Exode, xxxiii
Fauteur du Livre de Job saura retrouver le génie, avait de Dieu et de l'univers une idée autrement haute.
Un dieu protecteur a besoin d'un nom propre; car le dieu protecteur est quelqu'un ; il se particularise avec celui qu'il protège . Israël n'avait, dans son vocabulaire religieux, qu'un nom propre de Dieu. Ce nom de lahvé que les anciens nomades avaient rapporté du Paddan- Aram ou d'Our-Casdim, n'était pas, comme El ou Élohim, un nom générique ; c'était un mot indéclinable, inflexible, analogue au Camos des Moabites. Par suite d'idées qu'il nous est impossible de ressaisir, le dieu protecteur d'Israël s'appela lahvé \ Chaque pas vers la confection de l'idée nationale était, on le voit, un abaissement de la théologie d'Israël. L'idée nationale voulait un dieu qui ne pensât qu'à la nation, qui, dans l'intérêt de la nation, fût cruel, injuste,ennemi du genre humain. Le iahvéisme commença virtuellement le jour ou Israël fut égoïste par principe national. Le iahvéisme grandira avec
1. lahvé apparait comme protecteur militaire d'Israël dès le lendemain de la sortie d'Egypte. Il est bien vrai qu'une telle conception a pu être rétrospective . Dans le fragment conservé du cantique sur la prise d'Hésébon, la victoire d'Israël n'est pas attribuée à lahvé; elle l'était sans doute dans le morceau complet, puisque Moab y est appelé « le peuple de Camos ». Nombres, xxi, 29.
la nation; il sera une oblitération de l'idée sublime et vraie de l'éloliisme primitif. Heureusement, il y avait dans le génie d'Israël quelque chose de supérieur aux préjugés nationaux. Le vieil élohisme ne mourra jamais ; il survivra au iahvéisme ou plutôt il se l'assimilera. La verrue sera extirpée. Les prophètes et en particulier Jésus, le dernier d'entre eux, expulseront lahvé, dieu exclusif d'Israël % et reviendront à la belle formule patriarcale d'un père juste et bon, unique pour l'univers et pour le genre humain.
Ce n'est jamais impunément que l'on passe de l'idéalisme au nationalisme. Israël n'est pas le seul peuple pour qui l'adoption d'un dieu protecteur ait été une déchéance, etisraël a eu du moins le courage de réagir contre son erreur. Par une série d'efforts séculaires, il a su revenir au vrai et faire prévaloir, sur l'idée du dieu national, l'idée universelle de l'Élion ou du Saddaï des patriarches. El est juste envers les hommes, quoique sa justice soit entourée de mystère. lahvé n'est pas juste; il est d'une partialité révoltante pour Israël, d'une dureté
1. C'est ridée profonde des gnostiques; mais ils la faussèrent en refusant de voir que tout cela se passait dans le sein du judaïsme. Les anti-sémites allemands de nos jours commeUent la même injustice historique.
affreuse pour les autres peuples. Il aime Israël et hait le reste du monde. Il tue, il ment, il trompe, il vole pour le plus grand bien d'Israël. Et pourquoi vraiment serait-ce ce dieu particulier qui aurait fait le ciel et la terre? Tout cela constituait un tissu de contradictions, dont triompha peu à peu le génie des prophètes. Le travail des prophètes consistera à recréer, par la réflexion, l'ancien élohisme, à identifier de force lahvé avec El-Élion, à réparer Tentorse que l'adoption d'un dieu particulier avait donnée à la direction religieuse d'Israël. ,
Un dieu particulier, en effet, étant, de toutes les erreurs philosophiques, la plus grave, devient une source perpétuelle de déviations pour le peuple qui se livre à lui. Autant El avait bien conseillé les vieux patriarches et leur avait inspiré une notion élevée de la vie; autant lahvé pervertit Israël, le rendit cruel, inique, exterminateur, perfide pour son intérêt. EzéchieP prétend que lahvé, voulant châtier son peuple, lui commanda pendant un temps les sacrifices d'enfants, afin de l'amener à se punir de ses propres mains. Sûrement, à cet âge reculé, lahvé ne différa pas beaucoup de Moloch.