DE L'OCCIDENT
L'empire romain était Tenvereé ; et les peuples libres qui l'avaient soumis à leur domination, se partagèrent le teritoire. C'étaient des volontaires qui marchaient à la suite d'un chef auquel ils s'étaient ibrement offerts, non pour combattre et conquérir pour lui, mais ailn de profiter de la victoire ; aussi re. gardaient-ils le pays conquis comme une terre qui
appartenait à tous, puisque tous avaient prêté leur concours à la conquête. Il est impossible aujourd'hui de déterminer d'après quels principes ils faisaient ce partage, quelle loi ils suivaient pour la division; car il ne reste pas de monuments historiques de ces temps éloignés. Mais il est certain que celte division fit naître un gouvernement inconnu jusqu'alors, qui prit le nom de régime féodal, et qui s'établit avec peu de variation dans toute l'Europe. Cela posé, il nous est facile de remonter à l'origine des premières institutions civiles. Les conquérants durent songer à défendre leurs possessions nouvelles, non-seulement contre les premiers habitants, mais encore contre de nouveaux usurpateurs qui viendraient s'emparer de leurs conquêtes. Ils sentirent alors la nécessité de s'unir, et d'appeler quelques-uns des leurs au partage de leurs droits, afin de s'assurer leur concours en cas d'attaque. Et ce fut ainsi qu'en assignant à tout franc, ou homme libre, une portion du territoire, le chef lui imposa l'obligation de défendre la patrie. Le franc n'était soumis à aucune autre charge que celle du service militaire. Le chef, d'un autre coté, qui avait dirigé la conquête, devait jouir de la plus grande part de terre, en restant le roi de la nation ; il disposait à son gré de ce territoire en faveur de ses partisans, à la condition de le défendre et de le suivre au combat. C'était là une institution plutôt militaire que civile.
Mais ce système organisé pour défendre le pays contre les invasions étrangères, favorable aux usurpations, aux guerres intérieures, était vicieux dans tout ce qui tenait à l'ordre et à la paix publique. En effet, les chefs qui recevaient les terres à titre gratuit,
et qui ne devaient en jouir qu'aussi longtemps qu'il plairait au prince, obtinrent d'abord du suzerain que cette possession leur serait abandonnée pendant leur vie ; puis, bientôt, à l'aide de la révolte, et les armes à la main, ils la rendirent héréditaire ; enfin, s'énorgueillissant du succès de leurs entreprises, et entraînés par l'esprit de la féodalité, qui tendait toujours à l'indépendance, ils gagnèrent du terrain sur les prérogatives du monarque, et obtinrent de nouvelles et dangereuses concessions. Ainsi les vassaux s'arrogèrent peu à peu le droit de haute et basse justice, celui de s'armer contre leurs ennemis particuliers, celui de battre monnaie. Il resta alors à peine la trace de la soumission due au chef de la colonie : de là à l'indépendance entière il n'y avait qu'un pas, et ceux-là qui avaient acquis un grand pouvoir, brisèrent le lien qui unissait les grands vassaux à la couronne. L'exemple de cette fatale désorganisation gagna bientôt de proche en proche, et la France se couvrit de donjons, de chàteaux-forts qui devinrent le repaire des feudataires révoltés.
Cette anarchie eut de tristes eflets sur les progrès de l'esprit humain, et ces temps d'oppressions et de rapines ne favorisèrent pas les arts, les sciences, l'industrie, le commerce, en un mot ce qui constitue la civilisation. Les traces des lumières des Romains y étaient effacées : tout était anéanti, et de cette société romaine si polie, si avancée, il ne restait plus rien que des mots vides de sens pour ces barbares. Les barons, les nobles ne savaient ni lire ni écrire. L'histoire conservée par la tradition n'existait plus, et des coutumes vagues ou féroces avaient remplacé les lois imposées
par les conquérants. L'esprit humain, dégénéré par ce honteux esclavage, engourdi par cette paresse qui ne se réveillait qu'au bruit des armes, tomba dans la plus profonde ignorance ; la religion chrétienne elle-même, dont les préceptes vénérés étaient fixés par l'Évangile, dégénéra en une grossière superstition. Pendant le règne de Gharlemagne, un éclair de lumière et de civilisation brilla sur la France, agrandie par ses conquêtes, ennoblie par ses institutions; mais, à la mort de ce grand prince, elle sembla s'éteindre avec le génie qui avait fait de si grandes choses. Les successeurs de Gharlemagne, trop faibles pour le fardeau de c.ette couronne, laissèrent de nouveau envahir le royaume par des seigneurs qui possédaient des fiefs * réversibles à la royauté. Le peuple des Francs se divisa alors en autant de peuples qu'il y avait de seigneurs feudataires. La paix publique fut de nouveau troublée par leurs querelles particulières, et par les guerres qu'ils se firent pour étendre des domaines trop resserrés au gré de leur ambition. La féodalité revint, et avec elle tous les maux qu'elle avait engendrés. Ces guerres privées, où le droit de l'épée fut seul consulté, dégénérèrent en brigandages publics, et l'on vit des seigneurs associés pour le vol et le pillage, guetter le voyageur du haut de leur donjon et fondre sur lui, comme le vautour sur sa proie (1). C'est là seulement qu'il faut chercher les causes de cette barbarie, qui eflaça les traces de la civilisation, et qui s'étendit sur l'Europe entière. Les arts, les sciences furent oubliés, la terre même, abandonnée à ses propres
(1) Jacques de Vitry. (Histoire de l'Occident.)
forces, devint stérile : des broussailles, des marais remplacèrent, dans les champs, ta vigne ou la moisson. A tant de maux vint seo joindre un plus grand encore, l'invasion des barbares. Des pirates danois, norvégiens, se jetèrent sur nos cotes. Les Normands s'emparèrent des plus belles provinces et pillèrent les campagnes. Les musulmans eux-mêmes envahirent le continent de l'Europe. La Syrie, l'Afrique, qu'ils avaient conquises, leur ouvrirent le chemin de l'Espagne, de la France, de l'Italie. La mer fut couverte de leurs corsaires, et le commerce, cause première de la sociabilité, fut interrompu avec les îles de l'Archipel et les rives du Bosphore. Constant inople fut menacée, et l'Occident semblait destiné à devenir la proie des Maures.
Les abus du gouvernement féodal, la corruption des mœurs, les invasions sans cesse menaçantes avaient réduit l'Europe à un tel état au commencement du xi* siècle, qu'arrivée à cette appogée d'abaissement, elle devait ou se réformer ou périr. C'est à cette époque qu'il faut rattacher une série de causes et d'événements qui substitua la paix aux discordes, la civilisation à la barbarie.
Cette époque est celle des croisades; car elles sont la première cause du réveil des peuples. En effet, visiter les lieux vénérés qu'avaient illustrés la vie, la présence, et la mort du fils de Dieu, était un acte de piété, qui, par les dépenses qu'il exigeait, les dangers et les fatigues auxquels il exposait, sembla bientôt un moyen d'expier tous les crimes. Les pèlerinages devinrent plus fréquents et plus dangereux, car les Turcomans, maîtres de la Syrie depuis la fin du x e siècle,
accablaient de toutes sortes d'outrages les pèlerins. De retour 4ans leurs foyers, ces pieux voyageurs firent de tristes récits de la cruauté des Turcs, et des périls qu'ils avaient courus. Un pauvre ermite, indigné des violences que subissaient les chrétiens dans la ville sainte, fit passer dans l ame de tout un peuple l'indignation qui l'animait et alluma une guerre de deux siècles entre les nations de l'Orient et de l'Occident (1). Mais est-ce à l'enthousiasme religieux seul qu'il faut attribuer cette ardeur pour les guerres saintes? Nous ne le pensons pas. Les prédicateurs, il est vrai, Pierre l'Ermite, Eustache de Fiai, le frère Berthold, saint Bernard, déployèrent une éloquence entraînante et qui subjuguait les esprits et tes cœurs. Les souverains pontifes encouragèrent les peuples à affranchir la Terre-Sainte, et de concert avec les rois, ils accordèrent des privilèges spirituels et temporels; mais il est une autre cause encore qui produisit les croisades. Cette cause, c'était l'état de l'Europe : les guerres particulières, les troubles qui agitaient les peuples, une sourde fermentation produite par l'oppression et la tyrannie des seigneurs, amenèrent ce besoin de mouvement, de liberté qui agita les esprits. Les causes des croisades peuvent se résumer à trois principales : le ïéle des prédications, la disposition des esprits, la grandeur et l'importance des privilèges qu'on accorda à ceux qui pren-
(i) L'esprit religieux n'a rien gagné à ces pierres de la Palestine. A la foi calme et pare des premiers chrétiens succéda a ne exaltation fanatique, qui frappa é'anathéme musulmans juif* et même cbrélk us hérétiques.
L'on crut servir Dieu, en vouant au meurtre lout ce qui n'était pas àe la religion du Christ, qui avait dit : aimci-vous les uns les autres et votre
draient la croix. Tels sont les ressorts de cette force qui lança sur l'Asie vassaux, barons, seigneurs, suzerains, femmes, enfants, prêtres : tous s'élancèrent dans une entreprise dangereuse, mais dont les périls s'effaçaient devant le mérite qu'il y avait à l'entreprendre, devant les espérances de liberté et les indulgences qui y 'étaient attachées.
Ce fut en France, nous l'avons dit déjà, que l'idée des croisades fut conçue. Ce fut le pays qui y envoya les premiers soldats, et qui y prit la part la plus active; une entreprise si hardie ne pouvait manquer d'enflammer le courage et l'enthousiasme d'un peuple comme les Français. Aussi était-il bien naturel que les sceptres de Jérusalem et de Constantinople appartinssent à un prince de cette nation.
rCes expéditions, et c'est là que nous voulions en venir, qui, après avoir coûté des sommes immenses et environ six millions d'hommes, ne nous ont rien laissé, qu'un souvenir éclatant de la piété de nos pères, produisirent cependant des résultats heureux qu'on ne pouvait ni espérer ni prévoir.
L'influence des croisades se fit d'abord sentir sur la liberté civile. Car, chez un peuple conquérant, il y avait, comme nous l'avons dit en commençant, des serfs ou main-mortables qui vivaient sous la puissance d'un maître, et qui ne pouvaient s'en affranchir que par des lettres de manumission, ou par l'abandon de la terre dont la possession par le seigneur constituait la servitude. Les serfs s'affranchirent, en renonçant à la glèbe, pour se croiser et marcher à la guerre sainte; de plus, les croisés étaient des soldats de Dieu, jouissant de privilèges, et le principal était d'af-
franchir celui qui entrait dans cette milice. Les croisades eurent donc aussi une influence sur les servi tudes inhérentes à la personne. Les barons firent de vains efforts pour empêcher les serfs d'abandonner leurs terres; mais que pouvaient-ils contre cet enthousiasme qui entraînait à la défense de leur religion les soldats excités au combat par les papes, les conciles ! L'assemblée du Mans décida que les paysans qui prendraient la croix devraient payer le dixième à leur seigneur : par ce moyen on consacrait leur titre de franc ou homme libre, et de soldat du Christ. Il en fut de même pour les serfs des biens des églises, qui, suivant les canons, étaient inaliénables ; et ce fut pour eux le seul moyen de sortir de l'esclavage. L'affranchissement avait encore lieu par prescription. Beaucoup de serfs trouvant dans la croisade un moyen d'échapper à la servitude, en s'éloignant du lieu qui les y enchaînait, gagnèrent les villes libres qui communiquaient la franchise à tous ceux qui se jetaient dans leur sein (1).
D'un autre côté, les nobles qui marchaient à la guerre sainte avaient besoin de sommes énormes pour subvenir aux frais que nécessitaient ces expéditions lointaines, et aussi pour étaler leur faste à la tète de leurs vassaux. Pour se procurer ces sommes indispensables, ils vendaient leurs terres : dans l'espoir chimérique de fonder en Asie de nouveaux éta-
(!) Si la noblesse perdit en richesses, en puissance, elle conquit une illustration qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours. C'est en effet pendant les Croisades que furent créées les armoiries, elles étaient devenues nécessaires aux barons pour être reconnus de leurs vassaux dans la mêlée, et depuis elles ont été conservées d'âge en âge dans les familles, comme un témoignage de la bravoure d'un ancêtre.
blissetnentsou des royaumes, ils abandonnaient terres et châteaux à vil prix. Nous avons vu que la première croisade se fit sans le concours d'aucun roi de l'Europe, et ce fut un habile politique qui leur inspira l'idée d'éloigner ces ennemis intérieurs de leur puissance, et de réunir à leurs domaines des terres con>sidérables qu'ils obtinrent à peu de frais. Plusieurs grands barons moururent dans les combats sans lai> ser d'héritiers; leurs héritage» revinrent de droit au seigneur suzerain. Cet accroissement de la puissance royale eut deux résultats bien distincts : d'abaisser Fautorité des barons et de l'aristocratie, et d'augmenter les droits et les prérogatives de la royauté.
Il est dès longtemps reconnu comme une vérité historique, que l'affranchissement des communes favorisa les progrés de la civilisation : les villes se formèrent en corporations, en communautés politiques qui obtinrent le privilège (Fone juridiction municipale. Ces associations de bourgeois multiplièrent les privilèges d'où naquit )a liberté des communes. Selon nous, c'est là ce qui contribua le plus à répandre en Europe les principes d'un gouvernement uniforme, régulier. L'institution des communes pendant les croisades, fut, à son origine, un droit royal et dont les monarques de France usèrent dans les villes de leur mouvance ; ce fut un puissant moyen pour eux d'augmenter leur autorité, en se créant des partisans parmi les bourgeois des villes soumises à leurs feudataires, tout en sapant le pouvoir des barons. La fureur de vendre, d'engager ses biens fut même un auxiliaire puissant, car les seigneurs offrirent aussi des privilèges, des franchises en échange d'un peu d'or. L'n-
surpation même, si facile en l'absence des seigneurs, se mêla à ces concessions de privilèges, lorsque les vatsaux ne furent pas assez -riches ponr les acheter, on les barons assez généreux pour les octroyer gratuitement. D'autres* pour rentrer dans les sommes immenses qu'ils avaient jetées dans les croisades, vendirent des chartes de liberté (1>, bien que cela fût hostile à leurs principes politiques et à leur puissance future. En deux siècles, tous les bourgs de la France forent affranchis et constitués en communautés indépendantes. L'Allemagne, l'Espagne, l'Angleterre, 1*Écosse adoptèrent ce système et fondèrent la liberté.
L'Italie imita bientôt îa France: dès qu'elle eut tourné ses vues vers le commerce et deviné les avantages qu'elle pouvait en retirer, l'Italie chercha à secouer le joug de ses oppresseurs, qui entravaient le commerce par des règlements injustes ou par des exactions plus injustes encore. Les villes dltalie songèrent alors à établir un gouvernement qui assurât le libre exercice des arts et de l'industrie. C'est encore aux croisades que Ton doit ces heureuses innovations; car la source nouvelle de richesses qu'elles développèrent fit naître un si grand besoin de liberté, qu*à la fin de la première guerre sainte, presque toutes les villes d'Italie avaient acheté de leurs suzerains, les empereurs d'Allemagne, des droits et des privilèges.
Un autre bienfait du départ des seigneurs pour la guerre sainte, fut le rétablissement de la paix publique. Rien n'avait pu éteindre les guerres privées, ni ht puis-
(1) Albert, le pieux, comte de Vennandois, accorda à Saint-Quentin, en 988, des chartes de liberté. C'est la première qui ait été faite en France.
sance ecclésiastique, ni la puissance royale; car ni l'une ni l'autre n'avait assez de force et d'énergie pour vaincre un des vices de la constitution féodale. Après de vains elïorts on tourna cette force qui ne demandait qu'à s'épandre contre des ennemis extérieurs et lointains. Les historiens de cette époque expriment tous cette pensée, et Foucher de Chartres raconte ainsi les causes qui poussèrent Urbain à proclamer la croisade au concile de Clennont.
« Le pape Urbain voyant la chrétienté s'éloigner de » la terre, et les seigneurs se livrer de sanglants et » continuels combats, voyant la paix bannie, les cam- » pagnes ravagées par tous les partis d'Occident, les » prisonniers jetés dans de sombres cachots, mis à • rançon et exposés aux injures de la faim, de la soif, » du chaud, du froid, voyant la religion profanée, les » monastères incendiés, les lois divines et humaines » méprisées, vint en France, et engagea les Français » à mettre un frein à leurs querelles, et à marcher » à la délivrance du tombeau de Jésus-Christ (1). »
Ce fut surtout en France que la tranquillité publique se consolida; la trêve de Dieu se renouvela à l'occasion des croisades. Créée d'abord en faveur des églises et des monastères, et applicable seulement aux jpurs de fête et à quelques jours de la semaine, elle devint perpétuelle et s'appliqua à toute espèce de personnes. Nous devons à Saint-Louis de sages lois qui terminaient à jamais les guerres privées, sans danger pour la paix de la patrie, et sans entacher l'honneur des deux adversaires. C'est la loi des Asseurements.
(1) Fulcherius carnutensis in historiâ hierosoJjrmitanâ.
La paix était revenue, la liberté commeaçait à naître, et ces deux bienfaits d'une civilisation nouvelle, produisirent un changements! heureux sur tous les membres de la communauté, qu'on vit les esprits sortir de cet état de torpeur et d'inaction, auquel l'oppression les avait asservis. Les lois reprirent leur empire, l'industrie se ranima, le commerce s'étendit : un moine, du nom de Ipnérius, avait au commencement du xn* siècle, enseigné à Cologne le code de Justinien. Mais cette science nouvelle n'avait pas pénétre en France ; car, par un serment sur l'Évangile, les écoliers de Cologne s'engageaient à ne pas enseigner les lois romaines hors de leur ville. Ce ne fut quatre-vingts ans plus tard que l'empire de Constantinople vit un Français . monter sur le trône, et mettre en lumière la loi romaine : ce fut là encore un des bienfaits des croisades.
Revenons pour un instant à l'affranchissement des communes. Comment se forma l'établissement des communes? c'est là un point fort obscur de notre histoire ; mais les auteurs s'accordent à penser que c'est au commerce que le moyen-âge fut redevable de cette noble institution : des villes du nord qui s'étaient enrichies par l'industrie des laines, des serges, des toiles et des tapisseries, voulurent jouir des biens qu'elles avaient acquis et réclamèrent leur liberté. La commune était un pacte d'amitié, de concorde et de paix (1), par lequel les habitants des villes se juraient de s'aider, de se secourir comme des frères; les droits qu'ils avaient demandés et obtenus à grand'peine, se résumaient à trois principaux. Ce fut d'abord de veiller à la
(1) Les chartes des communes portent sourent le titre û'amicitia ou instituiio pacis,
38ti HISTOIRE DES CROISADES.
sûreté de leurs villes, que les seigneurs abandonnaient; en second lieu, les bourgeois obtinrent d'être jugés par leurs pairs, c'est-à-dire, de participer aux fonctions de la justice féodale, que la partialité et l'ignorance des juges avaient rendue si redoutable. Enfin, ils voulurent disposer d'une fortune due à leur industrie, et voir alléger les impôts, en les soumettant à une taxe régulière.
Ce furent trois concessions difficiles à obtenir ; aussi de nombreux désordres précédèrent et suivirent l'affranchissement des communes. Cambrai, qui la première réclama contre le clergé son indépendance, lutta pendant plus d'un siècle, avant de jouir des franchises de la commune; des émeutes ensanglantèrent les cités, des meurtres teignirent de sangles marches des autels ; • et un bourg de France, Vezelay, vit dans son sein une guerre acharnée entre les moines et les bourgeois : les évèques, les seigneurs, le pape, le roi de France intervinrent^ cependant la ville qui proclamait sa liberté, fut asservie.
Les croisades eurent une grande influence sur l'affranchissement des communes; caries nobles, partant pour la Palestine, emmenant avec eux tous les hommes d'armes, laissaient l'autorité à ceux qui restaient ainsi que le droit de veiller à la police et à la sûreté de leurs domaines; ceux qui demeuraient se faisaient aimer par leur justice et devenaient seigneurs a leur tour. Ce fut ainsi que s'affaiblirent les ressorts du gouvernement féodal; les rois de France laissèrent s'établir ces possessions illégales, et Philippe-Auguste, violant le principe, que nul ne pouvait tenir terre s'il n'était noble, accorda la noblesse à tout individu investi d'un
fief; les rois favorisèrent l'indépendance des communes, et en reconnaissance, celles-ci offrirent aux rois leur secours, en hommes et en argent. Saint-Louis monta sur le trône, et, secondé par l'élan de la nation, il créa des règlements salutaires, et fit prendre à la France une face nouvelle. La chevalerie, les ordres religieux, militaires rendirent aussi de grands services à la société du moyen-âge ; et pour s'en convaincre, il suffit de jeter un coup d'œil sur leur histoire. Les Hospitaliers de Saint-Jean, soit à Rhodes, soit du haut des roches ardues de Malte, protégèrent le commerce et la navigation contre les pirates turcs et algériens, qui infestaient la Méditerranée. Pendant plus d'un siècle, ils arrêtèrent les envahissements des Turcs en Italie ; les ordres militaires cic l'Espagne, les chevaliers de Saint-Jacques et de Caiatrava, institués à l'instar des chevaliers de Saint-Jean, contribuèrent à chasser des Espagnes et du Portugal, ces Maures qui voulaient ruiner la civilisation, et ramener aux temps de la barbarie. Les Teutoniques furent appelés en Prusse, d'où ils chassèrent les idolâtres.
L'influence des croisades sur le commerce, est un fait tellement reconnu, que quelques mots suffiront, je l'espère, pour le prouver. Le commerce, depuis des siècles, enrichissait les villes de l'Égypte et de la Grèce; lorsqu'elles tombèrent au pouvoir des croisés, ils s'emparèrent de cette source de richesses, et l'industrie prit une face nouvelle. Les Francs cherchèrent la route des Indes, dont Gonstantinoplc avait été "si longtemps le dépôt; la boussole, qui fut découverte à peu près à cette époque, par des pilotes levantins rendit la navigation plus audacieuse, et facilita les com-
munications entre les divers peuples de l'Europe et de l'Asie. Les croisades frayèrent un chemin aux grandes découvertes qui, à leur tour, changèrent la direction du commerce et de l'industrie en développant ses ressources et en imprimant aux transactions une activité inconnue jusqu'alors.
Les peuples, à lasuite des conquêtes, prirent en s'enrichissant le goût du faste, et ce luxe„ quoique sans goût encore, eut pour résultat de polir les mœurs incultes des nations; on commença à aimer les pierreries, les soies, les parfums, les belles armes. L'ornementation intérieure des palais gagna à ces victoires des chrétiens, le goût du commerce s'étendit et avec lui le besoin de la liberté; Gènes, Pise, Florence, Venise s'enrichirent par les croisades dans un commerce immense, qui bientôt s'étendit sur tout l'Occident (1). Les Italiens fondèrent des colonies marchandes dans la Syrie, la Palestine; et, dans toutes les villes maritimes que les croisés, conquirent, ils établirent des comptoirs et des marchés. La ruine de Venise date du jour où le sultan Sélim reconquit l'Égypte sur les chrétiens; lors de la prise de Constantinople, par les croisés, ils se partagèrent la Grèce ; le doge Dandolo se fit adjuger une partie de la capitale, et les plus belles îles de l'Archipel. Ces pays si riches, par les productions de leur territoire, furent une source d'immense fortune pour les Vénitiens.
Tout le commerce était alors aux mains des Italiens,
(1) L'agriculture s'enrichit de productions inconnues ; le mûrier, le ver à soie viennent d'Asie. Le mais, la canne à sucre, la cerise, d'autres fruits furent importés en Europe et servirent d'alimens délicieux au pauvre comme au riche.
que Ton désignait au moyen-âge, sous le nom de Lombards; actifs, ardents, audacieux, ils couvrirent les mers de l'Archipel de leurs vaisseaux et perfectionnèrent la navigation. Venise surpassa toutes les villes par l'éclat de sa gloire, et un pape donna à son doge cet anneau nuptial, emblème de leur puissance sur la mer. Marseille, ville française, d'origine phénicienne, et formée d'une colonie de marchands, s'illustra aussi par son commerce pendant les croisades ; plusieurs chartes des rois de Jérusalem lui accordèrent des comptoirs et des privilèges dans les villes de leur territoire. Les Norvégiens, les Danois, les Flamands, les * Hollandais imitèrent cet exemple, mais leur commerce consista plutôt à apporter des secours aux croisés, qu'à trafiquer des marchandises de l'Orient. Leurs flottes suivaient les armées, vendant des approvisionnements et des armes ; les petits vaisseaux remontaient les fleuves et portaient dans les camps l'abondance et la prospérité.
Ce fut encore sous les croisades que fut créée la marine française : Philippe-Auguste, qui n'était allé en Orient que pour entraîner, par son exemple, un ennemi redoutable, Richard Cœur-de-Lion, roi d'Angleterre, forma à son retour de la Syrie, une flotte pour défendre désormais les côtes de la France, soit contre les pirates, soit contre les descentes d'un rival dangereux.
Pour nous résumer, en un mot, le commerce et la civilisation se prêtèrent dans leur progrès un mutuel appui, et l'on vit les mœurs devenir plus douces, plus policées dans les lieux où le commerce avait apporté le luxe et l'abondance.
L'industrie se développa aussi , grâce aux croisades, mais l'obscurité des temps, et le manque de renseignements arrêtent en grande partie les recherches intéressantes, que Ton pourrait faire à ce sujet; tout ce qu'on peut savoir, c'est que nous sommes redevables aux croisades, des manufactures de soierie, des verreries et de mille autres objets de luxe inconnus jusqu'alors en Occident; les Grecs apprirent aux Italiens à fabriquer les étoffes de soie, et l'ordre monastique des Humiliés inventa plus tard les draps d'or et d'argent. Les manufactures de la Syrie, où Ton tissait des étoffes de poil de chameau, perfectionnèrent les établissements européens, où l'on travaillait la laine.
Les croisés rapportèrent de la Palestine l'usage des moulins à vent, découverts dans l' Asie-Mineure, et l'emploi du papier inventé par les Grecs; ils empruntèrent aux Arabes l'art de tremper les armes, de damasquiner les cuirasses, de ciseler l'or et l'argent, d'enchâsser les pierreries dans de riches montures. Ce fuk aussi à Constantinople que les chrétiens prirent quelques teintures des beaux -arts qu'ils rapportèrent dans leur pays. Constantinople possédait les chefsd'œuvre de l'art antique : à la prise de cette ville, les statues de Phidias, de Dipœnus, de Praxitèle furent fondues par les croisés, pour être converties en monnaie, et c'est à peine si les Vénitiens plus éclairés purent sauver quelques-uns de ces merveilleux modèles. Les fameux chevaux de Corinthe furent enlevés par eux, pour servir de trophée dans leur capitale.
Presque tous les beaux monuments de notre archi-
lecture gothique doivent le jour à cette communication avec les Grecs, et à l'admiration qui saisit les Occidentaux, à la vue des églises, des palais de Byzance. Les chrétiens imitèrent ces beaux ouvrages, et apportèrent en Europe l'architecture sarrasine qui atteignit son plus haut degré de perfection. Alors s'élevèrent ces merveilleux ouvrages qui font aujourd'hui l'admiration des peuples. Saint-Marc fut construit sur les dessins et sous les yeux d'un architecte grec. Un Allemand éleva la tour de Strasbourg aux dentelures si Unes, aux proportions si sveltes et si gigantesques. La cathédrale d'Amiens, la Sainte-Chapelle, datent de cette belle époque de l'architecture : la sculpture, la peinture commencèrent à fleurir. On prit goût à imiter les travaux des peintres de Constantinople. Les guerriers de la première croisade, leurs combats, leurs victoires furent retracés sur les vitraux des cathédrales et des abbayes. On peut donc assurer hardiment que les croisades apportèrent en Occident le goût des beaux-arts, des sciences : telles que les mathématiques, l'astronomie, la géographie (1), l'histoire, la médecine, l'architecture.
Les Occidentaux n'avaient avant les croisades aucune notion des sciences naturelles et des sciences exactes. Ce fut des Grecs et des Arabes qu'ils en reçurent les premières leçons. L'esprit des Arabes porté à l'étude, à la réflexion, s'était dés longtemps dirigé vers ces sciences; ils étudièrent les secrets de la nature et trouvèrent l'art de distinguer les maladies
(1) La géographie du pèlerin, dit Sisroondi, est la connaissance qui a le plus ouvert l'esprit des peuples, et qui a fait faire le plus de progrès à leur intelligence.
et de les guérir. Les Arabes découvrirent la marche des astres; leurs médecins, leurs chimistes, leurs astronomes lurent renommés dans le monde entier. De TÉgypte, leur science passa dans toute l'Europe. Salerne était le rendez-vous des savants de tous les pays; et c'est de ce foyer de lumières que sortent les hommes illustres qui vont dans toute l'Europe enseigner le droit, la médecine, la physique, la chimie, la botanique, la pharmacie, les mathématiques, la géographie, l'astronomie et l'histoire. Les langues mêmes se perfectionnèrent, car les Anglais, les Allemands, les llaliens, les Français réunis et obligés de communiquer et de converser ensemble, durent beaucoup s'emprunter, et les langues s'enrichirent même par ces confusions.
Tels ont été les heureux résultats des croisades ; elles furent nécessaires au progrès qui est la loi des sociétés humaines et l'une des causes premières de la civilisation; ces guerres qui coûtèrent tant de sang, donnèrent l'essor à la liberté naissante, à la rénovation sociale des peuples. En face de résultats si féconds, reconnaissons la main de Dieu.