TRAVAIL LITTERAIRE DANS LE ROYAUME D ISRAËL IDYLLES PATRIARCALES
Au premier coup d'œil,les tribus du Nord, en se séparant du centre brillant de Jérusalem, portèrent un coup mortel à leur propre développement. Mais l'histoire d'Israël est en tout si particulière, que ce qui semble ailleurs une décadence est ici une condition de progrès. L'esprit israélite, contrarié par Salomon, reprit le dessus avec une élasticité extrême. Les prophètes, qui avaient déclamé contre les travaux de Jérusalem et amené la sécession, furent maîtres du royaume nouveau. On se mit à réchauffer les anciennes traditions, à les rapprocher, a établir entre elles un ordre déterminé. La mémoire, jusque-là, s'était chargée de ce soin; on commença à éprouver le besoin d'écrire ces récits et de les coordonner selon un plan suivi.
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L'usage de l'écriture s'était fort répandu sousDavid et sous Salomon; mais on ne l'avait pas encore appliquée aux traditions orales. Ces traditions se défendaient par leur notoriété. On n'écrit pas ce que tout le monde sait par cœur. La rédaction de pareilles données ne se fait que quand la mémoire éprouve déjà quelque fatigue et commence à fléchir. Dans les âges antiques, la littérature la plus importante n'était pas toujours celle qu'on écrivait; c'était celle que la nation tenait dans ses souvenirs.
Voilà pourquoi, d'ordinaire, la rédaction d'un ensemble de traditions orales n'est pas, à l'époque où elle a lieu, un fait aussi capital que nous sommes portés à nous l'imaginer. Le livre qui ne fait que fixer un vieux fonds traditionnel n'est jamais, au moment où il est écrit, un événement de sensible importance. Les gens au courant de la tradition ne s'en servent pas et affectent même un certain dédain pour ces sortes d'aide-mémoire; les maîtres s'en soucient peu. Il en fut ainsi pour les Évangiles, pour les Talmuds, devenus plus tard des livres d'une si haute importance, et dont l'apparition ne fit aucune sensation, parce que la génération où ils parurent en savait d'avance le contenu.
Les traditions orales d'Israël étaient de plusieurs
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sortes. A rarrière-pîan flottaient, dans un lointain indécis, les récits d'origine babylonienne ou harranienne, ces mylhes sur l'histoire primitive et le déluge que les Hébreux avaient emportés avec eux de leur ancien séjour. Les souvenirs d'Our- Casdim et du mythique Abraham, combinés avec ceux d'un ancêtre supposé, Abram (le haut père), fournissaient la vie fabuleuse d'un patriarche, qui était déjà censé parcourir en nomade le pays de Chanaan, surtout la région saharienne de Gérare et de Beër-Séba. La biographie anecdotique de deux autres patriarches, Isaac et Jacob, et des fils de ce dernier, en particulier d'un prétendu Joseph \ qui traversait, en Egypte, les plus piquantes aventures, remplissait la période suivante. L'imagination israélite, toujours enivrée des parfums de la vie pastorale, groupa autour de ces noms tout ce qu'elle avait de charme et de poésie. Certes, les traditions sur ce passé lointain étaient faibles au point de vue de la vérité historique. Des étymologies fantastiques, de vrais calembours sur les noms de lieux en faisaient tout le fond. Les puits, les tas de pierres, les grottes, les autels, les arbres, dont le pays était couvert, avaient des
J . Ce sont là d'anciens noms de tribus. La forme pleine était Jacob-el, Joseph-el, etc. Voy. t. l", p. 107, ii2.
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noms ; avec ces noms on faisait un mythe. Pour la couleur, les traditionnistes possédaient un document capital, la vie nomade telle qu'elle se continuait chez les Kénites, les Jérahmélites, les Beni-Qédem ou Saracènes. C'est là que plus tard l'auteur du livre de Job puisa les données de son merveilleux tableau. On peut dire que, de nos jours, cette grande pièce justificative de l'histoire patriarcale existe encore, la vie nomade ayant le privilège de rester toujours identique à elle-même et de reproduire les mêmes types dans les siècles les plus divers.
L'histoire vraie, quoique étrangement mêlée de fables encore, s'ouvrait avec le séjour des tribus israélites sur les confins de l'Egypte. La protection particulière de lahvé sur Israël se montrait en la manière dont il tira son peuple de la captivité et le fit subsister dans le désert. La vie du chef légendaire qui guida le peuple en cette épreuve, Mosé, commençait à se dessiner, et sûrement le miracle y tenait déjà une très grande part; mais l'idée, à ce qu'il semble, n'était encore venue à personne que ce Mosé eût été en quoi que ce soit législateur et qu'aucune loi divine lui eût été révélée. Les souvenirs d'Israël prenaient un degré particulier de précision et de réalité à partir du moment où le
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peuple, après avoir traversé le désert, s'approchait du pays de Glianaan.
De cette double série de traditions résultèrent deux écrits qui se faisaient suite, ou que peut-être Ton considérait conrime un seul livre. Les idées d'alors sur l'identité des ouvrages n'étaient nullement celles de notre temps. L'un -de ces écrits fut une sorte d'histoire patriarcale, qui a été absorbée parles rédactions postérieures ^ Ce livre n'absorba-t-il pas lui-même des éléments écrits antérieurs ^? C'est ce qu'on ne saurait dire et ce qu'il serait peu intéressant de savoir, puisque ces documents antérieurs auraient été à peu près contemporains de la rédaction du livre lui-même et que la question d'unité d'auteur, en de telles conditions, n'a pas beaucoup de sens. Le livre dont nous parlons, autant qu'on peut Tentrevoir à travers les remaniements des siècles suivants, n'offrait pas
1. C'est le document B ou « second élohiste » des critiques allemands' On en découvre des passages suivis dans les chapitres IV et VI de la Genèse, puis aux chapitres xiv et xv, puis de longs extraits à partir du chapitre xviii. Voir, pour l'analyse de détail, le commentaire de Dillmann, résumant les travaux antérieurs, en particulier ceux de Wellhausen.
2. Par exemple, le chapitre xiv de la Genèse, où nous voyons introduit sans préparation « Abram l'Hébreu, qui habitait la Chênaie de Mamré TAmorrhéen. i>
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essentiellement le caractère d'un livre sacré. Il n'avait pas de tendance religieuse précise, bien que la préférence de lahvé pour Israël y éclatât déjà. Dieu y était désigné par le mot Ha-élohim; la pluralité impliquée dans ce mot perçait encore en beaucoup d'endroits ; l'envoyé de Dieu s'appelait nialcak .Ha-É?7(?A?'m^ L'objet voulu avant tout était rintérêt et le charme de la narration. Les temps primitifs de l'humanité y étaient racontés, bien qu'on puisse douter qu'il y fût question de la création et du déluge. Ces premières pages paraissent avoir offert beaucoup d'analogie avec les fables phéniciennes conservées dans les lambeaux de Sanchoniathon. De là venaient tant de passages qui restèrent inintelligibles pour les rédacteurs d*un âge plus moderne, et qui sont comme des trous obscurs dans le texte actuel de la Bible; par exemple, le iv' chapitre de la Genèse, qui rappelle les mythes phéniciens sur les premiers inventeurs; ce chant de Lamech à ses femmes, problème des plus singuliers; le récit (retouché) sur l'amour des fds des dieux pour les filles des hommes, et sur les géants qui sortent de ce com-
1. Gen., XXI, 17; xxxi, 11; Exode, xiv, 19. Dans une foulo d'endroits, le n^idacteur jéhovistc a substitué maleak lahvé, par exennple, Gen., xxii, 1 1 ; Exode, m, 2, l.
fi. il
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merce* ; l'épisode de l'ivresse de Noé et de la malédiction de Cham ou Chanaan, et la cantilèneelbnographique qui s'y rattache; le chapitre xiv delà Genèse, sorte de fenêtre ouverte sur la plus haute antiquité; le chapitre xv du même livre, premier récit de lalliance de lahvé et d'Abram, où le sacrifice est raconté avec une étrange sauvagerie.
Et lahvé lui dit : « Je suis lahvé qui t'ai fait sortir d'Our- Casdim pour te donner celte terre en possession. » Et il dit : « Seigneur lahvé, à quoi connaîtrai-je que je la posséderai? h Et lahvé lui dit: « Prends-moi une génisse de trois ans et un chevreau de trois ans et un bélier de trois ans, une tourferelle et un pigeon. » Et Abram prit tous ces [animaux], et les coupa par le milieu, et il plaça les morceaux vis-à-vis les uns des autres; mais il se garda de couper les oiseaux. El les oiseaux de proie descendirent sur les corps, et Abram les chassait. Et, comme le soleil allait se coucher, un sommeil tomba sur Abram, et voici qu'une terreur, une grande obscurité, tomba sur lui... El, quand le soleil fut couché et qu'il fit tout à fait sombre, voilà une fournaise fumante, un brandon de feu qui passe entre les morceaux.
On peut rapporter à la même source le récit de la catastrophe de Sodome, amenéepar trois élohim voyageurs, et le très curieux chapitre xx de la Genèse, contenant la première version de l'aven-