‹ Historie du Régiment de ChampagneChapitre 5 sur 24 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

Nous avons suivi jusqu'à la fin du règne de Henri IV le cours des événements militaires : arrêtons-nous à cette époque, pour faire remarquer les changements qu'avait éprouvés l'organisation des régiments, depuis leur première formation, et particulièrement sous le règne du prince qui venait d'être enlevé à la France. La plupart de ces changements avaient été occasionnés par l'adoption et le perfectionnement des armes à feu. Une grande révolution devait s'opérer dans toutes les parties de l'art de la guerre; mais elle ne pouvait s'accomplir que par degrés. Nous croyons devoir en tracer rapidement les progrès , depuis l'époque de son origine , afin de rendre plus sensible l'exposition du système auquel on était alors parvenu. Ce système allait devenir uniforme dans tous les corps d'infanterie, et en observant sa marche dans un seul régiment, nous pouvons aussi en faire l'application à tous les autres. L'usage des armes à feu ne s'était étendu que

lentement, quoiqu'on eût commencé à l'introduire depuis plus de deux siècles. On employa d'abord de très-grosses pièces d'artillerie, et l'on essaya d'en augmenter les effets par le volume et la masse de leurs projectiles.

Les premières armes étaient portées sur des affûts : on leur donna le nom de bombardes, à cause de la détonation bombos que produisait l'explosion de la poudre : ces pièces d'artillerie reçurent aussi les noms de canons, coulevrines, serpentines, fauconneaux, basilics. Les canons étaient ainsi nommés du tube canone d'où partaient les projectiles : d'autres désignations venaient des figures qu'on y avait ciselées : elles servaient également à indiquer la différence de leurs proportions.

Quelques-uns des premiers canons avaient plus de vingt pieds de longueur; mais on reconnut dans la suite que de si grandes pièces n'avaient pas plus de portée, et l'on en réduisit les dimensions. Les parois de leur tube étaient composées de lames de fer, disposées en cylindre, et assujetties ensemble par des cercles : on les coula ensuite en fer, et plus tard en bronze.

On fit d'abord usage de cette artillerie pour la défense ou l'attaque des places : la garnison de

Metz s'en servit en i3a4 contre les troupes de l'archevêque de Trêves, et celle du Quesnoy en i36o pour défendre cette ville contre les Français. Lorsque les Anglais vinrent en i346 faire le siège de Calais, ils pointèrent du canon contre ses remparts : ils en avaient eu à la bataille de Crécy, et l'usage de ces bouches à feu facilita leur victoire. Les Français n'avaient encore vu employer les canons que dans les sièges : c'était la première fois qu'une armée en campagne transportait à sa suite ces machines redoutables. L'invention nouvelle se perfectionna au milieu des guerres suivantes, et les expéditions d'Italie en propagèrent l'usage : on eut dans les armées de Charles VIII et de Louis XII des canons de cinquante livres de balles : l'artillerie française était conduite par des chevaux ; et la rapidité de ses mouvements la rendait plus terrible : celle des Italiens n'avait alors que des attelages de bœufs.

A la bataille de Ravenne , en 1 5 1 1 , les Français pointèrent contre les Espagnols quelques pièces de canon et causèrent dans leurs rangs un tel ravage qu'ils se mirent à crier : 31 a ta do s somos del cielo; vamos a combatir los hombres, nous sommes écrasés par le ciel , allons combat* tre les hommes.

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Quelle que fût cette force nouvelle , on n'avait pas encore créé l'art d'en augmenter les effets, en se réglant sur la disposition du terrain et sur celle des ennemis, afin de placer ses batteries avec plus d'avantage : l'expérience et la routine précédèrent les combinaisons de la science, dans cet art comme dans tous les autres.

Depuis longtemps, l'emploi des grosses pièces d'artillerie était usité en Orient : les Turcs y avaient eu recours en i453, lorsqu'ils étaient venus assiéger Constantinople : ils continuèrent de s'en servir pour étendre leurs conquêtes.

L'armée de Soliman, qui fit en i5a3 le siège de Rhodes , tira cent vingt mille coups de canon contre la place; et le grand maître l'Isle-Adain ne la rendit qu'après plus de cinq mois de siège. Il était épuisé d'hommes et de munitions, et il capitula sur les ruines de ses murailles, qui avaient croulé de toutes parts.

En i565, pendant le siège de Malte, les Turcs tirèrent contre cette forteresse soixante-dix-huit mille coups de canon ; et la Valette résistant à toutes les attaques pendant quatre mois, les força de se retirer. Cinq mois après, ils attaquèrent l'île de Chypre; et leur nombreuse artillerie ruina les remparts de Nicosie et de FamagOuste, dont la

perte entraîna la reddition des autres places.

Les premiers projectiles de ces pièces étaient des boulets de pierre : l'usage en fut conservé longtemps; mais celui des boulets de 1er y fut ensuite substitué : ils étaient d'abord pleins; on imagina ensuite de les creuser et de les charger de poudre, pour les faire éclater lorsqu'ils auraient touché le but. Le comte de Nassau ayant mis en i5ai le siège devant Mézières, dont la défense était confiée au chevalier Bayard , fit usage de bombes qu'on lançait avec des mortiers, et qui produisaient un double ravage, par la pesanteur de leur chute et par leur explosion.

Le calibre des bombes est beaucoup plus fort que celui des boulets , et le calibre des grenades leur est très-inférieur; mais celles-ci sont également creuses et chargées de poudre : elles étaient connues dès le temps de François 1 er ; et les soldats les lançaient, après avoir mis le feu à la mèche qui devait ensuite les faire éclater. On en fit usage en Provence, en 1627, contre les troupes de Charles-Quint : les Anglais qui occupaient Rouen en 1 56% , s'en servirent contre les assiégeante.

Le principe de l'explosion de la poudre fut encore appliqué à d'autres moyens d'attaque et de

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défense : on le fit servir, même sans projectiles, à la destruction des remparts ennemis, et la mine vint remplacer l'usage de la sape, à l'aide de laquelle on les faisait ébouler. Les Génois s'en servirent en 1487, au siège de Sarzanella, qui était alors occupée par les Florentins : cependant Pierre de Navarre est regardé comme l'auteur de cette invention , quoiqu'il n'ait fait que la perfectionner. Lorsque Gonzalve de Cordoue devint maître de Naples en 1 5o3 après avoir gagné la bataille de Cérignoles, Pierre de Navarre, qui était alors attaché au service d'Espagne, employa la mine pour faire sauter les remparts du château Neuf et du château de l'OEuf , où les Français se défendaient encore. Les Turcs pratiquèrent plus de cinquante mines , pendant le siège de Rhodes dont nous avons fait mention ; et Villiers de l'Isle- Adam eut recours aux mêmes moyens pour ralentir les travaux et les approches des assiégeants.

D'autres pièces d'artillerie ou d'artifice nuisaient également à l'ennemi, soit par leur explosion instantanée ou successive , telles que les fougasses, les pétards, les carcasses, soit par leur mitraille, telles que les balles de fer, les lingots, les pointes, les cailloux, lancés par les pierriers*

soit en mettant le feu aux édifices, comme les fusées incendiaires.

Henri IV, qui assiégeait Cahors en 1 579, fit attacher le pétard aux portes de cette place pour les faire sauter; et les troupes s'y introduisirent précipitamment. Cette ville, cernée par les eaux du Lot, et ne tenant à la terre que par un seul côté, était facile à défendre, et avait une garnison nombreuse. Lorsqu'elle fut forcée, il fallut encore en disputer pied à pied la conquête : les assiégés avaient élevé des barricades dans tous les quartiers ; ce fut avec des armes à feu que l'on acheva de les réduire.

Depuis l'invention de la poudre, on n'avait pas cessé de faire de nouveaux usages de cette découverte : on voulut s'en servir en campagne comme dans les sièges , et l'on eut bientôt deux espèces d'armes à feu, les unes destinées à l'attaque ou à la défense des retranchements, les autres plus maniables, et assez légères pour être remises aux soldats.

Les Flamands avaient des bombardes à la main, en i38a, à la bataille de Rosbeck, et la garnison d'Arras en fit usage en 1 4 > 4 contre les Français qui l'assiégeaient : les troupes suisses

avaient dix mille coulevrines portatives, lorsqu'ils gagnèrent en 147 4 la bataille de Morat contre Charles le Téméraire : un corps de lansquenets à la solde de Charles VIII était armé de coulevrines et d'arquebuses , en 1496, à la bataille de Fornoue, et les arquebusiers espagnols décidèrent en i5a5 le sort de la bataille de Pavie.

La plupart de ces exemples montrent que les armes à feu portatives furent adoptées par les Flamands, l'Allemagne , l'Espagne , l'Italie, avant de l'être par la France : le désavantage qui résultait pour elle de la différence des armes offensives peut expliquer en partie quelques-uns des désastres qui nous sont rappelés dans ses annales militaires. D'autres causes de ses calamités pourraient s'attribuer à ses déchirements intérieurs et à l'état de faiblesse qui en résultait ; mais leur analyse sortirait des bornes où nous avons voulu nous renfermer; et si nous croyons devoir les indiquer par intervalles et d'une manière incidente, dans le cours de cet ouvrage , c'est afin de montrer comment des troupes vaillantes et belliqueuses peuvent être entravées dans le développement de leurs forces, et prodiguer, sans espérance de succès, d'inutiles efforts décourage. Les

vicissitudes de la guerre offrent une longue suite de ces rigueurs de la fortune et de ces exploits infructueux.

Les arquebuses étaient d'abord si pesantes qu'il fallait deux hommes pour les porter : elles étaient réservées à la défense des retranchements et à celle des brèches que le canon y avait pratiquées. Lorsqu'on rendit ces armes moins lourdes et plus portatives, il fallut néanmoins, pour en assurer le tir, appuyer sur un chevalet ou une fourchette l'extrémité du canon. Sous Louis XII, elles devinrent encore plus légères, et l'on supprima la fourchette qui leur servait d'appui.

C'est à Philippe Strozzi qu'on doit l'usage des belles arquebuses dont l'infanterie française fut armée, peu de temps après la formation des régiments. Elle n'avait d'abord que de petits canons, montés à la lucquoise; on se servit ensuite de ceux de Pignerol. Dandelot, devenu colonel général de l'infanterie française, apporta de Milan en France trois cents arquebuses , semblables à celles dont une partie de l'infanterie espagnole était armée, et cet usage s'étendit insensiblement Strozzi introduisit également en France l'emploi des mousquets : ils avaient moins de calibre que l'arquebuse et ils ne portaient pas si loin, mais

ils étaient plus légers et plus maniables. Après avoir fait fabriquer pour les gardes du roi une centaine de mousquets, Strozzi arma de la même manière quelques compagnies de chaque régiment.

On voulut avoir ensuite d'autres armes plus courtes que les arquebuses et les mousquets, et comme on en appuyait la crosse contre la poitrine lorsqu'il fallait tirer, on leur donna le nom de pétrinals; mais le contre-coup rendait cette arme plus fatigante, et l'usage en fut promptement abandonné.

Les pistoles ou pistolets furent inventés à Pistoie, vers l'année i54o. Les Italiens et les Allemands s'en servirent les premiers, et cette arme devint celle des troupes à cheval : les reîtres qui étaient en France au service de Henri II, furent nommés pistoliers.

D'autres armes à feu , que l'on employa sous différents noms, étaient distinguées les unes des autres par quelques parties de leur mécanisme : on eut des escopettes, des mousquetons, des choques, des espingoles, dés carabines; et plusieurs corps de troupes, tels que les mousquetaires , les arquebusiers, tirèrent leur nom des armes dont ils faisaient usage. Toutes étaient également

destinées à lancer des balles : le principe de leur action était le même; mais la manière d y mettre le feu donna lieu à plusieurs essais différents, et ne se perfectionna qu'avec lenteur.

La lumière du mousquet était percée sur le côté: on y avait adapté un bassinet où se plaçait la poudre d'amorce; et cette poudre prenait feu à l'aide d'un serpentin, qui retenait entre ses pinces le bout d'une mèche allumée, et que la détente d'un ressort faisait abattre sur le bassinet. Cette mèche devait être assez longue pour suffire à la durée du combat, et le mousquetaire, qui la ♦ tenait roulée autour de son bras, en adaptait un fragment au serpentin , et l'allumait lorsqu'il devait en faire usage.

L'humidité rendait souvent cette mèche inutile: on y substitua une composition de fer et d'antimoine, ayant la forme d'une pierre à fusil : on donna plus de force au serpentin qui la retenait , et l'on ajusta au bassinet un rouet d'acier, qui devait être tendu par un ressort. Lorsqu'on en lâchait ensuite la détente, le serpentin s'abattait, et le rouet tournait en revenant sur lui-même, avec tant de rapidité, que la friction de l'acier et de la pierre enflammait la poudre et faisait partir le mousquet.

La platine fut inventée plus tard: un silex remplaça l'ancienne pierre à feu ; le chien fut armé d'un puissant ressort 7 et sa détente et son choc eurent le double effet d'abattre subitement la platine qui recouvrait le bassinet, et de porter sur la poudre d'amorce l'étincelle produite par la percussion.

L'usage des armes à feu ne fut pas d'abord général : chaque régiment comprenait des arquebusiers, des mousquetaires, des hommes armés de piques, de lances, de hallebardes, de demi- • piques ou d'espontons. Ces différences indiquaient celle des services auxquels chaque classe d'hommes était spécialement réservée; et quoique, en servant ensemble, ils fussent tous destinés à s'entre-secourir, chaque section , étant armée d'une manière distincte, convenait mieux à un genre particulier d'attaque ou de défense.

Les mousquets, les arquebuses étaient plus redoutables que les anciennes armes de trait : la portée en était plus grande et l'effet plus puissant ; ils leur furent généralement substitués; mais la forme des armes tranchantes ou aiguisées, destinées aux combats corps à corps, continua d'être très-variée : on eut longtemps des armes d'hast,

sous différents noms, avant de se borner à l'usage des piques et des demi-piques, qui devaient à leur tour tomber en désuétude.

Les différentes armes remises à l'infanterie ne lui étaient pas distribuées dans des proportions égales, et le nombre des armes à feu fut longtemps le moins considérable : on avait soin de rassembler dans une même section les soldats qui étaient armés uniformément: ceux qui Tétaient d'une manière différente se trouvaient réunis dans d'autres sections. Une compagnie était ainsi subdivisée en plusieurs pelotons, qui par de faciles manœuvres pouvaient se replier les uns sur les autres , et changer leur ordre et leur ligne de bataille, de manière à opposer à l'infanterie ou à la cavalerie ennemie un front plus redoutable. Les piquiers paraissaient alors plus propres à résister au choc de la cavalerie, qui, en fondant sur eux, risquait de s'enferrer sur plusieurs pointes à la fois : la hampe et le fer réunis avaient jusqu'à quinze pieds de longueur, et le premier rang des piquiers se trouvait aussi protégé par les armes du second et du troisième rang.

La disproportion du nombre entre les armes à feu et les armes d'hast, était beaucoup plus variée dans les compagnies de volontaires qui ne

faisaient pas partie des régiments, et dont la levée était faite, au moment du besoin, par des chefs de bandes qui offraient alors leurs services. Nous avons reconnu, par les rôles des compagnies levées dans le midi de la France en 1 590 et pendant les années suivantes, que différents corps étaient uniquement composés d'arquebusiers à pied, d'autres étaient formés d'arquebusiers à pied et à cheval: plusieurs compagnies y joignaient des chevau-légers , des piquiers, des mousquetaires, et quelques-unes se composaient d'hommes d'armes et d'archers.

Chacune de ces compagnies de volontaires n'avait pas le même nombre d'hommes : les unes en avaient cent ou deux cents, d'autres n'en avaient que trente ou cinquante : quelques escouades n'étaient même que de huit à neuf hommes; on ne supposait pas qu'elles pussent agir isolément, et l'on en réunissait plusieurs en un seul corps, afin de donner à leur action plus de force et d'ensemble.

Les premiers changements qui résultèrent de l'emploi des armes à feu portèrent sur le choix des armes défensives. On reconnut qu'elles ne pouvaient pas résister à la plupart des nouveaux projectiles, et l'on se borna aux armures qui pou-

vaient du moins amortir la balle , et parer, dans les combats à larme blanche, une partie des coups les plus meurtriers. Les piquiers étaient les plus exposés , puisqu'ils ne pouvaient pas répondre au feu de l'ennemi : on leur donna des casques ou morions, des corselets munis de manches de mailles , et quelquefois des cottes d'armes. Si leur lance était rompue, ou s'ils ne pouvaient plus en faire usage au milieu de la mêlée, ns avaient recours à leur épée. Les arquebusiers, les mousquetaires avaient également l'épée, pour soutenir les combats corps à corps; mais leurs armes défensives étaient plus légères : on en remarqua l'insuffisance, et l'infanterie les abandonna par degrés , à mesure que le nombre des armes à feu vint à s'accroître.

Un nouvel art commençait à s'introduire dans les évolutions et dans les combats : on s'attachait à laisser moins de prise à un feu meurtrier dont il fallait éviter les ravages ; et l'on chercha , dans la composition même des rangs qui devaient essuyer ce feu , les moyens de le rendre moins redoutable. Cette partie des innovations devint une des plus difficiles, parce qu'elle était plus vivement contestée, et qu'on avait à lutter contre l'empire d'une longue habitude, et contre l'exemple des

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anciennes nations, les plus renommées par leur génie et leur habileté militaire. 1a phalange des Grecs avait eu seize hommes de hauteur; il y en avait eu huit dans chacune des trois parties de la légion romaine, dans les hastaires, les princes, et les triaires. Tous les défenseurs de l'ancienne tactique opposaient ces deux grandes autorités aux hommes de guerre qui, depuis l'invention des armes à feu , préféraient l'ordre mince à l'ordre profond , afin de n'exposer aux coups de l'artillerie qu'un petit nombre de files.

Ia. nouvelle combinaison parut enfin préférable : on en fit plusieurs fois l'épreuve avec avantage; et le changement d'armes la fit d'abord prévaloir dans les pelotons d'arquebusiers et de mousquetaires , que l'on ne mit plus en bataille que sur six rangs. L'ordre profond se conserva plus longtemps dans les troupes armées de piques et destinées à servir contre la cavalerie : on voulait qu'elles pussent lui faire face de toutes parte y et en multipliant les rangs on obtenait cet avantage; mais on se réservait aussi celui de les dédoubler, de les amincir, lorsqu'ils étaient plus exposés au feu de l'infanterie et de l'artillerie ennemie. Le nombre et la disposition des rangs dépendaient du genre de service dont les troupes

avaient à s'acquitter, et de l'habileté du chef chargé de les conduire.

Les premiers régiments, formés de la réunion de plusieurs vieilles bandes, conservèrent leur division par enseignes ou compagnies : le nombre des compagnies ne fut pas toujours le même, et celui des hommes qui les composaient varia également à plusieurs époques. En 1577 le régiment de Champagne avait douze compagnies : il en avait quatorze en i588, et deux ans après on porta ce nombre jusqu'à vingt. Chaque compagnie était d'abord de deux cents hommes : elle avait un capitaine, un lieutenant, deux sergents, un fourrier, deux tambours, un fifre et cent dix piquiers, en y comprenant deux caporaux et douze anspessades : les autres hommes étaient des arquebusiers, au nombre desquels deux caporaux et huit anspessades se trouvaient également compris.

Sous le règne de Henri IV le nombre des arquebusiers fut augmenté, et celui des piquiers diminua dans la même proportion : on joignit ensuite des mousquetaires aux arquebusiers, et les uns et les autres constituèrent la principale force de chaque compagnie.

Les capitaines étaient armés de toutes pièces :

ils portaient le morion, le corselet, les brassards, la cotte de mailles, l'épée, et ils avaient une lance à la main.

Quoique le nom de capitaine désignât spécialement le chef d'une compagnie, on le donnait aussi , comme titre d'honneur, aux officiers supérieurs qui s'étaient signalés dans leur carrière militaire: c'était sous ce nom qu'ils passaient à la postérité.

On avait anciennement désigné, sous le nom générique de sergents servientes , les hommes qui entraient au service militaire; cette dénomination fut ensuite restreinte à quelques officiers subalternes. Les caporaux, nommés d'abord caps d'escadre, étaient placés sous les ordres des sergents, et ils commandaient une escouade : les lanspezzades ou anspessades avaient reçu leur nom de la lance rompue ou demi-lance dont ils étaient armés avant qu'on % leur remît une pique ou un mousquet : leur grade était supérieur à celui des simples fantassins; on le donnait à des soldats distingués par leur bravoure et par l'ancienneté de leurs services : ils recevaient une solde supérieure, et on les désigna dans la suite sous le nom d'appointés.

Le nom de fodrum, fourrage, s'appliquait d'une

manière générale aux subsistances de chaque compagnie; et les fourriers étaient chargés d'y pourvoir.

Les enseignes ou drapeaux qui servaient de point de ralliement, avaient été autrefois plus nombreux : chaque comte avait son étendard; les évèques, les abbés, les villes avaient leurs gonfanons , leurs bannières. Le droit de porter des guidons, des pennons, d'autres insignes analogues, appartenait aux chevaliers bannerets, aux bacheliers, aux hommes d'armes, ayant quelques archers à leur suite. Chaque bande d'infanterie avait son enseigne; et lorsqu'on eut formé les régiments , chaque compagnie en eut également une : l'officier qui la portait ne devait jamais l'abandonner; et un écrivain militaire, Montgeon, qui avait servi sous les règnes de Charles IX, de Henri III et de Henri IV, exprime ainsi les devoirs du porte-enseigne : « Le malheur advenant « d'un désavantage, le taffetas lui doit servir de « linceul; et si c'est une vieille compagnie, où il « n'y a qu'une écharpe, le bâton de l'enseigne lui « doit servir de "cierge. »

Les tambours, placés à la tète de chaque cornpagnié, servaient à régulariser sa marche, à la presser, à la ralentir, et à rappeler autour du

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drapeau tous les hommes dispersés : ce signe de ralliement était adopté longtemps avant la formation des régiments ; et Ton avait emprunté des Suisses l'usage du fifre, dont les sons perçants et excitateurs les avaient si souvent animés au milieu du tumulte des combats ou des fêtes de la victoire*

La formation des compagnies, telle que nous venons de l'indiquer, fut la même dans les quatre anciens régiments, et l'on suivit une semblable règle dans les autres corps qui furent successivement organisés. Chaque régiment était commandé par un mestre de camp, ayant auprès de lui un lieutenant-colonel et un sergent-major, l'un pour le remplacer en cas de besoin, l'autre pour porter rapidement ses ordres sur tous les points de la ligne de bataille. Tous les mestres de camp de l'infanterie étaient eux-mêmes commandés par un colonel-général de la même arme; les brigadiers, les maréchaux de camp, qui leur étaient supérieurs, rélevaient à leur tour des lieutenants généraux, et ceux-ci des maréchaux de France : le connétable était à la tête de l'armée.

Quelques-uns des nouveaux régiments dont la création suivit celle des anciens corps , ne furent formés que momentanément; on les licenciait à

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la paix, et un seul de ces régiments fut organisé d'une manière permanente sous le règne de Henri III : son successeur Henri IV leva sept autres corps dont la composition fut la même.

L'armée n'avait alors que douze régiments d'infanlerie régulière et constamment entretenue en temps de paix ; quoiqu'on eût soin de l'augmenter, pendant la guerre, de toutes les troupes de nouvelle levée, qu'il était urgent de réunir.

Aussitôt après l'avènement de Louis XIII, les troubles du royaume et ses guerres avec l'étranger firent reconnaître au gouvernement la nécessité de donner à l'organisation de ses forces de nouveaux développements. La minorité du que allait exposer la régente sa mère aux brigues des favoris, aux attaques des principaux corps de l'État, aux prétentions ambitieuses des princes et des grands, qui, jaloux les uns des autres , se disputaient les rênes du gouvernement.

Ces débats, ouverts pendant l'enfance du roi, se perpétuèrent quand l'âge l'eut appelé à régner seul : il n'avait pas été préparé à ce pénible fardeau : la loi qui lui donnait à quatorze ans une majorité légale, ne pouvait y joindre ni l'énergie de caractère , ni les lumières et les connaissances nécessaires pour régler et soutenir un pouvoir

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entouré de factieux. Ce temps était celui où les seigneurs et les grands se montraient encore redoutables à l'autorité souveraine, par l'influence qu'ils exerçaient autour d'eux. Descendants des vassaux de la couronne, de ces orgueilleux feudataires qui avaient eu des corps de troupes à leur service, ils n'avaient plus le droit de faire des levées d'hommes, le pouvoir d'inquiéter par leur force l'autorité souveraine, de lui dicter des conditions et de mettre à prix leurs secours : les rois s'étaient affranchis de leur tutelle, en s'environnant d'une armée ; mais ces puissantes familles conservaient dans leurs provinces l'ascendant que donnent d'immenses propriétés, des prérogatives honorifiques , l'héritage d'une ancienne renommée, et tous ces souvenirs historiques qui, ayant été consacrés par les siècles, vivent encore longtemps dans l'opinion publique. Ces longues dissensions entre les grands et l'autorité royale éclatèrent en 1614, lorsque le prince de Condé, mécontent d'être écarté des affaires par la reine régente, se retira de la cour, et entraîna dans son parti les ducs de Bouillon et de Nevers.

Le régiment de Champagne alla rejoindre à Vitry l'armée que le roi levait alors contre les princes , et il revint à Verdun , après le traité qui

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fut signé le 1 5 mai à Sainte-Menehould. Quand les mécontents eurent repris les armes, ce régiment faisait partie d'un corps de troupes, destiné à défendre contre eux la Brie et la Champagne. L'armée royale qui s'était assemblée à Meaux , en partit le 9 septembre 161 5; elle se mit en possession de Creil et de Sens, enleva les quartiers du duc de Pincy-Luxembourg , et le poursuivit dans sa retraite vers la Loire. Pigeolet, lieutenantcolonel du régiment de Champagne , voyant que les ennemis se dirigeaient sur Gien , pour y passer le fleuve , et sachant qu'on leur ouvrirait les portes de cette ville s'ils s'y présentaient les premiers, propose au maréchal de Bassompierre de s'y rendre avec deux compagnies de ce régiment, deux autres de celui de Boniface, et quelques chariots chargés de blé, de vin et de munitions de guerre : il s'achemine , force sa marche à travers les bois et les champs, passe, tambour battant, au milieu des quartiers de l'armée des princes, comme s'il en eût fait partie, et parvient à se jeter dans la place. L'ennemi, quand il s'y présente à son tour, en trouve les portes fermées ; il ne peut forcer le passage, et il se retire.

L'armée du roi entra en Poitou , sur la fin de la même année, et Bassompierre s'y empara de

l'île et du château de Bouchard , occupés par les mécontents : il avait avec lui les régiments de Champagne , de Piémont et de Navarre. Ces corps se joignirent ensuite à l'armée que le duc de Guise commandait en Guienne; mais les princes ayant fait la paix en 1616, l'armée fut dissoute, et le régiment de Champagne retourna à Verdun.

Cette réconciliation fut de courte durée: la Ligue des princes se renouvela en 1617; ils s'étaient attachés à la cause de la reine mère, devenue factieuse depuis qu'elle avait cessé d'être régente; et ce régiment fit encore partie de l'armée que Louis XIII assemblait contre eux: en 1619, ses cantonnements se trouvaient à Vitry. Lorsque les habitants de cette ville voulurent en ouvrir les portes au cardinal de Guise qui s'était déclaré pour la reine mère, le régiment s'opposa à cette défection, et fit tomber les injustes soupçons qu'on osait élever sur sa fidélité. Bientôt il se rendit à Montereau, où était le rendez-vous des troupes du roi. L'armée fut ensuite dirigée vers la Flèche; elle se porta sur la Loire, et Bassompierre eut ordre de se rendre, avec les régiments des Gardes, de Picardie et de Champagne, au village de Forges, près du Pont de Cé, qui avait été assigné pour résidence à la reine mère, et où

se trouvaient rassemblées les principales forces de son parti.

Champagne fut rejoint dans ce nouveau poste , par une recrue de deux cents hommes, partis de Nogent-sur-Seine, sous les ordres de Pontis , jeune officier qui servait alors comme enseigne dans le même corps. Pontis avait été attaqué dans sa route par six cents hommes de cavalerie, envoyés contre lui par le cardinal de Guise; mais il s'était barricadé, à l'aide d'une file de voitures qu'il avait rencontrées sur la route de Bar-sur-Aube , et il n'avait pu être forcé. Le cardinal fit garder à vue ces deux cents hommes, en attendant un renfort d'infanterie pour les envelopper; mais Pontis parvint à le tromper par les feux qu'il alluma dans des lieux où il ne s'arrêtait point : ses feux bivouacs donnèrent le change sur sa position : il gagna une forêt, à la faveur de la nuit; et quoiqu'il fût ensuite vivement poursuivi , il parvint à se jeter dans Sézanne et à rejoindre heureusement ses drapeaux.

Bassompierre était chargé d'emporter, avec ses trois régiments , la position des ennemis , rangés en bataille au nombre de cinq mille hommes, dans une plaine en avant du Pont de Cé. Ils avaient la Loire à leur droite : leur gauche était couverte

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d'une forte haie, qu'ils avaient garnie d'arquebusiers et de mousquetaires; une épaisse bordure d'aliziers s'étendait devant eux.

Les troupes royales firent replier la cavalerie ennemie dans une première attaque ; et , sans attendre les canons qui étaient restés en arrière, elles marchèrent contre l'infanterie. Bassompierre se mit à la tète du régiment de Champagne qui occupait la gauche et qui , selon son expression , «lui semblait en plus beau lieu pour donner;» il mit pied à terre et prit la hallebarde d'un sergent. Nérestan qui commandait les Gardes descendit également de cheval et se plaça auprès de lui.

Les enfants perdus des Gardes et de Champagne, conduits par Mélessis et par Comminges, s'approchèrent alors du retranchement où l'ennemi s'était replié : on fit contre eux une décharge générale de mousqueterie ; mais animés par la résistance, ils coururent à l'assaut : ils gravirent tous les obstacles; et Comminges cria bientôt à Bassompierre du haut du retranchement : « Souvenez- « vous, Monsieur, que j'y ai monté le premier. » A peine cent hommes avaient franchi cette fortification , qu'ils furent chargés par un* escadron de cavalerie : Nérestan se tourne vers eux et leur crie: «Présentez vos piques, mes enfants, et te-

« nons ferme. » Tous firent bonne contenance et soutinrent vaillamment le choc. Un enfant perdu alla, la pique à la main , attaquer le commandant ennemi; il blessa deux fois son cheval, il lui fit prendre la fuite , et ce mouvement entraîna l'escadron qui le suivait.

Ceux qui avaient emporté le retranchement et dissipé les premiers corps ennemis, se jetèrent avec la même ardeur dans les faubourgs, à travers les coups de mousquets qu'on leur tirait par les fenêtres; et ils se portèrent ensuite vers la ville. On ne put, au milieu de la confusion et de la vivacité de la poursuite , hausser le pont-levis qui devait les arrêter : ils s'y précipitèrent pêle-mêle, avec les troupes qu'ils avaient repoussées; et, après les premiers moments de désordre et de violence, on parvint à sauver la ville du pillage f quoiqu'elle eût été prise de vive force.

Parmi les prisonniers de cette journée se trouvait le comte de Saint-Aignan : on voulait le condamner à mort , comme ayant quitté le service du roi ; mais Bassompierre et Créqui s'y opposèrent, « disant qu'ils lui avaient donné parole, et « qu'ils n'étaient point des prévôts pour faire « capture de pendus. »

Le château du Pont de Cé capitula le lende-

no HISTOIRE DU REGIMENT

main; et Louis XIII, après avoir conclu un arrangement avec la reine mère, licencia une partie de son armée. Il retint, pour le voyage qu'il allait faire dans le Midi , la moitié des vieux régiments, ceux des Gardes, quelques autres corps d'infanterie et de cavalerie, et il se rendit, par Blaye et Bordeaux, dans le pays de Béarn, où le régiment de Champagne resta cantonné pendant quelques mois : on l'envoya ensuite à Sauveterre et dans l'île d'Oléron, dont la défense lui fut momentanément confiée.

Lorsque le duc de Soissons, qui commandait en Saintonge, se fut révolté, et eut entraîné dans ce mouvement la plupart des places occupées par les protestants , le roi vint faire le siège de Saint- Jean d'Angely, et dix compagnies du régiment de Champagne eurent part à cette expédition.

Elles avaient à leur tête le marquis de Montrevel qui s'était distingué, l'année précédente, à l'attaque du Pont de Cé. Cet officier fut chargé, le 3o mai 1621 , d'attaquer le faubourg de Taillebourg, et il exécuta cet ordre avec tant de bravoure, qu'il se barricada, dès le premier jour, à cinquante pas des remparts : le lendemain il se porta, avec tout son corps, à l'attaque des retranchements : tous les ouvrages extérieurs furent promptement

forcés, et Ton poursuivit les assiégés jusqu'à leur pont, qu'ils rompirent après l'avoir franchi. Cette affaire avait été meurtrière : le brave Montrevel y fut tué : trois capitaines et la moitié de leurs soldats périrent comme lui; le nombre des blessés fut considérable.

Il restait à s'emparer du corps de la place; et Pontis fut commandé avec quarante hommes du régiment de Champagne, pour se porter à la brèche lorsqu'une mine aurait éclaté; mais l'effet de son explosion leur fut contraire : ils s'étaient trop avancés; et Pontis et son détachement furent couverts des débris de cette violente éruption : ils auraient été ensevelis sous cet amas de terre, de pierres et de sable, si le capitaine Comminges, qui les suivait dans la tranchée avec une autre compagnie de Champagne, ne se fût hâté de les secourir.

Saint-Jean d'Angely, vivement pressé par les assiégeants , capitula le a3 juin ; et le régiment suivit le corps d'armée qui pénétra dans la Guienne et vint mettre le siège devant Clérac : l'attaque de gauche était confiée aux régiments de Picardie, de Champagne et de Beaumont, et après quelque résistance, la place se rendit à discrétion. L'expédition dirigée contre Montauban

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