SEPTIÈME CROISADE
Les Tartares Mogols, après avoir conquis l'Asie, ravagé les provinces du nord de l'Europe, depuis le Borysthène jusqu'au Danube, s'étaient jetés sur la Hongrie et menaçaient tous les peuples chrétiens de leurs invasions. Gengiskan, leur empereur, avait répondu par des menaces aux sollicitations des envoyés d'Innocent IV et de Frédéric. Le saint-père appela en vain les peuples au secours de la chrétienté menacée; nul prince ne leva l'étendard contre ces hordes de barbares pour s'opposer à la course de ce torrent dévastateur. Toute la Palestine avait été envahie et sac- • # cagée par les Karismiens, que les Tartares avaient chassés de la Perse, leur pays. Lesultau d'Égypte leur avait promis la Judée pour récompense du secours qu'ils lui avaient prêté contre les chrétiens ; ces peuples exilés s'étaient emparés de Jérusalem qui se trouvait sur leur route (1). Une fois encore la ville sainte
(1) Us étaient conduits par un chef nomme 1 Barbnlan.
27i HISTOIRE DES CROISADES.
retomba au pouvoir des ennemis de la foi : tous les fidèles, pèlerins ou soldats, que la piété avait attirés, furent massacrés par les vainqueurs. Bientôt enfin les émirs de la Syrie, qui avaient formé une ligue avec les chrétiens, contre les barbares, furent vaincus, non loin de Gaza, dans une grande bataille.
L'évêque de Beyrouth vint déposer aux pieds du pontife les plaintes des chrétiens d'Orient, et les nouvelles affligeantes de leur défaite. Innocent versa des larmes sur les malheurs de la Terre-Sainte, et résolut, pour les secourir, de provoquer une nouvelle croisade. Un concile fut jugé nécessaire pour mettre fin au schisme de l'Église d'Orient et consommer l'unité chrétienne par sa réunion à celle de Rome, et prêcher une guerre sainte contre les Tartares et les Karismiens, maîtres de la Judée.
Le concile s'ouvrit à Lyon, au mois de juin 1245. (1) C'était une ville au centre de l'Europe, et où les ambassadeurs de l'Asie pouvaient arriver facilement. Tous les évêques de la France et de l'Italie y assistaient; tous les princes de l'Orient étaient venus étaler aux yeux de la multitude le spectacle des misères de la Palestine ; Frédéric y avait envoyé ses ambassadeurs pour le défendre contre les injustes accusations de ses ennemis; enfin Baudoin, empereur du Bas-Empire, était venu aussi solliciter du secours. Le pape ouvrit» la séance le 28 juin, et après le Veni Creator, le pontife, dans un discours éloquent, compara les douleurs qui l'accablaient, aux cinq plaies de Jésus sur la croix. L'invasion des Tartares qui menaçaient l'Eu-
(1) Innocent IV s'y était réfugié, Mathieu Paris a seul donné des détails sur ce Concile.
rope, le schisme des Grecs, les victores des Karismiens, maîtres de Jérusalem, les progrès des hérésiarques et les insultes de Frédéric furent le texte de sa prédication. On ne s'occupa que des malheurs sans cesse renaissants de Jérusalem et de Byzancc : une croisade fut décrétée, et pour subvenir aux frais énormes de la guerre sainte, on leva un impôt sur les biens des clergés de France et d'Italie, sur ceux des évêques et du saint- père lui-même. Après de sages décisions, concernant l'hérésie et la croisade, Innocent IV tonna du haut de la chaire contre les persécutions de Frédéric. Les ambassadeurs jurèrent, au nom de leur maître, de combattre les Tartares, de prendre la croix, et de marcher au secours de l'empereur dépossédé. Ce fut en vain : le pape refusa leurs offres, et déclara, au nom du concile, Frédéric hérétique, traître et parjure; il délia tous ses sujets de l'obéissance qu'ils lui avaient juré ; enfin il ordonna aux électeurs de se choisir un nouvel empereur. La consternation fut à son comble, lorsque le pontife prononça l'anathème contre son ennemi, et que les pères du concile répétèrent la fatale formule en inclinant vers la terre les flambeaux qu'ils tenaient à la main. Un profond silence, produit par la terreur, régna dans la vaste basilique de Saint-Jean, où s'était tenu le concile. Les ambassadeurs , après le premier mouvement d'effroi , quittèrent la séance en proférant de cruelles menaces (1). Innocent répondit : « Que la volonté de Dieu » s'accomplisse, j'ai fait mon devoir. »
(1) Thadéc de Suèsse ministre de Frédéric s'écria : Maintenant tes hérétiques chanteront victoire, tes Karismiens et les Tartares rè/jneront sur te monde. (Mathieu Paris).
Mais celte croisade, prêchéc par Innocent, acceptée avec ardeur par tous les évèques et chevaliers qui avaient assisté au concile, serait restée sans fruit et sans avantage pour les chrétiens d'Orient, au milieu du trouble et de la confusion de l'Europe, si le roi de France ne s'était déclaré le chef de cette guerre sainte. Louis IX était monté sur le trône en 1??6, et bientôt après il avait signalé son zèle pour la religion, en achetant aux Vénitiens la couronne d'épines du Christ, que l'empereur de Constantinoplc avait vendue à Dandolo. Ayant appris les désastres de Jérusalem et le massacre des fidèles qui y étaient rassemblés, le pieux monarque résolut de prendre le signe révéré de la guerre sainte et le bourdon du pèlerin. La France était pacifiée ; tous les grands vassaux étaient soumis. Le comte de La Marche, vaincu à Taillebourg et à Saintes, avait rendu hommage à son suzerain victorieux ; puis, pour assurer ses conquêtes, Louis avait investi son frère Alphonse des comtés de Poitou, d'Auvergne et de Languedoc; enfin il avait obligé Henri III d'Angleterre à acheter la paix au prix de cinq mille livres sterling. Mais au retour de ces expéditions, Louis IX fut atteint à Ponloise d'une fièvre si dangereuse, qu'après quelques jours il était aux portes du tombeau; à cette fatale nouvelle toute la France versa des larmes et fit des prières pour le monarque dont la justice, les éminentes Vertus promettaient au royaume un règne de prospérité et de douce paix ; les secours de l'art semblaient impuissants à rendre la vie au roi. Enfin il tomba dans un évanouissement si profond, que tous les assistants le crurent mort. Deux dames et un chapelain restèrent seuls aux pieds du
• lit, récitant des prières (t). Tout à coup Louis rouvrit les yeux, et d'une voix affaiblie, prononça ces paroles : « La lumière devient s'est répandue sur moi, par « la fjrâcedu Seigneur, et m'a rappelé d'entre les morts. » Bientôt après, Louis fit appeler Guillaume, évèque de Paris, et lui demanda la croix : ce fui en vain que le prélat et Blanche de Castillc, mère de Louis, essayèrent de le détourner de ce projet, en lui disant que le vœu fait pendant sa maladie ne pouvait l'engager; la France était à peine pacifiée; les Poitevins pouvaient se soulever encore, et le roi d'Angleterre, aidant à la révolte, mettre la France à feu et à sang. Mais Louis IX répondit : « Quand j'étais près de quitter la terre, j'ai » entendu la voix de Dieu qui m'a choisi pour venger » les désastres de Jérusalem (2). » Alors il écrivit aux chrétiens d'Orient de prendre courage et qu'il arriverait bientôt à icur secours : ce fut en décembre 1244 que la croisade fut résolue. Odon de Ghàteauroux, légat du pape, vint en France prêcher la guerre sainte ; une assemblée eut lieu à Paris : là, en présence de tous les chevaliers et seigneurs du royaume, accourus à la voix de leur monarque, le légat, le roi lui-même retracèrent les outrages faits à la cité de Dieu, et engagèrent tous les princes à marcher à leur suite contre les ennemis de la foi. Louis portait sur sa poitrine le signe révéré qu'il tenait des mains de Guillaume de Paris ; son éloquence, son exemple entraînèrent un grand nombre d'évèques et de comtes : les trois frères du roi; Robert, comte d'Artois; Al-
(1) Et tellement fut bas, qu'une des dames cuidant qu'il fut oultr passé voulut lui couvrir le visage d'un linceuil (Joinville).
(2) Cette vision est rapportée par le moine Riclier.
phonsc, comte de Poitiers, et Charles, comte d'Anjou, se croisèrent. Parmi les seigneurs les plus éminents, les historiens citent : Hugues TV, duc de Bourgogne ; Guillaume de Dampicrre, comte de Flandre; Guy, son frère; Hugues de Chàtillon, comte de Saint- Paul; Gaucher, son neveu; Hugues de la Marche et son iils ; les comtes de Blois, de Vendôme, et Joinvillc qui, simple soldat de la Croix, devint plus tard le naïf historien des exploits du saint roi et de ses compagnons.
La croisade n'avait trouvé d'ardents prosélytes que dans le royaume de France. L'Allemagne était divisée en deux partis : les uns se rangeaient sous la bannière de Henri de Thuringe, que le pape avait choisi pour empereur; les autres, lidèlcs à la cause de Frédéric, avaient juré de mourir plutôt que de l'abandonner. L'Italie, troublée parles divisions du pape et de l'empereur, sans cesse en garde contre les tentatives armées de ce dernier, n'était pas dans une situation à prendre les armes pour la guerre sainte. Le roi d'Angleterre refusait de se croiser, sous le prétexte de veiller aux séditions de l'Écosse, et en réalité pour rester en Europe et profiter, s'il le pouvait, des troubles de l'Occident.
Cependant, le pape qui était resté à Lyon, où pendant sept ans il reçut une généreuse hospitalité, se montrait inflexible à l'égard de Frédéric. Louis IX avait envoyé des ambassadeurs pour le supplier de renoncer à sa vengeance ; l'empereur avait ofiert d'aller finir sa vie en Orient, au service de la sainte cause, et d'abandonner son trône à son fils : Innocent avait répondu que la clémence n'était plus possible et que
sa vengeance poursuivrait le parjure jusqu'à son dernier jour.
Le vendredi, 12 juin 1248, Louis, entouré de ses frères et de toute sa noblesse, alla chercher à Saint» Denis l'oriflamme de la France, et recevoir des mains du légat la panetière et le bourdon des pèlerins; puis il revint à Paris dire adieu à sa mère, nommée régente du royaume. Les adieux de Louis et de Blanche de Gastille qui, en voyant son fils revêtu des insignes de la croisade, était devenue transie, comme si elle l'eût vit mort (1), ces adieux, dis-je, furent déchirants : la mère poussait de longs sanglots en répétant qu'elle ne devait plus revoir son (ils que dans le ciel, et Louis cherchait vainement des paroles consolantes à cette douleur amère ; puis il rejoignit le gros .de l'armée, qui l'attendait sur les terres de l'abbaye de Cluny. Le roi partit, entouré d'uoe foule de chevaliers illustres: les comtes de Bar, de Dreux, de Soissons, de Rethel, de Montfort; le seigneur de Beaujeu, connétable de France; Jean de Beaumont, grand amiral; Archambault de Bourbon, Guyon de Flandres, .lean de Barres, Philippe de Gourtenay, Robert de Béthune. Giles de Mailly, le jeune Raoul de Coucy, Olivier de Thermes et tant d'autres chevaliers qui trouvèrent une mort glorieuse et chrétienne dans les plaines de la Syrie.
Au milieu de tant de seigneurs, marchait un jeune roi plein de force et de courage : Louis avait trentetrois ans ; sa figure douce et pâle était encadrée de longs cheveux blonds, ses yeux biens respiraient une
(1) V. Joinvilte.
angélique bonté. Il était grand et mince, portait une tunique blanche semée de fleur-de-lis d'or; dans les combats il était couvert d'une armure de fer poli, sans aucun ornement. Les autres seigneurs imitaient la simplicité du roi de France, « de sorte, dit Joinville, « qu'on ne remarqua une seule cotte brodée, ni celle « du roi, ni celle d'autrui. »
Enfin l'armée partit, emportant les impôts des riches qui restaient en France, du clergé qui devait donner le vingtième de ses revenus, et recueillant partout les dons des fidèles. Les chrétiens se rendaient au port d'Aigues-Mortes (t) que Saint-Louis avait acheté à l'abbé de Psalmodi, les villes de Gênes, de Barcelone avaient envoyé les vaisseaux nécessaires pour le transport de l'armée en Orient. Louis arrivé à Lyon, suivit le cours du Rhône, en passant sur le beau pont de pierre dont la reconnaissance d'Innocent avait doté la ville, pour la magnifique hospitalité des Lyonnais.
Deux amiraux génois attendaient le roi çt son armée avec cent vingt-huit vaisseaux de guerre pour les soldats, et plus de mille vaisseaux de transport "pour les approvisionnements et les chevaux. Louis s'embarqua le 25 août 1248, accompagné de la reine Marguerite, son épouse; des comtesses d'Artois et de Poitiers, femmes de ses frères, et se dirigea vers Chypre, où régnait un descendant de Lusignan, roi
(1) Maintenant Aiguës-Mortes est séparée de la mer par une lieue de terre ferme : la Méditerranée, par une retraite continue et progressive, •'est éloignée et a mis à sec ce port construit par Louis IX, et dans les débris duquel on voit encore Panneau qui attachait la nef du saint roi.
Depuis j'ai visité Aiguës- Mortes et après un sérieux examen avec un ingénieur de mes amis, j'incline à croire que le port d'Aigues-Mortes a été creusé dans les terres et qu'il communiquait par un canal avec la mer.
de Jérusalem : ce prince avait offert son royaume pour une halte, et Saint-Louis devait y trouver de nouveaux approvisionnements. Ce fut le 27 septembre que la flotte aborda dans nie de Chypre. Louis voulait partir de suite pour la Terre-Sainte ; mais Henri de Lusignan promit de suivre les chrétiens, si le roi voulait passer l'hiver en Chypre et retarder son départ jusqu'au printemps. Louis consentit dans l'espoir de faire de nouveaux prosélytes à la cause de Jésus-Christ : mais sous ce beau climat, dans ces plaines riantes et fertiles, l'oisiveté, la débauche se glissèrent dans les tentes chrétiennes. Les vins délicieux de l'Archipel amenèrent l'intempérance, et la discipline eut à souffrir de ces excès; bientôt on vit une grave épidémie frapper l'armée des croisés. Louis pendant son séjour à Nicosie fut appelé à juger les querelles qui divisaient les Grecs et les Latins à propos de la religion, les Templiers et les Hospitaliers pour la prééminence, et les Génois et les Pisans établis à Ptolémaïs pour cause de commerce : ce sage prince apaisa tous ces désordres et rétablit la paix au milieu d'eux. Comme sous le chêne de Vincennes, Louis rendit la justice sous les palmiers de Nicosie, et ses jugements furent des lois pour tous.
Cependant les Sarrasins se préparaient à la guerre ; le sultan du Caire, Malek-Saleh-Negmeddin, qui avait appris par un Égyptien déguisé en marchand, et le départ de Saint -Louis, et son arrivée en Chypre avec une nombreuse armée, fut terrifié à cette nouvelle qui le menaç ait de la venue des Français, ses plus terribles ennemis. Une prédiction répandue dans toute l'Asie, et à laquelle les chrétiens eux-mêmes ajoutaient foi,
annonçait qu'un roi de France disperserait les infidèles et délivrerait l'Asie du culte de Mahomet ; presqu'en même temps Malck-Salch reçut une lettre du roi de France qui lui déclarait la guerre. Le sultan répondit en menaçant à son tour les chrétiens de . sa colère; puis il vola à Damielte, en fit relever les remparts, y entassa de nombreux approvisionnements et des armes. La défense de cette place fut confiée à l'émir Fakreddin, dont l'armée campa sur la rive gauche du Nil, en face de la ville.
On était alors au mois d'avril de l'année 1219.
L'hiver avait fui, et Louis, qui songeait à continuer sa route vers la Palestine, ordonna de charger les navires et de hâter les préparatifs du départ. Alors on commença à descendre dans les entreponts, de l'orge, du blé, de l'avoine, réunis dans les greniers de Nicosie en telle quantité, que leurs monceaux ressemblaient à des montagnes. Le transport achevé, le roi monta sur son navire, le vendredi avant la Pentecôte (1). Le lendemain, au lever de l'aurore, le signai fut donné de son bord, et tout<*a flotte, composée de plus de quinze
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HISTOIRE DES CROISADES. 28,'i
cents vaisseaux, tant de guerre que de transport, se dirigea vers l'Orient.
Cependant le roi voulut une fois encore descendre à terre vers le port de Limisso. Une cloche appelait les chrétiens à l'église, et Louis voulut entendre la messe que cette cloche annonçait. Pendant ce temps une tempête horrible dispersa les vaisseaux et les jeta sur les côtes de la Palestine. Le lendemain, Louis se rembarqua par un temps favorable, pleurant la mort de ses chevaliers et de ses soldats, qu'il croyait engloutis dans la mer.
La petite flotte qui s'était ralliéeautourdu vaisseau du roi s'avançait vers l'Egypte, lorsqu'après cinq jours de navigation, le pilote s'écria du haut d'un mat : « Dieu nous aide ! voici Damiette. » Plusieurs pilotes des autres vaisseaux, apercevant la rive, répétèrent le même cri ; et bientôt les tours et les dômes des mosqués, surmontés de leurs croissants dorés, apparurent aux yeux des chrétiens. De grandes clameurs de joie retentirent dans toute la flotte. Cependant les soldats de la ville sarrasine avaient aperçu les vaisseaux français ; le rivage, alors, se couvrit d'une armée nombreuse et d'habitants. Quatre galères sortirent du port et s'approchèrent de la flotte , pour examiner à quels ennemis ils avaient affaire. Déjà elles viraient de bord pour retourner à Damiette, lorsque deux vaisseaux légers déployèrent leurs voiles, fondirent sur elles, et en coulèrent trois ; la quatrième rentra au port toute désemparée, et couverte de morts et de blessés ; un des matelots échappés au carnage s'écria : « C'est le roi de France et son armée ! » Cette nouvelle et la vue d'une flotte aussi nombreuse, jetèrent l'épouvante dans l'armée sarra-
sine. C'était le vendredi 4 juin 1249 : les barons voulaient attendre au lendemain pour le débarquement, mais le roi refusa, donnant le signal et criant : « Au rivage ! » Tous les soldats à portée de l'entendre répétèrent ce cri belliqueux. Alors on fit approcher des grands vaisseaux les barques et les bateaux plats qui devaient jeter les Français sur la rive. Louis IX et deux de ses frères s'élancèrent dans les flots, peu profonds en cette endroit ; etl'épéeau poing, ils furent des premiers à recevoir le choc de la cavalerie musulmane. Les chevaliers les rejoignirent, et bientôt, grâce à leur merveilleuse valeur, la cavalerie fut en déroute. Des gens du roi, cependant, dressaient sa tente, qui était de pourpre semée de fleurs-de-lis d'or. Les .Sarrasins fondirent sur ce point ; mais les chrétiens, rangés en bataille, reçurent le choc sans en être ébranlés. Ce fut une mêlée sanglante et acharnée : tandis qu'on se battait sur terre, la flotte égyptienne, sortie du port, combattait la flotte' française. La lutte fut terrible un instant: mais les Sarrasins plièrent sous l'effort des chevaliers français et se retirèrent en désordre, laissant sur le champ de bataille un grand nombre de morts et de blessés. La flotte, bientôt après, rentra dans le Nil. Le comte de la Marche, celui-là même qui, rebelle à son roi et allié des Anglais, avait été vaincu à Taillebourg, et le lendemain à Saintes, tomba frappé d'un coup mortel dans ce combat. Dieu punissait le parjure et le traître. Après cette victoire, la rive du Nil était au pouvoir des Français.
Cependant l'émir Fakreddin abandonna son camp, et, profitant des ténèbres, pénétra dans Damicttc; mais il sortit bientôt par la porte opposée, et gagna la
route d'Achmoun-Tanah, sans songer au salut de la ville, de ses habitants et de sa garnison. Alors les soldats, furieux, pillèrent les maisons, incendièrent les palais, massacrèrent les prisonniers chrétiens et abandonnèrent Damiette. La terreur s'empara des habitants à la vue de cet abandon ; et cette ville qui, pendant dix-sept mois s'était défendue contre une vaillante armée, ne songea pas même à fermer ses portes à l'ennemi. Au point du jour, des prisonniers échappés au massacre, vinrent annoncer au roi que la ville était déserte ; mais personne ne voulait croire à ce miracle. Un chevalier traversa le pont de bateaux qui séparait l'armée de la ville, et s'aventura dans les rues de Damiette : une heure après, il revenait, proclamant Louis IX maître et souverain de la cité déserte.
Le roi fit ranger son armée en bataille, et s'avança dans la ville, guidé par le chevalier qui l'avait parcourue. Le légat, les prêtres marchaient en avant, tête et pieds nus, chantant des psaumes. La principale mosquée fut mise sous l'invocation de la Vierge, et une messe d'actions de grâces y fut célébrée par le représentant du saint-père ; puis le roi, suivi de ses chevaliers, parcourut les remparts et remercia Dieu, une fois encore, d'avoir mis entre ses mains, sans assaut, sans combat, une ville si bien fortifiée, qui, avec ses tours, ses doubles murailles et ses nombreux approvisionnements, aurait pu, pendant une année au moins, fermer les portes de l'Égypte aux chrétiens de l'Occident.
Malek-Saleh-Negmeddin apprit sur son lit de mort la nouvelle de cette fuite honteuse. Sa fureur fut teih;
que cinquaute officiers de la garnison de Damiette furent décapités sous ses yeux. La pensée de celte défection grandissant le courage des Français, le désespoir de se sentir impuissant, retenu qu'il était par la maladie, augmentent ses souffrances, et bientôt il mourut, léguant sci mpire à son fils Almoadam- Touranschah. C'était \s 22 octobre 1249: Fakreddin prit alors le commandement de l'Fgypte, tout en cachant aux Français la mort de Negineddin. Les mamelouks veillaient aux portes du palais; les ordres étaient donnés en son nom ; les imans priaient dans les mosquées, pour le rétablissement de sa santé, tandis que de fidèles émissaires allaient chercher son fils exilé sur les bords du Tigre. Les chrétiens, cependant, malgré toutes ces précautions, avaient appris le trépas du sultan, et les chevaliers résolurent de profiter de cette double circonstance de sa mort et de la terreur répandue parmi les musulmans, pour marcher à de nouvelles conquêtes; mais le roi refusa de partir : il attendait son troisième frère, le comte de Poitiers, qui devait amener en Orient de nouveaux renforts d'argent et de soldats. Ce jeune prince, cependant, parti de France à la fin de juin, avait été battu par la tempête et jeté sur les côtes de la Palestine. Sa flotte s'était dispersée, et il avait perdu beaucoup de temps à la réunir. Six mois s'étaient écoulés, et il n'avait pu encore rejoindre l'armée chrétienne. Pendant ce temps-là, les chevaliers, les soldats méconnaissant l'autorité de Louis, se laissèrent aller aux plus grands désordres. L'oisiveté et la débauche firent oublier aux barons le but sacré de la guerre entreprise contre les Sarrasins, et ceux-ci, revenus de l'ef-
froi causé par la première victoire et la prise de Damiette, songèrent à défendre leur pays, en appelant à leur secours les armées de toutes les provinces de l'Égypte. Bientôt se réunirent des troupes nombreuses qui ranimèrent leur confiance, en leur assurant la victoire (1).
Enfin le comte de Poitiers arriva avec un grand nombre de pèlerins et vingt-quatre tonneaux cerclés en fer, renfermant des sommes énormes, produites par la vente des biens de l'Église. Louis aussitôt rassembla en un conseil ses barons et ses chevaliers les plus expérimentés dans l'art de la guerre, et leur demanda s'il fallait marcher sur Alexandrie ou sur le Caire : le comte de Bretagne fut d'avis de gagner Alexandrie, car alors il serait possible à la flotte d'approvisionnements de suivre l'armée et de s'abriter dans une rade sûre contre les vents et les tempêtes ; mais le comte d'Artois, frère du roi, fut d'un avis contraire : il déclara que, pour son compte, il irait au Caire, que cette ville était la capitale de l'Égypte, et que, lorsqu'on voulait tuer le serpent, il fallait lui écraser la tète. Le roi, impatient de gloire, fut de cette opinion, et l'on se mit en marche le 6 décembre, laissant la reine et les princesses à Damiette, sous la garde d'un vaillant chevalier. L'armée, composée de vingt mille cavaliers et de quarante mille soldats de pied, remontait la rive droite du Nil ; tandis qu'une flotte de vaisseaux, de galères, de barques de toutes
(i) Le roi perdit un temps piécieux a attendre le reste de Tannée. Ce Ait une grave faute, il avait oublié que dans une guerre d'invasion toute perte de temps est irréparable et que le succès dépend de la rapidité des mouvements.
sortes, suivait, portant les armes, les vivres et les machines de guerre : le lendemain toute l'armée traversa à gué une des branches du Nil par où le fleuve s'échappe, et va se jeter à la mer. L'art stratégique d'alors ne connaissait pas encore ces ponts-volants lancés sur un fleuve et qui unissent une rive à l'autre; on n'avait d'autre recours que de faire une saignée au Nil, et un gué fut bientôt praticable. Les Templiers défendaient le passage contre une troupe nombreuse de cavaliers musulmans; bientôt il ne resta debout aucun des soldats de ce corps d'armée : tous avaient péri sous le glaive des Templiers, ou s'étaient noyés dans le fleuve. Après ce glorieux combat des chevaliers du Temple, le reste de l'armée franchit le gué et hâta sa marche. L'agitation était extrême dans toute l'Egypte : Fakreddin envoya dans toutes les provinces une lettre qui fut lue au peuple par les muphtis dans les mosquées; par cette lettre il appelait tous les Égyptiens à la défense du territoire, en les rassurant sur les suites de cette guerre : mais les habitants du Caire étaient tremblants et abattus, comme si les Français étaient déjà aux portes de la ville. Les plus braves marchèrent au devant du danger, et rejoignirent l'armée de Fakreddin.
Les chrétiens cependant avançaient toujours; le 19 décembre 1249, l'avant-garde était devant l'ennemi : tous les soldats s'arrêtèrent en poussant des cris de joie. Ils apercevaient Mansourah, défendue par une flotte qui barrait le fleuve, et sur terre par une armée campée sur le rivage. Les chrétiens s'avancèrent jusqu'au bord du canal d'Aschmoun, au-delà duquel était assise la ville de la Victoire, et dressèrent leurs
tentes dans le lieu même où Jean de Brienne et son armée avaient campé. La flotte jeta l'ancre en vue des tentes chrétiennes : les eaux du canal étaient profondes et sa berge escarpée; il était impossible de le faire traverser à gué ou à la nage par une armée.
Louis IX fit construire une; chaussée ; deux tours roulantes protégeaient les travailleurs, sans cesse inquiétés par les traits et les flèches dont les accablaient les Égyptiens : mais c'est en vain que d'énormes machines avaient été établies pour lancer des pierres, des javelots; la chaussée avançait et menaçait déjà l'autre rive. La cavalerie turque harcelait les chrétiens de l'autre côté, et pénétrait même jusqu'au milieu des tentes, tant ses attaques étaient soudaines et imprévues; mais Joinville et ses chevaliers, préposés à la garde du camp, repoussaient les irruptions des Sarrasins ; et le 27 décembre, ce vaillant champion de la sainte cause, assisté des Templiers conduits par leur grand-maître, Regnault de Bichers, fit un grand carnage des ennemis. Plus de trois cents cavaliers furent mis hors de combat, le reste s'enfuit en désordre. Louis fit alors creuser des fossés du côté de Damiette, et garnir le revêtement de fortes palissades , le camp qui avait la forme d'un immense triangle se trouva ainsi naturellement fortifié, d'un côté par le Nil, de l'autre par le canal, enfin par les fossés récemment tracés. Le roi gardait le côté du Caire, le comte de Poitiers veillait sur les plaines, qui vont à Damiette ; tandis que le comte d'Artois et ses chevaliers avaient dressé leurs tentes sur les bords du canal, auprès des machines. Le roi lui adjoignit le sire
Gaulthier de Curel, et le sénéchal de Champagne, suivis d'une troupe choisie.
Les musulmans avaient établi devant la digue une machine plus formidable que toutes celles qui se trouvaient sur le rivage, et à l'aide de laquelle ils tentèrent d'incendier le camp, les tours et toutes les machines; des globes de feu, d'une grosseur prodigieuse, partaient de la machine, et décrivant dans l'air des sinuosités, venaient s'abattre dans les galeries de Jbois ou sur les tours : c'était le feu grégeois, ce secret des Grecs, que les Sarrasins avaient acheté à prix d'or, mais dont les chrétiens ignoraient même l'existence. Les tours étaient bientôt en feu, et l'incendie était si soudain, qu'il était impossible d'y porter secours ; de plus, les ennemis accablaient les croisés d'une nuée de flèches et de javelots enflammés, et les forçaient à reculer. Six semaines s'écoulèrent ainsi. Les chrétiens d'un côté manquaient de bois et dépeçaient leurs navires pour construire des tours et des galeries couvertes, à l'abri desquelles travaillaient les ouvriers ; de l'autre* les musulmans brûlaient les machines, à l'aide de ce feu que rien ne pouvait éteindre, et qui, se cramponnant aux flancs des tours, aux toitures des galeries, les avaient bientôt réduites en cendres (i). Le découragement s'était mis dans le cœur des plus intrépides; le roi lui-même était affligé de cette lutte inutile, et cependant il fallait traverser le canal, ou retourner à Damiette. Mais comment franchir ces eaux profondes? mais comment reculer vers Da-
(1) Deux fois les machines de guerre ou chats-chastels que gardait le comte d'Anjou fiirent incendiées en plein jour dont il était hors de sens. (Joinrille).
miette sans exposer Tannée? La famine commençait à se faire sentir; une maladie épidémique exerçait ses ravages sous les tentes chrétiennes : Louis rassembla ses barons en conseil extraordinaire, pour prendre un parti décisif.
Pendant qu'on délibérait, Imbert de Beaujeu, connétable de France, entra sous la tente royale, et apporta à Louis la nouvelle qu'un Arabe bédouin offrait de faire passer l'armée sur l'autre rive, par un gué accessible à la cavalerie, moyennant cinq cents besants d'or. Le roi accepta, et le passage fut décidé pour la nuit du mardi, 8 février 1250.
A l'heure fixée, le roi et ses trois frères s'avancèrent à la tète de nombreux bataillons de cavalerie. Les Templiers marchaient en avant avec leur grand commandeur ; le comte d'Artois venait ensuite avec ses gens d'armes, portant en croupe trois cents arbalétriers. Le roi et le comte de Poitiers formaient l'arrière-garde : il y avait à peu près deux mille hommes* L'Arabe qui avait enseigné le gué traversa le premier le fleuve, puis revint près du roi chercher la récompense promise. Alors le comte d'Artois, malgré les prières du roi son frère, se lança à l'eau avec son cheval, et, suivi de ses chevaliers, il eut bientôt atteint l'autre rive ; mais il n'eut pas la patience d'attendre que tous les bataillons eussent passé le gué ; et, malgré l'ordre du roi, il partit au galop de son cheval dans la direction du camp des musulmans. Sa bataille le suivit, et les Templiers piquèrent les chevaux de leurs éperons, pour ne pas rester en arrière. Les Sarrasins étaient endormis ; et l'attaque des Français fut si impétueuse, que nul ne put ni la prévenir, ni l'em-
pêcher. Alors un carnage horrible commença ; les arbalétriers, portés en croupe de la gendarmerie du comte d'Artois, s'étaient jetés à terre, et pénétrant sous les tentes massacraient tout ce qui s'offrait à leur fureur. Irrites par une lutte de plus d'un mois, et dans laquelle ils avaient eu affaire à des ennemis contre lesquels ils ne pouvaient rien, le feu et l'incendie, les chrétiens ne tirent grâce à personne : femmes, enfants, vieillards, tous tombaient sous le glaive chrétien. L*éinir Fakreddin entendant le bruit du combat, se précipita, à peine vétù, hors de sa tente, et saisissant un cheval nu qui fuyait, effrayé de ces clameurs, il s'élança en criant : Islam! islam ! il) Mais bientôt, entouré par les chevaliers, il tomba percé de plus de vingt coups d'épéc, en faisant des prodiges de valeur. Les Sarrasins fuyaient de tous côtés ; les uns dans la campagne, les autres aux rives du Nil, cherchant un refuge dans les joncs du fleuve ; d'autres s'armaient à la hâte, et couraient au combat : mais ils périssaient, écrasés dans le choc impétueux de la cavalerie française. Le comte d'Artois, lancé à leur poursuite, frappait de sa longue épéc tous ceux qu'il rencontrait sur son passage. Enfln il entra dans Mansourah, suivi de quelques chevaliers à peine. La trompette sonnait, les nacaires (2) des mosquées retentissaient au loin et appelaient tous les Sarrasins à la défense de la ville ; les Mamclucks-Caharitcs, ralliés à la voix de leur chef, combattaient avec fureur. Pendant ce temps, LouislX faisait passer le gué à ses derniers bataillons, et s'a-
(1) Islum, mol arabe, signifiant soumission à Dieu comme musulman vient de l'arabe muslcmaum dévoue à Dieu.
(2, Ksjk\c de tamlam.
vançait au secours de son frère, qui se battait dans les rues de Mansourah. Joinville soutenait, avec quelques chevaliers, l'e (fort désespéré de la cavalerie musulmane. Ils allaient périr, lorsque le cri de guerre : « D'Anjou, à la rescousse ! » ranima leur courage, en leur annonçant la présence du frère du roi et de ses soldats.
Louis parut entouré de ses clairons qui sonnaient une marche guerrière, et suivi de sa bataille de cavalerie. Un combat terrible s'engagea alors, car on se battait corps à corps, et la chevalerie française faisait merveille dans ces luttes. Au premier rang, le roi, facile à reconnaître à son casque doré qu'ombrageait un blanc panache, à sa cuirasse semée de flcurs-de-lis, luttait contre les Sarrasins comme un simple chevalier. Le connétable de Beaujcu arriva bientôt, portant à la main un tronçon d'épée, annoncer au roi que son frère se défendait vaillamment dans les rues de Mansourah contre une multitude toujours croissante d'infidèles, mais qu'il allait périr s'il n'était promptement secouru. Le roi courait, de toute la vitesse de son cheval , protéger son frère , précédé du connétable, et suivi de Joinville et de quelques chevaliers, lorsque, apercevant les bataillons français qui pliaient, accablés par une grêle de traits, il revint au combat et chargea de nouveau les Sarrasins. Emporté par son cheval, le roi se voyait prisonnier des infidèles ; et déjà six d'entre eux l'entraînaient, les uns en tenant son coursier par la bride, les autres en cherchant à le désarmer, lorsqu'avec son épée il tua les six Sarrasins, et par ce haut fait parvint à se dégager de leur étreinte ; il continua sa marche victorieuse à la tète de ses sol-
dats, qui l'avaient rejoint. Le combat dura dix-sept heures, et ne cessa qu'avec la nuit. La victoire était restée aux chrétiens ; mais la joie de ce succès devait être troublée par des larmes amères. Louis apprit, par le sire de Malvoisin qui revenait de Mansourah, la mort horrible et glorieuse du comte d'Artois, son frère.
En effet, dans les rues étroites de cette ville arabe, les croisés n'avaient pu faire manœuvrer leurs chevaux. Du faite des maisons la cendre embrasée» l'eau et l'huile bouillantes tombaient sur les chevaliers; de chaque fenêtre partaient des pierres et des javelots. Le grand-maître du Temple et ses chevaliers, le comte de Salisbury (1) et ses Anglais, le sire de Coucy se rallièrent autour du frère de leur roi, oubliant la folle imprudence qui les avait conduits à une mort certaine. La lutte dura cinq heures, sans espérance de victoire, contre une population armée tout entière, qui défendait ses foyers avec la fureur du désespoir. Tous ces braves chevaliers succombèrent les uns après les autres. Le comte d'Artois combattit plus d'une heure dans une maison où il s'était réfugié : les Sarrasins, las de cette lutte, mirent le feu à la maison. Alors le jeune prince se plaça en travers de la porte ; et, dès ce moment, aucun de ses nombreux assaillants ne put sortir, puis les murailles s'écroulèrent, ensevelissant tout sous leurs décombres fumants (2).
Les musulmans l'avaient pris pour le roi de France,
(1) Surnommé Longue Épéc.
(2) Joinville dit que 300 chevaliers du comte de Poitiers cl environ 800 anglais ayant à leur tète Salisbury et Robert de Vair, perdirent la vie dans Mansourah.
à cause de sa cuirasse fleurdelisée, et avaient dirigé sur lui tous leurs efforts ; le soir ils firent partir pour le Caire un pigeon messager porteur de nouvelles qui annonçaient que Mansourah était libre, et que le roi de France avait été tué avec ses plus braves chevaliers (1).
Le lendemain, premier mercredi de carême, le roi et ses chevaliers entendirent la messe. Le légat, au lieu de cendres, prit dans sa main le sable du désert, et le répandit sur la téte de Louis.
Cependant le jeune sultan était arrivé à Mansourah le soir de la bataille, et son premier soin avait été de nommer un remplaçant à Fakreddin : ce fut Bendocdar, chef des mameluks, qui fut choisi, et les soldats, par leurs acclamations , confirmèrent le choix . du prince. Le vendredi, les musulmans s'élancèrent sur le camp chrétien ; mais Louis, qui s'attendait toujours à une attaque, avait rangé son armée en bataille, et, du haut du tertre où sa tente était dressée, dominant la foule, il avait dit à ses soldats :
« Mes fidèles, vous qui avez partagé mes travaux et
(1) Celte nouvelle fut la clef de la joie de lous les écrit Emal-Eddin.
mes dangers» sachez qu'au point du jour nous serons attaqués par toutes les forces réunies des ennemis du Seigneur : or, que devons-nous faire ? Si nous faisons retraite, nos ennemis se réjouiront et se glorifieront de notre fuite, et, plus agiles que nous, ils nous poursuivront et nous extermineront sans merci; alors la France sera couverte d'opprobres. Invoquons donc le Seigneur, attaquons avec confiance nos ennemis couverts encore du sang de nos frères, et tirons d'eux une vengeance terrible et solennelle, afin qu'on ne dise pas que nous avons supporté avec patience les injures faites à Jésus-Christ. »
A ces paroles, un enthousiasme indicible régna dans l'année, et tous, au dire de Mathieu Pàris, « turent armés et animés comme un seul homme (1). » L'armée de Louis se composait de huit corps, et s'étendait dans la plaine qui s'étend de Mansourah jusqu'au Caire. Le comte d'Anjou, Guy d'Ibelin, Gauthier de Chàtillon, Guillaume de Sonnac, grand-maître des Templiers, qui avait perdu un œil au combat de Mansourah, formaient avec leurs troupes l'aile droite de l'armée ; le comte de Poitiers, Guillaume, comte de Flandre, formaient l'aile gauche ; au centre était le roi, entouré de sa garde, qu'on appelait Prud'hommes du roi. Le long du canal étaient les pèlerins, vivandiers, varlets, pages, gens de l'armée, bouchers, femmes et enfants qui, ayant passé le canal, restaient spectateurs de la bataille.
Cependant, comme nous l'avons dit, une armée innombrable de Sarrasins était sortie de la ville, et plu-
(1) Animati sont et ornati quasi vir unus universi.
HISTOIRE DES CROISADES. v >( J7
sieurs troupes s'étaient jetées sur le camp et avaient été vigoureusement repoussées. Le reste de l'armée s'était rangé en bataille devant celle de Louis IX. Le comte d'Anjou engagea le premier : mais bientôt l'infanterie sarrasine, armée de longs tubes à l'aide desquels elle soufflait le feu grégeois, soutenue par la cavalerie, qui s'élançait au milieu des rangs chrétiens, 6ut mis le désordre dans son corps d'armée. Déjà ils se repliaient, lorsque le roi, qui était partout où l'appelait le péril des siens, vint à leur secours : il s'élança l'épée au poing au milieu des musulmans; l'un d'eux souffla sur le roi le feu terrible, et toute sa -cotteen fut brûlée. Le cheval, effrayé et sentant brûler sa crinière et son harnais , s'emporta entraînant Louis au plus épais des bataillons ennemis. Les prud'hommes le suivirent et firent avec lui un horrible carnage. Bientôt l'infanterie sarrasine se débanda et prit la fuite. Le combat s'était engagé sur tous les points. Les Français, avec un courage héroïque, combattaient contre les flots de musulmans qui se ruaient sur eux avec l'énergie du désespoir. Le comte de Poitiers avait vu sa troupe en fuite, et lui-même il était entraîné prisonnier par un gros de cavaliers, lorsque les pèlerins, les vivandiers, les valets, les femmes, les enfants, qui l'aimaient à <ïause de sa grande bonté, voyant le péril qu'il courait , s'armèrent de tout ce qui tomba sous leurs mains : les tronçons d'épée, les haches, lesépieux, les bois de lance, les couteaux, devinrent des armes redoutables. Ils se jetèrent- au milieu de ceux qui enlrainaient le frère du roi et deux de ses chevaliers. Les enfants se glissaient sous le ventre des chevaux,
les éven traient ou leur coupaient les jarrets, au risque d'être écrasés par leur chute. Les hommes frappaient les infidèles avec une telle furie, qu'ils se virent forcés d'abandonner leurs prisonniers. La mêlée dura sept heurs; les Sarrasins, repoussés de tous côtés, battirent en retraite, laissant sur le champ de bataille un nombre de morts trois fois supérieur à celui des chrétiens. Le soir même le roi, retiré dans sa tente, écrivait à sa mère cette relation noble et simple :
« Le premier vendredi du carême, le camp ayant été attaqué par toutes les forces des Sarrasins, Dieu se déclara pour les Français, et les inlldèles furent repoussés avec beaucoup de pertes. »
Mais, malgré ces deux victoires, l'armée chrétienne n'était pas en état de continuer la guerre; les chevaliers avaient presque tous perdu leurs chevaux de bataille. Les blessés étaient nombreux, et la plusparthors d'état de tenir une épée ou de lancer un trait. Les maladies vinrent encore frapper l'armée chrétienne et augmenter les maux qu'elle endurait. On était dans le carême, et les soldats se nourrissaient de poissons qui dévoraient les cadavres jetés dans le canal. Bientôt une partie des troupes croisées eut le scorbut (1). La peste se déclara aussi dans le camp, à cause des exhalaisons putrides des cadavres. Alors la chair se desséchait sous la peau, qui se couvrait de taches livides. Une fièvre ardente jointe à la dyssenterie, augmentait les souffrances des pauvres soldats français ; on n'entendait dans tout le camp que plaintes
(l) JninTtlIc dit qu'il survenait aux malades de grosse chair qui surmontait $ur les gencives en manière qu'on ne povait mangier.
déchirantes, que vœux ardents (1). Bientôt un troisième fléau se fit sentir : c'était la famine. L'armée ne recevait plus rien de Damiette ; une flotte barrait le Nil ; une troupe aguerrie de six mille fantassins coupait les routes et empêchait que rien n'arrivât ni par terre, ni par eau. L'horrible faim sévissait, et ceux que la peste avait épargnés, mouraient d'inanition. Le peu de vivres qu'on pût avoir, étaient fournis par les Arabes bédouins, qui rançonnaient cruellement les croisés. Alors les chrétiens se retirèrent dans leur ancien camp, et songèrent à retourner à Damiette. Mais auparavant, des propositions de paix furent faites par Geoffroy de Sargines, au nom du roi Louis. Ce chevalier fut reçu par Touranschah, qui consentit à la paix, à la condition qu'on rendrait la ville de Damiette en échange de laquelle il donnait Jérusalem ; mais l'émir Zennedin, chargé par le sultan de cette négociation, voulut des otages : Louis offrit un de ses frères; l'émir ne voulait que le roi ; le plénipotentiaire se retira en jurant que les Français se feraient tous tuer plutôt que de donner leur roi en gage. La retraite fut fixée au mardi soir, après Pâques, 5 avril 1250 (2).
Le roi ordonna alors à un chevalier, chef de maind'œuvre, celui-là même qui avait construit les grandes machines, de rompre la digue qui joignait la rive de Mansourah. Pendant ce temps l'avant-garde commençait à sortir des retranchements, et à prendre le chemin de Damiette. Les Sarrasins, devinant le projet des croisés, et apercevant de l'autre rive ce départ
(1) Grant pitié était là d'olr crier et braire en tous lien». (JoinriJIe). (1) Voy. Bernard le trésorier.
précipité, passèrent en foule le canal sur la digue que les manœuvriers n'avaient pu rompre encore, et se jetèrent dans le camp, le fer et la flamme à la main. Louis, quoique souffrant de l'épidémie, faisait embarquer sur les galères les malades et les blessés, lorsqu'il aperçut l'ennemi au milieu de ses retranchements, et en si grand nombre, que toute l'armée chrétienne aurait pu être enfermée dans un cercle formé par eux.
Les chevaliers pressaient Louis de s'embarquer; mais Louis, vêtu d'un justaucorps de laine blanche, montant un palefroi au lieu de son cheval de bataille, continua à faire entrer les malades dans les barques et les galères, et resta à terre, en disant qu'il aimait mieux mourir que d'abandonner son peuple. Les Sarrasins, cependant, s'étaient jetés dans le camp, avaient pénétré sous les tentes où gisaient les blessés, et les égorgeaient sans pitié. Dans une étendue de plus d'une lieue ce fut un massacre horrible. Le roi, invoquant le Dieu des armées et levant vers lui ses mains tremblantes, marchait à Tarri ère-garde, suivi de deux chevaliers seulement : Érard de Vulleng et Sargines (1).
Sur le Nil les combats étaient plus terribles encore ; les vaisseaux du soudan attaquaient et coulaient à fond les galères chrétiennes, après les avoir pillées et avoir massacré les équipages et les malades qu'elles contenaient : la galère du sire de Joinvflle fut prise et pillée ; ce bon chevalier ne dut sa vie qu'à la présence d'esprit d'un Sarrasin qui lui dit en français de crier qu'il était le cousin du roi. Joinville se précipita
(1) Geoffroi .de Beau lieu, Joinville et même l'auteur arabe Aboulahassen rendent hommage à celle admirable générosité de Louis IX.
Ml
dans le fleuve et gagna la rive, soutenu par le Sarrasin. Le brave chroniqueur fut fait prisonnier : l'espoir d'une riche rançon l'emporta sur le désir de la vengeance.
Le roi cependant marchait à l'arrière-garde , et voyait les routes, les plaines couvertes des cadavre des chrétiens. Des larmes coulaient le long de ses joues amaigries par la fièvre et la souffrance : ses chevaliers le protégeaient en combattant. Enfin le roi, accablé de fatigue, fut obligé de s'arrêter à Minieh, où ses varlets l'étendirent mourant sur un lit. Un chevalier, Philippe de Montfort, alla de nouveau proposer à l'émir Zennedin la reddition de Damiette et le roi pour otage ; mais un traître, du nom de Marcel, cria : « Chevaliers, rendez-vous! le roi vous le mande de par moi. » L'escorte de Philippe jeta ses armes et l'émir refusa de traiter avec des prisonniers.
La maison où était enfermé Louis fut entourée par les plus braves chevaliers ; Gaucher de Châtillon était à leur tète. Mais les Sarrasins s'avancèrent avec des forces telles, que tous les chevaliers chrétiens furent tués , Gaucher tomba le dernier, percé de sept flèches. Alors les musulmans enfoncèrent les portes de la maison. Le roi, à ce bruit, se leva; et, prenant son épée à la main, il attendit l'ennemi ; mais les forces l'abandonnèrent, et il tomba évanoui. L'émir Suffeddin-Erkaneu le fit prisonnier, sans respect pour le malheur uni à la plus merveilleuse bravoure, sans pitié pour le plus grand roi de la chrétienté, qui se mourait dans une pauvre maison; les Sarrasins le couvrirent de chaînes et le conduisirent à Mansourah. Le roi eut pour prison la demeure de Fakreddin-Ben-
Lokman, et pour geôlier un eunuque nommé Sabyh. Charles, duc d'Anjou ; Alphonse, comte de Poitiers; le duc de Bourgogne furent enfermés dans les maisons de la ville. Plus de dix mille captifs furent jetés dans une vaste cour entourée de hautes murailles, et où les habitants plaçaient le bétail. Le roi avait pu sauver un livre de prières, et c'est là qu'il puisa cette sublime résignation, qui lui fit supporter sans se plaindre toutes les souffrances, tous les revers, les injures, les menaces des princes sarrasins. Des chevaliers cherchaient à traiter de leur rançon avec le sultan; le roi leur fit défendre de conclure aucun traité, ajoutant que, puisqu'il avait amené son armée en Égypte, c'était à lui à l'en faire sortir. Le sultau, alors, ne s'adressa plus qu'au roi, auquel il envoya cinquante magnifiques pelisses; mais le roi les refusa, en disant qu'il était roi d'un royaume plus riche que l'Égypte. Alors Touranschah ayant appris que la reine Marguerite venait d'accoucher à Damiette, fit offrir de magnifiques présents à la mère et un berceau d'or à son fils : la reine hésitait; mais son chapelain lui rappela les rois mages qui avaient oftert des présents au lils de la sainte Vierge, et elle accepta, grâce à ce pieux souvenir.
Touranschah accorda la liberté au roi en échange de Damiette et de toutes les villes de la Palestine ; Louis répondit que Damiette était bien à lui, mais que les villes de la Judée appartenaient aux chrétiens d'Orient. Alors l'émir chargé de traiter avec Louis IX, vint le menacer des plus cruels supplices, s'il refusait un arrangement ; le saint martyr répondit avec une sublime résignation : • Je suis prisonnier du Soudan,
qu'il fasse de moi ce qu'il voudra ; toutes douleurs ou afflictions qui nous seront envoyées par notre Seigneur Jésus-Christ seront les bienvenues, si elles viennent en son nom. »
Les princes, les chevaliers furent inébranlables comme leur roi, et bravèrent les tortures sans qu'on pût rien obtenir d'eux. Cependant les soldats entassés dans d'immenses cours, en proie aux ardeurs dévorantes du soleil, attendaient la mort avec résignation; c'est à peine si l'on songeait à leur jeter un peu de pain. Chaque nuit on en tirait deux ou trois cents, et, après le* avoir conduits sur la rive du Nil, on leur demandait s'ils voulaient renoncer à leur culte et embrasser la croyance de Mahomet. Les uns reniaient le Christ et passaient dans les rangs sarrasins ; les autres, fidèles à la sainte religion, tendaient la tête aux bourreaux, et mouraient en chantant les louanges du Seigneur. Louis apprenait ces massacres, et son affliction en redoublait. Enfin, pour les faire cesser, il offrit de racheter tous ses soldats, comme ses frères et ses chevaliers. •
La reine Marguerite avait appris les défaites des chrétiens pendant ces journées sanglantes où la victoire restait aux croisés, et l'avantage aux musulmans. Sa douleur, ses craintes furent cruelles. Elle
30'l HISTOIRE DES CROISADES.
était à la veille de mettre au monde un enfant, et ses . appréhensions étaient si fortes, sa terreur de voir Dainiette au pouvoir des Sarrasins si profonde, qu'elle fil prier un vieux chevalier de quatre-vingts ans de rester dans sa chambre et de la défendre contre les ennemis. La veille de sa délivrance elle apprit que le Nil traînait des cadavres par centaines, et les jetait dans la nier. De plus, la garnison avait failli être victime d'une supercherie. Trois cents cavaliers musulmans, que leurs longues barbes, leurs teints cuivrés, avaient heureusement fait reconnaître, s'étaient présentés aux portes couverts des armes et des vêtements chrétiens, montés sur des chevaux français, et portant les pennons des chevaliers. Mais le gouverneur Olivier de Termes soupçonnant une ruse, fit fermer les portes et monter les soldats sur le rempart. Se voyant découverts, les Sarrasins, qui avaient arboré nos saintes bannières, se retirèrent sans tenter le combat (1). A cette nouvelle, la reine lit sortir tous les assistants, et, se jetant aux genoux du vieux chevalier, elle le«upplia de faire serment de lui accorder ce qu'elle avait à lui demander * v le vieux chevalier y consentit. Alors elle lui fit jurer de lui couper la tête si les Sarrasins s'emparaient de la ville : « Très-volontiers, le ferai-je, madame, répliqua le chevalier; j'en avais eu moi-même la pensée, si ce que vous craignez était arrivé. » Le lendemain, la reine mit au monde un fils qui fut appelé Jean, et surnommé Tristan, parce qu'il était né au milieu de la tristesse et du deuil universel.
(1) Voir MalUicu Pàris.
Les Pisans et les Génois, en apprenant la captivité de Louis IX, voulaient monter sur leurs vaisseaux et abandonner Damiette : or, laisser la ville, c'était exposer le roi à la vengeance des Sarrasins, car Louis ne pouvait se racheter à prix d'argent. La reine fit venir près d'elle les chevaliers pisans ; et, se soulevant sur son lit, les mains jointes, elle les supplia de ne point abandonner la ville, et, s'ils ne le faisaient pas pour le roi, de le faire au nom de Dieu, pour la mère et le pauvre enfant couché devant eux. Mais la disette pressait les chevaliers et les soldats, et tous regardaient comme impossible la défense d'une ville affamée: alors la reine jura de les nourrir tous aux frais du roi, et elle fit ouvrir devant eux un coffre plein d'or.
Cependant la cour du jeune sultan sentait de sourdes haines gronder contre elle : les émirs, les mameluks Baharites, qui avaient le plus contribué à la victoire, ne voyaient pas, sans frémir de rage, des courtisans profiter de leur valeur. Les amis du Soudan le pressaient d'en finir avec ce roi de France, redoutable encore à leurs yeux, même au milieu des fers : ils pensaient qu'après le départ de ce dangereux ennemi, Touranschah pourrait facilement affermir son autorité. Un émir, envoyé par le sultan, vint donc offrir à Louis IX sa liberté, pour une rançon de cinq cent mille livres. Louis répondit qu'il donnerait les cinq cent mille livres tournois pour son peuple, et Damiette pour lui. Touranschah se hâta d'accepter cette noble * proposition, et fit remise au roi de France de six cent mille besants d'or, ou de trois cent mille livres (1).
(1) Par ma foi, large est le Franc, dit Touranschah, je lî donne cent mille livres sans la rançon payer. (Joinville.)
Après la signature de ce traité, quatre galères emportèrent le roi et les chevaliers français vers Dainiette. A Pharescour, la flottilde jeta l'ancre, et le roi fut conduit à terre, où l'attendait le sultan. Un magnifique pavillon de bois, peint de vives couleurs et tendu à l'intérieur de riches étoiles de l'Inde, avait «té élevé pour recevoir le monarque de France ; une tour placée au milieu d'une cour carrée dominait ce pavillon. Ce fut dans une salle richement ornée, que Louis IX fut accueilli par le soudan : c'était un beau jeune homme de vingt ans à peine, issu de la famille des Ayoubites, et le dernier descendant de la lignée 4e Saladin. Le jeune prince confirma de vive voix les conditions faites à son royal prisonnier, et convint avec lui que Damiette serait rendue avant le jeudi suivant, qui était le jour de l'Ascension : puis, Touranschah voulut retenir le roi à une fête qu'il donnait aux mameluks et à ses favoris ; niais Louis résista à ses instances et remonta sur sa galère, annonçant à ses chevaliers que dans quelques jours ils seraient libres.
Cependant, entouré de ses courtisans, Touranschah se livrait à la joie. Maître d'un des plus beaux royaumes du monde, vainqueur de la plus puissante et de la plus valeureuse nation de l'Occident, il ne pouvait prévoir l'affreux désastre qui planait sur sa tète et qui devait bientôt l'écraser de tout son poids. Ce jeune prince, arraché à sa solitude, tiré de l'exil que lui imposait son père, était venu au Caire, et avait dissipé en dons inutiles les trésors amassés par ses prédécesseurs. Puis, arrivé à Mansourah, avec sa nouvelle cour, il avait partagé les dépouilles des vaincus,
HISTOIRE DES CROTSADES.
sans avoir pris part aux périls des combats. Il avait enrichi ses flatteurs et mécontenté les mameluks Baharites, milice intrépide et indisciplinée, que commandait le cruel Bendocdar. Cette troupe de huit cents cavaliers, qui plus tard devait asservir à son despotisme tous les soudans de l'Egypte, avait été créée par Negmeddin, un jour qu'au siège de Naplouse, abandonné de ses soldats, il avait été défendu par des esclaves turcs, achetés depuis peu à des Syriens ; reconnaissant de ce service, le sultan les avait élevés aux premières dignités, et en avait fait sa garde habituelle. Les conseillers du prince, ceux qui étaient assez de ses amis pour lui donner de sages avis, l'engageaient à discipliner cette milice turbulente et dangereuse ; mais ce jeune monarque, élevé loin de la cour, ne connaissait ni les événements de son pays, ni le cœur des hommes; porté tout à coup de l'exil au trône, il riait de ces conseils et menaçait de sa fureur ceux qui attenteraient à sa personne ou à son pouvoir. Pendant la fête, la révolte éclata, et les mameluks en armes se précipitèrent sur le sultan; leur chef le frappa de son sabre et lui fit à la main une profonde blessure. Le prince élevant sa main ensanglantée appela en vain au secours, il se vit entouré d'ennemis et prit la fuite vers la tour : alors, malgré ses cris, les mameluks lancèrent contre les revêtements de bois de la tour des flèches enflammées, et bientôt le sultan fut enveloppé par les flammes. Le jeune prince s'élança par la fenêtre de la tour, et courut vers le Nil où il se jeta, en nageant vers les galères où étaient les prisopniers chrétiens. Bendocdar et six mameluks se dépouillèrent à la hàtc
de leurs vêtements, se précipitèrent dans le fleuve, le poignard entre les dents. Bientôt ils l'atteignirent et le frappèrent au milieu des eaux ; puis son cadavre fut trainé par eux sur la plage, et abandonné aux oiseaux de proie et aux chiens dévorants (1).
Un émir, chef de mameluks, se jeta avec quelques soldats dans une barque, et vint aborder à la galère, d'où Louis, saisi d'effroi, avait entrevu cet horrible spectacle. S'approchant du roi, il lui demanda ce qu'il donnerait à celui qui l'avait délivré d'un traître. Le roi ne répondit rîen, soit qu'il ne comprit pas, soit qu'il eût horreur de ce meurtrier. L'émir, irrité de ce silence, s'élança sur le roi, le poignard à la main, en lui disant : « Roi des Francs, fais-moi chevalier, ou tu es mort. — Fais-toî chrétien, répondit le roi, et je te ferai chevalier. »
L'émir Octaï, cédant à l'ascendant de la majesté royale et à ce calme imposant, remit lentement son poignard dans le fourreau, et quitta la galère. Pendant ee temps, d'autres mameluks étaient montés sur le* vaisseau où étaient prisonniers le sire de Joinville, Guy d'Ibelin, Baudouin et une foule d'autres chevaliers. Armés de leurs cimeterres, ils menaçaient les croisés, lorsque Octaï monta sur le pont, et sauva d'une mort certaine ces chevaliers qui s'étaient déjà confessés entre eux. Joinville entendit la confession du sire d'Ibelin, il lui donna même l'absolution, mais il avoue ne s'être souvenu de rien après que le pénitent se fut relevé. Les menaces se renouvelèrent plusieurs jours de suite, mais sans intimider Louis. Enfin les émirs
(<) Voyez rauleur arabe Omnial-Eddiii cl le chroniqueur Joinville.
vinrent avec respect demander au roi de France l'accomplissement du traité fait avec Touranschah. Louis répondit que sa foi de chevalier, une fois engagée, il ne la retirait jamais ; mais les émirs voulurent lier le roi par un sermeut rédigé par des apostats. Un chroniqueur nous l'a conservé, (i)
Louis devait jurer que, s'il ne tenait pas ses promesses et conventions, il serait réputé parjure comme le <5hrétien qui a renié son Dieu, qui crache sur la croix et la foule aux pieds ; mais le saint monarque refusa de prêter ce serment, qui était un horrible blasphème. Ce refus produisit une grande rumeur parmi les musulmans : les uns pensant que Louis voulait manquer à la foi promise, le menaçaient de leur colère ; d'autres accusaient le patriarche de Jérusalem ; le pauvre vieillard fut mis à la torture. On lui lia les mains avec une telle violence, que le sang en jaillit. Le patriarche criait en vain au roi: «Jurez, sire, jurez, j'en prends le péché sur moi et sur mon âme. » Mais Louis répondit « qu'il fallait mieux mourir en bon chrétien, que de vivre dans le courroux du Ciel ; » et ni le spectacle de la douleur du vénérable ministre de Dieu, ni les menaces ne purent le déterminer à commettre ce péché mortel. Alors les Turcs délièrent le patriarche qui était évanoui, et se retirèrent en acceptant la parole du saint roi. Les galères descendirent donc le Nil et arrivèrent bientôt à Damiette, que la reine avait quittée le matin, sur un ordre du roi. Le lendemain les mameluks entrèrent dans la ville, con-
(1) Louis, a toutes les menaces de le faire punir dans les supplices, répondait : Vous êtes maîtres de mon corps, mais tous ne pouvez rien sur ma volonté. (Guillaume Guiard.)
duits par Sargines, qui leur en remit les clefs. Le roi avait promis de payer avant son départ la moitié de la rançon, et de renvoyer le reste à son retour. Les malades et les blessés devaient rester en otage à Dam i cite.
Le lendemain, 10 mai 1250, le roi de France, avec trois galères et cinq cents chevaliers à peine, quitta ce rivage, où deux ans auparavant, il avait abordé avec onze cents vaisseaux et cent vingt mille homme de pied ou de cavalerie. Il gagna tristement Ptolémaïs, la dernière ville que possédassent encore les chrétiens en Orient.
En apprenant les désastres des croisés et la captivité de son roi, le peuple de France se livra au désespoir. Tout l'Occident partagea ces pieux chagrins, et le souverain pontife écrivit une touchante lettre de consola- • tion à Blanche de Castille, à cette pauvre mère dont le cœur avait pressenti toutes les douleurs qui devaient accabler son fils. Les Anglais regrettèrent de n'avoir pu participer aux périls de la croisade, et les Espagnols tirent le serment d'aller en Palestine venger les revers des chrétiens. Louis IX, arrivé à Ptolémaïs, envoya au Caire ce qu'il restait devoir de sa rançon : es envoyés devaient ramener les prisonniers restés en otage ; mais il n'en revint que cinq cents : les autres étaient morts ou de leurs blessures ou dans les tortures qu'inventaient chaque jour les musulmans; d'autres restèrent en captivité, et les réclamations, les reproches des ambassadeurs n'eurent pour résultat que de rendre plus cruelles les soutTrances des captifs, plus terribles les menaces contre le roi. Ce prinoe, cependant, songeait à revenir en France; une lettre de sa
mère le rappelait. Déjà" quelques chevaliers étaient retournés en Occident, ;et parmi eux le duc de Bretagne, qui mourut de ses blessures, avant d'avoir revu la patrie. Louis assembla son conseil, et dans un discours où se peignirent toute la grandeur et toute la bonté de son âme, il exposa ses tristes perplexités ; d'un coté les sollicitations des barons de la Terre- Sainte, des chevaliers du Temple et de l'Hôpital, qui le supyliaient de ne pas les abandonner; de l'autre sa mère qui lui enjoignait de rentrer dans son royaume, sans cesse menacé par le roi d'Angleterre. Après une longue délibération, le sire de Malvoisin répondit au roi î[u'en restant en Palestine, il risquait de perdre et son beau royaume de France sans cesse convoité par d'ambitieux et puissants ennemis, et le royaume de Palestine, en attirant sur lui, par sa seule présence, les regards des musulmans, sans pouvoir cependant rien faire pour son salut. Les frères du roi furent du même avis ; mais le comte de Jafta, le sire de Joinville furent d'une opinion contraire. « Le roi, disaient-ils, ne peut, sans être honni, abandonner les pauvres prisonniers chrétiens, et cette guerre entreprise pour reconquérir la Palestine. » Louis hésitait encore; mais> bientôt cédant à l'élan de son noble cœur, il s'écria : « Si je quitte cette 'erre, qui donc y demeurera après moi? venu au secours de ce pauvre royaume, voulezvous qu'on puisse m'accuser de sa ruine? Je reste pour sauver les débris du royaume de Jérusalem et délivrer les prisonniers, en profitant, s'il se peut, des factions qui déchirent l'Égypte ; ma mère a sauvé ma couronne, elle la protégera encore contre les entreprises téméraires de mes ennemis. Ceux qui veulent
retourner en Occident peuvent le faire, des vaisseaux partiront bientôt pour porter en France ma décision ; mais je jure que rien ne manquera à ceux qui resteront avec moi, et que nous partagerons en frères la bonne et la mauvaise fortune. » (1)
Les frères du roi, une grande partie des chevaliers quittèrent les rivages de la Syrie, emportant les vœux de Louis pour son royaume, et une lettre pour ses sujets, qui retraçait les exploits merveilleux de la croisade, les défaites, les revers dus à des causes que la prudence humaine ne pouvait prévenir. Il implorait les secours des Français pour les chrétiens de l'Orient.
Cependant les Syriens, qui avaient appris le meurtre du sultan d'Ègypte, ne voulaient pas se soumettre à rautorité des mamelucks. Lc'soudan d'Alep avait pris possession de la capitale de la Syrie, et levait une armée formidable pour marcher sur le Caire, où s'étaient réfugiés les meurtriers de Touranschah. Ce fut alors que Louis IX reçut les ambassadeurs des sultans de Damas et d'Alep, qui sollicitaient son appui dans la guerre qu'ils allaient entreprendre. Mais le roi de
(1) « Après ces paroles, dit Joinville, plusieurs y en eul d'esbahis, et commencèrent à plorer à chaudes larmes. »
France était lié, par un traité, avec les émirs factieux, et il hésitait à manquer à la foi jurée, même avec des assassins. Le sultan de Damas lui offrait le royaume de Jérusalem et le partage du butin fait sur l'ennemi. Ces offres généreuses tentaient le roi ; mais il pensait avec raison que rompre avec les mamelucks c'était vouer à une mort certaine les prisonniers restés en leur pouvoir. Cependant il promit au sultan de marcher avec lui, si les mameluks se refusaient à tenir leurs serments. Il envoya près d'eux un ambassadeur pour réclamer les conditions du traité, et demander leur entière exécution. Les mameluks y accédèrent, à la condition que Louis se ferait leur allié. Deux cents chevaliers au moins furent mis en liberté, comme preuve de leur bonne volonté.
Le 25 septembre 1251, les prisonniers arrivèrent à Ptolémaïs. Leurs vêtements en haillons, leur aspect misérable toucha tous les chrétiens de compassion. Le roi releva leur énergie éteinte dans les souffrances d'une captivité qu'ils avaient crue éternelle, et prit à son service tous ceux qui pouvaient encore porter les armes. Les chrétiens d'Orient se chargèrent du sort des autres. Ce fut dans ce moment qu'arrivèrent les ambassadeurs égyptiens. Le roi outré de la barbarie de ses ennemis, jura qu'il n'accorderait son alliance aux émirs révoltés que lorsque tous les prisonniers chrétiens, hommes, femmes et même les enfants convertis à la religion de Mahomet, lui seraient rendus. Le vaincu dictait des lois aux vainqueurs ; mais il imposait par l'ascendant de sa vertu, et non par la terreur de ses armes, car sa pauvre armée ne recevait aucun renfort de l'Occident. Le roi d'Espagne était
prés à la même époque, le saint roi reçut une ambassade du Vieux de la Montagne, Buzud-u-Mid, prince des Ismaéliens ou Assassins; c'était une peuplade des montagnes de la Syrie. Le Vieux de la Montagne habitait un château-fort entre Antioche et Damas, et dominait, par le fanatisme et par les promesses des délices éternelles, des jeunes gens dont il exaltait l'imagination à l'aide d'une liqueur enivrante extraite d'une plante appelée en arabe haschich. (1) La peinture de ces félicités, promises à la condition d'une obéissance aveugle à toutes ses volontés, les rendait capables du plus sublime dévouement à leur maître, et des plus grands crimes contre ceux que ses arrêts avaient frappés. Buzud-u-Mid envoya donc au roi des ambassadeurs. Ceux-ci s'étonnèrent que Louis n'eût point adressé de présents au redoutable prince des Assassins ; mais les Templiers, qui étaient parvenus à l'intimider et à lui faire payer un tribut, engagèrent les envoyés à rendre hommage au roi de France, au nom de leur maître. Ces ambassadeurs partirent, mais d'autres arrivèrent bientôt, porteurs de présents magnifiques; entre autres, on cite un jeu d'échecs dont chaque pièce était en cristal de roche. Une chemise et un anneau étaient joints à ces présents, en signe d'amitié. Ils signifiaient que les deux princes devaient rester unis comme la chemise l'est au corps, comme les doigs le sont entre eux. Louis renvoya les ambassadeurs, qui emportèrent des vases d'or et d'argent et de riches étoffes. Un chevalier français les ac-
(1) Ce breuvage les jetait dans un délire que leur cher leur disait être les prémices des félicités éternelles. De là le nom de Hasckicki, par coruptiou ascuisekins, ussa&sius.
compagna et resta quelque temps à la cour de ce prince d'où il revint émerveillé du fanatisme qu'inspirait cette croyance, et de l'obéissance aveugle, passive de ses sectateurs qui couraient tète baissée aux périls les plus évidents, bravant les tortures, la mort, pour conquérir les félicités éternelles.
Cependant Louis relevait les fortifications des villes restées au pouvoir des chrétiens. Césarée, Ptolémaïs, Jaffa, Caïpha, Sidon furent mises en état de défense ; le roi y avait dépensé tous ses trésors. En même temps il s'occupait du sort des captifs et de ceux qui avaient renié la foi chrétienne, plutôt que de subir les tortures dont on les menaçait. Aux uns il faisait promettre la liberté, aux autres des récompenses, s'ils abjuraient l'islamisme pour rentrer dans le sein de l'Église chrétienne; mais ces promesses restaient sans effet; car ceux qui avaient embrassé la croyance de Mahomet, craignaient que leurs frères ne leur reprochassent leur apostasie, malgré les ordonnances du saint roi, qui défendaient, sous des peines sévères, d'en parler à ceux qui redevenaient chrétiens. Pendant les loisirs que laissait la trêve, Louis IX faisait des pèlerinages aux lieux à jamais illustrés par les miracles du Sauveur des hommes. Ainsi le roi, suivi d'une nombreuse troupe de barons et de chevaliers armés comme lui du bâton de pèlerin, visita le village de Cana, où s'était opéré le miracle du changement de l'eau en vin, puis il monta sur la célèbre montagne du Thabor, où le Christ s'était transfiguré aux yeux de ses disciples: mais il ne put aller jusqu'à Jérusalem. Le clergé l'engagea à ne pas céder aux pressantes invitations du sultan de
Damas, en lui persuadant que c'était en conquérant, et non en pèlerin, qu'il (levait entrer dans la Terre-Sainte.
Le traité projeté avec lê sultan de Damas avait été abandouné. Esclave de sa parole, le roi avait exécuté les conditions imposées par les mameluks; et ceux-ci imitant son exemple, lui avaient envoyé les enfants chrétiens qu'ils retenaient prisonniers et les tètes des soldats qui restaienl exposées aux portes du Caire. L'accord conclu avec les Égyptiens donnait aux chrétiens toutes les places de la Palestine, à l'exception de Joppé, où les deux armées devaient se rejoindre. Mais les mameluks, sans cesse occupés à éteindre les dissensions intérieures, ne purent se rendre au lieu assigné. Le roi les attendit une année entière sans renouer avec le sultan de Damas qui lui faisait des propositions aussi belles. Le calife de Bagdad avait réuni les deux soudans ennemis, et leur avait persuadé de faire une paix qui leur offrait les moyens de doubler leur armée et de vaincre leur ennemi commun (1). Louis, sans doute, commit une faute politique en dilîérant si longtemps de lier à sa cause une de ces puissances musulmanes, et en n'usant pas de son influence pour entretenir les divisions sans cesse renaissantes qui leur mettaient souvent les armes à la main. Il faut en accuser cette loyauté de chevalier qui reculait devant un parjure ou une perfidie; il faut aussi en accuser le clergé chrétien, aux volontés duquel le saint roi obéissait, comme si elles eussent émané de Dieu.
La guerre était alors imminente : Louis fit mettre
(1) Atbouréda historien arabe.
en état de défense les villes de Ptolémaïs et de Sidon. Les mameluks, le sultan de Damas s'avancèrent jusqu'au pied des remparts, et ne se retirèrent que devant un ennemi plus terrible, plus implacable que les chrétiens, la famine. Les ouvriers employés à fortifier Sidon, avaient été supris, ainsi que les troupes qui les protégeaient, par une horde errante de Turcomans, avide de meurtre et de pillage : tous furent massacrés; les femmes, les enfants ne furent pas même épargnés. Les croisés jurèrent de venger la mort de leurs frères, et marchèrent sur Césarée de Philippe, où s'étaient réfugiés les Turcomans. La ville, bâtie sur les sommets montueux du Liban, rendait la défense facile et l'attaque dangereuse; mais rien n'arrêta l'ardeur des soldats de la Croix; ils avaient à venger les mânes de leurs compagnons, dont les os restés sans sépulture, blanchissaient dans les sables du désert. La ville fut prise d'assaut; tout ce qui n'avait pu fuir fut passé au fil de l'épée, et les maisons furent livrées au pillage. Les chrétiens revinrent à Sidon. Les cadavres de leurs frères répandaient une odeur infecte, et nul n'osait en approcher. Louis IX, cependant, s'avança, en prit un dans ses bras et le porta au lieu désigné pour leur sépulture, où une grande fosse avait été ouverte (1). Les soldats imitèrent ce courageux dévouement, et bientôt la terre bénie recouvrit les corps de ces martyrs. Qui ne se sentirait pas profondément ému au spectacle de ce roi chrétien donnant l'exemple de cette sublime piété! Mais Dieu réservait encore une plus rude épreuve au
(1) Allons, mes amis dit Louis IX, donnons un peu de terre aux martyrs de Jésus-Christ. (Joinville.)
cœur de Louis. Le légat vint lui annoncer le trépas de la reine Blanche, de celte pauvre mère qui, tant de fois dans ses lettres, avait sollicité le retour de son fils. Elle tremblait de ne pouvoir, à son heure dernière recevoir ses embrassements (1). A cette nouvelle, le roi poussa un grand cri, et, s'abandonnant à sa douleur, il versa d'abondantes larmes; puis il tomba à genoux, et, les mains élevées vers le ciel, il s'écria : « Seigneur, ma mère était un présent de votre bonté; vous le reprenez aujourd'hui comme votre bien : que vos décrets s'accomplissent, et que votre nom soit béni! »
La mort de la régente rappelait le roi de France en Occident. La trêve avec l'Angleterre, était expirée, et Louis avait tout à redouter des entreprises d'un ennemi ambitieux. Les chevaliers et les barons de la Palestine, ceux-là même qui l'avaient supplié de ne point abandonner leur cause, furent les premiers à lui conseiller de hâter son retour vers le royaume de France. Ils espéraient que le roi leur enverrait des secours d'hommes et d'argent, et stimulerait toute l'Europe à une nouvelle croisade. Louis leur fit de solennelles promesses, et partit, leur laissant Sargines et une troupe de fidèles chevaliers. Marguerite de Pro- . vence le suivit avec les trois enfants, qu'elle avait eus en Orient. Louis IX quitta Sidon le 20 avril 1254, et monta sur le vaisseau qui le reconduisait en Orient, au milieu des acclamations d'une foule en larmes, qui le proclamait père des chrétiens. Enfin, après une traversée orageuse, pendant laquelle Marguerite pro-
(1) Elle mourut le i« r décembre 1252.
mit une nef d'argent à Saint-Nicolas-de-Lorraine, si les vaisseaux sortaient sains et saufs des périls où les avait jetés la tempête (t), le roi aborda aux ilesd'Hyères, et de là à Marseille. Il arriva à Vincennes dans les premiers jours de septembre , escorté d'une foule heureuse de revoir son roi ; puis il se sépara à Saint-Denis des compagnons de sa gloire et de ses revers, et des tristes débris d'une des plus belles armées de la chrétienté. Les chevaliers retournèrent dans leurs châteaux , qu'ils retrouvèrent déserts et en ruine. Louis, après tant de malheurs, revenait plus digne du respect et de l'admiration des peuples.
(i) Marguerite pria Joinville d'être sa caution auprè-i du patron da naufragé*.
Cependant la puissance des mameluks avait grandi au milieu des factions qui se disputaient l'empire. La mère du sultan Touranschah, assassinée par cette milice turbulente, après avoir précipité son mari du trône où elle l'avait élevé, était morte victime de son ambition ; plusieurs sultans s'étaient succédé rapidement; enfin Bendocdar, chef des mameluks, monta sur le trône, encore tout couvert du sang de son maître, et devint bientôt le plus ferme appui des Sarrasins et le plus redoutable ennemi des chrétiens d'Orient.
Après le départ de Louis IX, qui s'était efforcé, pendant son séjour de maintenir la paix entre les croisés, la discorde vint agiter sur leurs têtes ses funestes brandons. Les querelles des Génois et des Vénitiens, des Templiers et des Hospitaliers avaient armé les guerriers de la Croix les uns contre les autres, et des luttes acharnées avaient souvent rougi la Terre-Sainte du sang de ses défenseurs. Le sujet de ces éternelles dis-
putes était des causes de préséances entre les deux ordres. La bonne harmonie entre les Vénitiens et les Génois qui avaient une rue qui portait leur nom, non seulement à Ptolémaïs, mais encore dans toutes les villes maîtresses du royaume d'Orient ; la bonne harmonie, dis-je, avait cessé à propos d'une église dans laquelle les deux peuples venaient adresser à Dieu leurs prières, et dont chacun d'eux réclamait l'exclusive possession. La guerre commencée en Orient entre Jes sujets des deux nations rivales, s'était continuée en Europe entre les deux peuples de Venise et de Gênes, et se perpétua pendant vingt années. Ces discordes, ces luttes où le sang coulait à flots, préparaient la ruine des chrétiens de l'Orient : Bendocdar, proclamé sultan de l'Egypte, entra en Palestine avec une armée, et ravagea tout le pays. L'église de Nazareth fut incendiée, tout le territoire franc fut mis à feu et à sang sur son passage; puis, s'arrétant au milieu de sa course, il vint planter ses tentes devant Ptolémaïs. Abandonnant bientôt cette entreprise, le sultan alla mettre le siège devant Césarée. Les chrétiens se défendirent courageusement; mais il fallut céder au nombre, et se rendre à la merci d'un ennemi sans pitié. Presque tous les habitants furent passés au ûl de Tépée; à peine quelques-uns furent-ils emmenés comme esclaves. La ville d'Arsouf eut le même sort : elle fut livrée aux flammes, et le sultan planta son étendard sur ses ruines fumantes encore. Puis, il revint en Egypte, après avoir libéralement partagé les terres conquises entre ses lieutenants. Peu de temps après, il rentra en Palestine avec une armée nouvelle, et avant d'entamer les hostilités, Bendocdar se rendit
en pèlerinage à Jérusalem; puis il s'élança à la tête de ses troupes sur le territoire de Tripoli, et tout plia sous l'effort de ce torrent dévastateur. Le château de Sefed dans la Galilée, fut assiégé par toute l'armée réunie de Bendocdar. Les chevaliers du Temple et de l'Hôpital firent une longue et vigoureuse résistance. Le courage des musulmans se lassait en présence de tant de valeur, mais il fallut à la fin rendre les armes; et, par un des articles de la capitulation, les défenseurs de Sefed purent quitter le château, à la condition d'y laisser leurs trésors, leurs armes, et de n'emporter avec eux que leurs vêtements. Cependant Bendocdar, par crainte sans doute de voir de si vaillants soldats offrir encore aux chrétiens le secours de leurs épées, soit par tout autre motif, les fit retenir. Le lendemain toute la garnison, composée de six cents guerriers du Temple ou de l'Hôpital, furent massacrés sous ses yeux (1). Un seul échappa : ce fut un Templier qui alla porter à Ptolémaïs la nouvelle désastreuse de la prise du château et de la mort de ses compagnons.
Ben doedar retourna une fois encore en Égypte, pour lever de nouvelles troupes, et revenir plus terrible porter le dernier coup aux chrétiens de l'Orient. Avant de rentrer en Palestine, il marcha contre le roi d'Arménie qui avait empêché ses peuples de faire le commerce avec l'Égypte. Dans une grande bataille, l'armée du roi arménien fut taillée en pièces par les troupes innombrables de Bendocdar; puis il se précipita sur Jaffa, et la livra aux flammes, après avoir
(1) Bendocdar prit le prétexte pour retirer sa parole, que la capitulation n'atait pas été siguée par lui, mais par un de ses Émirs. (Voir le récit de l'auteur arabe Abdalrahùn.)
fait massacrer tous ses habitants par ses fidèles mameluks. Les chrétiens d'Orient ne pouvaient plus lutter contre des ennemis sans pitié, qui répandaient la terreur dans tout le pays. Antioche fut investie. Les guerriers chrétiens commandés par le patriarche ne purent résister aux assauts réitérés des Sarrasins» et demandèrent une capitulation. Mais le cruel sultan la refusa, et les habitants d' Antioche eurent le même sort que ceux de Césarée, Séfed et JafTa. Les femmes furent vendues comme de vils troupeaux aux Juifs et aux marchands syriens qui suivaient l'armée; les églises furent profanées par d'horribles sacrilèges, les vases sacrés servirent de coupes aux orgies des vainqueurs, le livre des chrétiens, le saint Évangile, fut foulé aux pieds, lacéré, et ses feuilles arrachées furent jetées au vent. Puis lorsque le pillage et le partage du butin furent consommés, Bendocdar acheva l'œuvre de destruction en incendiant une ville qui, pendant deux siècles, avait été un des plus fermes boulevards de la chrétienté. Cent mille habitants furent réduits en esclavage, et nul parmi eux ne chercha à défendre jusqu'à la mort cette cité conquise par les premiers soldats de la Croix, et l'une des plus importantes du royaume de Palestine. Ces horribles massacres n'excitaient plus la fureur et l'entousiasme des enfants de l'Europe (1). Le récit de la bataille de Tibériadc avait soulevé tous les peuples pour la défense des chrétiens de la Palestine ; la nouvelle de la prise d' Antioche fut reçue avec indiflérence en Occident. Le royaume de Jérusalem croulait sous les
(i) Tous ces détails sont donnés par l'historien Ibn-Sérat, et confirmés par Albouféda.
coups redoublés des musulmans. Cependant les grands maîtres du Temple et de l'Hôpital étaient venus en France avec l'archevêque de Tyr solliciter les secours de l'Europe. Mais l'ardeur pour la guerre sainte était éteinte dans tous les cœurs. Tout le monde comprenait l'impossibilité de relever cette puissance tombée. Les prières, les supplications des envoyés, les prédications des prélats n'aboutirent qu'à de stériles promesses et à des vœux plus stériles encore. Le saintpère lui-même semblait avoir oublié les chrétiens d'Orient, pour ne se souvenir que de sa querelle avec les descendants de Frédéric, au sujet du royaume de Sicile. Vaincu par les armées de Mainfroi, fils naturel de Frédéric, le pape Clément IV promit le royaume à celui qui s'en emparerait. La France alors prit parti dans cette guerre injuste, et Louis IX envoya Charles d'Anjou, son frère, à la conquête de ce beau royaume, offert en récompense à sa bravoure. L'empereur Mainfroi perdit la vie à la bataille de Cozenza, et les soldats de Charles qui combattaient au nom de Rome, entrèrent triomphants dans le royaume conquis (1). Ces guerres où le nom de Dieu se mêlait à tous les combats, où les guerriers eux-mêmes portaient la croix sur leurs vêtements, avaient fait oublier les guerres saintes entreprises pour la délivrance de Jérusalem et du Saint-Sépulcre. Un seul homme avait encore les yeux fixés sur l'Orient, celui-là même qui y avait le plus souffert, Louis IX songeait à prêcher une nouvelle croisade et à partir pour la défense des chrétiens. Il écrivit au pape Clément IV pour le consulter à ce
(4) Cette bataille fut livrée le 26 février !2«6. Charles d'Anjou, annonça sa victoire a Clément IV.
sujet; le pontife qui pressentait tous les malheurs qu'entraînerait pour la politique de l'Europe une nouvelle absence du roi de France, hésitait à lui répondre, mais, vaincu par ses instances, il lui écrivit que ce dessein était une inspiration du ciel.
Louis, qui avait tenu cachés ses projets de croisade, afin d'exciter un plus grand enthousiasme dans son peuple, lorsqu'il le solliciterait de le suivre en Orient, réunit son parlement pour le 23 mars 1*268, et se présenta à rassemblée, portant dans ses mains la couronne d'épines de Jésus- Christ ; le légat du pape le suivait avec un nombreux clergé. Le discours du roi respirait cet aident enthousiasme que lui inspiraient l'amour de la religion, et le souvenir des outrages faits au Dieu des chrétiens et aux chrétiens eux-mêmes; mais un silence profond régna dans l'assemblée, et nul ne répéta Dieu lr veut y ce cri de guerre des premiers croisés. Le légat prit la parole après le roi, et excita les Français à s'armer de nouveau : le roi se croisa, trois de ses fils suivirent son exemple. Un grand nombre de seigneurs prirent la croix, pour obéir aux pieuses volontés du monarque. Mais cet entraînement qui avait précipité les Français sur l'Orient pendant les premières guerres saintes, dans l'espoir de riches conquêtes, cette soif de gloire qui avait ênfanté des prodiges de valeur n'existaient plus. Les chrétiens, dont l'ardeur s'était émoussée dans les revers, savaient bien qu'ils ne marchaient pas à la conquête du Saint-Sépulcre,- mais au martyre. Une sainte résignation se lisait sur tous les visages, et personne n'élevait la voix pour se plaindre d'un projet qui enlevait à la France son roi et ses plus fidèles défenseurs. Le souvenir des
malheurs de la première croisade de Louis, de la captivité du roi et de ses frères, et des périls qu'ils avaieut courus, augmentait les angoisses publiques et faisait redouter de plus grands désastres. Le roi, déjà âgé de cinquante-quatre ans, affaibli par la maladie, semblait voué à la mort plutôt qu'à la défense des chrétiens de l'Orient Ce fut un deuil général pour la France, que la nouvelle de ce départ. Tous ceux qui avaient pris la croix l'avaient fait par affection pour le monarque, et pour partager ses périls. Ce qui fit dire à un chevalier: « Si le roi se croise, ce sera une des journées les plus douloureuses qui furent oncques en France ; car si nous ne nous croisons, nous perdrons le roi ; et si nous nous croisons, nous perdrons Dieu, car nous ne prendrons pas la croix pour lui. » (1) Cependant Tairection pour Louis était si grande, qu'une nombreuse armée fut bientôt en état de prendre les armes et de marcher contre les musulmans.
Le comte Jean de Bretagne fut un des premiers à prendre le signe de la croisade : puis Thibault, roi de Navarre; le duc de Bourgogne, Alphonse de Brienne,
(1) Ces paroles sont citées par JoioTiUe.
HISTOIBE DES CROISADES.
les comtes de Saint-Pol, de Flandre, de Soissons, de La Marche imitèrent cet exemple, et jurèrent de suivre le roi partout où il lui plairait d'aller. Le vieux sénéchal de Joinville refusa d'accompagner Louis en Terre-Sainte : les périls qu'il avait courus, les malheurs de ses vassaux l'engagèrent à rester en Occident. Quand la résolution de Louis IX fut publiée dans les États chrétiens de l'Europe, elle fit éclater l'enthousiasme de tous les chevaliers, et ranima l'espoir d'une brillante campagne contre les Sarrasins. Les revers passés devaient servir de leçon pour l'avenir, et leur souvenir même augmentait la confiance dans l'issue de l'expédition.
Le roi ne mit cependant à exécution qu'en 1270 les projets formés dès 1268; tout ce temps se passa à faire les préparatifs de la guerre. Le pape Clément IV autorisa dans toute la France la levée d'un dixième par an des revenus du clergé ; niais cette décision du saint-siége souleva de grandes oppositions de la part de tous les prélats, de tous les chapitres, de tous les ordres monastiques du royaume. Des députés furent envoyés à Rome, pour solliciter le saint-père de les relever de cet onéreux impôt. Ces députés déposèrent leurs plaintes aux pieds du pontife, attribuant aux exactions commises dans les églises les malheurs de la première croisade de Louis IX, et menaçant de plus grands désastres, si l'on ruinait encore l'Église pour subvenir aux frais de la guerre sainte.
Cette indifférence pour le triomphe de notre sainte religion, cette avarice de la part d'un ordre comblé des aumônes des fidèles, qui entassait des richesses énormes, tout en ayant fait vœu de pauvreté, souleva
l'indignation de Clément IV, qui les menaça non-seulement de ses foudres vengeresses, mais encore de la privation de leurs biens. Le cleigé obéit à cette menaçante injonction, et le roi put recueillir des sommes considérables ; puis il eut recours à l'impôt par la capitation que chaque seigneur avait le droit d'exiger de ses vassaux dans les circonstances difficiles. Cet impôt fut payé sans exciter les murmures de la noblesse, tant était grand l'amour que l'on portait au saint roi. Dans toute l'Europe, partout où la croisade fut préchée, les chrétiens prirent la croix avec enthousiasme ; la pensée de combattre sous les drapeaux de Louis enflammait le zèle de tous les soldats. Le roi de Portugal leva des troupes; et Édouard, fils de Henri III d'Angleterre, se mit à la tète d'une nombreuse armée de croisés anglais et écossais, et se tint prêt à partir pour la Terre-Sainte, au signal du roi de France. Jacques d'Aragon reçut dans toute l'Espagne des secours d'hommes et d'argent ; et le roi d'Espagne, Alphonse-le-Sage, donna à lui seul cent mille maravédis d'or. Jacques partit de Barcelone avec sa flotte, le 4 septembre 1268, mais une tempête dispersa ses vaisseaux ; son fils arriva à Ptolémaïs, annonçant la prochaine venue de Jacques d'Aragon, son père. Cette promesse ranima le courage des chrétiens; mais Jacques, jeté en Languedoc par les orages, ne partit point.
Charles d'Anjou, frère de Louis, proclamé roi de Naples, faisait aussi de grands préparatifs pour la croisade ; il avait vaincu Conradin, fils de Conrad et petitfils de Frédéric, qui, avant la mort de l'usurpateur Mainfroi, avait voulu reprendre ses droits au trône
d'Allemagne. Conradin avait été excommunié par le pape, niais les foudres de l'Église latine n'avaient pas arrêté l'élan de son ambition. 11 fut battu par Charles d'Anjou et fait prisonnier à la bataille d'Aquila; Charles ternit sa gloire en faisant juger et condamner, par les syndics des villes du royaume, le jeune prince allemand qui fut décapité après sa condamnation.
Louis IX, avant de partir, songea à assurer la paix et le bonheur de son peuple. 11 fit une espèce de code, connu sous le nom d'Etablissements de Saint-Louis, et dans lequel étaient comprises quelques-unes des lois de ses prédécesseurs, et presque toutes les ordonnances rendues sons son règne. 11 rémédia aux abus introduits par les prévôts-fermiers, qui vendaient jusqu'à la liberté du commerce, et qui accablaient d'impôts les denrées. Le roi rangea tous les artisans et marchands, en différents corps de communautés, sous le titre de confréries, et en dressa les statuts avec une si sage prévoyance, qu'ils ont servi de modèle à tout ce qui a été réglé depuis pour la discipline des anciennes ou rétablissement de nouvelles communautés. Le frère du roi parcourait le royaume, rendant la justice, recevant les plaintes de chacun, et créant des règlements pour le maintien de l'ordre et de la paix. Le départ était fixé au mois de mai 1?70. Louis institua régents du royaume, Mathieu, abbé de Saint- Denis, et Simon de Clermont de Nesle; et il leur substitua en cas de mort, Philippe, évéque d'Évreux, et ,lean, comte de Ponthieu : puis il appela à Paris tous les barons de son royaume, pour leur faire jurer, que s'il arrivait faute de lui dans sou voyage d'outre-mer, ils s'engageaient à reconnaître ses enfants pour suc-
cesseurs. Pnis il écrivit à tous les seigneurs qui devaient l'accompagner en Orient, qu'il se chargeait de payer tous les frais de leur voyage, et de les entretenir de solde pendant toute la durée de la croisade. Une charte fut dressée en 1269, elle réglait ce que le roi aurait à payer pour chaque chevalier.
Enfin, le 5 mars 1270, Louis se rendit à Saint-Denis, où il prit l'oriflamme de France ; puis le lendemain, il entendit la messe à Notre-Dame et alla coucher à Vincennes, d'où, après de déchirants adieux avec la reine Marguerite, il partit pour la Terre-Sainte: ce fut un jour de deuil pour le peuple et la noblesse, que celui de ce départ. Si ceux qui partaient étaient animés de cette foi exaltée que le saint monarque avait su leur inspirer, ceux qui restaient étaient agites de tristes pressentiments. Après mainte délibération, on avait décidé de diriger l'expédition sur Tunis : c'était un vaste repaire de pirates, que Charles d'Anjou avait intérêt à détruire pour protéger son royaume. Les ambassadeurs de Tunis, venus en France, avaient aunoncé que leur roi voulait recevoir le baptême et embrasser la religion du Christ; l'espoir de cette conversion engagea Louis à marcher sur Tunis. Au moment du départ, et pendant les jours qui le suivirent, des prières publiques furent dites pour le roi, ses fils et ses chevaliers. Louis IX, arrivé à Aigucs-Mortes, où se réunissaient tous les vaisseaux, écrivit une fois encore aux régents du royaume, pour leur recommander la justice, surtout à l'égard des pauvres, et mit à la voile le 4 juillet de l'année 1270. La flotte génoise qui portait le roi et sa fortune fendit les flots bleus de la Méditerranée, et se dirigea vers les côtes
d'Afrique : le 20 juillet elle arriva devant les ruines de Carthage, cette rivale de Rome, qui, pendant si longtemps, avait eu la souveraineté des mers. Une bourgade, appelée Marza, était assise sur le port, et remplaçait cette ville, dont aujourd'hui il ne reste plus que des ruines A la vue de la flotte, les habitants prirent la fuite dans les montagnes, abandonnant les barques et les vaisseaux qui étaient dans le port. L'amiral Florent de Varcsmes descendit reconnaître le rivage, et revint annoncer que tout était désert ; cependant on remit le débarquement au lendemain. Au point du jour lorsque les premiers rayons du soleil innondèrent la côte d'Afrique, la flotte aperçut une nombreuse armée rangée en bataille sur le rivage. On commença néanmoins les préparatifs de la descente. Les vaisseaux approchèrent, et à cette vue les Sarrasins prirent la fuite, sans chercher à s'opposer à cette prise de possession de leur territoire.
L'armée avait débarqué tout entière ; les bagages, les approvisionnements, les chevaux étaient à terre, et l'on songea au campement. Un large fossé fut creusé tout au tour d'une vaste enceinte, et le revêtement de ces fossés fut garni de palissades : ce fut là
qu'on dressa les tentes. Celle de Louis s'élevait à micôte, et dominait la terre et la mer ; l'étendard fleurdelisé flottait à son sommet, et semblait protéger tout le camp. Dans le bourg de Marza, dont les croisés s'étaient emparés, les femmes, les enfants, les malades avaient été établis sous la garde des soldats fidèles. La tour qui se trouve à la pointe du cap ouvrait ses portes aux chrétiens.
Cependant Tunis, située au-delà du golfe, à cinq lieues des ruines de Carthage, où était assis le camp, avait appris l'arrivée des croisés de l'Occident. Cette ville, une des plus riches de l'Afrique par son commerce, entourée de remparts et fortifiée de tours menaçantes, se préparait à une vigoureuse résistance ; tous les paysans des montagnes descendaient pour soutenir le choc des Francs. Bendocdar avait promis de venir au secours de la ville assiégée, et déjà les troupes des provinces arrivaient en foule. Louis, qui conservait toujours l'espoir de convertir le soudan de Tunis à la foi chrétienne, reçut un message de ce prince, qui lui promettait de venir chercher le baptême sur le champ de bataille, à la tète de cent mille guerriers. Le messager annonçait encore que tous les chrétiens du territoire avaient été plongés dans les prisons, et seraient mis à mort, si le roi portait ses armes contre la capitale de l'Afrique : mais Louis, que de pareilles menaces n'intimidaient pas, résolut de pousser le siège de Tunis aussitôt que le roi de Sicile serait arrivé avec sa flotte et ses soldats. Charles d'Anjou se fit longtemps attendre, et ces retards causèrent tous les malheurs. Cependant les Maures, les Arabes se présentaient aux portes du camp ; enhardis par le
silence des croises, ils attaquaient les avant-postes et fuyaient au premier mouvement défensif ; mais Louis refusait le combat, fidèle à sa promesse de ne commencer les hostilités qu'avec le concours de son frère Charles d'Anjou.
Cependant, l'armée consumée par les ardeurs d'un soleil de feu, et par le souffle d'un vent torride qui, emportant avec lui le sable du désert, le dispersait en poussière brûlante sur le camp, ne trouvait pas d'eau pour éteindre sa soif ardente : les^pprovisionnements se composaient en grande partie de viandes salées, qui causaient des fièvres et la dyssenterie, cette maladie terrible des pays chauds ; la peste même s'était appesantie sur le camp ; la fatigue se joignait à tous ces fléaux : car il fallait sans cesse être en garde contre un ennemi enhardi par quelques succès dûs à l'inaction des Francs. Les morts ne se comptaient plus ; on les jetait pêle-mêle dans les fossés : riches et pauvres, chefs et soldats y trouvaient un même tombeau. Les seigneurs de Montmorency, de Brissac, Gauthier de Nemours, les comtes de Vendôme et de La Marche avaient rendu le dernier soupir, en regrettant de ne pas mourir pour la cause de Jésus-Christ.
Les chaleurs augmentaient toujours, la disette se faisait plus vivement sentir, et le découragement s'emparait des soldats, honteux et désespérés de ne pouvoir combattre et vaincre un ennemi qui les raillait et les accablait d'injures jusqu'aux portes du camp. Louis relevait leur courage par de consolantes paroles et par la promesse d'une victoire prochaine; mais bientôt lui-même il tomba malade. Ses deux fils, Philippe et Tristan, celui-là même qui était né à Da-
HISTOIRE DBS CROISADES. 339
miette, forent atteints par la contagion. Tristan, peu de jours après, mourut sur uu vaisseau où il avait été transporté. Louis, à cette nouvelle versa d'abondantes larmes ; mais la résignation du chrétien sut vaincre la douleur du père. Malgré ses souffrances, Louis continuait à gouverner son armée, mais bientôt la fièvre redoubla, et il vit la mort s'avancer lentement et planer au-dessus de sa tête ; alors il ne songea plus qu'à Dieu et à la France. Toute l'armée éplorée priait le Seigneur de lui conserver un si bon roi. Louis fit venir Philippe, celui de ses fils qui devait après lui monter sur le trône ; et, d'une voix défaillante, mais que soutenait encore le sentiment d'un devoir sacré, il lui donna de longues instructions sur la manière de gouverner les hommes et d'obéir aux volontés de Dieu et de la sainte religion.
« Cher fils, lui disait-il, je t'enseigne premièrement que tu aimes Dieu de tout ton cœur et de tout ton pouvoir ; car sans cela nul ne peut rien valoir. Tu dois te garder do toute chose qui puisse lui déplaire, et surtout tu dois avoir cette volonté que tu ne fasses péché mortel pour nulle chose qui puisse arriver ; et qu'avant tu souffrirais tous te3 membres être hachés et la vie enlevée par le plus cruel martyre, plutôt que tu ne commettes péché mortel avec connaissance. Aie le cœur compatissant envers les pauvres et envers tous ceux qui ont souffrance de corps ou de cœur ; et, suivant ton pouvoir, soulage-les volontiers de consolations et d'aumônes. S'il advient que tu parviennes au royaume, prends soin d'avoir les qualités qui appartiennent aux rois ; c'est-à-dire que tu sois si juste que tu ne t'écartes de la justice, quelque chose qui
puisse arriver. S'il t'est soumis quelque querelle de pauvre et de riche, soutiens de préférence le pauvre au riche, jusqu'à ce que tu saches vérité, et, quand tu la connaîtras, fais justice : et pour cela prends garde qu'il y ait de bons prévôts en ta terre, et qu'ils rendent bonne justice au nom de Dieu et du roi. Sois si bon en toutes choses, cher lils, que s'il plait à Notre-Seigneur que tu gouvernes le royaume, tu sois digne de recevoir la sainte onction dont les rois sont sacrés. Garde-toi d'être bien conseillé avant que tu menaces une guerre, et que la cause en soit raisonnable... Enfin, je t'enseigne que, pour les guerres et débats qui seront en ta terre ou entre les hommes, tu te mettes en peine, autant que tu le pourras, de les apaiser.
« Cher fils, je te donne toute la bénédiction que le père peut et doit donner à son fils, et prie Notre- Seigneur Jésus-Christ que par sa grande miséricorde il te garde de faire chose contre sa volonté, et qu'après cette mortelle vie nous puissions l'aimer et le louer ensemble dans le ciel (1). »
Ces instructions du saint roi furent écoutées dans un respectueux silence parle jeune prince dont le cœur était brisé de douleur. C'était un spectacle digne d'admiration, que celui de ce monarque donnant à ses derniers moments de pieux conseils à son fils, et ne pensant qu'à Dieu et à sa patrie qu'il laissait à des mains inexpérimentées. Les ambassadeurs de Constantinople furent introduits dans la tente, et Louis ne
(1) Os instructions de Louis IX, se retrourcnt dans Joinvillc et dan* Geoffroy de Beaulieu. Mais avec des Tersions différentes. Celles relatées succinctement ici ont été traduites de l'exemplaire que Philippe-le-Hardi a fait transcrire sur le registre de la Chambre des Comptes.
put que leur exprimer le désir de voir les deux églises grecque et romaine réunies pour la plus grande gloire de Dieu.
Puis Louis oublia les choses de la terre, pour ne plus songer qu'à son souverain juge. Il voulut rester seul avec son confesseur, et ils récitèrent ensemble les prières de l'Église. On l'entendit répéter souvent ce verset d'un psaume :
« 0 Dieu ! duigne sanctifier ton jxuple, et veiller sur lui. »
Le salut des croisés le préoccupait cependant encore, alors que toutes ses pensées l'emportaient dans le ciel, aux pieds de Dieu. Pendant la nuit du dimanche qui précéda sa mort, il prononça plusieurs fois le nom de Jérusalem. La croisade, la délivrance du Saint-Sépulcre furent jusqu'à l'heure suprême son unique préoccupation. Enfin, le lundi 25 août 1270, sentant que l'heure dernière approchait, et que l'ange de la mort 1'eflleurait déjà de son aile funèbre, il demanda qu'on le revêtit d'un cilice et qu'on l'étendit sur une couche de cendres; puis il abaissa ses paupières comme pour recueillir ses pensées, « et furent ses yeux clos l'es- « pace d'une demi -heure et plus, » a dit un chroniqueur (1). La tente était ouverte; les soldats, les chefs étaient agenouillés tout autour et pleuraient en silence. Louis IX parut se ranimer, et ouvrant les yeux, il les tourna vers le ciel; il joignit les mains, et s'écria d'une voix éteinte : « Seigneur, j'entrerai dans votre maison, « et je vous adorerai dans votre saint tabernacle. »
Sa tête retomba appesantie par ce suprême effort,
(1) Guillaume de Naagis.
ses bras se roidirent : il resta sans mouvement. A trois heures un long soupir souleva sa poitrine, et sortit avec effort de ses dents déjà serrées par la mort Le saint roi n'était plus; il rendait le dernier soupir à l'heure même où le Christ, Sauveur des hommes, était mort pour le salut de tous.
Lorsque la nouvelle de cette mort, à laquelle cependant on s'était préparé depuis longtemps, fut connue dans l'armée, chefs et soldats se livrèrent au désespoir. Le trépas de Louis semblait à tous le signal des plus grands malheurs, et chacun songeait à retourner dans la patrie, sans plus s'occuper de la guerre sainte. Le génie protecteur qui dirigeait l'entreprise était monté au ciel.
Cependant une flotte entre dans le port, le drapeau sioilien est arboré aux mâts des navires ; de joyeuses fanfares s'élèvent dans les airs et annoncent l'arrivée de Charles d'Anjou : mais un morne silence régne dans le camp, et l'écho de la rive répond seul aux sons retentissants de la trompette et aux cris des soldats. Le roi de Sicile, agité de tristes pressentiments, s'élance à terre, arrive en courant à la tente royale, et tombe à genoux à la vue de son frère inanimé et étendu sur la cendre. Des larmes silencieuses coulent sur les joues du prince et longtemps il demeure prosterné devant ces restes froids et immobiles (1).
Philippe cependant fut proclamé roi de France. Les princes, les soldats vinrent lui rendre hommage et lui jurer fidélité; mais son oncle, Charles d'Anjou, prit le commandement de l'armée ; car le jeune prince souf-
(1) Duchesne, geste* de Philippe III.
frait encore de la maladie qui l'avait frappé. Les infidèles, à la nouvelle de cette mort, étaient venus jusqu'aux portes du camp insulter à la douleur des chrétiens qu'ils espéraient vaincre facilement. Les soldats souffraient impatiemment ces outrages, et demandaient à combattre pour en tirer une éclatante vengeance; plusieurs combats heureux furent livrés sur les bords du lac de la Goulettc, et les Maures vaincus prirent la fuite devant les étendards français. Dans une de ces rencontres, les Sarrasins laissèrent plus de cinq mille morts sur le champ de bataille ; un autre jour la cavalerie française pénétra dans le camp des infidèles, et le pilla, massacrant femmes, enfants, blessés, tous ceux enfin qui n'avaient pu prendre la fuite. Le roi de Tunis, n'espérant plus dans la victoire, demanda la paix, tout disposé à la payer de tous les trésors amassés dans le vol et la piraterie. Ses ambassadeurs vinrent au camp chrétien; et, après plusieurs délibérations, les chefs se résolurent à accepter le traité qu'ils proposaient.
Le 20 octobre 1270, les princes croisés et les ambassadeurs tunisiens conclurent une trêve de quinze années. Le roi maure devait payer deux cent mille onces d'or pour les frais de la guerre, de plus un impôt annuel de quarante mille écusau roi de Sicile, et rendre tous les prisonniers chrétiens en échange de ceux de sa nation. Enfin un quartier de Tunis était accordé aux chrétiens pour y établir des comptoirs, des bazars, des églises où ils pourraient professer librement leur culte.
Ce traité conclu, les croisés n'eurent d'autre pensée que celle d'abandonner cette terre, cause de si grands
malheurs. La flotte mit à la voile, le 10 novembre 1270, pour se rendre en Sicile. Bientôt une tempête affreuse dispersa les navires et plus de quatre mille chrétiens furent submergés avec leurs vaisseaux. Le reste aborda àTrapani, où le roi de Sicile prodigua ses soins et ses secours à tous les chefs et soldats. Un conseil s'assembla pour décider ce qu'on ferait au retour du printemps. Après avoir pris en Sicile ses quartiers d'hiver, Charles d'Anjou proposa une conquête pleine de promesses, celle de la Grèce. Mais Philippe, qui avait reçu des lettres des régents de France qui rappelaient, au nom de son peuple, le jeune roi dans sa patrie, refusa de prendre part à cette expédition, et songea à retourner en France. Les seigneurs français le suivirent, en jurant à Charles de reprendre la croisade après quatre années de repos dans leur pays. Les Français partirent au mois de janvier de l'année 1271. Le roi de Navarre, Thibault, était mort à Trapani des suites de la peste. Isabelle, sa femme, fille de Saint-Louis, expira de douleur auprès du cadavre de son mari. L'armée française se mit en marche. Au passage d'une rivière, la jeune reine tomba de cheval et mourut des suites de sa chute. Philippe revenait donc suivi de trois cercueils, l'un renfermant les restes de son père, dont les Français n'avaient pas voulu se séparer ; l'autre, sa femme; le troisième, son frère, le duc de Nevers. Tristan avait été laissé sur les rives africaines. Bientêt après, le roi apprit la mort du comte de Poitiers, son oncle, qui avait succombé avec sa femme, dans une ville de la Toscane, emportés tous les deux par une épidémie.
Le voyage de Philippe à travers la France fut un
long deuil. La foule accourait sur son passage pour contempler son jeune monarque, qui avait, par un miracle, échappé à la contagion, et pour adorer, les yeux en pleurs, le cercueil du saint roi.
Philippe arriva dans sa capitale, portant lui-même le cercueil qui renfermait les ossements de Louis IX. On célébra à Saint-Denis les funérailles du roi martyr, et ses restes vénérés furent déposés auprès de son père, Louis VIII, et de son aïeul, Philippe-Auguste.
Telle fut cette croisade, entreprise pour éclairer des vives lueurs de la religion chrétienne les ténèbres de l'islamisme, et arracher à une honteuse servitude la ville sainte : la fatalité, la contagion, la famine triomphèrent deux fois de ces expéditions. Mais tant de malheurs imprévus et immérités ne servirent qu'à augmenter la vénération du peuple pour les vertus et le caractère de Louis. En effet, ce prince, d'une âme simple et timide, était plein de courage 'quand il s'agissait de l'intérêt de ses sujets. La justice, l'amour de son peuple exaltaient ce cœur droit et vertueux, et le rendaient capable des plus nobles élans, des plus rares exemples de courage. Ainsi, il montrait une valeur invincible lorsqu'il combattait les rebelles à Taillebourg ou les Sarrasins de Mansourah; ainsi, malgré sa piété admirable, il savait résister aux entreprises des papes et des évèques, lorsqu'elles devaient jeter le trouble et la discorde dans son royaume. Mais, rentré dans son palais, rendu à lui-même, Louis redevenaH le bon et simple monarque qui rendait à tous la justice sous le chêne de Vincennes, et par ses vertus éminentes, il s'attirait l'amour et le
respect des Français. Aussi, lorsque le pontife de Rome demanda à ses contemporains quelles étaient les vertus de Louis, et ce qu'il avait fait pour son peuple, tous d'une commune voix, le proclamèrent le plus grand, le plus pieux, le plus sage des monarques ; tous témoignèrent de leur amour pour lui, de leur vénération pour sa mémoire ; tons le jugèrent digne d'être placé au rang des martyrs et des élus du Seigneur.
A la nouvelle de la mort de Louis IX, les chrétiens de la Palestine ne conservant plus d'espoir de se ▼oir secourus, se hâtèrent de conclure des traités avec les musulmans. A peu près à la même époque, le fils de Henri III, le prince Edouard, arriva à Ptolémaïs à la tète de trois cents chevaliers anglais et de cinq ou six cents croisés, venus des bords du Rhin. Voilà ce qui restait de ces armées nombreuses, soulevées à la voix du pieux monarque de la France, qui devaient venir délivrer le Saint-Sépulcre et amener le triomphe de la croix. Alors, au mépris des traités, les chevaliers anglais, auxquels s'étaient réunis les Hospitaliers et les Templiers, ravagèrent tout le territoire musulman. La Galilée fut dévastée. Les hordes de Turcomans,*qui
erraient avec leurs troupeaux et qui dressaient leurs tentes tantôt dans une plaine, tantôt dans une autre, furent surprises et devinrent prisonnières des croisés. Nazareth, qui se trouva sur leur chemin, fut prise d'assaut après quelques jours de siège. Cette ville, dont les habitants chrétiens avaient été massacrés par les musulmans quelques années auparavant, fut livrée au pillage ; la garnison et tout ce qui s'y trouvait de Sarrasins furent passés au fil de l'épée. Mais bientôt Edouard se lassa de cette guerre sans gloire et sans fin. De nouveaux ennemis se présentaient toujours, et n'étaient vaincus que pour faire place à d'autres. Il revint à Ptolémaïs : et là, rien ne put ranimer son ardeur éteinte. Assailli par un émissaire du Vieux de la Montagne, le prince anglais n'échappa à la mort que par sa valeur : il tua son meurtrier ; mais dès lors le séjour de l'Orient lui devint odieux ; et bientôt après il remonta sur ses vaisseaux et retourna dans sa patrie (1). Ce fut la dernière armée de l'Occident qui traversa les mers pour aller combattre les infidèles. Les chrétiens de la Palestine furent abandonnés à leurs propres forces, et résistèrent, avec le courage du désespoir, jusqu'au moment suprême où devait s'anéantir, en Asie, la puissance des enfants de l'Occident.
Cependant le pontife, qui occupait le trône de Saint- Pierre, et qui avait longtemps vécu en Orient, où le pouvoir suprême était venu le chercher et le choisir, essaya de ranimer l'enthousiasme, ou d'exciter la corn-
(1) Henri Knigton donne de curieux détails suri* lutle d'Édouanl et de l'émissaire du Vieux de la Montagne.
HISTOIBE DES CROISADES
passion en faveur des colonies de l'Orient (1). Mais, ni les exhortations de Grégoire, ni la présence des Templiers venus pour solliciter des secours, ne purent réveiller la ferveur des saints pèlerinages, ni faire des prosélytes à la cause de Jésus-Christ. Philippe seul prêta trente-six mille marcs d'argent caution- * nés par les biens que les Templiers possédaient en France.
Grégoire, alors, convoqua un concile à Lyon pour l'année 1274. Ce fut, pour ainsi dire, un congrès du monde civilisé, auquel assistèrent cinq cents évêques, soixante-dix abbés, et mille autres prélats mitres, ainsi que les députés de la France, de l'Angleterre, de l'Allemagne, de la Sicile et de Chypre. Les ambassadeurs de Michel Paléologue, empereur des Grecs, n'étaient pas encore arrivés, et ne vinrent qu'à la Saint-Jean. Enfin, le 29 juin eut lieu la premièrè assemblée, pendant laquelle on lut les lettres de soumission des Grecs, qui reconnaissaient la primauté du pape.
Le lendemain, jour de la fête de saint Pierre, une messe du Saint-Esprit fut célébrée et chantée par les prélats grecs et romains, dans les deux langues, latine et grecque. Le commun symbole fut entonné par tous les chrétiens, et devint l'hymne de la paix. Bientôt après arriva une ambassade de Tartares-Mogols. Ces députés du Kan de Tartarie venaient contracter une alliance offensive avec les chrétiens, contre les musulmans. Ils assistèrent aux réunions, et leurs yeux furent éblouis à l'aspect de cette auguste
(!) Thibaut archidiacre de Liège, élu pope sous le nom de Grégoire X en septembre «7i,
assemblée de tous les prélats de la chrétienté. Un de ces Tartares se convertit à la foi chrétienne, et reçut le baptême des mains du souverain pontife .
Les deux dernières séances du concile furent consacrées à la croisade. Un arrêt fut rendu, qui permettait de lever, pendant dix ans, la dime sur les biens ecclésiastiques. Paléologue promit, par les ambassadeurs, des secours d'argent et de soldats, mais ces exemples ne purent triompher de l'indiflérence des chrétiens. L'enthousiasme s'était éteint au récit des misères, des désastres des frères de la Palestine. La promesse d'une couronne, d'un trône, ne tirait plus les chevaliers de leur indolence, pour voler à la conquête des saints lieux. Le sort des chrétiens de la Syrie était chaque jour plus misérable : ne recevant plus ni argent ni défenseurs, ils se voyaient à tout instant exposés à la merci des infidèles. Les traités faits avec le sultan du Caire soulevaient des querelles entre les divers princes qui commandaient les villes chrétiennes; car ces traités sacrifiaient toujours l'intérêt de tous à celui d'une petite ville, ou même d'un châteaufort : de plus, il y avait trois prétendants au trône de Palestine, ce trône chancelant et sans cesse menacé. C'étaient Charles d'Anjou , le roi de Chypre , un descendant des Lusignan, et Marie d'Antioche, petite fille d'Amaury. On se battait dans les rues de Ptolémaïs pour le vain titre de roi de Jérusalem. La puissance des chrétiens s'éteignait de jour en jour dans ces luttes, où le sang coulait pour l'occupation d'un trône envahi.
Cependant Bendocdar, au faîte de la puissance, vainqueur des Nubiens, des Tartares, songeait à de
nouvelles conquêtes, lorsqu'il mourut empoisonné (1). Ses fils lui succédèrent ; mais les triomphes de leur père, sa barbarie, son despotisme, le souvenir de sa gloire ne purent leur assurer la puissance ; et bientôt Kelaoun, un des émirs, usurpa la couronne, après avoir chassé les fils du plus zélé défenseur de l'islamisme. A la nouvelle de la mort de Bendocdar le pape avait renouvelé ses instances auprès des princes de TOccident ; mais aucun n'avait répondu à son appel ; et Charles d'Anjou seul songeait encore à retourner en Orient, prendre possession du royaume de Jérusalem ; lorsqu'une révolte éclata le jour de Pâques de l'année 1282, et Pierre d'Aragon fit massacrer, pendant les vêpres de ce jour solennel, tous les Français sujets du roi de Naples, qui se trouvaient en Sicile. Cette révolution populaire força le roi Charles à renoncer à ses projets.
Le nouveau sultan Kelaoun, qui ravageait l'Arménie soulevée, consentit à une trêve nouvelle avec les chrétiens de Ptolémaïs. Mais, malgré ce traité, les Hospitaliers firent des incursions sur le territoire sarrasin, et ravagèrent tout le pays. Le sultan vint assiéger la forteresse de Markab, où s'étaient réfugiés les chevaliers de l'Hôpital. Le siège fut long et difficile; mais enfin ses défenseurs, épuisés par les fatigues et la disette, succombèrent au nombre, et Markab devint la proie des musulmans. Laodicée céda à leurs armes, et bientôt une armée nombreuse mit le siège devant Tripoli. Bohémond s'y maintenait, espérant toujours que les chrétiens viendraient à- son secours ;
(i) Voir Ilm-Férat, pour les détails.
mais personne ne devait venir tant était profonde la discorde qui régnait entre ces misérables débris d'une puissance éteinte. Le siège commença : pendant trente-cinq jours, habitants et soldats soutinrent tous les assauts, repoussèrent toutes les attaques; enfin, les musulmans se jetèrent dans la ville, et dix mille chrétiens furent massacrés. Les femmes, les enfants, devinrent esclaves, et la ville fut livrée aux flammes ; les remparts furent démolis, les palais, les riches manufactures, les comptoirs européens établis sur le port furent détruits; et, de cette ville florissante, il ne resta bientôt plus qu'un monceau de décombres* Telle était la politique des musulmans : elle consistait à ne laisser derrière soi que destruction et ruines, pour empêcher les enfants de l'Occident de venir former en Palestine de nouveaux établissements qui relèveraient leur puissance, et les fixeraient encore sur le territoire asiatique. C'était là une politique aveugle, barbare ; mais sou but patriotique lui servait d'excuse aux yeux des Sarrasins.
Ptolémaïs, cependant, en apprenant la destruction de Tripoli, songea à renouveler la trêve avec le sultan du Caire. Ptolémaïs, la ville florissante et industrielle, au sein de laquelle s'élevaient des marchés, des bazars, où s'échangeaient les riches productions de l'Asie contre celles de l'Occident ; Ptolémaïs, la ville riche, pour laquelle Saint-Louis avait dépensé ses trésors, en faisant relever ses remparts, tremblait de subir le sort de Tripoli. Cependant elle était défendue par de solides fortifications, et par les plus braves chevaliers de la Palestine, qui s'y étaient réfugiés avec leurs meilleures troupes. Le comte de Tripoli, les seigneurs
de Tyr, de Sidon, de Joppé d'Arsur, de Tibériade étaient devenus ses défenseurs. Kelaoun vint les menacer ; toutefois, cédant aux prières des chrétiens, il renouvela la trêve pour deux ans, deux mois* deux semaines, deux jours et deux heures; mais le légat du pape refusa de ratifier le traité, et fit chasser de la ville des marchands sarrasins qui s'y trouvaient. Les habitants, qui s'attendaient à de cruelles vengeances, sollicitèrent les secours du pape (1), qui envoya seize cents soldats levés à la hâte dans toutes les provinces de ritalie. Ces soldats, au mépris des conventions, se jetèrent sur le territoire musulman, et ravagèrent tout sur leur passage. Kelaoun se plaignit en termes amers de cette violation des traités, et renvoya, en les menaçant de sa colère, les ambassadeurs francs qui étaient venus lui offrir des excuses et des réparations. On se prépara à une défense désespérée : tous les citoyens en état de porter les armes furent placés dans le corps d'armée. Renforcée des troupes amenées par le roi de Chypre, l'armée se composait de vingt mille combattants, tant cavaliers que fantassins. Kelaoun avait envoyé en avant-garde cinq de ses émirs, à la tête de vingt-cinq mille hommes chacun. Toute la campagne de Ptoléraaïs fut ravagée : les jardins, les vignes furent dévastés. Les chrétiens firent vainement quelques sorties, sans en tirer aucun avantage décisif. Le sultan du Caire mourut avant d'avoir pu rejoindre son armée, laissant l'autorité suprême à son fils Chalif, à qui il avait su inspirer sa haine profonde pour les chrétiens. Le nouveau sultan marcha contre Ptolémaïs
(i) Nicolas IV.
avec deux cent mille combattants. Le siège commença en avril 1291 (1).
Les premiers combats furent terribles. Les croisés se défendaient avec une ardeur infatigable, dans l'espoir de jeter le découragement parmi les Sarrasins. De leur côté, les musulmans montaient à l'assaut avec fureur. Leurs attaques sans cesse renouvelées, leurs puissantes machines causaient de grands ravages aux habitants et aux remparts. Mais bientôt l'énergie des assiégés s'émoussa devant les périls sans cesse renaissants de la défense. La désertion se mit dans cette pauvre armée. Chaque jour, des vaisseaux quittaient le port, emmenant les soldats qui fuyaient avec leurs biens les plus précieux. Ce. départ décourageait ceux qui restaient; mais la panique était telle, que bientôt il n'y eut plus que douze mille guerriers pour défendre Ptolémaïs contre trois cent mille musulmans. Le 4 mai, l'assaut fut donné par l'armée turque. Les Francs se battirent avec toute l'ardeur du désespoir. Le roi de Chypre gardait avec cinq cents soldats la tour dite Sainte-Antoine : chef et soldats firent des prodiges de valeur. Mais avec la nuit, la force et le courage les abandonnèrent. Désespérant de sauver la ville, le roi, après avoir confié son poste aux chevaliers teutoniques, se retira et s'embarqua avec tous ses chevaliers.
Le lendemain, un nouvel assaut surprit les soldats chrétiens endormis sur les créneaux de leurs remparts. Après quelques heures d'un combat acharné, les Sarrasins marchant sur les cadavres de leurs frères,
(1) Makrisi.
qui remplissaient les fossés, purent pénétrer dans la ville par une brèche. Ce fut un carnage horrible. Les Templiers et les Hospitaliers commandés par Guillaume de Clermont, s'élancèrent à la brèche, la hache d'armes à la main, et défendirent valeureusement le passage. Le soir venu, les musulmans se retirèrent, abandonnant l'ouverture par laquelle ils étaient entrés dans Ptolémaïs. Après cette sanglante bataille, il ne resta plus dans la ville que sept mille combattants. Deux mille avaient mordu la poussière à ce terrible combat. Le lendemain, les Sarrasins revinrent plus terribles, plus acharnés que jamais. Les forces des chrétiens s'épuisaient contre ces ennemis sans cesse renaissants ; et, vers la fin du jour, lorsque les enfants de Mahomet pénétrèrent dans la ville, c'est à peine s'ils avaient la force de lever leurs épées pour en frapper l'ennemi.
Les chrétiens fuyaient à travers les rues, appelant les habitants à leur secours. Le patriarche de Jérusalem implorait l'assistance divine. A cette vue, les habitants s'arment, se précipitent, renversent l'ennemi et le mettent en fuite. Du haut des maisons les pierres, les meubles roulent sur les Sarrasins et les écrasent de leur chute. Le désespoir est dans tous les cœurs, l'idée de la mort rend le courage aux plus timides, la force aux plus harassés. Les Sarrasins plient sous l'impétuosité de ce choc et battent en retraite. Les chrétiens les poursuivent l'épée aux reins, au-delà même des murs. Cela dura ainsi jusqu'au 18 mai. Ce jour-là les chevaliers du Temple et de l'Hôpital qui avaient tenté une sortie furent battus par la cavalerie ennemie. Le grand-maître du Temple reçut une flèche
sarrasine qui rétendit mort, et le grand-mai Ire de l'Hôpital, renversé de son destrier, fut mis hors de combat. La déroute fut complète, les chevaliers s'enfuirent et gagnèrent la tour située au milieu des eaux (1). Les Sarrasins pénétrèrent dans la ville où ils furent obligés de faire le siège de chaque maison, de chaque rue. Des chaînes étaient tendues d'une maison à l'autre, en travers des rues, pour arrêter la cavalerie, sur laquelle pleuvaient du haut des toits l'eau bouillante et la cendre* embrasée. L'incendie mêla ses ravages à l'extermination, et bientôt l'on vit tous les chrétiens fuyant en désordre, se précipitant aux pieds des autels, où ils étaient égorgés. Guillaume de Clermont fut tué à coups de flèches, au milieu d'une rue où il combattait encore à la tête de quelques guerriers. Cependant les chefs chrétiens fuyaient sur les vaisseaux. Le patriarche refusait d'abandonner les soldats, mais il fut entraîné et forcé de s'embarquer. Le vaisseau fut bientôt rempli d'une foule si nombreuse qu'il submergea en sortant du port. La ville était prise, mais les Sarrasins assiégeaient encore des forteresses remplies de guerriers intrépides et décidés à vendre chèrement leur vie. Le château des Templiers se défendit quelques jours, mais enfin, miné de toutes parts, il s'écroula sur ses fidèles défenseurs, et les ensevelit sous ses décombres. Digne tombeau de si braves champions du Christ! Les églises, les palais furent démolis ou .livrés aux flammes. Plus de dix mille chrétiens furent égorgés par ordre du sultan. Tyr, Sidon, Beyrouth, contre lesquelles il avait en-
(!) Chronique de Thomas F.bendorfler.
voyé de nombreuses troupes, se rendirent sans résistance; les habitants espéraient par cette soumission sauver leur vie et leur liberté, mais les massacres continuèrent. Le pillage, l'incendie achevèrent la ruine des croisés -(1).
L'Europe apprit bientôt, par l'arrivée des fugitifs, la ruine des établissements des Francs en Asie et les massacres des chrétiens. Ce fut un long cri de désolation. Les peuples pleuraient sur les malheurs de leurs frères qui parcouraient les villes en demandant l'aumône, et en racontant les derniers moments de leur puissance en Palestine.
Ce fut ainsi que se terminèrent les guerres saintes, ces combats furent les derniers entrepris pour la défense du christianisme. Les barbares repoussèrent, les armes à la main, la civilisation, la lumière, le culte du vrai Dieu, qui leur venaient des pays de l'Occident.
Les chrétiens oubliaient la Terre-Sainte : le pape Nicolas IV avait vainement tenté de prêcher une nouvelle croisade ; nul n'avait répondu à son appel. Cependant Cazan empereur de Tarlarie avait pris Alep, Damas, après avoir vaincu les mameluks aux plaines
(1) Albouféda rend hommage à la bravoure des chrétiens.
d'Édesse. Jérusalem avait cédé à ses armes victorieuses, et les chrétiens de la Géorgie, qui étaient ses alliés, avaient pris possession de la Palestine et visité le tombeau du Christ, depuis si longtemps au pouvoir des infidèles. L'empereur tartare envoya des ambassadeurs au souverain pontife pour lui offrir la souveraineté de la ville sainte : le pape prêcha alors une croisade pour aller prendre possession du divin tombeau, mais une fois encore ses prières furent stériles, sa voix retentit sans écho dans les cœurs chrétiens. Pes dames de Gènes prirent la croix ; mais après avoir reçu la bénédiction du nouveau pontife, Boniface VII, elles restèrent dans leur patrie, abandonnant une entreprise qui n'avait pu réveiller Tardèur et l'enthousiasme des guerriers de l'Occident. Bientôt après, mourut l'empereur des Tartares, et son trépas, fit * évanouir les dernières espérances de* chrétiens. Pendant plus d'un siècle, les pontifes de Rome firent de vains efforts pour ranimer l'enthousiasme : les rois, les princes promettaient le concours de leurs armes et de leurs richesses, mais le moment venu de réaliser leur engagement, ils reculaient devant les périls de l'expédition. Philippe de Valois résolut de reprendre la guerre sainte, et l'archèvêque de Reims écrivit au pape Jean XXII, que son maître, le roi de France, partirait en 1334 à la rencontre des musulmans. Le roi d'Angleterre promit de se joindre à Philippe. La mort de Jean XXII arrêta tous ces projets, au moment même où l'on songeait à les mettre k exécution. Philippe, bientôt après, obligé de défendre son royaume contre l'invasion des Anglais, renonça à 3on pieux pèlerinage. Quelques expéditions isolées, commandées pard'illus-
très aventuriers, tentèrent la fortune en Orient pendant les dernières années du xiv* siècle, mais elles furent sans résultat. Le roi de Chypre seul, Pierre de Lusignan, mit sur pied une armée de vingt mille combattants, composée de soldats, de condottieri qui ne vivaient que de leur épée, et marcha à leur tète sur Alexandrie. La ville, laissée sans défense à cette armée indisciplinée, fut livrée au pillage. Mais, redoutant les armées du Caire qui s'avançaient contre eux, les Cypriotes abandonnèrent cette ville, et se dirigèrent sur les cités maritimes de la Syrie. Tortose, Laodicée, Beyrouth, Tripoli furent en proie à la dévastation et à l'incendie. Le sultan, pour arrêter ce torrent dévastateur, proposa une trêve et offrit des sommes considérable pour acheter la paix. Les chrétiens retournèrent dans leur patrie, enrichis des dépouilles des cités vaincues et du tribut imposé au sultan. C'était une sage politique que celle de ce prince, qui éloignait avec de l'or et des promesses un ennemi dangereux.
Si l'enthousiasme qu'avaient excité les croisades était éteint dans l'esprit des peuples, le goût des entreprises aventureuses, où Von pouvait exercer sa bravoure, était resté dominant dans le cœur des chevaliers français; aussi saisirent-ils avec empressement l'offre des Génois d'aller combattre les Maures barbaresques, dont les vaisseaux infestaient la Méditerranée et commettaient d'horribles brigandages. Les Génois demandèrent un chef au roi de France ; le duc de Bourbon partit bientôt entouré des plus nobles seigneurs, qui étaient, à la nouvelle de son départ, venus se ranger sous ses drapeaux. Quatorze cents chevaliers le suivaient. Leur arrivée à Gênes fut saluée des vives
acclamations de la multitude. Puis ils montèrent sur la flotte génoise et se rendirent en Barbarie.
Le chroniqueur Froissard, toujours si naïf et si original, raconte ainsi ce départ : « Moult grande beauté et plaisance fut de voir l'ordonnance du parlement, et comment ces bannières, pennons et ces estranières bien et richement armoyéesdes armes des seigneurs, ventelaient au vent et resplendissaient au soleil^ et d'ouïr ces trompettes et ces claronneaux retentir et bondir. Autres ménestriers faisaient sonner leurs propres chalumclles et macaires, tant que du son et de la voix qui en issaicnt retentissait toute la mer. »
Ces nouveaux croisés allèrent mettre le siège devant la ville d'Afrique (1). Les habitants, surpris de cette guerre sans motif, envoyèrent des députés au camp, pour savoir la cause de ces hostilités. Les Génois répondirent qu'ils avaient à venger les pirateries dont les rendaient victimes les barbares. Mais les chevaliers français ne savaient que répondre, et après s'être longtemps consultés, ils répondirent aux envoyés des Maures qu'ils venaient les attaquer, parce qu'ils avaient mis à mort et crucifié le fils de Dieu, appelé Jésus- Christ : ce pourquoi on tenait les Sarrasins et toute leur secte pour des ennemis. Froissard ajoute : « Les assiégés ne firent-ils que rire de cette explication qui ne leur semblait ni raisonnable, ni bien prouvée. »
Le siège se poursuivit, les chrétiens multiplièrent les assauts sans pouvoir triompher de la résistance des habitants. Les maladies contagieuses produites par les ardeurs du climat, la famine vinrent en aide aux
(i) Almahia.
assiégés. On redoutait aussi la saison des pluies, si dangereuse dans ces pays. La discorde entre les chefs vint mêler ses poisons à tant de maux : le siège fut abandonné. Les Maures, pour se venger des chrétiens et pour se mettre à l'avenir en garde contre leurs surprises, armèrent des vaisseaux qui, sillonnant la Méditerranée, causèrent plus de maux, commirent plus de déprédations que la guerre n'en avait voulu faire cesser. Les communications furent interrompues, et le commerce si actif de l'Italie avec les villes syriennes fut arrêté tout-à-fait (1).
D'un autre côté, les chevaliers de l'Hôpital, qui s'étaient établis à Rhodes, avaient voulu, aidés du roi de Chypre, porter la guerre sur les côtes de la Syrie. Une flotte avait paru devant Laodicée, et la ville turque avait été incendiée ; Tortose, Tripoli avaient eu le même sort. On avait exercé contre les habitants des cruautés inouïes ; et ces vengeances stériles avaient eu pour résultat de fermer aux pèlerins l'entrée des lieux saints. Cependant, malgré Tardent désir de représailles qui devait animer les musulmans, la paix se fit avec les chevaliers de Rhodes et le roi de Chypre. On régla les conditions qui furent avantageuses aux chrétiens : le sultan remit tous les prisonniers et donna la permission de relever les églises du Saint-Sépulcre, de Bethléem et de Nazareth ; il rendit, en outre, aux chevaliers de l'Hôpital, la maison qu'ils occupaient à Jérusalem.
Cependant, une nouvelle guerre s'était déclarée entre les Grecs et les Turcs, peuple vaillant qui, chassé
(!) Voir Froissant et Folieta.
de Karisme, sa patrie, par des hordes tartares, s'était jeté dans l' Asie-Mineure, et avait fondé un empire sur les vastes débris de l'empire byzantin (1). La faiblesse des Grecs avait favorisé ces conquêtes, qui devaient bientôt s'étendre sur toute la Grèce et jusque sur la ville de Constantin. Ces hordes barbares, ayant Otman pour chef, fondèrent l'empire ottoman, dont la capitale fut d'abord Larenda, puis Iconium, en 1388 (2). Amurat I, leur sultan, avait étendu l'empire dans le Péloponèse, et s'était avancé jusque sous les murs de Constantinople. Alors, Paléologue vint à Rome, solliciter du secours en faveur des débris de son empire, et s'en retourna avec de vaines promesses. Il fut obligé d'implorer la compassion d'Amurat et de lui payer un tribut. Bajazet, le successeur d'Amurat (3), avait, à la tête d'une nombreuse armée levée dans le pays conquis, assiégé et pris Andrinople, puis il s'était jeté dans rÉpire. Les empereurs grecs imploraient en vain les secours de l'Occident; leurs prières, leurs plaintes n'excitaient plus qu'une stérile pitié. Deux papes se disputaient le trône pontifical ; les Grecs ne surent auquel adresser la soumission de l'empereur et du peuple. Bajazet fit venir à Iconium la famille de Paléologue, et lui ordonna de rester dans son palais de Constantinople, sans chercher à en sortir, sous peine de la vie.
Cependant, les janissaires, milice composée des en-
Ci) C'est tcts 1300 que commencèrent les invasions des Turcs en Europe. (Voir Raynaldi.)
2) Otman chef de la dynastie ottomane entra dans la province de Nlcomedie en juillet 1299. (Hammer.)
(3) Surnommé Ikkrim, l'éclair.
fants grecs que le sultan d'Iconium forçait au service militaire, marchaient contre les Servienset meDaçaient la Hongrie. Bajazet les suivait avec son armée. Les Hongrois envoyèrent des députés au roi de France, Charles VI, pour le solliciter d'entrer dans la ligue contre les Turcs. Le roi promit solennellement d'envoyer ses chevaliers. Les députés hongrois avaient répété que Bajazet méprisait les guerriers français : cette parole enflamma l'ardeur des chevaliers chrétiens ; et bient6t une troupe nombreuse, commandée par des chefs habiles et braves, partirent au secours des Hongrois. Parmi ces chefs on remarquait le fils du duc de Bourgogne, Jean de Nevers, dit Jean-sans- Peur, puis Philippe d'Artois, connétable de France ; Jean de Vienne ; le sire de Coucy ; Guy de la Trémouille et le maréchal de Boucicaut ; ces quatre derniers avaient déjà fait partie de l'expédition contre l'Afrique. Parmi les nouveaux se comptaient des parents du roi de Franoc, Henri et Philippe de Bar, e« le comte de La Marche, célèbre par sa propre renommée et par celle que s'étaient acquise ses ancêtres dans les guerres de la Palestine. Le peuple s'intéressa à cette expédition, et salua leur départ de ses vœux et de ses acclamations. Ils arrivèrent en Hongrie, suivis d'une foule de chevaliers d'Autriche, d'Allemagne, qui voulaient prendre part à cette nouvelle croisade contre les ennemis de la foi. Lorsque l'empereur Sigismond les passa en revue, l'armée était si nombreuse, que ce prince s'écria : • Si le ciel venait à tomber, les lances chrétiennes le retiendraient dans sa chute. »
La guerre commença ; les Grecs furent battus dans toutes les rencontres, et fuirent en désordre devant
les soldats de la Croix. Plusieurs villages de la Bulgarie tombèrent au pouvoir des croisés. Enfin, l'armée de Sigismond vint mettre le siège devant Nicopolis (1). Bajazet s'avança pour secourir la ville assiégée. Les chrétiens ne pouvaient croire à tant de témérité, lorsque les étendards du sultan flottèrent dans les plaines de Nicopolis. Sigismond ne put alors contenir l'ardeur des Français, qui taxèrent ses sages conseils de lâcheté : toute la cavalerie se précipita sur les fantassins turcs, espérant chasser devant elle et disperser cette multitude, comme le vent chasse et disperse les feuilles sur la terre. Les turcs plièrent sous ce choc redoutable, et feignirent de battre en retraite : les Français volent sur leurs traces et les poursuivent ; mais bientôt ils sont enveloppés par les bataillons des janissaires embusqués dans les forêts voisines. L'armée hongroise ne peut les dégager ; il rie leur reste plus qu'à mourir. Ce fut un combat terrible : pendant près d'une demi-journée, les chevaliers" français, réunis en faisceau, sans pouvoir ni avancer ni reculer, frappent, massacrent et font un carnage horrible de leurs ennemis ; enfin ils tombent, écrasés par le nombre sans cesse renaissant des Sar- . rasins, et sont faits prisonniers. La bataille de Nicopolis fut la dernière de cette expédition : l'armée hongroise se dispersa devant ce flot dévastateur. Sigismond courut chercher un refuge à Constantinople. C est aux chevaliers français que l'histoire a attribué le désastre de cette bataille (2). La présomption, Tor-
(1) Voir Froissard, Bonfini, FranUa.
(2) Boucicaut dans ses mémoires, accuse la félonie des Hongrois qui f oyant les Français accables, lâchèrent pied et prirent î» fuite.
gueil, l'imprudence, l'indiscipline en furent la déplorable cause. Nul d'entre eux ne voulait écouter les conseils des plus prudents, ni obéir aux ordres de chefs expérimentés. Bajazet se vengea cruellement des massacres de quelques musulmans, et de l'incendie de quelques pauvres villages de la Servie. Les prisonniers furent décapités sous ses yeux, et le sang de trois mille Français souilla sa mémoire d'un meurtre inutile. Quelques chefs seulement furent épargnés, et, parmi eux, le duc de Nevers, Jean-sans-Peur, le comte de La Marche, Guy de la Trémouille et le maréchal de Boucicaut. Un chevalier, messire de Hely, fut envoyé au roi de France pour lui annoncer cette nouvelle et traiter avec lui du rachat des prisonniers. Charles envoya de magnifiques présents à Bajazet, et entre autres une tenture de basse-lice, représentant les exploits d'Alexandre le Grand. Un banquier de Paris fournit pour la rançon deux cent mille ducats, et des marchands de Gênes prêtèrent le reste.
Les prisonniers revinrent en France, excepté deux. Le sire de Goucy était mort dans les prisons de Bajazet ; Guy de la Trémouille mourut dans Vile de Rhodes. Le retour des seigneurs français causa une joie bien vive à tous les citoyens ; longtemps ils furent le sujet des récits de l'Occident : ils racontaient les exploits de Bajazet; ils répétaient ses paroles, ses menaces de conquérir Byzance, et de venir à Rome faire manger l'avoine à son cheval sur l'autel de Saint- Pierre.
Ces récits enflammaient le courage des chevaliers : brûlant du désir de venger leurs frères, une nouvelle expédition fut résolue, et le maréchal de Boucicaut
la commanda. Leurs exploits merveilleux réveillèrent le courage amolli des Grées, et chassèrent Bajazet des rives du Bosphore, où il campait avec son armée. Enfin, après une année de travaux héroïques, ils revinrent en France, où les attendaient les palmes du triomphe.
Après le départ des chevaliers chrétiens, les invasions des Ottomans se renouvelèrent, et l'empereur grec, Manuel, vint lui-même en France solliciter la compassion du roi et des chevaliers. Mais la France était pleine de discordes. La maladie de Charles VI laissait le royaume sans maître et en proie aux factions. L'Anglais menaçait les provinces de l'ouest. Henri de Lancastre usurpait le trône d'Angleterre ; l'Allemagne se révoltait et déposait Venccslas son empereur, Manuel ne put donc rien ohtenir des princes de l'Occident. Mais les secours devaient lui venir du nord de l'Asie, de l'empire fondé par Gengis-Kan. Tamerlan, empereur du Mogol, partit de Samarcande, sa capitale avec une armée nombreuse, et vint fondre sur l'Asie ; puis, se jetant sur les provinces syriennes, il soumit à ses armes Tripoli, Alep et Damas. Enfin, il rentra dans l'Asie-Mineure, où des cruautés atroces signalèrent
son passage. Les deux armées, ottomane et tartare, se rencontrèrent dans les plaines d'Ancyre, et pendant trois jours un combat terrible témoigna de l'acharnement et de la puissance des deux empereurs (1). Bajazet fut vaincu et fait prisonnier ; puis le vainqueur se dirigea vers Smyrne, défendue par les chevaliers de Rhodes; la prit d'assaut et la livra aux flammes, après avoir égorgé ses habitants et ses défenseurs. Après ces exploits, il retourna dans sa patrie, suivi de Bajazet et de plus de trente mille prisonniers.
Les Grecs, dont le territoire envahi ne laissait à Manuel qu'un empire de quelques lieues, auraient pu profiter de la victoire d'Ancyre et des conquêtes de Tanierlan, pour relever leur puissance et reprendre sur les Ottomans leurs provinces conquises ; il suffisait d'un peu de courage pour repousser l'ennemi jusqu'au-delà de la Thrace et du mont Taurus; mais leur intérêt ne sut pas triompher de leur indifférence, et les Ottomans purent se relever des rudes coups portés à leur pouvoir par le prince des Tartares-Mogols.
Jean Paleologue vit encore, en 1545, les Turcs armés assiéger sa capitale. Il envoya des députés au pape Eugène IV, qui prêcha une croisade en faveur des Grecs et des Cypriotes attaqués par les Ottomans. Le pape, pour donner l'exemple à la chrétienté, équipa une flotte et leva une armée. Le cardinal Julien Césarini fut mis à la tête de cette expédition, comme chef apostolique.
Mais les peuples de France et d'Allemagne restèrent sourds à la voix du pontife ; et ni la pitié, ni l'amour des conquêtes ne purent les arracher de la patrie,
(1) Les chroniqueurs estimait à quatre-vingt mille le nombre de» morts dans cette bataille.
pour aller opposer leur valeur aux invasions des enfants de rOriont. Les Vénitiens, les Génois, les Flamands, seuls intéressés dans la cause, par leurs relations et leur commerce avec l'Egypte et l'Asie, envoyèrent des Hottes rejoindre les vaisseaux du pontife. Les Hongrois devaient marcher sous les étendards romains. Leur roi Ladislas les commanda: le vayvode de Transylvanie, Huniade, que les Turcs appelaient le brigand, fut, avec le roi de Hongrie, le chef militaire de la croisade. Leurs premiers combats furent signalés • par des victoires. Sophie, capitale des Bulgares, tomba en leur pouvoir. A cette nouvelle, la sécurité des Turcs fit place à l'effroi que leur inspirait l'armée des croisés. Amurat II leur envoya des députés pour demander- la paix. Après plusieurs assemblées orageuses, les chefs acceptèrent une trêve de dix ans, moyennant un tribut énorme que promirent de payer les députés, au nom de leur maître. Mais le cardinal Julien refusa de signer ce traité honteux, au moment où la victoire allait leur assurer la conquête de tout le pays. Bientôt après, ce caractère hardi, ce génie audacieux sut ranimer les haines éteintes et recommencer la guerre. Il promit de nouveaux alliés à la cause des chrétiens, en annonçant qu'à Varna les croisés trouveraient les flottes des Grecs et des Italiens. Mais ces fausses promesses furent bientôt démenties, et la guerre se continua avec les propres ressources de l'armée et sans nouveaux secours. Amurat, fuyant les grandeurs du monde, venait de se faire ermite (1) , il abandonnai!
(i) L'historien arabe Coggia-Eflendi dit qu'Amurat II, se relira à Magnissa, sur un des versants du moût H émus. Mais bientôt le bruit dc> armr* le fit sorlir de sa retraite.
son empire à son fils Mahomet H, encore enfant; mais, à la nouvelle de l'approche de l'armée chrétienne, il sortit de sa retraite, et marcha à sa rencontre jusqu'à Varna, sur les bords de la mer Noire. L'armée turque se composait de cent mille combattants. A cette vue, la confiance des chrétiens s'évanouit. Huniade voulait battre en retraite, mais hélas! il était trop tard ; l'armée n'avait plus qu'à vaincre ou à mourir.
La bataille fut livrée. D'un coté, près de quatre- vingt mille Ottomans, de l'autre, vingt-quatre mille chrétiens; la victoire semblait pencher pour eux ; les deux ailes de l'armée turque avaient plié sous le choc des soldats francs, et fuyaient en désordre. Le centre-seul, commandé par Araurat et soutenu par les janissaires, se défendait avec valeur contre l'impétuosité des chrétiens. Ladislas, armé d'une longue épée, faisait dans les rangs ennemis de larges brèches : cependant, il succomba sous le nombre, et sa tète, élevée au bout d'une pique, ellïaya les croisés, et fut Ja première cause de leur défaite. En vain le vayvode de Transylvanie voulut les rallier; en vain Julien chercha, par ses éloquentes paroles, à ranimer leur courage ; le désordre se mit dans les rangs et bientôt tout fui en déroute. Dix mille chrétiens périrent sur le champ de bataille ; le cardinal Julien fut trouvé parmi les morts; le reste de l'armée tomba aux mains des vainqueurs.
Après cette victoire, qui assurait la conquête des Turcs, Amurat II voulait retourner dans la retraite où il avait projeté de vivre et de mourir en paix; mais les compagnons de sa gloire, les janissaires, le retinrent au milieu d eux pour le conduire de nouveau aux
HISTOIBE DES CROISADES. 369
combats. Six ans encore il resta dans les camps, augmentant ce royaume que ses aïeux avaient fondé. Il songeait à s'emparer de Byzance et à mettre le sceau à sa gloire par cette importante conquête, lorsque la mort le surprit. Il mourut, léguant ce vaste projet et son royaume florissant à son fils Mahomet. Le jeune sultan pour obéir aux volontés suprêmes de son père, résolut de porter le dernier coup à ce vieil empire qui, pendant plusieurs siècles, avait dominé le monde, et qui devait succomber sous les efforts d'une puissance naissante.
Constantin Paléologue venait de monter sur le trône du Bas-Empire. D'une vertu peu commune, d'une piété touchante, ce prince avait toutes les qualités qui font les grands rois. Mais tant de vertus ne devaient servir qu'à supporter avec une angélique résignation la perte de son empire, et à mourir en combattant pour sa défense. Mahomet, jeune comme lui, avait un caractère ardent, sauvage, indomptable, et rien n'avait pu jusqu'à ce jour en diminuer la férocité Tels étaient les deux princes qui allaient se trouver en présence, et lutter *tms un combat mortel Avant d'en venir à une rupture, Constantin écrivit à Mahomet II ces touchantes paroles:
« Ma confiance est en Dieu : s'il lui plaît d'adoucir votre cœur, je me réjouirai de cet heureux changement. S'il vous livre Constantinople, je me soumettrai sans murmure à sa volonté. * — L'hiver de 1452 et les premiers mois de 1453, se passèrent en préparatifs pour cette guerre. Constantin envoya solliciter la compassion des princes de l'Occident. Mais déjà tant de fois les Grecs avaient appelé les chrétiens à leur
secours* promettant en échange leur soumission an prince des fidèles, tant de fois déjà ils avaient menti à leurs promesses, que l'invasion dont était menacé le Bas-Empire, ne put ranimer l'ardeur belliqueuse des Francs. Le pape envoya un légat et trois cents soldats. Les Véntiens, les Génois, toujours dans l'intérêt de leur commerce, armèrent quelques vaisseaux (1). Enfla, huit cents Catalans vinrent prendre part aux périls de la défense. Les Hongrois, les Bulgares avaient refusé leur concours. Les Grecs, de leur cèté, ne voulaient pas combattre avec les Latins, contre lesquels des sectaires fanatiques avaient ranimé leur haine, en réveillant le souvenir des dissensions des temps passés, en rappelant les principes religieux qui avaient introduit le schisme et les avaient séparés de l'Église
Cependant Constantin faisait réparer les murailles, fortifier les tours, creuser les fossés : mais que pouvait le prince le plus valeureux avec une armée de dix mille défenseurs à peine! (2).
L'armée turque au contraire, s'augmentait chaque jour de nouvelles troupes que ïespoir du pillage amenait de leurs provinces. Mahomet, à la tète de cent mille soldats, entouré de sa garde fidèle de janissaires, partit d'Andrinople le à mars 1453, et bientôt ses tentes furent dressées en face des murs de la ville des Césars. Mahomet avait amené avec lui de l'artillerie. Mais heureusement cette nouvelle invention de l'Europe causa plus d'effroi que de ml, car l'inexpé-
(1) On fit aux soldats Vénitiens amenés par Justiniani, de grands pré- •ents et dçs protnes^s magnifiques.
(2) Voir la chronique de PhraoLza, grand chambellan de oostaniin.
rienee présidait encore à ces essais d'une découverte qui devait détrôner tout l'appareil de guerre des anciens.
Le 8 avril, le premier assaut fut donné à la ville de Byzance. Toute cette multitude se précipita contre les tours et les remparts comme une mer en furie qui bat les rochers de ses flots menaçants. Les machines heurtaient de leurs béliers de fer les murailles de la place, tandis crue les balistes lançaient dans la ville les poutres, les pierres qui écrasaient les assiégés ou retombaient sur les toits des maisons. De leur côté, les Byzantins lançaient sur les Ottomans le feu grégeois qui faisait parmi eux d'horribles ravages; ce qui fit que l'avantage resta aux assiégés pour les premiers assauts et pour ceux des jours suivants. La valeur suppléait au nombre ; Constantin était partout où il y avait un secours à porter, un péril à braver, une position à défendre. Le port était "protégé par la flotte vénitienne, et une longue chaîne de fer tendue d'une des entrées du port à l'autre empêchait les gros vaisseaux d'y pénétrer. Mahomet (on y croit à peine) fît tirer de la mer soixante de ses plus gros navires amenés sur les côtes de la mer Noire, et les fit glisser sur des planches frottées de suif, à travers plaines et montagnes, jusqu'au golfe situé dans la mer de Marmara, de l'autre côté de Constantinople. Dés lors le port était envahi; ce fut le prélude de la victoire. Vainement les Grecs tentèrent d'incendier la flotte turque ; les guerriers chargés de lancer le feu grégeois, furent surpris et égorgés aux yeux de leurs compatriotes. 11 fallut alors se diviser et se défendre en même temps et sur les murailles et du côté du port. Les assauts se multiplièrent , et
bientôt les soldats de Byzance ne purent suffire à se défendre contre un ennemi si nombreux, qu'il étendait ses lignes sur un espace de plus d'une lieue. La discorde qui s'était mise entre les divers chefs de Constantinobple, ajoutait ses maux à tous ceux qui les menaçaient. Un chef grec, le duc de Notaras, et le général génois Justiniani s'accusaient tous deux de trahison. L'empereur cherchait à apaiser ces funestes querelles, et ne trouvait dans ses sujets que des ingrats qui le rendaient responsable des malheurs de la patrie. Constantin alors demanda une capitulation, mais Mahomet exigea la reddition de Constantinople, offrant à l'empereur grec la vie sauve à lui et aux siens, et le gouvernement d'une province dans le vaste empire ottoman. Il le menaçait, en cas de refus, de le faire périr lui et tous les Grecs. Constantin accepta la mort (1).
Le 28 mai, Mahomet donna pour le lendemain le signal d'une attaque générale, après avoir promis à ses soldats que la ville serait livrée au pillage, et que les captifs qu'ils pourraient faire, ou les trésors qu'ils pourraient arracher aux vaincus, leur appartiendraient. L'enthousiasme, l'ardeur de Mahomet avaient gagné tous les cœurs. Les imans avaient récité au milieu de l'armée des prières publiques, et les soldats avaient proclamé Mahomet l'envoyé de Dieu. La nuit se passa en préparatifs.
Les chefs grecs, de leur côté, se réunirent dans le palais des Blaquernes, et délibérèrent sur ce qu'il fallait tenter pour le salut de la ville. Constantin chercha à
(1) Docas raconte cette négociation, Phranlza, la nie et dit que Constantin ne songea jamais à se rendre.
ranimer les courages éteints, en parlant aux uns de leur famille, aux autres de la religion outragée, aux Vénitiens de l'Occident menacé. Son discours fit couler les larmes des yeux des plus fiers guerriers. En les quittant, Constantin leur dit : « A demain le jour de la gloire ! » puis il se rendit à Sainte-Sophie, et là, après avoir communié, il dit quelques paroles au peuple réuni dans la basilique. Ce fut comme des adieux qu'il leur adressait.
Le 29 mai 1453,1e soleil apparut radieux et éclaira de ses feux le dernier jour de l'empire. Le lever du soleil servit de signal, et l'assaut fut livré sur tous les points : les vaisseaux attaquèrent les remparts dans le port. Le combat fut terrible, et, pendant deux heures, le succès se balança. Mahomet combattait au milieu de ses janissaires. Au centre de la mêlée, Justiniani, chef des soldats de Gênes, fut atteint d'une flèche, et se fit porter hors du champ de bataille. Les Génois suivirent leur général. Alors les Vénitiens croyant à une défection, abandonnèrent aussi le poste qui leur était confié. Les Ottomans envahirent les remparts et se précipitèrent dans les rues de la ville ; là, les combats recommencèrent, acharnés, furieux. L'empereur, entouré de ses amis les plus fidèles, se précipita au-devant des soldats de Mahomet qui avaient franchi les murs du port. Longtemps il combattit, mais couvert de blessures, il tomba au milieu des Turcs qu'il avait lui-même abbatus (1).
Alors commença le massacre des habitants qui fuyaient dans les temples, cherchant un refuge aux
(1) C'est près de la porte Carsia, aujourd'hui Egri-Capou, que tomba percé de coups Constantin entouré de quelques soldais ù peine.
3?4 mStHMRE DES CROISADES.
pieds des autels. La ville fui livrée au pillage : tes soldais s'abandonnèrent aux plus horribles excès. Les femmes, les vierges furent en butte aux derniers outrages ; Les lieux saints furent profanés par d'abominables orgies, presque sur les autels des saints lieux.
Tel fut le sort de la ville de Constantin, de cet empire qui, pendant plusieurs siècles, avait rempli l'univers de sa renommée, de sa gloire et du progrés de sa ci-; vilisatron. 11 tombait au pouvoir d'un peuple que les Grecs traitaient de barbare, et dont ils méprisaient l'ignorance brutale et les aveugles superstitions.
Les bannières chrétiennes avaient flotté pour la dernière fois sur les tours en ruines deConstautinople et ne devaient plus ranimer les espérances des chrétiens de la Palestine.— L'ère des croisades était finie.