux vaincus d'abondantes aumônes. Baléan d'Ibelin employa les trésors enlevés aux églises et convertis en, argent pour les nécessités de la guerre, à racheter la plus grande partie des habitants. Malek-Adel, frère du sultan, racheta deux mille captifs. Saladin permit à ses émirs d'imiter ce généreux exemple, et luimême il rendit la liberté à un grand nombre de pauvres soldats. De cent mille chrétiens qui avaient cherché un refuge dans Jérusalem, il resta quatorze mille prisonniers, parmi lesquels se trouvèrent beaucoup de Grecs, de Melchites et de Syriens.

Saladin fit alors son entrée dans Jérusalem, suivi de ses émirs, de ses imans et de sa cavalerie d'élite. Aussitôt toutes les églises devinrent des mosquées, excepté celle qui renfermait le tombeau du Prophète des chré- ' tiens ; la mosquée qui contenait la pierre de Jacob si révérée des musulmans fut lavée à l'eau de rose depuis le parvis jusqu'aux minarets, et purifiée par les docteurs de la loi. La mosquée d'Omar fut aussi purifiée (1) ; le culte de Mahomet triompha partout dans cette ville qui, pendant quatre-vingts ans, avait retenti des louanges du vrai Dieu.

Cependant les chrétiens s'éloignèrent de la ville sainte ; sans refuge, ils erraient à travers les déserts de la Palestine, repoussés par leurs frères qui leur reprochaient d'avoir trahi la cause de Dieu, en livrant Jérusalem aux profanations des sectateurs de Mahomet. Tripoli, que Saladin leur avait assignée pour retraite, ferma ses portes à des traîtres. Alors ces pauvres exilés, sans approvisionnements, sans asile, résolurent de se séparer : les uns moururent de faim dans ces vastes et arides solitudes; d'autres gagnèrent l'Égypte et trouvèrent chez les musulmans plus de pitié que chez leurs frères, les chrétiens; d'autres purent se rendre en Europe pour y porter la nouvelle de la prise de Jérusalem.

La consternation fut grande lorsqu'on apprit en Occident les malheurs des chrétiens de la Palestine et le sort de la ville sainte. Le saint pontife, Urbain III, mourut de douleur en apprenant tant d'exploits inutiles, et de tant d'infortunes, le récit de la captivité du

(i) Détails donnés par l'historien arabe Ibn-KaJeban.

roi de Jérusalem et de tous ses chevaliers. La pensée des profanations qu'avaient à subir les vierges chrétiennes réduites en servitude et les saintes demeures du Seigneur, excita un douloureux enthousiasme dans l'âme des chrétiens de l'Italie et de la France et prépara la nouvelle croisade que l'éloquent Guillaume de Tyr vint prêcher quelque temps après.

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