CHAPITRE X
LES SCRIBES HILLEL ET SCHAMMAl,
L'époque d'Hérode est l'époque du plus grand abaissement de la littérature juive. La cause en était dans l'enseignement oral, qui empêchait d'écrire, au moins en style soutenu. L'ancien génie avait disparu ; il n'y avait plus de prophètes *. On se bornait à imiter faiblement les œuvres classiques, à développer des légendes relatives aux patriarches, aux prophètes. Écrire de nouveaux livres était tenu pour frivole*. L'étude de la Loi passait pour la seule étude digne d'un Juif, et cet éternel commentaire de la Thora n'aboutissait pas à des livres. Tout se bornait à un enseignement oral, selon nous fastidieux. Le docteur n'écrivant
i. Cf. t. IV, p. 146, 171 et suiv., 184 et suiv., et ci-dessus, p. 33-34. 2. Eccl., XII.
pas, tenant école, disputant sans fin contre des docteurs rivaux, voilà la littérature du temps.
L'école * était devenue un établissement privé, distinct de la synagogue. Chacun avait la sienne ; le maître était assis; les élèves étaient accroupis par terre aux pieds du maître '. Sous les galeries du temple, qui ressemblait tant à une mosquée musulmane, il y avait de ces heth hamniidraschy où la dispute se continuait jour et nuit^ Le Talmud ne s'écrivait pas encore; il se faisait. On retenait de mémoire les sentences et les solutions des docteurs célèbres; déjà peut-être on en prenait note par écrit; mais sûrement il n'en existait de rédaction suivie, ni par ordre de matières, ni selon l'ordre de la Thora, ni par nom d'auteur.
Si parfois ces gloses de docteurs s'écrivaient, elles s'écrivaient rapidement, dans une écriture cursive et négligée. A toutes les époques, les peuples sémitiques ont distingué les textes solennels, écrits en style bref, destinés à être lus*,
2. Act., XXII, 3 (cf. Luc, ii, 4G); Pirké aboth, i, 4 (Josébeii- Joézer).
3. Matth., XXI, 23; xxvi,55; Marc, xiv, iO; Luc, ii, 40; xx, 1 ; XXI, 37 ; Jean, XVIII, 20. Selon une tradition, l'habitude de se tenir debout aurait été plus ancienne. Talm. de Bab., Megilla, 21 a.
des notes sans style, destinées à l'usage privé, des simples commentaires *. Le commentaire, ou plutôt la mischna, contient des choses qui ne sont pas dans la mikra ; c'est la tradition, vérités non primitivement écrites, mais qu'on supposait s'être gardées par une transmission orale*. La fausse critique du temps mettait la tradition sur le même pied que le texte sacré. On croyait être conservateur ; on était en réalité corrupteur du vieux texte. « Une citerne étanche, qui ne perd pas une goutte '» , qui ne laisse rien échapper de la vieille doctrine, semblait la perfection. Ne rien changer était l'idéal qu'on poursuivait. On ne s'apercevait pas que de plus en plus on s'éloignait du vieil esprit et qu'on arrivait à comprendre de moins en moins les anciens textes. C'est exactement ce que fit la scolastique du moyen âge. Sous le nom de halaka*f il se constitua une vraie scolastique juive, qui peu à peu se substitua à la Bible et constitua ce livre funeste qu'on a appelé le Talmud.
i. nJt^p, f^. Si la mischna ou sunna renferme des phrases en style cordé, analogues aux textes solennels, ce sont là des sentences mnémoniques, qui sont à leur manière des mikra.