‹ Historie générale de l'etablissment du ChristianismeChapitre 1 sur 19 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

LBGLISR d' AFRIQUE SOUS LES TAlfDALES BT JUSQO A

SA RUINE. (4ûO 7OO.) COUP- D'OEIL

JUSQU A WOS JOURS.

Le vénérable Augustin ne devait pas éprouver la douleur de voir tomber la capitale de sa patrie dans la main des Barbares ; et quoique l'époque où il vécut fût pleine de désastres religieux de tout genre, Dieu lui épargna, en général, le spectacle déchirant de tous les maux qui allaient fondre sur l'église; car quoique les écrits de ce grand 11. 1

a Afrique. — (4ao). aogustdi. gumbuc. Liv. F*

homme montrent clairement qu'il avait, en particulier , beaucoup à gémir sur les progrès de l'aria* nisme, et sur la décadence toujours croissante qui devait en résulter pour 1 église d'Afrique, ce parti ne put cependant, malgré tous ses efforts, réussir de son temps à devenir dominant dans ces contrées.

Mais dans les deux dernières années de sa vie Augustin vit cependant se répandre sur l'église une puissance de ténèbres qui semblait menacer d'une ruine inévitable ces champs qu'avaient cultivés tant de fidèles serviteurs de Christ. On a vu (c. 16 , p. 474) comment Genséric s'avança d'Espagne (en 4*9) avec ses bandes vandales et renversa tout sur ses pas dans le nord de l'Afrique ; comment tout y fut d'abord subjugué, les villes fortes réduites en cendres , et tous les habitans chrétiens forcés de sVnfuirvers Carthage, leur dernier asile. On a dit minai qu'Hippone, demeure de S1 Augustin (1), était assiégée déjà depuis trois mois lorsque < <' fidèle serviteur fut appelé dans le repos de son maître.

L'histoirn dépeint Genséric comme un homme distingué pur des dons extraordinaires de l'esprit et du c.orp». llésolu de s'emparer de ces provinces

(,) Cmwhm nous «rot», dès le premier volume, souvent retranché l'é plthai» ri, êrtini line le* catholique» romain, ont ajoutée a ploaienra noms pr,TM«, nous oroyons aussi, par des raisons qoi ont leur importance dogmatique , detoir revenir à l'ancienne notation de ce mot (S*) quand noua remploierons. Le grec , le latin et l'allemand ne l'ont presque jamais ; l'anglais rarement , et presque comme une simple sjllabe déplus. V. vol. 1 , p. it note.

Ch. XV II. GBNSBRIC PKR8ÉCUTB LES ORTHODOXBS. 3

florissantes de l'Afrique , il fut assez politique pour sentir qu'il ne lui convenait pas de faire aux habitans du pays une guerre d'extermination; il conserva donc à ces provinces la plupart des institutions civiles des Romains et même l'usage du latin dans les affaires publiques. Par les mêmes raisons il se serait bien gardé, quoique arien comme tout son peuple, de se déclarer en faveur d'aucun parti chrétien, s'il n'eût eu d'autres rai* sons pour le faire, et pour donner une couleur religieuse à la guerre qu'il faisait en Afrique. Mais on a déjà vu souvent comment cette dispute de l'arianisme , qui avait l'air de n'être que religieuse, se mêla profondément à la politique. La masse des populations romaines et civilisées professait l'orthodoxie; et dès^lors, pour des barbares ignorans et tout charnels, l'orthodoxe n'était plus qu'un homme du parti ennemi, l'arien un allié : la foi orthodoxe était celle qui les battait, celle d'Aètius, celle de Stilicon, celle du grand Théodose, tandis que l'arianisme formait en quelque sorte la religion de l'opposition romaine , celle des mécontens qui appelaient l'invasion étrangère de tous leurs voeux. C'est ainsi que se compliqua et se faussa la question , pour amener sur l'Occident la longue nuit où nous entrons.

A peine donc les Vandales se furent-ils emparés de Carthage (4^9) que Genséric déclara sa résolution de faire régner l'arianisme, et commença contre le clergé orthodoxe une cruelle persécution , qui se continua sous ses successeurs, avec de rares interruptions et avec une cruauté crois-

4 Ajnque. — (455) persécution. Lw. V%

santé , pendant quatre-vingts ans entiers jusqu'à la ruine même du règne des Vandales. Les évêques les plus prononcés dans leur foi , et d'autres hommes considérés furent aussitôt ou chassés ou réduits à la condition d'esclaves : Genséric , après avoir rempli Carthage de désolation en la livrant au pillage , fit placer sur un misérable bâtiment qui faisait eau de toutes parts et qui était destiné à périr en route, l'évéque de Carthage, Quodvultdeus, accompagné de son clergé, et dépouillé de tous les objets les plus nécessaires. Le bâtiment arriva néanmoins heureusement à Naples.

Cette mesure ne fut que le signal d'une première persécution de quatorze ans qui éclata sur tout le nord de l'Afrique ; l'appât du butin chez les soldats , comme la rancune du parti arien chez le peuple et surtout chez les prêtres, ne cessa de l'envenimer pendant tout ce temps ; et les chrétiens n'eurent enfin quelque répit que par suite d'une grande expédition des Vandales, qui détourna mo- 'mentanémentleur attention sur un autre point. En 455, en effet, Genséric fait voile pour l'Italie; il va piller et dévaster Rome (du 1 5 au 29 juin) , et il revient en Afrique avec une multitude de chrétiens captifs, qu'il se préparait à vendre sur le marché de Carthage aux Maures du pays , qui les auraient emmenés dans l'intérieur de l'Afrique. Cet événement donna lieu à un déploiement de vertus chrétiennes que nous laisserons raconter à un ennemi de l'évangile, parce que les faits lui arrachent une conclusion que la force seule de la vérité pouvait lui suggérer :

Ch. XVII. UH JWGBMBNT DE GIBBON. S

« Dans le partage des captifs, rapporte Gibbon, les maris furent impitoyablement séparés de leurs femmes, et les pères de leurs enfans. Ils ne trouvèrent d'appui et de consolation que dans la charité de Déogratias, évèque de Carthage, qui vendit les vases d'or et d'argent de son église, racheta les uns, adoucit l'esclavage des autres, soigna les malades et fournit aux difïérens besoins d'une multitude dont la santé avait beaucoup souffert dans le passage d'Italie en Afrique. Le digne prélat convertit deux vastes églises en hôpitaux, y plaça commodément tous les malades, et se chargea de leur procurer en abondance la nourriture et les médicamens nécessaires à leur état. Déogratias,, quoique d'un âge très -avancé, les visitait exactement le jour et la nuit : son courage lui prêtait des forces, et sa tendre compassion ajoutait un prix inestimable à ses services. Comparons cette scène avec les champs de Cannes, et jugeons entre Jnnibal et le successeur de S' Cyprien. » (i)

Voilà un de ces juge mens que le christianisme arrache, par sa beauté, à ses adversaires les plus passionnés : mais il ne faut pas oublier du reste , que Gibbon qui parle ainsi , a fait ce qu'il a pu pour nous faire rejeter la religion de Cyprien et embrasser celle d'Annibal. Voilà les sophistes.

Genséric mourut après un règne de trente-sept ans , qu'il avait marqué par des torrens de sang. 11 eut pour successeur, en 477, son fils Hunerich , qui continua la persécution avec cruauté. L'église-

(1) Gibbon, t. 6, e. 36, p. 390

Q Afrique. — (477)' hunerich. bugèkb. LiV. V.

de Carthage resta vingt-quatre ans sans évëque , parce que les Vandales ne voulaient pas permettre l'élection d'un évêque orthodoxe ; ils ne le firent enfin que par suite de l'intervention pressante de Zénon, empereur d'Orient. Les yeux du peuple se portèrent alors avec vénération et avec amour sur Eugène , citoyen de Carthage , qui s'était rendu respectable, même auprès de ses adversaires, par sa piété, sa science et sa sagesse. Les groupes dispersés des fidèles se rassemblèrent avec joie autour de lui , pour ranimer par la communion d'un culte commun le feu sacré de l'amour du Seigneur que la persécution avait fait renaître en leur cœur ; et la piété qui éclatait dans ces réunions finit par produire sur les Vandales mêmes un effet si profond, qu'ils venaient assister en foule à ce culte, qu'on appelait dès long-temps le catholique , qualification qui n'était point encore démentie et contredite par l'addition limitative de romain. On sait que le mot catholique signifie universel : les premiers siècles entendaient par foi catholique la foi de l'église chrétienne répandue en tous lieux , et partout la même pour le fond de la doctrine. C'est encore le cas aujourd'hui. Nous sommes, nous protestans, 4es catholiques réformés.

Le clergé arien, jaloux de ces progrès du parti orthodoxe , fit défendre à l'évêque par Hunerich de recevoir à l'avenir dans son église aucun Vandale : mais cet homme pieux répondit avec intrépidité que la parole de Dieu ne lui permettait de fermer son église à qui que ce fut. Hunerich irrité plaça alors aux portes des églises catholiques des soldats,

Ch. XV II. PERSECUTION DE HtJNERICH. y

chargés de saisir tous les Vandales qui viendraient s'y rendre > et de leur enlever avec un instrument tranchant les cheveux et la peau de la tête. Mais cette mesure cruelle n'eut, pas plus que d'autres en d'autres temps et en d'autres lieux, l'effet attendu. Des foules de Vandales se présentaient dans les églises, accompagnés de leurs femmes et de leurs en fa n s, avec une ardeur d'autant plus vive que le danger était plus grand. Hunerich, irrité de cette résistance d'une église qu'il avait crue complètement asservie,, repoussa d'abord du nombre de ses serviteurs et de ses employés tous ceux qui voulurent garder ou embrasser la foi évangélique; puis il publia de nouveaux édits , plus sévères , contre ceux qui se déclareraient pour elle. Dès-lors nou« vel éclat de la persécution : des troupes d'évéques et de prêtres furent chassés dans les déserts de la Lybie et livrés à la famine avec des milliers d'autres fidèles; car les chrétiens suivaient leurs pasteurs dans la destinée qu'on, voulait leur faire; et le Seigneur les y soutenait Victor déVitâ qui décrit ces persécutions comme témoin oculaire, et comme en ayant partagé lui-même les épreuves (i), dit que ce désert de Lybie, dans lequel on chas* sait les chrétiens , fourmillait de serpens et d'in-* sectes venimeux , mais que pas un des chrétiens persécutés n'en fut atteint (a). Des mères portant leurs nourrissons dans les bras suivaient en pleurant, à travers les villages , leurs évêques entraînés par les soldats., et leur disaient : a A qui voulez-

(i) Uistoria pcrsecutionis FanJalicte. (a) Marc iG, 18.

» de la Vjf^'**xz*fi: *zz> martyr* - Qj. i;*rci*r» dos » eu fans ? LO'^i a 7^^^ *e»

* de la Ki-i)f/;^ji.cA? Lx q J pr-era pxir nous > sur notre Lt cort ? a

I/j/jS Je pretcuer m >iz.- T-t dt* la p^rseciî I.* * Q le parti arien avait craint cViuter un tumulte populaire s'il touchait a I cv^ ie E^^e : niais en 483, Hunerith crut pouvoir faire un pas de plus , et somrna cet ecclésiastique de s entendre avec son clergé pour une discussion publique sur la divinité de Christ contre les évéques ariens de Caxtliage. Eugène qui savait d'avance ce que serait une pareille discussion, puisque ses adversaires seraient en même temps ses juges, ne se rendit pas à la demande du roi , qui saisit la première occasion pour sévir contre lui; et cette occasion se trouva bientôt Selon ce Victor de Vita que nous venons de nommer, un citoyen aveugle de Cartilage avait demandé à 1 evèque de prier Dieu pour que la vue lui fût rendue. L'évèque, qui s'était d'abord refusé à cette demande , voyant Faveugle insister toujours de nouveau , lui dit enfin à l'occasion d'un baptême : a Je t'ai déjà dit que je ne suis » qu'un pécheur; mais enfin je prie Dieu qu'il te » fasse grâce selon ta foi , et qu'il te rende la vue. » 11 fit le signe de la croix sur ses yeux, l'aveugle r ex ouvra la vue, et la ville entière fut dans l'admiration sur cette preuve de la puissance de la foi. Le roi s'informa de tous les détails de cette histoire , et on ne put, di£-ou , nier le fait , mais on l'attribua a la magie. Dès -lors un nouvel orage

Ch. XV IL PBRSBCUTIOK DE HUNERICH. 9

éclate sur toutes les églises d'Afrique; tous les ecclésiastiques sont obligés de quitter leurs résidences, tout acte de culte leur est défendu , on ôte à tout membre quelconque de l'église le droit de posséder, d'acheter, ou de vendre , et on réduit en un mot les Orthodoxes, sous tous les rapports, à la condition de serfs : dans les provinces plusieurs furent livrés à la torture et à la mort. Mais tous les exemples d'héroïsme surhumain qu'enfante le christianisme dans les persécutions recommencèrent à se montrer. Une certaine Dionysia avait été frappée de verges : son fils encore jeune , qui était condamné à la mort , se jette tremblant entre ses bras. « Pense, mon enfant», lui dit-elle d'une voix solennelle , « que tu as été baptisé au nom » du Père, du Fils et du Saint-Esprit! » Le jeune homme se livra à ses bourreaux, et souffrit le martyre avec une constance inébranlable : puis sa mère l'ensevelit dans sa propre demeure, pour faire tous les jours sa prière sur son tombeau.

Dans des temps d'affliction extraordinaire le Seigneur accorde aux siens des secours qui passent aussi la mesure journalière et commune. C'est ce qu'on a vu jusqu'à présent plus d'une fois dans l'histoire de l'église. Le Seigneur n'a dit nulle part il est vrai, qu'en telle ou telle circonstance déterminée nous pourrions nous attendre avec certitude à des secours miraculeux ; mais les déclarations les plus positives assurent aux chrétiens, en termes généraux et pour tous les temps, les secours dont ils auront besoin en chaque occasion ; et ni les faits , ni une seule parole des saintes Écritures

lO Afrique. — (483). DONS MIRACULBUX. Lù>. K.

n'autorisent cet axiome si gratuitement répandu en nos jours, même parmi les croyans, que les dons miraculeux ont cessé , qu'ils ont dû cesser , et cesser à telle ou telle époque. On a déjà vu précédemment des preuves nombreuses , non-seulement de l'existence, mais même de l'abondance des dons extraordinaires dans le second et dans le troisième siècle, aussi bien que dans le premier. Nous ne consacrerons plus à l'avenir un article particulier à rechercher l'existence des faits de ce genre pour les âges qui ont suivi, d'autant plus que nous ne doutons point qu'ils n'aient diminué en nombre et en pureté à mesure que la vie même de l'église a diminué. Mais voici un trait de notre histoire d'Afrique, entre une multitude d'autres , qui peut prouver , il nous semble , que le Seigneur intervenait alors encore par son pouvoir surnaturel de manière à ce que l'incrédule le plus déclaré ne sût comment élever un doute sur les faits. Au lieu d'en tirer le récit des diverses sources qui nous l'ont transmis, nous laisserons encore une fois faire ce travail à l'ennemi de l'évangile que nous venons de citer tout àl'heure : nous transcrirons littéralement un second article de Gibbon (i). Voici ses propres paroles: « L'exemple de la fraude excite naturellement le soupçon ; et l'on peut attribuer avec plus de raison à l'industrie des catholiques d'Afrique , qu'à la protection du ciel, les miracles qu'ils citèrent à l'appui de la justice et de la vérité de leur cause.

(i) Hist. delà décad. de Teiup. 6, c. 37, P. 55»-556.

Ch. XVII. 1RS MARTYRS DE TIPASA. II

Cependant l'historien qui examine cette querelle religieuse d'un œil impartial , peut se permettre de citer un de ces événemens surnaturels , qui édifiera les dévots et étonnera les incrédules. Les habitans de Tipasa (i) , colonie maritime de la Mauritanie, environ à seize mille de Césarée (d'Afrique) s'étaient distingués dans tous les temps par leur zèle pour la foi orthodoxe , avaient bravé la fureur des Donatistes (a) , et repoussé ou éludé la tyrannie des Ariens (sous la persécution de Hunerich ). Ils abandonnèrent tous la ville à l'arrivée d'un évèque hérétique : ceux qui purent se procurer des vaisseaux passèrent sur les côtes d'Espagne, et ceux de ces malheureux persécutés qui demeurèrent en Afrique, refusant de reconnaître l'usurpateur, continuèrent à tenir leurs assemblées pieuses, mais illégales. Cette désobéissance enflamma la colère du barbare Hunerich. Un comte militaire fut envoyé de Carthage à Tipasa ; il rassembla les catholiques dans le forum; et aux yeux de toute la province, il fit couper la main droite et la langue aux coupables ; mais les saints confesseurs continuèrent de parler après cette exécution inhumaine; et ce miracle est attesté par Victor, évéque africain , qui publia une histoire de la persécution deux ans après l'événement (3). « Si quel-

(O Pline, Bist. nat.,$, i; luner., Wetaeling , p. 1 5. — CelUriut, Géogr. antiq., t. a , part, a , p. 1*7. 11 ne faut pa» confondra cette ville 4e Tipaaa arec une antre dn même nom , située en Nuraidie ; celle dont il est question devait être une ville un peu considérable.

(a) Oftet. de MUève, De Sckùm. don cuit t. , 1. a , p. 38.

(î) Viçtor ritçmù, 5, 6, p, 76; fiuinart, p. 483 48;.

12 Afrique, — (483> martyrs dr tipasà. Iàv. V.

» qu'un, dit Victor, révoque ce fait en doute, qu'il » aille à Constantinople ; il entendra parler distinct » tement Resti tutus, sous-diacre, qui fut une de » ces glorieuses victimes, et qui habite en ce mo- » ment le palais de l'empereur Zénon , où il jouit » de la vénération de la pieuse impératrice. »

» On trouve avec étonnement à Constantinople, à l'appui de ce fait, un second témoin sans passion, désintéressé , — savant — et irrécusable. Énée de Gaza, philosophe de la secte de Platon, (qui se convertit à cette époque au christianisme), a rapporté avec soin ses observations sur les martyrs. d'Afrique : « Je les ai vus de mes yeux , dit-il , je- » les ai entendus parler, je me suis informé soigneu- » sèment de ce qui pouvait produire des sons arti- » culés sans le secours de la langue, et je me suis » servi de mes yeux pour confirmer le témoignage » de mes oreilles. J'ai ouvert leur bouche, et je me » suis assuré que la langue avait été totalement » arrachée jusqu'à la racine, opération que les » médecins assurent être toujours mortelle » (i).

» Le récit d'Énée de Gaza (c'est toujours Gibbon que nous laissons parler) est confirmé par le témoignage surabondant d'un édit perpétuel de l'empereur Justinien, — par la chronique du comte Marcellin, — et par le pape Grégoire Ier, qui avait résidé à Constantinople en qualité de ministre du

(i) jEneas de Gaza . in Theophrasto , in Biblioth. Patrum, t. 8, p. 664- 665. Il était (alors) chrétien , et composa ce dialogue , le Théophraste , sur l'immortalité de l'une et la résurrection do corps , oatre ringt-aix épltrcs encore existantes, y oyez Cave , iiist. Utteraria , p. 297 ; et Fabricius; Dibl. greeca , t. t, p. 4? 2*

Ch. XV 11. RECIT ET SENTENCE DB GIBBON. l3

pontife romain (i). Ils vécurent tous dans le siècle qui fut témoin de ce prodige, et tous l'attestent comme témoins oculaires, ou comme en ayant la certitude par la notoriété publique. — Ces miracles dont il y eut plusieurs exemples successifs , se passèrent sur le théâtre le plus vaste et le plus éclairé du monde , et furent soumis durant plusieur années à l'examen des sens. »

Tel est l'exposé que nous donne Gibbon du fait même, et de ses preuves : voici maintenant sa conclusion , extrêmement remarquable , et réellement conforme à l'Écriture sainte : « Ce don surnaturel des confesseurs africains, qui parlaient quoique privés de l'organe de la parole, obtiendra sans doute la confiance de tous ceux et de ceux seulement qui sont déjà disposés à croire que leur langage était celui de la pure orthodoxie; mais l'esprit opiniâtre des infidèles est défendu par des soupçons secrets et incurables ; l'arien ou le socinien, qui a rejeté la doctrine de la trinité, résis-

(t) Justin. Codex, I. i , tit. 17 ; — Maroellin , in Chrome. , p. 45, in Thesaur. Tempor. Scaliger. — Procop. De beil. vand.,\. t,c. 7. p. 196. — Greg. Magnas, Dialog. 3, 3s. Aucun de ces témoins n'a donné le nombre de ces confesseurs. Un ancien martyrologe ( ap. Raînart, p. 486 ) le fixe à soixante. Deux d'entre enx perdirent le don de la parole en commettant nn péché d'impureté. La circonstance la plus singulière de ces prodiges est nn enfant qoi n'avait jamais parlé avant qu'on lui coupât la langue. { Note de Gibbon. )

Le Marceilin ici cité par Gibbon était chancelier de l'emperenr , et affirme en effet avoir tu lui-même et entendu parler parfaitement les personnes dont il s'agit. L'édit de Justinien est nne loi de cet empereur qui mentionne occasionnellement les mêmes faits comme ayant été tus et connus par l'empereur en personne. ( Note du traducteur, )

i4 Afrique. — (483). tifàsa. réflexiohs. Lit>. V.

tera toujours à l'évidence des miracle» opérés par les disciples de S1 Athanase. »

Voilà, disons-nous, une déclaration qui s'accorde avec l'Écriture dans ses, jugemens sur l'incrédulité; c'est le refus positif d'en croire le témoignage le plus avéré , c'est-à-dire celui des sens. Il ne sert de rien de dire à l'homme endurci dans le péché : a Nous vous annonçons ce que nous avons ouï, ce que nous avons vu , contemplé , touché de nos propres mains,» etc. (i Jean i, i) : il ne veut pas croire. En fait de vérité morale l'homme ne croit en effet que ce qu'il veut.

Mais nous ajoutons encore un mot. N'y auraitil pas quelques chrétiens qui , dans la question qui nous occupe, se trouveraient être de l'avis de Gibbon ?

Et si au contraire nous nous croyons obligés à admettre un fait pareil , que de réflexions ne sug>gère-t-il pas ! Et que de grandeurs et de consolations ne présente-t-il pas au croyant?.....

Mais il faut passer.

L'église de Christ revivait donc en Afrique , et ne faisait que se ranimer sous la persécution : un nombre toujours plus grand de Vandales apprenaient à connaître la vie de l'évangile; et plusieurs embrassaient la foi en Jésus d'un cœur sincère. Sans doute la fureur des ennemis n'en devenait aussi que plus grande; mais l'évangile gardait sa supériorité ; et ce n'est pas sans étonnement qu'on voit l'accroissement qu'avait pris à cette époque l'église de cette contrée , et les listes nombreuses de fidèles martyrs, qui ne craignirent pas de con-

Ch. XVII. 465 évÊQ. GONTAMUIfD. THR4SAM OHD. l5

fesser la vérité jusque dans les tortures et dans la mort Victor parle de cinquante-quatre évèques dans la seule province proconsulaire (chef-lieu Carthage ) , de cent vingt -cinq en Numidie, de cent sept dans la province de Byzacène, de cent vingt en Mauritanie , de quarante-quatre dans le district de Sitifi , de cinq dans celui de Tripoli , et de dix en Sardaigne ; en tout quatre cent soixantecinq évèques, dont quatre-vingt-huit moururent à Carthage par les mauvais traitemens qu'on leur fit éprouver , et plus de trois cents furent chassés en Corse ou ailleurs.

Le vénérable évéque Eugène aussi fut exilé : on l'envoya dans une contrée déserte de la province de Tripoli , où il fut livré à des soldats qui le maltraitèrent avec barbarie : il écrivit de ce lieu d'exil à ses frères de Carthage une lettre d'encouragement que nous a conservée Grégoire de Tours ( i ). « Je vous conjure avec larmes, leur dit-il, et par le grand jour de la révélation de Jésus-Christ , que vous vous teniez fermes en la confession de la vraie foi. Si vous restez fidèles , ni l'éloignement ni la mort ne peuvent nous séparer ; mais si vous succombez je serai innocent du sang de ceux qui périront. »

Hunerich mourut en 484 après un règne de huit ans. Son successeur et neveu Guntamund fut plus humain ; il rappela l'évêque Eugène , et rendit aux Orthodoxes la liberté du culte. Mais il mourut déjà en 496; et Thrasamund, aussitôt monté sur le

(1) Historia Francorum , 1. a, p. 46.

16 Afrique.— (49^)* fdlcencb. Lus. V.

trône, bannit de nouveau Eugène , en lui assignant cette fois pour lieu d'exil la France, où il travailla pendant neuf ans parmi les Visigoths , jusqu'à ce qu'en 5o5 le Seigneur l'appela au repos éternel.

Mais le Seigneur avait suscité aux troupeaux dispersés de l'Afrique un digne remplaçant d'Eugène dans la personne de Fulgence , qui se distinguait au même degré que lui par les qualités de l'esprit et du cœur. Il était né en /\6S à Télepte en Afrique , d'une famille noble, et il avait été formé tout ensemble à la piété et aux sciences humaines. Dans sa jeunesse il avait été nommé inspecteur sur les recettes publiques ; mais il ne put supporter longtemps le spectacle des misères qu'entraîne la perception des impôts , et il résolut d'aller finir ses jours dans un couvent S'étant présenté à cet effet au prieur, cehû-ci lui répondit : « Va, et apprends » d'abord à vivre dans le monde à l'abri de ses » tentations. » Mais le jeune homme repartit avec humilité : « Celui qui m'a donné le désir de » le servir peut aussi m'accorder la force et le » courage de lui consacrer ici mes jours tout en- » tiers. » Fulgence fut admis, et il passa quelques années dans cette solitude, à se préparer sans s'en douter à sa future vocation , qui lui était encore inconnue; puis la persécution vint le chasser du couvent pour le jeter dans les déserts et lui faire annoncer l'évangile à ses semblables.

En -499 les Numides, qui ravageaient le pavs par des incursions, l'obligèrent à se rvfu^ù r dans une ville de la pro\ince prvvousulaire . ou il fut

Ch. XVlh *tJt©B*rcB. 5àOi 17

battu de verges dans les rues pour avoir prêché la parole du Seigneur. De là il se rendit à Rome, pour adorer, comme on disait déjà à cette époque, sur les tombeaux des apôtres* De retour dans sa patrie il trou Va, en parcourant le district de Tunis, une contrée qui manquait absolument de conduc~ teur spirituel, et où on lui demanda de rester comme évéque. IL y consentit, et il donna aussitôt tout son bien aux pauvres , ne se nourrissant que des herbes des champs, et parcourant mal vêtu , jusque bien avant dans la nuit, une population grossière pour lui prêcher en paroles et par son exemple le salut de Jésus-Christ

Mais Thrasamund sut le trouver même dans ce lieu d'exil, et il le chassa en Sardaigne avec soixante autres évèques. C'est ici que cet homme pieux rédigea la plupart de ses écrits assez nombreux , des lettres à ses amis dispersés , des réfutations d'hérésies , ou des discours de simple édification. Au nombre de ces écrits on en trouve aussi quelquesuns adressés au roi Thrasamund , et destinés à lui exposer avec franchise et respect la foi pour laquelle il souffrait , lui Fulgence , en invitant le rot à examiner la chose avec impartialité.

Le contenu de ces lettres plut tellement au roi qu'il permit à Fulgence de revenir s'établir à Carthage. Le pieux évèque y retourna donc en effet, et il recommença à travailler avec succès au service de son maître. Mais de nouvelles plaintes s'élevèrent de la part du clergé arien, et Fulgence fut exilé une seconde fois dans l'île de Sardaigne; c'était en 5ao. Il monta , plein d'espérance , sur 11. a

l8 Afrique. — ■ 5 a 3. — — « fulguscx. Làv. V-

le vaisseau qui devait l'emmener, et dit à un de ses amis qui F embrassait en pleurant : « Ne t'afflige pas, Juliarus. je retiendrai bientôt, et nous • verrons encore de nos yeux la vraie foi en Christ rétablie dans ce pays, avec la liberté de la professer. »

Thrasamimd mourut en 5 1 3. et eut pour successeur Hildcnck. Thrasamund sachant que ce dernier inclinait vers la foi orthodoxe, avait exigé de lui. av ant de mourir, le serment qu'il ne rétablirait jamais cette foi comme religion de IXtat. H îlderich avait cru pouvoir éviter l'obligation qu entraînait ce serment, en signant auparavant en secret un acte solennel qui accordait la liberté du culte aux églises orthodoxes pour l'époque ou il serait arrive au trône, Eitectivement quoiqu'il n'eût pas le courage de se joindre ouvertement a ces églises, il tint au dernier de ses engagemens : les e> eques et les prêtres exiles furent rappeWs: et leur retour fut une fete pour le peuple de Carthage, qui se précipita cm foule au-devant d'eux vers le port. La joie fut au comble lorsque Fulpenee se montra sur le nilac du hi riment : il fut accueuu avev des témoignages iniHMnbrab>es dT amour et de vénération ; et lorsqu'il quitta Carthage pour retourner à son rwoedent troupe*au , des mu. i.ruôes de bdeies s'avancèrent au-devant de lui s*:r rx;îe îa route avec des namK^auv et des o^urosmes*

Mais eefcn que Vepreu>e n ava.t pas aiartu ne se laissa pas séduire par la poire c^u: x^ez»t des hommes : so* se*ù oivet rut *e vV*njktyc a la croire de son ma:tre et au bwm de so» t\>cvw Ves derme-

Ch. XV H. gilimfr. 53 1. 19

res forces que lui avaient laissées ses longues souffrances. Ses absences répétées et prolongées avaient permis au péché et au relâchement de faire de grands ravages dans son église : il s'appliqua avec amour et patience à bander toutes ces plaies des mauvais temps, jusqu'à ce qu'en 533 il rendit l'esprit dans la paix de son Seigneur > après avoir rassemblé . ses amis, leur avoir demandé pardon pour toute offense qu'il aurait pu leur faire, et les avoir exhortés à s'attacher fermement au Sauveur.

Cependant le règne des Vandales sur l'Afrique allait finir : deux causes principales amenèrent cette catastrophe. Hilderic que nous avons déjà vu faible et lâche, était aussi adonné aux plaisirs des sens. Gilimer, l'un de ses parens, s'éleva contre lui, et le renversa du trône (53 1). En même temps le peuple entier des Vandales s'était corrompu et amolli sous le ciel d'Afrique. Cent ans plus tôt, le sévère Salvien avait pu dire en parlant d'eux (1) : « que l'Espagne avait été ruinée par des vices aussi grands, et peut-être plus grands encore que ceux des Gaules; et que c'était par cette raison -là qu'elle avait été livrée à de chastes Barbares , afin qu'il fut évident que le pays était condamné à cause de son impureté. Si je ne me trompe, ajoutait Salvien, tous les autres Barbares sont plus vaillans que les Vandales; mais ces ennemis, les plus faibles de tous, ont eu le dessus à cause de la pureté de leurs mœurs. » — Maintenant les choses avaient bien changé ; et la volupté avait affaibli

(1) De Gubernatione mundi , c. 7.

ao Afrique, — 533. gilimba. bbusaibb. Iàv. V,

ces mêmes hommes, autrefois si redoutables. Il faut bien ajouter encore une autre raison à celles qui préparèrent la ruine du règne des Vandales ou plutôt, en général, la ruine de l'église d'Afrique. La division acharnée qui se prolongeait entre les deux partis religieux, les Ariens et les Orthodoxes, les Vandales et l'ancienne population romaine, avait relâché tous les ressorts de l'État et préparé sa ruine inévitable : le moment en était venu.

Le célèbre Justinien, alors empereur d'Orient, ne put voir saus indifférence l'usurpation de Gilimer dont nous venons de parler : car il redoutait cet homme. Occupé d'ailleurs depuis long-temps du rétablissement de l'empire romain, il songeait d'autant plus à l'Afrique, que les mécontens de ce pays le pressaient de venir en chasser les Vandales pour y ramener l'ancien état civil et religieux. Justinien demanda donc que son ancien ami , le roi détrôné, rentrât dans ses droits : et sur le refus qui lui en fut fait , le vaillant Bélisaire fit voile pour l'Afrique, avec une flotte qui portait i5,ooo hommes (533). Comme les Vandales ne s'étaient point préparés à cette attaque les Grecs débarquèrent sans difficulté; les habitans du pays se joignirent à eux par milliers ; Bélisaire s'empara de Carthage : et peu de temps après, Gilimer fut complètement défait et emmené en triomphe à Constantinople (534). Quand il fut obligé de se présenter devant Justinien qui était assis sur un trône resplendissant , il s'écria plusieurs fois avec l'Ecclésiaste : « Vanité des vanités, tout est vanité ! »

Ch. XV II. pih dbs vandales. 534* ai

Au nombre des trésors immenses qui se trouvaient dans le butin , on voyait aussi ces vases sacrés du temple de Jérusalem que Tite avait autrefois apportés à Rome, que Genséric avait emportés à Carthage , et qui maintenant venaient à Constantuaople. L'empereur Justinien les fit distribuer dans les églises principales de Jérusalem, sur l'observation que lui avait faite un Juif, que ces vases portaient malheur à tout empire qui les • gardait comme un butin profane hors de cette ville (i). Les Vandales vaincus furent en grande partie emmenés pour être incorporés à une armée qui marchait contre les Perses : les autres se perdirent parmi les habitans du pays ; de sorte que dès ce moment le nom même de cette race germaine disparait de l'histoire.

Il semblerait que l'église d'Afrique, délivrée de ses oppresseurs , eût dû se relever dès-lors avec une force toute nouvelle. Il n'en fut point ainsi : elle ne fit au contraire que languir et dépérir ; et c'est avec douleur que notre histoire des missions quitte maintenant , pour n'y plus revenir, ces vastes et belles provinces du nord de l'Afrique , dans lesquelles , depuis quatre cents ans, l'église de Christ s'était établie d'une manière si brillante et si étendue, La position centrale de ce pays, relativement au monde alors connu, semblait promettre que cette église continuerait d'exercer sur la propagation de l'évangile une influence puissante et durable : mais les voluptés et les divisions

(i) P/vcop, Je btllo Vandal. , I. i , c. 8 ; l. a , c. y.

aa Afrique. — de 534 jusqu'à nos jours. ïàv. V

la détruisirent. Il parut bien un instant sous Justinien quelle allait se ranimer; mais elle participa au contraire à la corruption de l'empire grec, et par conséquent aux châtimens qui vinrent fondre 6iir lui. Dès 647 en effet nous verrons l'armée victorieuse des Mahométans , après s'être soumis l'Arabie, la Syrie et une grande partie de la Perse , venir fondre sur l'Égypte et la subjuguer, de même que tout le reste de l'Afrique septentrionale. Le calife Othman, troisième successeur de Mahomet, la couvrit de ses troupes victorieuses : et une bataille sanglante de plusieurs jours décida du sort du pays. [L'église de Christ y gémit encore quelque temps sous le joug des Arabes; mais elle ne tarda point à expirer. Cinquante ans seulement après la conquête, c'està-dire vers 700 , un général sarrasin pouvait écrire au calife qu'il ne valait plus la peine de main-? tenir l'impôt ordonné sur les chrétiens, parce qu'il n'y en avait plus dans le pays.

Il est très-probable qu'à cette époque de l'invasion des Mahométans, plusieurs chrétiens qui refusèrent d'abjurer furent emmenés comme esclaves dans l'intérieur de l'Afrique; et différentes recherches faites en nos temps dans le nord 4e l'Afrique, surtout celles de Shaw, consul général anglais en Égypte, établissent avec une haute probabilité qu'il se trouve dans l'intérieur de cette partie du monde encore quelques peuplades qui , pendant la longue nuit d'ignorance et de superstition sous laquelle l'Afrique a gémi dès cette époque, ont conservé au moins quelques

Ch. XV IL CHRÉTIENS DE LINTE RIEUR. a3

marques extérieures d'un christianisme primitif, quelles gardent comme un monument sacré de leur histoire ancienne et comme le gage d'un retour futur à la foi vivante et salutaire de Jésus- Christ.

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