CHAPITRE XXVIII
ROlfIFACS (WINPRID), l'aPOJRE DE l/ ALLEMAGNE (l^.
Première mission de Winfrid dans la Frise. Premier voyage a Rome. Visites dans la Hesse et U Thuringe.
Après les longs préparatifs qui s'étaient faits depuis le milieu du sixième siècle pour la propagation de l'évangile en Allemagne, nous arrivons
(t) La vie de Winfrid a été d'abord écrite par son disciple et neveu Willibald, premier évéqne d'Eichstaedt {Pita S1* Boni/acii. Ed. Canis^in Lect. antiq. , t. 4 » p« — Trots cents ans pins tard Othlo , moine de Foalde , a écrit aussi une Vita 5" Bonifacii , qu'on trouve également dan» les Lect. antiq. de Canisius ( t. 4, p. a). Celte biographie est augmentée d'un grand nombre de lettres de Winfrid , qui furent trouvées dans le courent de Foulde. — Mais l'écrit le plu* intéressant sur cet apôtre des Germains est incontestablement la Collection de ses propres lettres publiée par Wûrdtwein , évéque de Wuru bourg. C'est le recueil le plus complet qu'on en ait; et les lettres sont quelquefois accompagnées d'observation* historiques ( Mogunt , i 789 ). — On a en outre un grand nombre d'autres biographies de Boniface , rédigées par des auteurs modernes sons des points de vue très-différeus et souvent opposés. Nous ne citerons dans ce noinhn: que Srinmler ( Bisser uttio de propagea a per Boni/ac. inter German. relig. chmt.).
Ch. XXP11L NAISSANCE ET JEUNESSE DB DONIFA.CB. ffi*
enfin à l'histoire d'un homme qui, à côté de toute l'imperfection des connaissances de son époque , mérite sans contredit d'être rangé au nombre des hommes précieux qui ont le plus contribué à répandre l'évangile dans le monde , et dont la postérité conservera le souvenir avec admiration et reconnaissance. Ce fut Winfrid, Anglo-Saxon de naissance, surnommé plus tard par l'évëque de, Rome , Boni/ace. C'est de lui que Dieu se servit pour donner à l'église d'Allemagne un ensemble et une fixité , dont elle avait manqué jusqu'alors et qui favorisa aussitôt d'une manière puissante la propagation ultérieure de l'évangile et la victoire du christianisme sur l'idolâtrie.
Winfrid naquit vers l'an 680 à Rirton en Angleterre, au sein d'une famille considérée; et les sentimens religieux se développèrent chez lui de très-bonne heure. A cette époque régnait en Angleterre l'usage salutaire que les ecclésiastiques allassent visiter les membres de l'église dans leurs demeures et s'entretinssent avec leurs paroissiens sur les choses divines : Winfrid écoutait avec avidité des conversations de ce genre. Son père aurait aimé vouer cet enfant aux affaires civiles : mais le jeune Winfrid se sentait entraîné vers la vocation ecclésiastique. On lui permit donc d'entrer successivement dans plusieurs des couvens les plus florissans de l'Angleterre , où il étudia le latin , quelques élémens de rhétorique , et surtout les saintes Écritures. Si l'on réfléchit à la disette d'exemplaires complets de la Bible, disette alors devenue générale en Europe , et aux efforts que
4*> BO**/.—!**. MfàJH,£T ARRIVEE DAÎf S LA FRIS*. L.V l .
faisait depuis long-temps la cour de Rome pour se soumettre 1 église bretonne , on comprendra mieux comment l'éducation religieuse de Boniface participa aux défauts de son temps. On a vu que Bede y l'un de ses instituteurs , l'homme le plus distingué de cette époque, avait lui-même reçu arec joie les chaînes que Rome mettait depuis long-temps à la liberté de la pensée, et avait regardé comme un bienfait précieux sa complète soumission à l'autorité du pape. Il y aurait donc ingratitude et étroitesse de cœur à Caire à Winfrid un~ reproche des préjugés, quelque nuisibles qu'ils aient pu être , que nous le verrons traîner après lui dans sa carrière d'ailleurs si glorieuse et si chrétienne,
A l'âge de trente-cinq ans Winfrid se sentit stimulé à l'œuvre des missions par l'exemple des nombreux évangêlistes qui, depuis deux cents ans, avaient quitté l'Angleterre pour se rendre chez les païens. Son abbé aurait bien voulu le retenir; mais AVînfrid se décida à partir avec deux de ses amis de couvent. 11 s'embarqua en 716 à Lundenwich ^ Londres\ et arriva dans une petite ville des Frisons sur le Leck. U savait qu'il rencontrerait dans ces contrées Willibrord son parent , qui travaillait à y annoncer l'évangile depuis plus de vingt ans, et qu'il verrait, non loin du lieu de débarquement, à Utrecht, le premier couvent que ce missionnaire avait fondé dans ces contrées.
Mais dans quel état il trouva les choses , en comparaison de ce qu'il avait espéré et de ce que quelques rapports lui avaient fait attendre ! Pépin,
Ch. XXVUL RBTOOR BT NOUVBAU DEPART.
protecteur de la mission , était mort Tannée auparavant; les missionnaires étaient chassés du pays; les églises frisonnes dispersées; les temples renversés ; Radbod , en guerre avec Charles Martel , avait en ce moment des succès ; et les amis aux côtés desquels Winfrid espérait commencer ses travaux , erraient au milieu des forêts de l'Allemagne pour y trouver un abri contre la fureur des Barbares. En vain ce prédicateur courageux demanda-t-il à Radbod la permission de s'établir dans le pays ; il fut repoussé avec menaces ; et il ne vit sur le moment d'autre parti à prendre que de retourner dans sa patrie dès l'hiver de la même année.
À peine rentré dans son couvent, les moines voulurent le nommer à la place de l'abbé qui venait de mourir; mais quoique "Winfrid consentit provisoirement à en faire les fonctions , son désir brûlant restait tourné vers les païens : il l'entretenait lui-même par des prières soutenues et par des travaux dirigés en ce sens; et après trois ans d'attente il vit se rouvrir une porte qui lui permit de faire un nouvel essai : Charles Martel était vainqueur : Radbod refoulé dans un coin de son royaume ; les missionnaires étaient revenus et recommençaient à rassembler leurs troupeaux; Winfrid aussi résolut de retourner dans la Frise.
Il avait cru voir, par ses expériences précédentes, qu'il ne pouvait guère agir avec quelque sécurité sans s'appuyer , lui et sa vocation , de quelque recommandation imposante. Sans doute plus d'un missionnaire, depuis cent cinquante ans avait, ha-
458 Boni/. RAISONS DE RECHERCH. L APPUI DE ROME. L. VI.
zardé d'entrer dans cette œuvre sainte sans rechercher d'appui semblable. Mais quoique les travaux de ces hommes dévoués n'eussent pas eu lieu complètement en vain , ils s'étaient cependant perdus en partie au milieu des obstacles ; et plusieurs des missionnaires eux-mêmes étaient bien vite tombés comme victimes do leur zèle. Depuis l'époque de Colomban quelques-uns avaient donc pris le parti , qui se présentait assez naturellement et dont on ne pouvait prévoir tous les inconvénient, de s'adresser à Rome , pour y aller chercher, auprès de l'évèque toujours plus considéré de cette ville, soit des pleins pouvoirs , soit au moins des instructions , ou enfin ce genre de force qui résulte de l'association. Et en effet ils trouvaient là de l'encouragement, quelquefois des conseils vraiment bons , et toujours une recommandation puissante, qui n'était pas sans valeur auprès des princes allemands : les rois francs avaient étendu au loin leur domination dans la Germanie; et l'appui qu'ils donnaient à des missionnaires était respectable et efficace : or ces rois ne l'accordaient guère qu'à ceux qui leur étaient déjà recommandés de Rome. Enfin ce n'était qu'à ces mêmes conditions qu'un missionnaire pouvait trouver un précieux point d'appui dans les nombreux couvens répandus de toutes parts. On conçoit dès-lors comment un missionnaire consciencieux , en même temps que séduit par une opinion universellement répandue . pouvait croire de son devoir dans l'intérêt même de son œuvre, d'aller chercher à Rome d'aussi grands avantages. Par-là les missionnaires de cette
Ch. XXVUL DBPAHT POUK ROME. ^
époque ne faisaient guère plus que ce que font ceux de nos jours quand ils se mettent au service d'une société des missions; et sauf des différences que nous sommes d'ailleurs loin de méconnaître, on allait alors à Rome comme aujourd'hui Ton va à Londres , ou à quelque autre grand centre dactivité chrétienne. Sans doute il est bien évident qu'en tout cela les vues de plusieurs missionnaires pouvaient être entachées de quelque impureté; mais ce cas , qui est possible dans tous les systèmes, n'est la conséquence nécessaire d'aucun.
Winfrid se rendit donc à Rome. Les moines de son couvent le virent , quant à eux , partir avec douleur, parce qu'ils perdaient en lui un directeur pieux ; mais ils sentirent pourtant qu'ils ne pou* vaient s'opposer à cette séparation. L'archevêque Brituald de Cantorbéry lui dit au nom de tous : « Va donc en paix ; nous ne t'oublierons jamais dans nos prières! Aussi long-temps que nous t'avons connu , nous t'avons aimé comme un digne menu bre de l'église de Christ en Angleterre : séparés de corps, nous n'en resterons pas moins unis avec toi par l'invisible lien de l'amour ; et ton souve* nir nous sera toujours précieux. »
L'évéque Daniel de Winchester , l'un des hommes les plus éclairés de son temps , qui prenait un intérêt particulier à l'entreprise de Winfrid , lui donna des lettres de recommandation pour le pape Grégoire II et pour tous les évêques et princes chrétiens du continent; et Winfrid arriva à Rome , après un voyage pénible, en 718.
Grégoire II, homme rusé et ambitieux, qui
460 Bout/. PREMIER SEJOUR A ROME. Lû>. VI.
mettait le plus grand prix à étendre l'influence de son église sur les nouvelles églises d'Allemagne y vit venir avec plaisir à sa cour cet homme pieux et simple , et s'empressa de l'employer comme un instrument de ses vues. Il le traita avec la plus grande distinction ; il lui fit passer l'hiver auprès de lui , afin de l'habituer à fond à tout le rituel romain ; puis, quand le moment de son départ fut venu , il le nomma son chargé de pouvoirs auprès de la nation allemande , et il lui fit emporter une riche provision de reliques. — « Ton saint zèle pour les missions , » lui dit ce pape , dans la circulaire qui dut lui servir de recommandation et de lettre de créance , « la sincérité de ta foi , que nous avons éprouvée , exige que nous te nommions notre collaborateur dans les fonctions de la Parole divine , qui nous sont confiées par la
grâce de Dieu Au nom du Dieu trois fois un , et
avec la puissance de S1 Pierre, le prince des apôtres, nous ordonnons en conséquence que tu te hâtes de te rendre auprès des peuples païens avec la Parole de Dieu, ce feu salutaire que le Seigneur veut allumer sur terre ; et que dans l'esprit de force , d'amour et de discipline , tu verses dans leurs cœurs ignorans la prédication des deux testamens. Tu prendras garde, avec cela , de remplir parmi les peuples de la terre les fonctions du sacrement qui te sont confiées, selon tous les préceptes de notre saint siège » (i).
Winfrid partit donc, au printemps de l'année 7 1 9,
(1) Bomf. epist. n, p. 11.
Ch. XXV11L DÉPART LUITPEÂND PBINBS TflUr. 46 1
plein de joie et de courage , en traversant la Lombardie , la Bavière et la Franconie , pour se rendre dans la Thuringe, vers laquelle Grégoire II l'avait spécialement dirigé. Il prêcha partout , et trouva partout aussi un accueil honorable : ce fut surtout le cas chez Luitprand , roi des Lombards , qui lui fit des présens considérables. Peut-être faut-il avertir, en parlant de ces accueils flatteurs, qu'on ne doit pas, pour tout cela, s'imaginer que les voyages de Winfrid fussent faciles , et ressemblassent à nos courses actuelles en Europe. A cette époque on ne pouvait faire de grands trajets en Allemagne qu'avec des difficultés extrêmes. Non-seulement le voyageur manquait souvent de routes tracées, mais il ne trouvait pas toujours , tant s'en faut, un lieu où passer la nuit; et il était continuellement exposé à rencontrer des brigands ou des bêtes féroces, dans les sombres forêts qu'il mettait des semaines ou même des mois entiers à parcourir. Les torrens des montagnes et les fleuves venaient lui opposer des obstacles puissans et sans cesse renouvelés; car il fallait presque toujours ou les passer à la nage ou aller chercher un gué en faisant de longs détours.— Mais le Seigneur soutenait les siens, alors comme il le fait toujours ; et avec l'épreuve il donnait les forces de la supporter.
Arrivé en Thuringe, Winfrid convoqua aussitôt les principaux du peuple et les prêtres ; il leur montra les pleins pouvoirs qui l'établissaient docteur du christianisme chez la nation allemande, et il les somma solennellement d'embrasser avec obéissance la foi qu'il leur apportait. Il blâma surtout
46 a Boni/. — thuringb. — h esse (bamelr). &v* ¥1*
la vie scandaleuse de quelques prêtres chrétiens qui vivaient dans l'impureté, et il trouva en général chez les Thuringiens un mélange lamentable de christianisme et d'idolâtrie , qui indiquait chez leurs conducteurs une grande ignorance. On sent qu'il ne pouvait guère en être autrement dans ce pays agité , où les tentatives de missions avaient été si isolées et si passagères, et où les guerres continuelles avec les Francs n'avaient permis l'établissement d'aucune institution régulière. Mais comme plusieurs missionnaires , et après eux Willibrord en particulier, avaient déjà préparé le terrain, et que le duc de la Thuringe était bien disposé, les exhortations de Winfrid eurent leur effet; et déjà ce missionnaire songeait à se fixer chez ce peuple pour profiter du moment favorable, lorsqu'il apprit, encore en 719, que Radbod, ce terrible ennemi du christianisme, venait de mourir.
Cette circonstance donna à l'activité de Winfrid une direction toute nouvelle et inattendue. On vient de voir de quelle manière Radbod était mort, et la sensation profonde et salutaire que cet événement avait causée dans le pays. Winfrid pensa qu'il devait accourir auprès de Willibrord dans un moment aussi important; et il s'y rendit effectivement aussitôt , après en avoir donné avis au pape. Il prit, avec quelques compagnons de voyage, le chemin de la Hesse, et descendit le Weser jusqu'à Hameln, où un comte Bernhart, à qui Charles Martel avait persuadé d'embrasser le christianisme, s'occupait à fonder dans ses domaines une école de jeunes ecclésiastiques. Winfrid l'encouragea, et
WESTPHAL1E. PROSPERITE DE LA Frise. fâS
ordonna aussi qu'on bâtît à côté du couvent une petite église , qui reçut plus tard le nom de Bomfaoe.
Ces travaux, faits en passant, venaient coïncider heureusement avec des travaux précédera. Car on «vu (p. 44$) que quelques années auparavant déjà, Suidbert avait poussé ses courses dans ces fnémes contrées de la Westphalie jusqu'à Bielefeld , alors grande ville (i), a Minden et à Brunswick : et il y avait laissé des germes qui ne furent pas perdus, quoiqu'ils dussent passer encore un siècle avant d'éclater et de fructifier pour la vie éternelle (a).
Après avoir réglé ces choses à Hameln , Winfrid poursuivit son voyage, et arriva dans la Frise (encore en 719). Le pays avait maintenant la paix avec les Francs : le nouveau roi était mieux disposé que Radbod ; l'idolâtrie disparaissait peu à peu; il s'y élevait des églises; et il s'y formait les premiers commencemens d'un ordre civil et ecclésiastique. L'Ile Batave aussi, de même que les contrées situées sur l'Ems, commençaient à s'ouvrir à l'évangile : c'étaient donc des jours de fête pour le fidèle Willibrord, qui commençait à vieillir et qui avait travaillé depuis trente ans dans ces contrées. Le couvent de Wil tabou rg surtout le remplissait de joie et d'espérance , en préparant au service du Sauveur une multitude de jeunes Saxons destinés à annoncer un jour le salut chez leurs compa-
(1) Viens fuite temporis in gens et ctleber. Emmii. Hist. Pry tic» p. 58.
464 Bonif. 3 ans dahs la Frise, bet. DANS la Hesse. L. FI.
triotes et dans d'autres contrées du nord de l'Europe. Enfin Willibrord avait encore la douceur, tandis que la plupart de ses collaborateurs se dispersaient en différentes directions, de voir venir auprès de lui son cousin , le zélé Winfrid.
Cependant ce n'était pas à ces contrées que Winfrid était surtout destiné. Il y travailla pendant trois ans; mais alors parvenu déjà à sa quarantième année , il répugna probablement à un poste de second ordre : peut-être même n'était-il pas entièrement exempt, dans son caractère naturel, de quelque ambition ; et sa visite à Rome devait lui avoir fait attendre une position indépendante. D'ailleurs il y avait dans la Frise abondance d'ouvriers, tandis que la Hesse et la Thuringe étaient encore à peu près incultes : Winfrid pensa donc bientôt à quitter ce pays. Willibrord qui s'aperçut de ces réflexions de son jeune ami lui offrit de partager avec lui l'évêcbé : mais Winfrid était résolu de passer à un autre travail, et il persista dans son projet
Il quitta donc Willibrord (7*2), accompagné de sa bénédiction , pour retourner d'abord dans la Hesse : et c'est ici que commence proprement sa carrière de missions pour l'Allemagne. Dans trentequatre ans nous reverrons cet ouvrier fidèle reparaître dans la Frise pour y trouver la mort d'un martyr ; mais il s'ouvre pour lui en ce moment une longue carrière de gloire évangélique. Au moment de nous mettre en route avec lui pour l'y suivre, arrêtons-nous un instant pour chercher à le connaître de plus près par la lecture de quelques portions de ses lettres.
Ch. XXV11L WOUVBL. BPOQ. — BXTR. DB SES LETTRES. 4^5
Winfrid avait un attachement particulier pour la Parole de Dieu , qui faisait sa consolation et sa force au milieu des dangers et des. peines : les exemples en sont nombreux. Une femme de ses amies , nommée Eadburga , lui avait envoyé une copie de quelques portions de l'Écriture sainte : il lui écrivit : — a Vous avez consolé avec une lumière divine un homme qui se voit comme banni dans la Germanie : car celui qui est obligé de visiter les sombres retraites des peuples allemands tombe dans les filets de la mort , s'il n'a pas la Parole du Seigneur pour la lampe de ses pieds et pour la lumière de ses sentiers. » — Toute sa correspondance montre qu'il avait trouvé dans la Bible le plus grand trésor de sa vie , et que le désir ardent qu'il éprouvait d'en faire part aux peuples encore assis dans l'ombre de la mort , le portait à ne craindre aucun sacrifice ni aucun danger pour leur ouvrir de nouvelles voies à la connaissance salutaire de Jésus-Christ. — « Rejette dans l'avenir, écrivait-il à son jeune ami Nidhardt, tout ce qui t'arrête, et dirige toutes tes études sur l'Écriture sainte ; car c'est là seulement que se trouve la vraie beauté et la vraie magnificence. C'est là que se trouve la sagesse divine, qui est plus précieuse que l'or , et plus belle que le cristal et que tout autre objet précieux. Qu'est-ce qu'il convient mieux à la jeunesse d'ambitionner, et qu'est-ce que la vieillesse peut posséder avec plus de fruit que la connaissance des saintes Écritures , qui dirige nos ames vers les rives du Paradis sans aucun danger de naufrage ?» ( ep. 6.)
ii. 3o
46*6 Bonif. — son respect pour l'écr. saints. Liv. VI.
Lorsque dans sa vieillesse sa vue baissa et qu'il ne put plus lire les caractères de son manuscrit , il pria un de ses anciens amis, l'évèque Daniel) de lui envoyer un exemplaire des Prophètes en plus grosses lettres, a Si Dieu te met la chose dans le cœur, lui écrivait-il , tu ne peux faire à ma vieillesse une plus grande joie et me donner une plus grande consolation , car je ne puis plus me procurer dans ce pays un exemplaire tel que je te le demande » (ep. ia).
Cet amour pour la Parole de Dieu le conduisit à la vraie connaissance de lui-même , et lui apprit à chercher son secours, non dans ses propres forces, mais dans la grâce de Jésus, « Priez assidûment le Seigneur, écrivait-il à quelques femmes de ses compatriotes (ep. a a) , pour que nous soyons délivrés fies hommes méchans et pervers ; car la foi n'est pas l'affaire de tout le monde ; et sachez que nous bénissons Dieu lors même que nous avons beaucoup de souffrances. Quç le Seigneur notre Dieu , qui est la ressource des pauvres , veuille nous retirer de notre détresse , afin que l'évangile de Christ soit glorifié , et que sa grâce envers moi ne soit pas en vain ! Et puisque je suis le dernier (en rang ou en mérite) , et le plus faible des messagers que l'église romaine a envoyés , puissé-je ne pas mourir cependant sans porter quelque fruit, afin que, lorsque le Seigneur viendra, je ne sois pas trouvé coupable d'avoir enfoui un talent ! • — a Nous te prions instamment , dit-il dans une autre lettre (37), de nous soutenir de tes prières, nous qui travaillons chez les peuples barbares et igno-
Ch. XXV 11L THBVES. iEDULà. I*B fBONB GRÉGOIRE. 4^7
rans de l'Allemagne; car ni celui qui plante ni celui qui arrose ne sont rien , mais Dieu qui donne l'accroissement » — « Priez , écrit-il à d'autres amis (!7)> P1*^ celui qui protège notre vie, l'unique recours de ceux qui souffrent , priez l'Agneau de Dieu qui ôte les péchés du monde qu'il nous garde sains et saufs par sa droite! Que le père nous donne des flambeaux brillans dans nos mains, et qu'il éclaire les coeurs des païens pour qu'ils ouvrent les yeux à l'évangile de la gloire de Christ ! »
Séjour de Wînfrid dans la Hesse. Second Toyage k Roiue. Travaux dans la Hesse , la Thoringe et ls Bavière.
Winfrid ayant résolu de rentrer en Germanie , ses regards se dirigèrent d'abord sur la Hesse, dans laquelle il avait déjà fait une heureuse tentative trois ans auparavant. Après avoir rassemblé à Utrecht quelques-uns de ses disciples il partit de cette ville en 722. Il passa par Trêves, dans le voisinage de laquelle se trouvait un couvent où il alla prendre son logement. L'abbesse jEdula l'accueillit avec respect. A table on lisait, selon la louable coutume de ces temps , une portion des saintes Écritures ; et ce jour-là YEdula choisit pour cette fonction son petit-fils Grégoire , âgé de quinze ans , qui revenait de l'école. Après que Winfrid lui eut donné sa bénédiction le jeune garçon lut donc une portion de la Bible latine. Winfrid croyant remarquer en lui assez d'intelligence lui dit, lorsqu'il eut fini :
468 Boni/. — ▲ trêve*. Grégoire, amûbnabod &g. Uv.
« Tu lis très-bien, mon fils, mais comprends bien ce que tu as lu? » Le jeune garçon répon gaîment que oui. a Eh bien , dis-moi donc , cor nua Winfrid , comment tu entends la chose. » — jeune Grégoire recommença sa lecture. — « M; ce n'est pas ce que je veux dire , » reprit Winrri « je sais bien que tu sais lire, mais j'aimerais mai tenant que tu me racontasses dans ta propre4 lai gue ce que tu as lu. » — Alors le jeune garço avoua qu'il ne le pouvait pas. Là-dessus Winfri traduisit en allemand la portion des Écritures qu oi venait de lire , et adressa à ce sujet une exhorta tion sérieuse à toute la compagnie. « On vit bientôt , dit Liudger ( dans sa Vie de Grégoire ) , <k quelle source ces mots avaient coulés ; car ils pénétrèrent avec une telle force dans le coeur du }ewx homme* qu'il déclara sur-le-champ à sa grand'mére qu'il voulait suivre cet homme , et apprendre de lui à comprendre les Écritures. Malgré tous les efforts de l'abbesse pour le retenir , il persévéra dans sa résolution : a Si vous ne voulez pas , » lui dit-il, « me donner un cheval, je suivrai à pied.» L'abbesse pensa qu'il y avait là quelque chose d'en haut , et le laissa partir , en lui donnant un cheval et un domestique. Nous retrouverons plus taré ce jeune Grégoire , devenu homme , dans le nord de l'Allemagne , comme l'un des instrumens de Christ les plus bénis de son époque*
De Trêves Winfrid descendit avec les siens la Moselle et remonta la Lahn, pour entrer dans le pays des Cattes. Il arriva heureusement à Amern*" bourg, village ou château situé à trois lieues du
abock.^. XX P 111. fosse (amobnaboobg). Thur. (fort ans). 469
> coû^raarbourg de nos jours, et qui appartenait déjà à la tfroo Kjesse. C'était la résidence de deux comtes, Dietrich m doac Dietholf, qui avaient déjà entendu quelque chose
1 chose.»* la nouvelle religion des Francs, et introduit *ire.--iez leurs sujets divers usages chrétiens : mais ils tprit Paient mêlé et confondu les deux religions d'une imerasianière étrange. Winfrid crut avoir trouvé son
2 pfffoste; et effectivement il eut bientôt la joie de voir jeune as coeurs de plusieurs habitans du pays saisis par •sais ^évangile, et les deux comtes avec leurs sujets emntureirasser le christianisme et abandonner l'idolâtrie, me oiteu après on éleva dans le pays quelques petites )on chapelles, qui sont du nombre des premières que %w> l'histoire des missions nous montre dans l'AUema- . car^gne centrale.
ur;/ Encouragé par ces premiers succès, Winfrid jns/: courut annoncer l'évangile dans tout le voisinage. jr?&? Il apprit dans la Thuringe que les Saxons adoraient
> & dans les environs d' Eichsjfeld(près de Heiligenstadt?^ pt? une divinité qu'ils appelaient Fortans (Fortuna, p. déesse de la fortune), dont la statue était dressée 1:: sur une hauteur, sous la forme d'une femme qui :,v serait debout sur une roue. Winfrid se rendit dans <: ce lieu avec ses compagnons pour aller renverser ■t; cette idole; mais les païens prirent les armes, et ■y Winfrid n'eut d'autre parti que la retraite. Plein
de tristesse, dit la légende, il planta, dans l'endroit où il fut obligé de retourner sur ses pas , un bâton dans la terre ; et, voici, le bâton jeta des racines, poussa des boutons et devint un bel arbre. Peu après, la piété des chrétiens fonda en cet endroit un monastère qu'on appela Vende (Tourne); et
4yo Boni/. — a« voyage a rome (7^3). Liv. VI.
Winfrid eut au bout de quelques années la joie de voir se former dans cette contrée une église de Christ
Pour s'éclairer davantage sur ce qu'il avait à faire dans sa nouvelle position, Winfrid envoya l'un de ses aides, Binna (Bynia), à Grégoire II à Rome; et Grégoire, qui vit toujours mieux qu'il pouvait employer Winfrid avec grand succès dans ses vues ambitieuses, désira lui parler encore une fois. En conséquence Winfrid se rendit auprès de lui (fin de 7?3) avec plusieurs de ses disciples et de ses aides Francs et Bourguignons. Il y fut de nouveau reçu avec les plus grands égards ; et après avoir fait une confession de foi conforme aux vues du pape, il fut sacré évèque spécial des nouvelles églises qu'il venait de rassembler , et reçut le nom de Boniface. C'est dans cette occasion que ce missionnaire, d'ailleurs si pieux et si sage, se laissa complètement enchaîner et subjuguer par le siège de Rome. Il dut promettre au pape de se soumettre en toutes choses aux canons ecclésiastiques reçus dans cette ville, et d'y astreindre tous ses disciples; et pour lier davantage cet homme trop soumis, qui avait déjà donné tant de preuves d'un attachement excessif à l'autorité pontificale , le pape l'obligea de signer de sa propre main un serment de fidélité à Rome, qu'il prononça sur le prétendu tombeau de l'apôtre S1 Pierre, et dont voici le contenu. Ce n'est pas sans une profonde douleur qu'on peut lire des choses, tout à la fois aussi stupides et aussi irapies que celles-là : mais il reste la consolante pensée de la sagesse de Dieu qui ramène en son temps la
Ch. XXV ÎIL SBRMENT A S. PIE B RE BT AU PABb! 4j I
vérité, et qui, au milieu même de Terreur, bénit les intentions des siens. Voici ce document :
a Moi, Boniface, évêque, par la grâce de Dieu, » je promets à toi, bienheureux Pierre, prince » des apôtres, et à ton vicaire le bienheureux Gré- » goire, et à ses successeurs, par le Père, le Fils » et le Saint-Esprit, Trinité sainte et indivisible, » et par ton corps sacré, ici présent, de garder » toujours une parfaite fidélité à la sainte foi catho- » lique, de demeurer avec l'aide de Dieu, dans » l'unité de cette foi, de laquelle dépend, sans ». aucun doute, tout le salut des chrétiens; de ne » me prêter, sur l'instigation de personne, à rien » qui soit contre l'unité de l'église universelle; et » de prouver en toutes choses ma fidélité , la pu* » reté de ma foi et mon entier dévouement à toi , » aux intérêts de ton église , qui a reçu de Dieu » le pouvoir de lier et de délier , à ton vicaire sus- » dit et à ses successeurs. Et si j'apprends que des » évéques agissent contre les anciennes règles des ». saints pères , je m'engage à n'avoir avec eux ni » alliance ni communion : bien plus, à les répri- » mer si je le peux; sinon , j'en informerai sur-le- » champ mon Seigneur apostolique. Et si, ce qu'à » Dieu ne plaise, je me laissais jamais aller, soit » par mon penchant, soit par occasion, à faire » quelque chose contre mes susdites promesses, » que je sois trouvé coupable lors du jugement » éternel, que j'encoure le châtiment d'Ananias et » de Saphira, qui osèrent vous abuser et vous déro- » ber quelque chose de leurs biens. Moi, Boniface, » humble évêque, j'ai écrit de ma propre main
47 a Boni/. — tort de bonipacs. Là>. VI.
» cette attestation de serment; et la posant sur le » corps très-sacré du bienheureux Pierre, j'ai, » ainsi qu'il est prescrit, prenant Dieu pour té- » moin et pour juge , prêté le serment que je pro- » mets de garder *> (i).
UH pareil serment avait été jusqu'à présent une chose inouïe dans l'histoire des missions : Boniface fut le premier qui Tait fait : et Ton doit certainement regretter au plus haut degré , d'un coté que Grégoire ait voulu vendre à un tel prix les avantages que la hiérarchie romaine pouvait procurer à un missionnaire ; de l'autre f que Winfrid ait pu abandonner à un tel prix la liberté que Christ lui avait acquise. Il est certain que le plus grand tort était du coté de l'évéque de Rome, qui trahit évidemment, dans toute cette affaire, le projet de se servir de l'œuvre des missions pour établir une monarchie spirituelle ; mais Winfrid montra certainement aussi un défaut de lumières chrétiennes, et une confiance blâmable dans les moyens 4e la, chair ; genre de péché qui s'attache facilement aux ouvriers, même les plus distingués.
Du reste il serait injuste de juger rigoureuse» ment Winfrid d'après les principes et les lumières plus pures que , par la grâce de Dieu , nous avons reçues en nos jours , et surtout de ne vouloir voir en tout ceci que de l'ambition et des combinaisons intéressées. Le grave historien que nous avons déjà souvent cité, et qui, comme protestant, ne sera point suspect de partialité dans ce sujet, fait là-
(i) Boni/., ep., 118. Bib. pat. , 1. 13, p. 1 19» éd. de Lyon.
Ch. XXV1U. BXCDSB5 DR BOHIFAC*. ^
dessus les observations suivantes : « C'est assez la » disposition du temps ( que de supposer des inten- » tions ambitieuses et intéressées) ; et nous som- » mes même un peu enclins à nous en vanter, » comme d'une preuve de notre liberté d'esprit et » de notre bon sens. Oui, jugeons toute chose » avec pleine liberté d'esprit ; que le bon sens le » plus sévère préside à tous nos jugemens ; mais » sachons bien que, partout où nous rencontrerons » de grandes choses et de grands hommes , il y a » eu d'autres mobiles que des combinaisons ambi- » tieuses et des intérêts personnels. Sachons bien » que la pensée de V homme ne s'élève , que son » horizon ne s'agrandit que lorsqu'il se détache du » monde et de lui-même ;. et que , si l'égoisme joue » dans l'histoire un rôle immense , celui de l'acti- » vité désintéressée et morale lui est , aux yeux » de la plus rigoureuse critique, infiniment supé- » rieur. » Puis l'auteur cherche des preuves de la sincérité de Boniface dans la franchise avec laquelle ce zélé missionnaire savait parler au pape % quand il le croyait nécessaire pour le bien de l'église; il cite de lui une lettre qui va bientôt paraître dans notre histoire ; et il conclut par ces mots : <* Un fait parle plus haut que toutes les lettres du » monde. Après avoir fondé neuf évêchés et plu- » sieurs monastères, au point le plus élevé de ses » succès et de sa gloire, en 753, c'est-à-dire à » soixante - treize ans , le missionnaire saxon de- » manda et obtint l'autorisation de quitter son » archevêché de Mayence , de le remettre à Lulle , » son disciple favori, et d'aller reprendre, chez
ij^Bonif. — excuses db son dévouement ad papb. L.yj.
» les Frisons encore païens , les travaux de sa jeu- » nesse. Il rentra en effet au milieu des bois , des » forets et des Barbares , et y fut massacré en 755, » avec plusieurs de ses compagnons » (i).
C'est avec une conviction à la fois douce et profonde que nous nous joignons à l'avis si sage et , on doit le dire, si chrétien , qui est exprimé dans ces belles paroles. En effet il n'est point nécessaire de supposer à Boniface des intentions impures pour s'expliquer l'aveuglement avec lequel il se dévoua au pape : le monde d'alors était encore trop loin d'être mûr pour la liberté éyangélique ; et il lui manquait partout les lumières qui nous mettent actuellement en état de résister à un despotisme absurde et injuste. Car pour former les peuples il faut un point d'appui ferme et vivant; et ce point d'appui ne se trouve que dans la pure connaissance de la Parole de Dieu : là où cette parole manque , et où l'on est privé même des moyens extérieurs d'en prendre connaissance , comme c'était le cas du temps de Winfrid , les peuples ne peuvent être tenus dans l'ordre que par une loi sévère et par la discipline : c'est ce qui préoccupa Boniface : c'est ce qui le poussa dans la triste ornière où entre dès-lors la mission chrétienne ; et c'est dans cette ornière qu'elle dut languir pendant plusieurs siècles , jusqu'au moment où la propagation générale de la Parole de Dieu vint commencer l'émancipation des peuples, en les rendant plus capables de la supporter.
(i) Court d" Ht st. mod., t. a, p. a 53.
Ch. XXFI1L PRÉPOSÉ SUR TOUTE L ALLBMAGIfB. 4;5
Boniface retourne donc en Allemagne, encore la même année, richement muni de pleins pouvoirs et de lettres de recommandation. L'un des actes dont il était porteur était une lettre de créance en sa faveur, adressée à tout le clergé et à tout le peuple de l'Allemagne. Grégoire II y présentait Boniface comme l'archevêque de l'Allemagne , et y exprimait tout ensemble les privilèges que lui accordait, et les devoirs que lui imposait la cour de Rome (ep. 6). — « Boniface, y est-il dit, doit prêcher au peuple allemand la religion chrétienne dans sa pureté. Il doit éprouver les esprits du clergé germain , et il a le pouvoir de déposer tous les prêtres incapables , ignorans , négligens , ou dont la conduite serait scandaleuse. Il doit fonder des églises , des monastères et des écoles, et pourvoir à ce que ces institutions soient convenablement dotées. Il doit partager en quatre portions égales toutes les dîmes ou autres impôts ecclésiastiques : une portion sera pour lui , les trois autres pour les prêtres , pour les pauvres et pour la construction ou l'entretien des églises. On ne doit baptiser qu'à Pâques et à Pentecôte. Les consécrations des prêtres ne devaient aussi avoir lieu qu'à certaines époques déterminées , etc. etc. »
Ces réglemens étaient assez sagement calculés pour établir un ordre fixe et solide dans les églises nouvelles ou futures de l'Allemagne; et il était d'autant plus nécessaire de prendre quelques mesures de ce genre , qu'il s'était glissé dans l'église franquede graves abus, qui menaçaient de la détruire complètement s'ils n'eussent été arrêtés
Aj6 Boilif. NÉCESSITÉ DB CBS ARRÀMGE MBNS. VI.
par des moyens vigoureux. Des hommes ignorons, suspects, même vicieux, s'étaient introduits en grand nombre dans le clergé ; et leurs erreurs de tout genre , aussi bien que leur dépravation, portaient le plus grand dommage à l'église de Christ, même chez les païens. Les liens sociaux étaient presque entièrement rompus , non-seulement dans le pays même des Francs , mais aussi dans tous les pays allemans qui en dépendaient : des guerres continuelles avaient mis tous les hommes qui jouissaient de quelque influence dans un état d'indén pendance presque complète ; les diocèses étaient d'une grandeur démesurée; la discipline lâche ; et un grand nombre d'évéques ne s'occupaient presque que de guerre ou de chasse, ou d'amasser des tré» sors. Dans cet état de choses il ne pouvait arriver mieux que de voir intervenir un homme pieux et actif , muni de l'autorité nécessaire pour laire régner l'ordre , et pour résister même à des princes, à des évêques ou à tout autre homme puissant , lorsqu'il ferait quelque démarche nuisible aux peuples ou à l'église.
Outre une lettre de recommandation expresse à Charles Martel, Grégoire II en avait encore donné à Boniface de spéciales pour le peuple des Thuringiens et des Saxons et pour leurs chefs. Il disait entre autres dans celle des Thuringiens ( ep. 7 ) : « Thuringiens! Notre Seigneur Jésus-Christ, le Fils de Dieu et vrai Dieu, qui est venu du ciel et qui s'est fait homme , a dit à ses disciples à la fin de sa vie : « Allez dans tout le monde, enseignez les » peuples et les baptisez; » et il a promis la vie
Ch. XXVU1. ADRESSES ET LETTR. DE RECOMMANDAT. 4jJ
éternelle à ceux qui croiraient en lui. Comme nous avons appris que vous aimeriez avoir part avec nous à la gloire éternelle du Fils de Dieu, nous avons envoyé vers vous notre frère ,. l'évèque Bo* niface , afin qu'il vous instruise dans le chemin du salut. Honorez-le comme votre père , et inclinez vos cœurs à sa doctrine ; car ce n'est pas pour un gain temporel qu'il est venu à vous; nous vous l'avons envoyé afin qu'il gagnât vos ames. Rejettez donc vos idoles et ne leur offrez plus de sacrifices; bâtissez une maison où votre père demeure parmi vous ; élevez des églises pour y prier afin que vos péchés vous soient pardonnés , etc. »
Boniface arriva au commencement de 724 auprès de Charles Martel, qui d'abord ne le reçut pas très-bien, parce que les évèques de la cour l'avaient prévenu contre lui. Mais les sentimens de Charles changèrent bientôt quand il se fut entretenu quelque temps avec ce missionnaire , et il n'hésita plus dès-lors à lui donner un sauf-conduit adressé à tous les évèques , ducs, et comtes, de tout son empire (ep. 1 1). Une lettre de ce genre était absolument nécessaire si Boniface ne devait pas succomber infailliblement aux périls de toute espèce qui l'entouraient chez les Thuringiens et les Hessois : Boniface écrivait peu après , à l'un de ses amis, l'évéque Daniel , que sans cette protection du prince franc et sans ses ordres redoutés , il ne pourrait ni gouverner le peuple ni protéger les prêtres , les moines ou les religieuses , ni interdire les usages idolâtres (ep. 1 2).
Ainsi donc tout ce que pouvait la sagesse hu-
478 Boni/. — soutenu par ses prkres. Liv. VU
maine pour donner de la sécurité à son œuvre, Boni face l'avait fait ; mais toutes ses lettres à ses nombreux amis d'Angleterre prouvent qu'il restait profondément persuadé de la nécessité du secours divin et de la vanité des forces humaines abandonnées à elles-mêmes : il ne cessait de recommander à ses frères de combattre pour lui dans leurs prières 5 et on a aussi des témoignages certains de la fidélité avec laquelle ceux-ci s'en acquittèrent. En général on touche ici à la partie lumineuse de l'œuvre que nous racontons ; car il est édifiant de voir comment les amis chrétiens de Boniface le soutenaient , soit par leurs prières , comme on vient de le dire , soit par des communications de tout genre, par des lettres d'encouragement , par des envois de livres , de vêtemens , et d'autres marques de leur amour.
Il parait que , dans le commencement surtout, Winfrid eut bien besoin de cet appui de ses frères, et qu'il rencontra bien des peines; car il dit dans une longue lettre adressée à son ami Daniel (ep. 1 a): « qu'il faisait aussi l'expérience qu'avait faite l'apôtre Paul, étant comme entouré, au-dehors, de toutes sortes de combats, et au-dedans d'angoisses et de craintes ; et n'ayant pas à lutter seulement contre des païens opiniâtres, mais encore, ce qui lui paraissait le plus pénible, contre une foule de faux docteurs. » — Daniel lui répondait en lui représentant la condescendance, la douceur, et le ménagement dont il fallait user envers un pauvre peuple ignorant : il ajoutait aussi quelques conseils de prudence, et il écrivait à Boniface « qu'il ne fal-
Ch. XXFllL ATTAQ. L'iDOLAT. AVEC VIOL. GEISMAR. 4yg
lait pas toujours soutenir avec dureté le contraire de ce que les idolâtres disaient de leurs dieux, mais les instruire peu à peu et insensiblement par des demandes et des réponses : qu'il ne devait jamais les attaquer avec ironie, parce qu'il ne ferait que les irriter » : et autres conseils semblables.
Cette méthode lente et douce ne convenait pas tout-à-fait à l'esprit pétulant de Bon if ace, qui se laissa plus d'une fois entraîner par le torrent des circonstances à des démarches violentes. Il trouvait dans la Hesse , parmi ceux mêmes qui professaient déjà le christianisme, des hommes qui sacrifiaient encore en secret ou même publiquement aux idoles, qui s'occupaient de divination et de sortilège, et qui en général mêlaient le christianisme et le paganisme d'une manière peut-être plus dangereuse que l'idolâtrie toute pure : ces fausses vues étaient répandues parmi les prêtres eux-mêmes , excessivement mal instruits ou corrompus; et alors Boniface traitait ces hommes avec une violente sévérité. Du reste la Parole prévoit des cas de ce genre : a Reprends-les vivement, etc. »
Il se mit donc à parcourir le pays avec le zèle d'un Élie, pour montrer aux idolâtres, par le fait aussi bien qu'en paroles, l'impuissance de leurs dieux. Un jour il vint à Geismar ( Gcesmere, village delà Hesse-Basse),où il y avait un chêne énorme, qu'on regardait comme la demeure du dieu principal, et qu'on appelait le chêne de Jupiter. Nonseulement les païens, mais un grand nombre de ceux qui passaient pour être chrétiens venaient encore le visiter par grandes troupes, et lui rendre
48û Botlif. CI1BKB DE GBISMAB. — ' SttTFBBBBEG. L. VI.
un culte. Boniface, qui avait précédemment réussi à gagner à un assez haut degré la confiance des habttans du pays, crut pouvoir hasarder d'attaquer ouvertement ce boulevard du paganisme, et cornmença à saper l'arbre à coups de hache. Une foule de païens le regardaient faire de loin, épouvantés de l'audace de cet homme, et s'attendant à ce que le feu du ciel allait le consumer. Mais le chêne ébranlé finit par tomber à terre, et les païens détrompés se présentèrent dès-lors en foule pour embrasser la foi du Dieu des chrétiens. A leur demande Boniface bâtit dans le même endroit, et du bois même de ce chêne , une église consacrée au culte de Jésus» Christ.
Boniface se rendit ensuite i par la Fulda et la Werra , dans le champ des chênes ( Eichsfeld ). Près de la petite ville de Heiligenstadt était le célèbre Stuferberg (maintenant Sanct-Gehuelfenberg), sur lequel était dressée la statue colossale du dieu Stuffo. Le peuple croyait qu'un méchant esprit, d'une puissance terriblë, avait fixé sa demeure dans cette statue. Boniface se dirigea un dimanche, avec ses disciples et une foule de peuple, en procession solennelle vers le haut de cette montagne, les chrétiens priant et chantant les louanges de Dieu. Il commença par tenir un discours véhément contre l'idole et le prince des ténèbres qu'on adorait sur cette montagne : puis il invita les chrétiens qui l'entouraient à se réunir avec lui pour demander à Dieu de détruire lui-même cette œuvre de Satan. Ils se jetèrent à genoux et prièrent; et bientôt , à ce que dit la légende des siècles suivans, la
Ch. XXFIIL miucLES ? — Harz ( biel. ifcha ). 481
sommité de la montagne s'ouvrit, et l'idole tomba dans le gouffre arec un craquement épouvantable. On érigea auprès de ce Stuférloch ( trou de Stuffo), comme on l'avait fait précédemment à Geismar, une petite église , qui prit plus tard le nom de Gehûlfenkirche. L'histoire raconte une multitude d'actions du même genre dans la vie de Boniface. Malheureusement la superstition les a surchargées de tant d'additions évidemment con trouvées, qu'on ne sait absolument où s'arrêter pour distinguer le vrai du faux. Mais, quelque part qu'on fasse aux • additions miraculeuses , il résulte toujours évidemment du fond de ces récits , que Dieu était avec les travaux de cet homme pieux , et qu'il arracha par son moyen un grand nombre d'ames, et enfin des peuplades entières, au pouvoir de Satan pour les conduire à Dieu.
De ces contrées Boniface se rendit dans les montagnes du Harz, où il trouva, à Katolnbourg, la célèbre idole de Biel, dressée sur une hauteur. Enhardi par les bonnes dispositions du comte de cet endroit, il renversa l'idole de dessus son piédestal ; mais il aurait peut-être payé cette action de sa vie , si le comte ne s'était déclaré à l'instant même en faveur du christianisme. Les païens irrités transportèrent leur idole plus avant dans la forêt , près du couvent d'Ilefeld (environs de Detmold). Mais elle ne put échapper à la persécution ; car Boniface , la trouvant plus tard en ces lieux , la brisa en pièces. Un même sort atteignit la déesse lécha qui a probablement donné son nom à la Rechabourg , près de Sondershausen : de même que 11. 3i
48a Boni/. — ascendant. — retour en Tliuringe. Liv. FI.
la célèbre idole de Reto dans le territoire de Hildesheim. Il est évident que Boniface ne pouvait faire cette guerre déclarée aux idoles qu'en vertu de l'ascendant que donne l'Esprit d'en haut ; et que', sans cette puissance supérieure et toute divine , les seules recommandations et pleins pouvoirs qu'il avait reçus des hommes n'eussent pas suffi pour le protéger. Mais il parait évident aussi que les esprits étaient déjà disposés, surtout chez les chefs des diverses tribus, et que Dieu avait préparé les voies à son évangile pour ce moment-là.
En 729 Boniface retourna porter ses travaux et son zèle dans la Thuringe. C'est là qu'il avait fait ses premiers essais ; et il s'y présentait maintenant pour lui et pour ses collaborateurs un vaste champ de travaux évangéliques. Son pieux compatriote Rilian avait travaillé quarante ans auparavant sur la frontière sud-ouest de ce pays (c. 26, p. 4a a) ; et quoiqu'il y eût péri avec ses compagnons d'une manière violente, le Seigneur avait cependant rassemblé à Wurtsbourg et dans les environs, une église qui promettait pour l'avenir. Néanmoins il était temps d'arriver à son secours : l'étincelle semblait vouloir s'éteindre avec la mort de Kilian; et il se trouvait dans le pays , comme dans la Hesse et partout ailleurs , beaucoup de chrétiens qui n'avaient guère du christianisme que la profession extérieure. Boniface crut donc nécessaire d'aller y reprendre et y continuer les travaux de son devancier, et le Seigneur bénit ses peines.
Il retrouva dans ces lieux encore ce Biel , qui paraît avoir été le dieu favori des Thuringiens , de
Ch. XXVIll. GUERRE AUX IDOL.— HUGO.-— POI. 4^3
même que les déesses Lahra et lécha ; et il recommença ses exécutions contre les idoles. Toutes les fois qu'il rencontrait sur le haut des collines quelqu'une de ces statues ou quelqu'un de ces bois sacrés qui dominaient le malheureux pays , il les renversait , pour construire à leur place des chapelles et des monastères. C'est ce qui lui arriva en particulier dans le village d*Altenberg, qui appartient maintenant au grand-duché de Gotha, et où Boniface bâtit la première église de toute la contrée. Partout il prêchait, dans la langue du pays t avec une puissance extraordinaire; et bientôt il se vit suivi d'une foule de peuple. Son zèle s'accroissait avec ses succès : et il ne craignait aucun voyage et aucune peine pour aller, dans toute l'étendue de ce vaste pays, annoncer le salut aux idolâtres.
Il est probable qu*ici encore l'une des causes secondes les plus efficaces de ses succès fut la faveur de quelques-uns des seigneurs les plus considérés du pays. On distingua surtout dans leur nombre les comtes Hugo et Albolt. La manière dont Boniface entra en relation avec eux est curieuse et intéressante. Un jour Boniface arriva auprès d'un ruisseau nommé Ohra , où il dressa sa tente pour passer la nuit sur le rivage. Il crut voir en songe l'archange Michel, qui lui disait de prendre courage au milieu de ces solitudes ; et il se releva le matin plein de joie et de reconnaissance. Après avoir fait la prière , il ordonnait à son domestique de préparer le repas ; mais celui-ci lui faisait observer que leur petite provision était épuisée, a Crois-tu donc,» lui eût Boniface y « que le Dieu qui a nourri autre-
484 Bonîf, HOUBBIT. PROV1DBHT. OBDOBF (wEIMAb). L. VL
» fois, de sa manne, un grand peuple pendant qua- » rante ans dans le désert ne peut pas me donner » aussi ma nourriture ? Mets donc seulement la ta- » ble ; le Seigneur y pourvoira. » A peine était-ce fait que, selon le récit d'Othlo , un oiseau de proie qui avait pris dans le ruisseau voisin un grand poisson, le laissa tomber par terre ; et Boniface bénit Dieu pour ses soins providentiels. — Qu'y a-t-il là d'incroyable. Ce sont les corbeaux d'Eiie( i Rois 17,6).
Plein de la pensée qu'un pareil endroit avait été marqué par le ciel même pour être un temple de Dieu , Boniface s'informa du nom du maître de la contrée ; et on lui nomma le comte Hugo. Celuici fut bientôt si puissamment attiré par les discours entrainans du pieux missionnaire, qu'il se fit une joie de consacrer son territoire entier à l'œuvre de la propagation du christianisme. Toute la contrée où se trouve maintenant Oedorf, dans la principauté de Schwarzbourg ( près d'Erfurt et de Weimar) n'était alors qu'un épais taillis ; mais Boniface avec ses compagnons , assistés des indigènes , se mit à défricher le terrain , à bâtir une église , et à poser encore en ces lieux les premiers fondemens de la civilisation dont ils sont maintenant favorisés.
Cependant les difficultés que Boniface avait à vaincre alors dans la Thuringe , étaient d'autant plus grandes , que les Saxons ne cessaient d'infester le pays par des incursions dévastatrices, qui réduisaient souvent les Thuringiens au désespoir, et en portèrent plusieurs qui avaient déjà embrassé la foi à rentrer dans le paganisme* Ces tir-
Ch. XXV lll, TRI STB BTAT DE LA THURIlfGE.
constances avaient engagé Charles Martel , déjà en 7*8 , à entrer en campagne contre ces Barbares infatigables; et il l'avait fait avec un tel succès, qu'il avait entièrement arrêté leurs incursions , et qu'il les avait même forcés à lui céder la partie franque de la Thuringe dont ils s'étaient emparés depuis quelque temps (p. 4i8). Mais l'état du pays était toujours, et resta encore long-temps bien misérable. Lorsque Boniface y arriva , il en trouva les habitans presque réduits à la disette ; et certes ni lui ni les siens ne passèrent là , non plus qu'en tant d'autres endroits , leurs jours dans l'aisance et dans les plaisirs. Ils ne pouvaient se nourrir que par un travail opiniâtre : souvent ils étaient obligés de se réfugier , avec leur petit troupeau de chrétiens, dans les châteaux forts du pays pour échapper à la fureur des Saxons : dans presque tous les villages , les chrétiens comme les païens étaient forcés de vivre l'épée à la main ; et une grande partie de ces contrées ne présentait que l'aspect d'un désert. Qui ne respecterait , dirons-nous encore une fois , un homme qui , au milieu de tant de peines et de tant de dangers , ne se lassait pas d'annoncer aux idolâtres le salut qui est en Christ ? Et qui ne se sentirait porté à lui pardonner les faiblesses et les erreurs qu'il partagea avec son époque , et dont le Seigneur se servit même comme d'autant de moyens pour le protéger contre de si grandes
difficultés ?
Au milieu de tous ces obstacles l'œuvre de Dieu s'avançait cependant à grand pas; car il semble qu'en tout temps la Providence ait choisi les épo-
486 Boni/. — succès éclata**. — rbhfobts. JJv. VI.
ques des plus grandes épreuves du genre humain afin d'en faire aussi les momens les plus salutaires pour la propagation de son évangile. Sagittarius (i) donne une liste considérable d'églises et 4e villages que le pieux Boniface fonda à cette époque dans la Thuringe;et pe. missionnaire lui-même parle, dans une lettre k Grégoire IJ, de cent mille habitans qui auraient alors embrassé Ja foi. Sa réputation se répandit dès-lors rapidement dans tous les environs et naturellement aussi dans (a Grande-Bretagne , sa patrie , qui se félicita d'avoir donné le jour à un serviteur de Christ aussi distingué. Son exemple excita dans les nombreux couvens de ce royaume une salutaire émulation, et plusieurs ecclésiastiques anglo-saxons s'embarquèrent pour r Allemagne afin d'y aller travailler et souffrir pour Fœuvre de l'évangile à l'exemple de leur zélé compatriote.
Boniface , qui entretenait une correspondance continuelle avec sa patrie, avait demandé lui-même qu'on lui envoy4t des compagnons de travail : et son appel eut un tel succès , qu'on vit alors des femmes mêmes qui s'étaient vouées à la vie monastique , et qui avaient acquis des connaissances assez considérables, imiter l'exemple qui leur était
1>roposé, et sè rendre en Allemagne pour y instruire es personnes de leur sexe. En fait d'hommes qui vinrent alors se joindre à l'œuvre, nous avons déjà fait la connaissance de Grégoire , l'un des disciples de Boniface , qui partagea dès ce moment
(i) Antif. Gentil, et Christ. Thuring. ,p. 170.
f%. XXVÎ1L HOMBRBDX RENFORTS D ANOLETERRE. 487
presque toutes ses joies et ses peines, et que nous reverrons bientôt comme l'un des ouvriers les plus distingués du diocèse d'Utrecht dans la Frise. Voici les noms de quelques autres de ces hommes dévoués :
ff^itta (Weiss, Blanc), qui fut plus tard évêque de Burabourg : le zélé Bourchard, qui travailla avec une bénédiction remarquable dans les contrées du Mein, et qui mourut archevêque de Wurtsbourg : Lullus} plus tard abbé du couvent de Foulde, et qui succéda à Boniface même dans l'archevêché de Mayence : les deux frères ffillibald et fFunnibald, neveux de Boniface, dont le premier écrivit la biographie de son oncle. — Ce sont là tout autant de noms respectables que nous retrouverons plus loin dans notre histoire des missions.
Au nombre des femmes nous remarquerons : Chunitrude, proche parente de Lullus, que Boniface envoya plus tard en Bavière : puis la célèbre Tekla qui s'établit sur le Moïn (Main) , où elle dirigea l'éducation des femmes, dans les deux grands monastères de Kitzingen et d'Ochsenfurt. Boniface estima surtout Lioba, femme instruite, avec laquelle il eut une longue correspondance pleine d'intérêt , et qui finit par se fixer dans le couvent 4e Bischopsheim (territoire de Wurtsbourg, près de Foulde). C'était une proche parente de Boniface. Elle fut bientôt suivie de sa pieuse sœur Hraldburgis, qui se fixa à Waldheim en Thuringe (entre Leipsik et Dresde), et travailla pendant vingt-cinq ans parmi les personnes de son sexe.
488 Boni/. — nouveaux extb. db ses lettre^, lit*. VI.
Il n'est pas permis de passer sous silence des noms aussi respectables; et chaque pays devrait s'informer avec soin des hommes et des femmes fidèles qui vinrent, dans le dévouement chrétien, répandre chez ses habitans la sainte lumière de l'évangile.
Le moment où nous sommes parvenus forme une époque si marquée dans la vie de Boniface, que nous en profitons pour nous arrêter de nouveau quelques momens sur la correspondance de cet homme pieux avec ses amis d'Angleterre.
Une femme chrétienne, Eadburga, lui envoyait de temps en temps quelques copies des livres saints : il lui écrivait alors (ep, 19) : « Puisque, dans votre piété, vous venez toujours au secours du pauvre étranger, je vous prie de me foire copier par le prêtre Eoba les épitres de S1 Pierre en carao tères d'or, afin que les hommes sensuels avec qui nous avons affaire apprennent à être frappés de respect pour les saintes Écritures, et que moi aussi je puisse avoir toujours devant les yeux les paroles de mon modèle. » — -Il écrivait aux évêques et aux fidèles de sa patrie dans une espèce de circulaire (ep. 36) : « Nous vous prions de ne pas oublier
notre pauvreté dans vos prières afin que nous
soyons délivrés des pièges de Satan , et que Dieu,
qui veut que tous les hommes soient sauvés, tourne
les cœurs des pauvres Saxons à la foi Ayez piue
d'eux ; car eux-mêmes ils disent souvent : « Nous » sommes d'un même sang et d'une même race; » — et bientôt ils s'en iront le chemin de toute chair. Or qui peut bénir Dieu dans le sépulcre ? » — ^
Ch. XXV HL NOUVEAUX BXTB. DES LETTR. DE BOlfIF. 4#9
écrivait à son ami, l'abbé Cuthbert(ep. 37) : « Ne cesse pas de soutenir par tes prières ton ami qui travaille chez les peuplades barbares de la Germanie, et de fertiliser par tes soupirs les semailles de la vérité évangélique , afin que la chaleur desséchante des flammes de Babylone soit abattue dans
mon cœur Je voudrais encore te prier de me
faire copier le reste des écrits de Bède, de cet homme qui sonde les Écritures avec tant de pénétration, et que Dieu a placé parmi nous comme une lampe de son église. » -r- A l'archevêque Egbert ( ep. 38) : « La brièveté de cette lettre ne me permet pas de vous dire tous les maux qui m'assaillent du dehors et du dedans. Venez au secours de ma douleur en m'envoyant de temps à autre une étincelle de la lumière dont le Saint-Esprit éclaire notre patrie en ces jours. J'aimerais surtout avoir une copie des commentaires que Bède a faits dernièrement sur les proverbes de Salomon. J'ai aussi besoin d'un bon conseil. Il y a dans mon voisinage un prêtre qui est tombé dans l'impureté, et qui est chargé seul de faire le service et d'administrer les sacremensdans un grand village. Si je le dépose, comme il l'a mérité selon les règles de l'église , les pauvres enfans mourront sans avoir reçu le baptême , car je ne connais pas de prêtre qui puisse le remplacer! Jugez maintenant entre moi et le pauvre peuple, etc »
Boni face avait aussi écrit à Grégoire II une longue lettre où il lui proposait plusieurs questions. Grégoire (ep. 24) lui répond avec grand détail, et approuve beaucoup que Boniface s'adresse dans
4Ç)0 Bonîf. BAPPORTS AVEC LE NOUVEAU PAPB. Lw. Vî*
tous les cas douteux « à l'apôtre Pierre » , afin de recevoir ses avis. Cependant les questions de Boniface ne regardaient absolument que des objets tout ordinaires , où la parole de Dieu , et le bon sens suffisaient parfaitement; mais la casuistique romaine en avait fait des points de discussion importais; et Boni face, ne connaissant pas assez la liberté d'esprit que donne l'évangile, avait appris à porter de bonne grâce le joug pesant du pontife romain qui, tant s'en (allait, n'était pas S* Pierre : car S1 Pierre écrivait : a Je prie les pasteurs, moi qui » suis pasteur avec eux , etc. (i Pierre 5, i).
Grégoire II mourut en 73.1 et fut remplacé par un homme du même caractère que lui, Grégoire III : tous deux parurent ambitionner l'extension de leur domination temporelle bien plus que celle du règne de Dieu.
A peine Boniface eut-il appris l'avènement du nouveau pape, qu'il s'empressa de lui envoyer quelques députés afin de lui présenter les mêmes hommages qu'à son prédécesseur : il lui adressait en même temps quelques questions sur certaines difficultés canoniques. Grégoire III reçut les députés avec les plus grands honneurs et fit reporter à Boniface une lettre extrêmement amicale (ep. a 5), avec laquelle il lui envoyait encore, pour marque de sa bienveillance \e. pallium d'archevêque, en lui recommandant de ne le mettre que lorsqu'il célébrerait la grande messe, ou qu'il consacrerait d'autres évêques. Jl lui envoyait en même temps un grand nombre 'd'autres présens, et particulièrement des reliques. Il chargea Boniface d'à voir soin , au
Ch. XXVH\. fbitzlaa. brpurt. — Bavière. 491
milieu de l'accroissement rapide des églises chrétiennes d'Allemagne, de créer de nouveaux diocèses, et de les pourvoir de nouveaux évêques au nom du siège apostolique. Cependant il devait agir en cela avec discrétion, afin de conserver à la dignité épiscopale le respect convenable, etc.
Boniface , soutenu par tant de nouveaux encouragemens, continua de parcourir la Thuringe et la liesse : il établit des prêtres et institua partout les rites romains : il fit bâtir deux nouvelles églises, à Frideslare (Fritzlar) en Hesse , et à Amœnebourg; puis auprès de chacune il établit un monastère destiné à former des docteurs chrétiens. Enfin il posa pareillement à Erpbesfurt (Erfitrt) les fondement d'une église qui devint plus tard un évêché.
Lorsqu'il crut l'œuvre pour le moment suffisamment avancée dans la Hesse et la Thuringe, il pensa, que sa charge d'archevêque l'obligeait de chercher dans la Bavière voisine un nouveau champ d'activité, et il s'y rendit en 733.
Depuis la mort d'Emmeram (c. a6, p. 408) et de Corbinien (ib., p. 4*4) il ne s'était pas fait grand'chose dans ce pays pour la. propagation de l'église de Christ ; et les troupeaux y étaient comme oiv phelins. Quelques prêtres d'un caractère profane s'y étaient glissés , et travaillaient , par leurs paroles comme par leur conduite, à y ruiner les ames plutôt qu'à les éditer : il paraît qu'on remarquait surtqut dans ce genre un certain Ehrenwulf, qui avait acquis à cette époque une influence considérable dans la Bavière. Boniface , appuyé du duc Hugbert, le déposa, de même que plu-
492 Boni/. DÉBÂTS AVEC FEARGA.L (viRGILIUs). LlV. VI.
sieurs autres prêtres indignes de leur charge, qu'il remplaça par des serviteurs plus fidèles.
Au milieu de tous ces travaux apostoliques , Boniface était encore secondé à cette époque par quelques autres évangélistes qui ne lui étaient pas directement soumis; quelques détails de la vie d'un missionnaire de ce genre , qui eut même quelque altercation avec lui nous l'indiquent clairement. Nous voulons parler de Virgilius, moine irlandais, dont on suppose que le nom véritable aura été Feargil ou Feargal. ( Voy. History oj Ireland, t. i , p. 3io). L'ignorance du temps était telle, qu'un prêtre de Bavière baptisait « in nomme Patria , Fi- » lia, et SpirituarSancta » (ce qui faisait : au nom de la patrie, de la fille et [en latin barbare] de l'Esprit-Saint ). Boniface crut ces baptêmes nonavenus, et chargea Virgile de les refaire. Celui-ci s'y refusa : la chose fut portée au pape , qui donna raison à Virgile ; et il paraîtrait que Boniface eut la faiblesse d'en garder quelque ressentiment envers ce dernier. Au moins est-il certain que , peu de temps après , il accusa ce même Virgile devant le pape, de soutenir qu'il y avait un autre monde d'hommes (des antipodes) et par conséquent, ajoutait Boniface , un autre Christ. — Virgile avait en effet trouvé assez de lumières dans ses couvens d'Irlande pour conclure à la sphéricité de la terre. Le pape condamna d'abord cette doctrine : mais il parait que la chose s'arrangea pourtant paisiblement ; car, peu d'années après, Virgile fut nommé au poste éminent d'archevêque de Salzbourg ; il éleva dans cette ville une magnifique ca-
Ch. XXV1U, VIRGIL. A 5ALZB. 3e TOT. A ROME. 4<)3
thédrale à la mémoire de Rupert ; et , ce qui vaut mieux encore , il travailla avec un tel zèle à la prédication de l'évangile en Carinthie qu'il a mérité d'être appelé l'apôtre de cette contrée.
Quant à Boniface il paraît qu'il passa encore en Bavière un certain nombre d'années , au bout desquelles il crut pouvoir s'accorder de nouveau un temps de repos, en faisant un troisième voyage à Rome , alors rendez- vous général et continuel des pèlerins de tout genre ; et il repartit effectivement pour cette ville, en 738, dans la compagnie d'un grand nombre de ses frères , parmi lesquels se trouvaient entre autres ses deux neveux Willibald etWunnibald.
Bonifiée en Bavière , dans la Franconie orientale et dans la Thnringe. Concile», Fondation do consent de Foulde (733 — 745).
Boniface fut reçu à Rome de la manière la plus honorable , et il y passa un an entier. Il y fît de nombreuses connaissances parmi les hommes les plus distingués du temps ; il s'y édifia aux monumens d'un grand nombre de martyrs et au culte splendide de cette ville , et se prépara dans le recueillement à fournir la dernière portion de sa carrière missionnaire.
Cependant l'église de Bavière se retrouvait dans un grand désordre. Le duc Hugbert étant mort , avait été remplacé par son fils Odilon. Des hordes de Huns , qui rodaient dans le midi de l'Europe depuis la mort d'Attila, s'étaient jetées à cette épo-
494 Bonîf, DBSOBDRE5 DE LA BÀTIERB. ÎJ». Vi.
que sur la Bavière , l'avaient remplie de carnage , et en avaient détruit les églises et dispersé les troupeaux : et les prêtres que Boniface avait déposés profitèrent du désordre pour reprendre de l'ascendant Avant même quë ce puissant missionnaire quittât Rome, Grégoire IÎI se hâta d'écrire au clergé de Bavière pour qu'on réprimât les abus dont nous venons de parler : on devait convoquer sans délai un synode , composé de tous les prêtres et de tous les chevaliers du pays , afin de pourvoir chaque église d*ecclésiastiques dignes de ce nom : « les » ecclésiastiques», ajoutait le pape, «devaient me* » ner une vie chaste et retirée, ou prendre une » femme chrétienne dont il ne leur serait plus per- » mis de se séparer », etc.
La plupart des historiens ecclésiastiques ne savent que penser des plaintes continuelles de Boniface sur l'impureté des prêtres de son temps ; ils semblent surpris de l'habitude où il est de les désigner dans ses lettres comme des fornicateurs et des adultères ; et comme ce missionnaire ardent ne s'en explique pas avec plus de détail , ces historiens pensent que l'austère Boniface traite ainsi les prêtres parce qu'ils étaient mariés, et qu'ils résistaient au règlement du célibat que les évéques de Rome cherchaient depuis long-temps à établir dans le clergé. Mais, quelque certain qu'il soit que Boniface se soumettait trop servilement aux institutions ecclésiastiques de Rome, il n'est pourtant pas croyable que cet homme qui respectait sincèrement les saintes Écritures, eût osé prendre sur lui, par pure soumission envers Rome, de traiter de forni-
Ch. XXF1IL LB PAPB T BBNV. BOWIP. LOMB4BDIB.
cateurs et d'adultères des hommes qui auraient vécu honnêtement et honorablement dans l'état du mariage ; et ce qui repousse d'ailleurs décidément la supposition de ces historiens, c'est le mot de Grégoire III que nous venons de citer, et qui ordonne le mariage pour ceux qui ne pouvaient vivre dans la continence. Ainsi le pape même ne blâmait encore qu'une vie réellement impure et immorale, c'està-dire par conséquent , dans la plupart des cas, le célibat des prêtres.
Cependant les lettres du pape ne pouvaient suffire aux maux de la Bavière : il y fallait la présence personnelle d'un homme de caractère : et Boniface repartit pour cette contrée en 739, muni de nouvelles lettres de recommandation pour tous les évêques, les princes et les peuples de l'Allemagne. Par ces lettres le pape conjurait, comme précédemment, ces nations de recevoir la parole de Boniface , de repousser définitivement tout reste d'idolâtrie et tout ce qui pouvait s'y rapporter, et en général de se soumettre à tout ce que le légat du siège de Rome leur ordonnerait.
Boniface traversa de nouveau la Lombardie , où Luiprand l'arrêta quelque temps à Pavie, en le comblant derechef de toutes sortes d'égards. Il y avait un peu plus de cent ans que Colomban avait terminé sa carrière à cette même cour (c. a5, p. 371). On se rappelle qu'alors le paganisme n'était pas encore entièrement détruit chez les Lombards; mais qu'au milieu du septième siècle Dieu avait envoyé à ce peuple le pieux Barbatus (p. 372), devenu plus tard évèque de Bénévent ; et que le peuple se joignit
4q6 Boni/". ORGANISE DKFIimTY. LA. BAVIERE. Uv. VI.
alors tout entier et définitivement au reste de la chrétienté. Le roi actuel était un prince sage et pieux, qui saisissait avec plaisir chaque occasion d'augmenter chez ses sujets la piété et les lumières de tous genres : Boniface s'y laissa arrêter.
Mais à peine y eut-il séjourné quelque temps qu'il reçut une députa ti on du duc Odilon, qui le conjurait de revenir en hâte en Bavière où le désordre éclatait de plus en plus. Boniface se rendit aussitôt à cet appel; et dès son arrivée, ce duc lui donna plein pouvoir de prendre dans ses états tous les arrangemens nécessaires pour rétablir la discipline dans l'église et chez le clergé. Boniface recommença à parcourir le pays avec son zèle accoutumé, et réussit bientôt à remettre plusieurs choses dans un meilleur état, en s'appuyant tout ensemble sur son autorité archiépiscopale et sur celle que lui avait donnée le souverain du pays. Il pensa que le meilleur moyen de prévenir le retour des désordres passés était de donner à l'état, dont la majorité des habitans professaient maintenant le christianisme, une constitution régulière, basée sur les principes de Rome et par cela même directement soumise au pape : il divisa toute la Bavière en quatre grands diocèses, à chacun desquels il assigna un évêque connu par sa probité et son orthodoxie : et il choisit pour leur résidence les lieux qui s'étaient distingués de bonne heure comme des stations chrétiennes, et qui se trouvaient être en même temps les chefs-lieux des différentes provinces du pays. L'ancienne et vénérable Juvavo, sur les ruines de laquelle Rupert s'était établi cent
Ch. XXVlll. QUATRE ÉvÊC. PII» DE SOI? HISTOIRE. 497
ans auparavant, et dont était sortie la ville déjà considérable de Salzbourg, fut le premier évéché ; Boniface lui assigna un nommé Jean, l'un de ses amis les plus chers. Quarante ans plus tard cette ville fut érigée en archevêché; et Arno, qui en était alors évéque, devint ainsi le primat de toute l'église de Bavière. Batisbonne, cette ancienne résidence des ducs de Bavière, qui avait été la première ville du pays à adopter le christianisme, et où le pieux Emmeram avait travaillé à la fin du septième siècle, fut le second évéché : l'évêque en fut Garibald. Ehrenbrecht, son frère, fut nommé pour Freysingen, séjour précédent deCorbinien; et le quatrième évéché fut Passau , qui était devenu le centre des églises de la Norique depuis la destruction de Lorch. L'évêque en fut Vivilo.
Avec ces arrangemens ecclésiastiques notre mission de la Bavière est terminée , et nous tenons le fil auquel se rattache dès-lors son histoire ecclésiastique. On voit quels sentiers obscurs et confus cette histoire dut traverser jusqu'à ce qu'elle arrivât au but que lui avait assigné la Providence; et cette étude des voies longues et pénibles par où Dieu fait passer ses œuvres avant qu'on puisse les regarder comme définitivement affermies est bien propre à nous donner de salutaires leçons. C'est chose facile que de blâmer les fautes de constitution d'un état ou d'une église, et de renverser d'une main téméraire, de fond en comble, un édifice aux bases duquel la main de Dieu à travaillé pendant des siècles : mais celui qui connaît les peines et les sacrifices innombrables qu'à souii. 3a
498 Bonif. — HB SOCCUFB PAS DB LALLBBULIINIB. lÀV. VI.
vent coûtés l'enfantement long et laborieux d'institutions pareilles, celui-là ne se jouera pas étourdi ment des sueurs et du sang de ses ancêtres , ejt réservera son zèle et sa force pour tendre la main à des améliorations réfléchies et salutaires , à mesure que le temps et l'expérience les suggéreront.
Il est surprenant que Boniface , qui jouissait de la même autorité archiépiscopale sur le pays des Allemans que sur les autres contrées qui nous occupent, n'ait pas jugé convenable de se rendre dans ce pays en retournant de la Thuringe, et qu'en général il n'ait rien fait pour établir , dans cette contrée nouvellement arrivée à la foi, quelque chose de pareil à ce qu'il venait de faire en Bavière. Ni Willibald, son neveu, qui l'accompagna dans ce voyage , ni Othlo qui vécut plus tard, ne nous disent dans l'histoire de ce grand missionnaire pourquoi il évita ainsi de repasser par l'Allemannie ; et il ne nous reste là-dessus que des conjectures. Peut-être cette conduite fut-elle due aux guerres continuelles dans lesquelles les ducs allemans vivaient alors avec Charles Martel : car peu d'années auparavant (7*7) ils avaient chassé Pinnin, ami de Boniface , de son île de Reichenau (p. !k)5), parce qu'ils l'accusaient d'avoir des intelligences avec les Francs : or Boniface étant bien connu comme protégé de Charles Martel, il se peut qu'il ne s'attendît pas, par cette raison , de la part des ducs allemans à une bonne réception. D'ailleurs il est aussi vrai qu'alors l'Allemannie était déjà beaucoup plus réglée que la Bavière ; le pays
Ch. XXV U1. POURQUOI? LBTT. DB GR^GOIRB RI. $gg
presque tout entier , sauf ses portions orientales, était divisé en plusieurs diocèses ; peut-être que Boni face n'aura pas voulu toucher sans raisons suffisantes à ces institutions. Ajoutons encore que le puissant évéché de Constance s'était aussi étendu dès-lors sur la plus grande partie de la Souabe, et renfermait, depuis Ulm jusqu'au Rhin, tout ce qu'on appelle l'Alpe et la forêt Noire. Ce même évéché , aussi bien que le couvent de Saint-Gall, possédait encore dans rAliemannie de vastes donations en biens de terre, parce que c'était principalement de ces deux endroits que s'était opérée la propagation du christianisme dans le pays ; et Boniface aura craint d'intervenir dans le travail d'autrui. — On peut dire la même chose de l'évèché de Worms , qui s'était étendu de bonne heure sur le nord du pays, où il avait pareillement acquis de grandes possessions. En général il est probable que Boniface aura volontiers cédé à son ami Pirmin, qu'il retrouva à Constance sur ses vieux jours , la tâche de régler ce diocèse.
Boniface n'avait pas encore quitté la Bavière, lorsqu'il reçut de Grégoire III (en octobre 739) une lettre pleine d'affection (ep. 46), dans laquelle ce pape approuvait complètement tous les arrangemens qu'il avait pris dans ce pays , et où il répondait à plusieurs questions que Boniface lui avait adressées. « J'ai vu avec joie dans votre lettre que Dieu vous a accordé , sous la puissante assistance de Charles , de sauver des ténèbres du paganisme près de cent mille ames du peuple allemand, et de les amener dans le giron de la sainte
5oo Boni/. — i«r concile allé m. — ret. eh thur. Làv. VL
mère église Il est bon que vous songiez à tenir
un concile sur les rives du Danube; mais ne négligez pas, dans ce cas, d'y présider personnelle* ment; puis, autant que le Seigneur vous en accordera les forces , d'annoncer sans cesse la Parole du salut, afin que la religion chrétienne s'accroisse
et fructifie Ne vous découragez pas , cher frère,
à cause des voyages nombreux et pénibles que vous faites de lieu en lieu pour la propagation de la foi chrétienne; achevez la bonne oeuvre que vous avez commencée , afin que vous puissiez dire dans la journée de Christ : « Me voici, Seigneur , avec les enfans que vous m'avez donnés , je n'en ai point perdu ! »
En conséquence de ce désir du pape il se tint en Bavière en 740 le premier concile allemand qui ait jamais eu lieu ; mais l'histoire ne nous en a pas conservé les détails. Boniface se rendit ensuite dans la Thuringe. Willibald , son neveu , qui l'avait jusqu'alors accompagné , alla faire une visite à son frère Wunnibald à Heidenheim, et revint ensuite par la Franconie rejoindre son évèque. Déjà les rives du Mein et de plusieurs fleuves de la Thuringe avaient été visitées par des missionnaires, et on voyait fleurir par-ci par-là un petit monastère qui servait de point d'appui pour la propagation ultérieure du christianisme. A Hirschberg (près de Hirschfeld) sur la Fulda vivait un comte nommé Switga, qui possédait un vaste territoire. Il avait été amené à la foi en Christ par la prédication de Boniface ; et Willibald obtint de lui qu'il donnât une partie de ses terres à l'église, et
Ch. XXyiU. BVÈCHÉ D EICHSTiF.DT. 5ûl
qu'il y fit bâtir des temples. Lorsque Boniface y arriva plus tard , les deux missionnaires s'accordèrent à penser qu'il convenait de fonder un évêché dans le comté : mais comme le pape avait décidé qu'un évêque ne devait fixer sa résidence que dans de grandes villes fortifiées et qu'il n'y en avait aucune dans le territoire , on résolut d'en relever phis loin une ancienne du nom d'Aureatum , qui avait été détruite par les Huns , et on commença par bâtir une grande église. Il fallut abattre une foret de chênes qui s'était formée sur l'emplacement; on s'en servit pour les matériaux. Bientôt il vint un certain nombre d'habitans s'établir en cet endroit ; et ce fut là l'origine A'Eichstœdt ( près du Danube , entre Nuremberg et Munich). Willibald en devint évêque; et c'est en cette qualité qu'il parut dans un synode franc que Charlemagne tint en 74a. La ville s'agrandit d'année en année, et devint bientôt une station de missions d'où l'évangile se répandit au loin dans la Germanie*
Des progrès du même genre avaient lieu dans d'autres endroits. On a vu que dès 680 le missionnaire irlandais Kilian avait posé les bases d'une église chrétienne à Wurtsbourg, résidence des ducs de Thuringe (p. 4^3); et quoique l'ignorance et le paganisme menaçassent de nouveau ce poste r parce qu'il manquait de la culture nécessaire, le germe de la foi n'y avait pourtant pas encore péri. Mais cette station était trop importante pour que le zélé Boniface la négligeât. Non-seulement l'œuvre de l'évangile avait besoin
5oa Bom/. — Éric, de webts bourg (bocbchard). L. Vh
d'un point d'appui solide dans les contrées du Mein, pour que les chrétiens du pays y trouvassent une protection contre les Saxons païens du voisinage, mais il importait aussi de mettre peu à peu la partie orientale de l'Âllemannie dans des rapports plus étroits avec l'église. Personne n'était plus capable d'occuper un poste pareil que l'ami de Boniface , Bourchard , qui avait déjà^ si souvent secondé et servi le grand missionnaire dans ses voyages : Wurtsbourg fut donc érigé en évécbé (741), et Bourchard en fut l'évéque ; il revêtit cette charge jusqu'en 753 ; et il fut dans la main de Dieu un instrument béni pour affermir l'église chrétienne dans toutes ces contrées (1).
Bourchard éprouva diverses contrariétés , au nombre desquelles il faut mettre comme la principale le danger continuel auquel on était exposé dans tout le pays de la part des farouches Saxons, qui pe cessaient d'inquiéter par des irruptions les contrées du Mein et du Rhin. Bourchard se vit même obligé plus tard de quitter son diocèse de Wurts- )>ourg : c'était à la même époque où Boni face, de son côté, quittait Mayence ou il était allé résider. Bourchard descendit le Mein avec six de ses moines,
(1) Noos «yods deux biographies de ce collaborateur distingué àt Soniface : une grande , rédigée par on anonyme dans le dixième siècle , •t 00e plus courte d*Égilward, moine de Wurtsbourg, du douzième *ièclc On le* trouve l'une et l'autre dan» le grand ouvrage de Mabillon ( ^ctt ordinis Bcnedictorum) et dana CanUius (Leet. jintiq., t. 3). Toutes dea* sont parsemées de fables puériles et d'inexactitudes historiques, et ne peuvent aerrif qu'autant qu'elles sont confirmées par la biographie de Bom
lu: i Ch. XXV '11 J. SON ACTION. BV. DB BUBAB. BT DBBPOBT. 5o3
tsii se retira dans le château de Hohenbourg près de
ta»* Michels tadt, dans l'Odenwald, pour y finir le reste de ses jours dans la retraite et dans les exercices
. i :t de la piété solitaire. Il arriva peu après au terme de sa carrière , heureux de n'avoir pas vécu et tra-
l: vaillé en vain ; car malgré les difficultés dont noufc
:Li venons de parler, le siège de Wurtsbourg ne cessa i de travailler dès ce moment avec bénédiction (i), et son diocèse renferma , dès le neuvième siècle , non-seulement la plus grande portion de la Franconie , mais encore de fortes portions de la Souabe
L; orientale et de la Thunnge, une grande partie du Meingau (Mœngowe), duNeckergau, du Taubergau, de l'Odenwald et du Jaxthal, en s'étendant à l'occident jusqu'au territoire de Worms sur le Rhin , et à l'orient jusqu'à Àalen et Schwaebisch
, Hall. Il est clair que tout ceci ne dit rien sur l'état intérieur de l'église de ces contrées; mais cela mon-
t tre au moins l'étendue et la régularité qu'elle y avait prise.
Il est probable que ce fut encore dans la même année (740 que Boniface fonda deux autres évêchés, celui de Burabourg dans la Hesse, et celui d'Erfurt dans la Tburinge; mais ils ne subsistèrent l'un et l'autre que peu de temps, parce qu'ils étaient établis dans de petits endroits, qui ne purent résister aux fréquentes incursions des Francs et des Saxons.
La même année qui vit créer tous ces divers
(i) V. l'excellent ouvrage Episcopatus Wiixcbm genth sub mttropoli Moptnttna, chronologie* Ulttstratus. San Blasii , 1 794, 4°-
5o4 Boni/. PESTE H. CHAEJL. MARTEL. 1ACHARIR. £. VL
évéchés fut pour l'Europe celle d'une grande mortalité. Une épidémie effroyable emporta des milliers d habitans; et Charles Martel et Grégoire III furent {lu nombre des victimes. Le premier avait été un des hommes les plus distingués de son époque : vaillant à la guerre , il était sage et bon dans la paix : ce fut son courage qui rétablit Tordre dans la monarchie franque, et qui repoussa pour jamais les Sarrasins de l'Occident, comme nous le dirons en traitant de l'Asie ; et c'est 6ous sa puissante protection que l'église de Christ s'établit ou s'affermit en Bavière, dans TAllemannie, la Thuringe, la Hesse et la Frise. Il eut pour successeurs ses deux fils Pépin et Karloman, dont le dernier eut i'Austrasie, la Souabe et la Thuringe, tandis que Pépin eut la Neustrie, la Bourgogne et la. Pro^ vence.
Quant à Grégoire III il eut pour successeur Zaçharie; et à peine Boniface en eut-il reçu la nouvelle , qu'il écrivit à ce pape une lettre pleine de franchise et de force. Il commence par lui rendre compte de l'état où en sont les choses en Allemagne. « J'ai cru nécessaire 4^ vous faire savoir qu'après avoir visité les peuples de l'Allemagne et travaillé parmi eux, j'ai divisé la Thuringe en trois paroisses, sur chacune desquelles j'ai établi un évèque ; et je vous prie en conséquence de vouloir bien confii> mer par écrit ces trois dispositions. » Puis, passant à des sujets plus importans , Boniface adresse au pape des observations sérieuses sur les désordres qui régnaient à Rome et dont le bruit s'était répandu jusqu'en Allemagne. — Zacharie lui répon-
Ch. XXVlîl. COBRBSP. DB BONIP. ET DE ZACHARIB. 5o5
dit : « Vous causez une vive joie à mon cœur toutes les fois que vous m'écrivez , puisque j'apprends que votre prédication amène tous les jours de nouvelles multitudes dans le giron de la sainte mère église Vous me demandez de confirmer l'établissement que vous avez fait de trois sièges : vous vous souviendrez, mon cher frère, que les lois ecclésiastiques défendent d'en établir aucun dans des villages ou dans de petites villes, de peur que la dignité épiscapale n'en soit dégradée : mais votre lettre si cordiale nous a portés à vous accorder aussitôt votre demande » , etc. etc.
Quant aux désordres que Boniface croyait qui régnaient à Rome , Zacharie prit sur lui de les nier absolument, en ajoutant que toute chose de ce genre qui pourrait avoir lieu serait aussitôt supprimée. Puis il ajoute encore quelques recommandations remarquables : il veut que Boniface dépose sur-le-champ les prêtres qui se rendraient coupables d'adultère ou qui auraient répandu le sang humain ; car , dit-il , que pensent ces gens de cette Parole de Dieu : « Mes prêtres ne doivent se marier » qu'une fois » (fausse traduction deLévit. 21, i3) ou de cette parole d'un apôtre : a que l'évêque » soit mari d'une seule femme ? »
Boniface traitait encore d'autres sujets dans sa lettre (ep. 5i) : « Rarloman m'a fait mander, disait-il : il a désiré que je tinsse un synode dans l'orient de ses états ; et il m'a promis de me soutetenir fortement dans l'amélioration des institutions religieuses de ces contrées, qui sont toutes en décadence depuis soixante-dix ans. Les hommes les plus
5(>6 Boni/. SA CORRESPOND. AVEC LE Pi». &». f7.
âgés d'entre les Francs assurent que depuis quatrevingts ans il ne s'est pas tenu de synode dans le pays , et que depuis cette époque les Francs n'y ont plus eu d'archevêques; on a confié, dit-il, la plupart des évêchés à des laïques ignorans, et les évèques et les prêtres ne poursuivent que les richesses ou les plaisirs des sens. » — Boniface désirait surtout avoir des directions sur ce qu'il avait à faire à l'égard d'ecclésiastiques qui n'avaient pas honte d'entretenir quatre ou cinq femmes et encore davantage , ou d'autres qui étaient ivrognes ou disputeurs , qui allaient à la chasse avec des meutes de chiens et des lances , ou à la guerre , et qui versaient de leurs propres mains le sang des chrétiens ou des païens.
Le pape approuva l'idée d'un synode chez les Francs, et donna sur les autres points des réponses conformes à quelques autres que nous avons déjà rapportées, comme, par exemple, que les prêtres incontinens devaient plutôt se marier , etc. etc.
Cette correspondance est certainement remarquable ; et nous aimons en répéter l'observation , elle prouve que Boniface ne craignait point dans l'occasion , de blâmer ouvertement ce qu'il pouvait trouver de mauvais à Borne et dans les pratiques de cette église. S'il s'abandonna à elle c'est qu'il avait devant les yeux un idéal élevé de la dignité du prêtre et de l'évêque; et comme il voyait que les ecclésiastiques qui vivaient sous l'inspection ordinaire et régulière du siège pontifical, menaient en général une vie plus honnête et avaient plus d'instruction que ceux qui étaient abandonnés à
Ch. XXVUL WOUTBL. PRBBV. DB SA 6IWCBRITB. 5<>7
eux-mêmes au milieu des contrées païennes, cette observation le faisait pencher du côté de la discipline romaine. Il croyait d'ailleurs que la dignité extérieure et la puissance temporelle du pontife de Borne étaient des moyens dont la Providence se servait pour contenir les peuples barbares et ignorans de l'époque, et il voulait en conséquence donner lui-même l'exemple de la soumission à un ordre de choses qu'il regardait comme salutaire. Quelques nouveaux extraits de sa correspondance montreront la haute idée qu'il se faisait des fonctions d'un serviteur de Christ: «L'apôtre Paul, écrivait-il à Cuthbert (ep. 73) , nomme le prêtre un surveillant (évêque) ; le prophète, un gardien; le Sauveur, un berger ; et tous s'accordent à dire que le docteur qui se tait à la vue des péchés du peuple prend sur lui le sang de ces ames 5 c'est pourquoi nous sommes sous la grande et redoutable nécessité d'être les modèles des croyans. Le docteur chrétien doit vivre de manière à ne pas contredire ses paroles par ses actions ; ou même , en vivant bien pour son compte , à ne pas se faire condamner par le silence qu'il garderait sur les péchés d'autrui. a Tu entendras la Parole de ma » bouche, dit le Seigneur, et tu les avertiras de ma » part » (Ézéchiel 3, 17). Le Seigneur indique parlà que le prêtre ne doit dire que ce qu'il a appris dans la Parole divine, et non ce qui proviendrait des pensées humaines. C'est de ma part, dit le Seigneur , et non de la tienne que tu dois parler Les choses étant ainsi , notre ame fatiguée
doit donc avoir son recours à celui qui dit par la
5o8 Botlif.— 5YWODB k AUGSBOCRG OU RATISliON NE. L.Fh
bouche de Salomon : « Confie -toi de tout tou » cœur au Seigneur et non à ton intelligence; » pense à lui en toutes tes voies, et il te conduira » au droit chemin. » Confions-nous donc , ajoutait Boniface , en Celui qui nous a imposé le fardeau. Ce que nous ne pouvons porter par nous-mêmes , nous le porterons par le moyen de celui qui est le Tout-Puissant , et qui a dit : « Mon joug est doux et mon fardeau est léger. »
Qui ne s'arrêterait encore une fois avec un sentiment consolateur à contempler l'intérieur d'un homme qui nourrit de pareils sentimens? Il a passé dans ce monde à travers la bonne et la mauvaise réputation : mais n'est-il pas évident par ces épanchemens intimes de son cœur, qu'il savait bien distinguer l'extérieur et l'intérieur, le divin et l'humain , et qu'il cherchait sa sagesse , sa force et son secours, non en lui-même, mais en son Dieu? On a besoin de ces convictions sur son compte pour supporter sans impatience la servilité avec laquelle on le voit s'attacher au despotisme de Rome , ou manifester de l'irritation et de la violence quand les pasteurs des troupeaux désobéissent à cette autorité humaine , si souvent impure.
Le synode qu'avait désiré Karloman se tint la même année (jfa), sous la présidence de Boniface en sa qualité d'archevêque, à Augsbourg ou à Ratisbonne : il s'y trouva les évêques Regenfrid de Cologne , Eddan. de Strasbourg , Bourchard de Wurtsbourg, Witta de Biirabourg, Willibald d'Eichstaedt, et Dadan d'Utrecht. On y résolut qu'il se tiendrait toutes les années un synode semblable >
Ck. XXFUL «TH. DBIAPTIN. (ODBLIB SES SU PERST.). 5o9
destiné à réparer les imperfections de l'église; et on y établit des réglemens sévères au sujet des désordres que nous avons signalés plus haut.
Ces mêmes pointe furent repris et confirmés dans un autre synode qui se tint l'année suivante à Leptines, et où l'on décréta une amende de i5 florins d'or contre la pratique des cérémonies païennes, qu'on trouve indiquées dans une liste détaillée annexée aux actes du synode. Cette liste forme un document intéressant, par l'idée qu'elle nous donne de l'état religieux où se trouvait encore l'Allemagne de cette époque (i) : on y mentionne les sacrifices funéraires qu'on offrait aux dieux dans les forêts et auprès des cascades ; les festins au sujet des morts ; la coutume de brûler auprès du tombeau des décédés leurs ustensiles, leurs chevaux, leurs esclaves et leurs femmes; les divinations par le feu, par les oiseaux et par les entrailles de certains animaux; les amulettes qu'on suspendait au cou , aux bras ou aux pieds pour se préserver de certains maux; l'observation superstitieuse des éclipses de soleil ou de lune, qu'on attribuait à de vieilles femmes auxquelles on supposait aussi le pouvoir de manger le cœur des hommes. On parle encore, dans cette même pièce, de petites images des dieux domestiques fabriquées en pâte, et qu'on portait avec soi aux champs, etc. etc.
Hélas ! est-ce que tout cela ne se voit pas encore de nos jours et du plus au moins dans tous les pays catholiques ou grecs !
(i) Boni/. Ep. | p. ia6.
5 io Bonif.—mmm. — hechcbchb pour uit coût. Là».
Au milieu de tous ces travaux et ces soins , le pieux Boniface voyait sa vie s'écouler, et il commençait à vieillir. Il sentit le besoin de pourvoir au bien de l'église après sa mort en Rappliquant à former des ouvriers , et pour cela des institutions qui les renouvelassent sans cesse : et il mit la main à l'œuvre. Au nombre de ses disciples et de ses coopérateurs les plus marquans, il faut compter Sturntj qui descendait d'une famille considérable de Bavière, et que ses parens avaient placé de bonne heure entre les mains de Boniface pour que ce grand missionnaire en fît l'éducation. Sturm avait accompagné pendant quelque temps son maître dans la Hesse et la Thuringe. Il entra ensuite à l'école de l'abbé Wigbert dans le monastère de Fritzlar , où il reçut une éducation excellente pour le temps. La lecture de la Bible était l'occupation favorite du jeune homme : il apprit les psaumes par cœur. Il reçut, à l'âge ordinaire, Tordre de la prêtrise, puis il commença à travailler avec force et bénédiction dans la compagnie de Boniface. Au bout de trois ans, passés de cette manière , il eut la pensée d'aller fonder un monastère dans quelqu'une des vastes solitudes qui couvraient encore à cette époque le centre de l'Allemagne : Boniface approuva son projet, lui adjoignit deux compagnons , et après avoir prié avec lui, il lui donna sa bénédiction en lui disant : « Partez pour cette forêt » profonde ! » (c'était la forêt de Buchonia, qui couvrait alors une grande partie de la Hesse et de la Thuringe) « Dieu peut préparer un lieu à ses » serviteurs , même dans le désert. »
Ch. XXVllh COUT. DE HIRSCHFELD. IfOOV. BBCH. 5ll
Ils marchèrent pendant deux jours dans ces solitudes; au troisième ils trouvèrent enfin une place qui leur parut propre à leur établissement : c'était le lieu où fut bâti plus tard Hirschfeld, près de Foulda, et qui portait alors le nom de Herolfesfeld. Après avoir invoqué le nom de Christ, ils se bâtirent de petites huttes en écorce d'arbre , et passèrent là quelque temps.
Sturm étant retourné ensuite rendre compte à son maître de la position des lieux, de la nature du terrain, des sources, et de tout l'entourage de leur station, Boniface lui déconseilla de se fixer définitivement en ce lieu, comme étant trop rapproché des Saxons; et il lui recommanda d'aller choisir son poste encore plus avant dans la foret. Sturm prit donc un canot et se mit à remonter la Foulda avec un collègue : mais ils revinrent à l'endroit précédent sans avoir rien trouvé qui leur convint. Enfin Sturm se remit en chemin tout seul , parcourant tour-à-tour à pied et sur un âne ces contrées solitaires, en chantant des psaumes et en élevant son cœur à Dieu dans des prières continuelles. Quand la nuit le surprenait, il se couchait sous un chêne , après avoir auparavant coupé quelques branches d'arbre pour en faire un rempart autour de sa monture contre les bêtes sauvages, qui se trouvaient en grand nombre dans cette forêt. Un jour il rencontra une troupe de Slaves moitié sauvages, qui allaient tout nus du côté de la Foulda pour s'y baigner, et qui poussant de grands cris, lui demandèrent avec une sorte de mépris où il allait. « Plus avant dans la forêt , » leur répondit
5ia Bonif. — célèbre coûtent de Fou/de. Uv- Vi.
tranquillement Sturm, et il continua son voyage solitaire. Enfin il arriva dans un pays qui le frappa par quelque chose d'imposant , et où il crut avoir trouvé tout ce qu'il pouvait désirer. 11 peignit cette contrée de si vives couleurs au vieux Boniface que celui-ci se mit lui-même en chemin avec quelques ouvriers pour mettre la main au monastère projeté. Arrivés sur la place, ils montèrent tous ensemble sur une hauteur voisine* où ils ployèrent les genoux pour demander à Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus-Christ , sa bénédiction sur leur entreprise ; puis ils se mirent courageusement à l'ouvrage (744) • c'est là l'origine du célèbre couvent de Foulda, par où commença la culture de toute la contrée , et dans lequel se formèrent plus tard les docteurs les plus distingués de l'église allemande (1).
Foulda devint pour Boniface , sur ses vieux jours, un lieu favori où il allait se rendre de temps à autre , quand il voulait se reposer et recueillir son ame dans la retraite : il demanda même qu'après sa mort ses os fussent placés en ce lieu. Il nomma Sturm abbé du monastère; et les sept moines qui entrèrent les premiers dans cet asile furent placés sous la règle de S1 Benoit. Dans une des visites que Boniface fit à ce couvent il conseilla à l'abbé de faire un voyage à Rome , et de visiter tous les monastères qu'il trouverait sur sa route , afin de constituer ensuite le sien d'après les meil-
(1) V. JEgilis wta S. Stumùonu ; — et Chr, Braveri FuMensium antiquitcuum libri -quatuor. Antw., 161a.
Ch. XXV 1)1. SBS ELEVES. MORT DE STURM. 5l3
leures règles qu'il aurait rencontrées. Sturm fit en effet ce voyage en 747 ; il revint enrichi de connaissances et d'expériences salutaires : et il eut encore la joie de voir son couvent habité par quatre cents moines* Ces solitaires s'occupaient surtout de travaux manuels , mais aussi à copier des livres grecs et latins. Au nombre des hommes distingués qui sortirent de cet asile pendant le neuvième siècle ou qui y passèrent un certain temps, on remarque Alcuin, qui y transporta les connaissances de Bède; puis Haimo, Raban , Gerungus qui jeta plus tard un si grand éclat sur le couvent de Hirsau et beaucoup d'autres encore.
Charlemagne, dont nous aurons bientôt à raconter le règne, employa Sturm spécialement à annoncer l'évangile chez les Saxons ; et cet homme de paix fut souvent appelé à se joindre, en qualité d'évêque , aux armées franques , afin de porter la Parole de la foi partout où l'occasion s'en présentait : ce fut même là une raison qui excita les Saxons à se jeter souvent sur le couvent de Foulde, qu'ils mirent plus d'une fois à deux doigts de sa ruine.
Pour achever ce qui concerne l'histoire de Sturm nous dirons qu'il mourut en paix et d'une manière édifiante après une vie laborieuse et bénie. Lorsqu'il vit approcher sa fin il rassembla les siens autour de son lit et leur dit : « Vous connaissez quel a été mon désir, et comment j'ai travaillé jusqu'à ce jour , en prenant soin avant tout que ce monastère restât fidèlement consacré à Christ après ma mort, et que vous pussiez servir ici le Seigneur 11. 33
5l4 Boni/. CHARLEM AG. FAIT DES EVEQUES. ZJ*. F}.
d'un cœur sincère. Priez tous les jours de vota vie pour l'œuvre maintenant commencée : pria aussi pour moi, et me pardonnez si j'ai fait quelque mal, ou si j'ai offensé quelqu'un: je pardonne de même , et je quitte ce monde dans la paix de Dieu. »
Roniface archevêque de Mayence. Trartnx de ws dernier» jour*.
Son martyre (74*** — 7^5).
Nous arrivons au moment où Boniface atteint le plus haut degré d'élévation de sa carrière : roocasion en fut singulière. Les Saxons ayant renouvelé vers ce temps leurs irruptions dans la Thuringe, Charlemagne envoya des troupes contre eux , et voulut que Gérold, évèque de Mayence, les suivît Ce prélat perdit la vie dès la première bataille dans un combat singulier; et comme son fils Gewilieb , encore laïque, était inconsolable de la mort de son père, Charlemagne chercha à adoucir sa douleur en lui faisant conférer la prêtrise sur-lechamp et sans préparation, puis en le faisant consacrer encore le même jour évèque de Mayence. Cette conduite , complètement contraire aux règles de l'église , mais qui n'était pas rare en ces jours , marque combien peu le pouvoir du pape était encore reconnu. Dans une nouvelle campagne contre les Saxons, Gewilieb s'offrit de lui-même à marcher avec l'armée, dans l'espoir de se venger du meurtrier de son père. Un jour que les deux armées étaient sur les rivages du Wisaraha (Weser)
là. XX flil. moeurs ecclésiastiques du temps. Si 5 Tévêque envoya son domestique dans le camp saxon pour y chercher le meurtrier, car on savait que c'était un chef saxon qui s'était battu avec lui. Le domestique eut le bonheur de le trouver, et il ttnvita à Un entretien amical avec son seigneur , l'évéque. Le Saxon s'avança sans méfiance et poussa son cheval dans le fleuve pour arriver sur l'autre rive ; mais Gewilieb de son côté lance aussi son cheval à l'eau; et après avoir abordé son ennemi au milieu du fleuve il lui plonge une épée dans le sein en s'écriant : « Pour la vengeance de mon père ! » Les deux armées coururent aux armes : après un combat opiniâtre les Saxons furent entièrement défaits : puis Gewilieb retourna à Mayence avec l'armée franque et rentra tranquillement en fonctions sans que personne pensât à blâmer sa conduite : — personne , sauf pourtant Boniface qui en sa qualité d'évèque général de l'église franque accusa Gewilieb , dans un synode , comme un meurtrier, qui avait souillé de sang humain une main qui n'était destinée qu'à bénir : il demanda qu'il fût déposé, et Charlemagne n'osa résister à cette sentence.
^ On ne pouvait trouver un homme plus capable d'occuper la place vacante que Boniface lui-même : il travaillait depuis trente ans entiers à établir ou à régler l'église de Christ chez les peuples allemands: depuis longtemps le pape l'avait honoré du pallium archiépiscopal sans qu'il eût eu encore un diocèse particulier; et Mayence était située au milieu des différentes contrées que ce missionnaire avait parcourues jusqu'alors, et dont la direction lui était
5l6 Boilif. — PRIMAT D ALLEMAGNE. Zis». FL
confiée. Il fut donc nommé archevêque de Mavenor à l'unanimité (7^5); et Charlemagne non-seulement confirma ce jugement , mais éleva encore la ville même et son siège au rang d'un siège métropolitain. Le pape confirma toutes ces dispositions ; et Boniface eut ainsi devant lui l'un des plus grands champs de travail que jamais évéque allemand ait eu à cultiver. Son archevêché s'étendait non-seulement sur les anciens évéchés situés le long da Rhin, Strasbourg , Spire, Worms, Cologne, Liège et Tongres, mais encore sur tous ceux qui venaient de se former dans la Franconie orientale , la Thu* ringe et la Frise.
Les lettres que Boniface écrivit à cette époque montrent que cette élévation ne le jeta point dans l'orgueil, mais qu'il reconnut toute la responsabilité de son poste. Une lettre entre autres , qu'il adressa au pape Zacharie , fait voir évidemment combien il était moins préoccupé des plaisirs el des honneurs de cette nouvelle charge , que de ses peines et de ses dangers ; car Zacharie fut plus engagé à l'encourager qu'à le féliciter. Ce pape lui répondit : « Qu'il avait appris avec plaisir que les princes francs avaient choisi pour sa résidence une ville voisine des païens de l'Allemagne, et qu'il aurait dans sa nouvelle vocation des moyens plus directs de conduire dans la vérité les divers évèques qui lui étaient soumis ; — qu'il apprenait avec chagrin que les Barbares continuaient d'inquiéter les Allemands par leurs irruptions , mais que Rome aussi avait beaucoup souffert de leur part en son temps , et que cependant la main toute-puissante
Ch. XXVllL RBSJB FIDÈLE BT ZBLB. 5i7
de Dieu l'avait préservée de la ruine ; que la même main le fortifierait aussi dans sa vocation ; — mais qu'il fallait insister auprès des peuples pour qu'ils cherchassent la grâce de Dieu dans le jeûne et la prière; et que quant à lui , Boniface , il ne devait pas se laisser décourager, mais continuer fidèlement l'œuvre qu'il avait commencée avec Dieu. »
Et il paraît bien qu'en effet Boniface n'était pas destiné à se reposer dans ce monde : il avait maintenant atteint sa soixante-cinquième année , et il n'avait pas encore trouvé une place qu'il eût pu appeler la sienne. Tandis qu'il avait procuré à tous ses collaborateurs successifs des évêchés ou des vocations fixes et tranquilles , il sentait que sa destinée restait celle d'un missionnaire, et que si plusieurs ne voyaient dans cette carrière même des missions qu'un échelon pour parvenir aux dignités de l'église, lui il ne devait profiter de la puissance qui était mise entre ses mains que pour parler et agir là où d'autres n'osaient se montrer , et faire entendre la vérité même aux rois quand ils en avaient besoin.
Nous disons ces derniers mots au sujet d'un cas de ce genre qui se présenta à cette époque. Ethibald, roi de Mercie, en Angleterre, menait ouvertement une vie impure. Boniface , qui s'intéressait au bien de l'église britannique comme à celui de la sienne propre, en était profondément affligé; et comme il pouvait penser que sa position indépendante lui permettait mieux qu'aux ecclésiastiques anglais de faire à ce roi les représentations conveuables , il s'adressa à un prêtre courageux nommé
5l8 Boni/. RERRBVD DM ROI ANGLETERRE . fJ*. fi.
Hérefried, pour envoyer par son moyen à Ethibald une lettre chrétienne avec quelques présens destinés à le disposer favorablement. Il écrivait au préfre : « Je vous assure que c'est par une pure impulsion de la charité que j'envoie au roi ces avertissemens : je suis né et j'ai été élevé au milieu des Anglais; et je me réjouis en pays étranger lorsque j'entends dire du hien de mon pays et de mon peuple, tandis que mon cœur saigne lorsque j'en entends dire du mal. »
Dans sa lettre au roi, Boni face commence (ep. 72) par rendre témoignage aux bonnes qualités et aux vertus de ce prince, cjui faisait de riches aumônes, qui punissait le vol, le parjure et la violence, qui prenait soin des veuves et des pauvres , et qui établissait la paix dans son pays.... «mais, ajoute Boniface , il est parvenu à mes oreilles à votre sujet un bien malheureux bruit, et je désire qu'il ne soit pas fondé : on dit que vous n*avez jamais été marié. Si c'était par continence, ce serait bien louable; mais si vous flétrissez votre réputation par des désordres , c'est bien affligeant. Et ce qu'il y a de plus lamentable, c'est qu'on dit que vous vous livrez à cette impureté dans des couvens , avec des vierges consacrées à Dieu ! C'est un double péché ! L'apôtre nous dit : « Ne savez-vous pas que votre corps » est un temple du Saint-Esprit ? Celui qui détruit » ce temple, Dieu le détruira aussi..... » Les païens mêmes observent la loi de la nature, et ils punissent les adultères : lorsque, dans la vieille Saxe ( l'Allemagne), une vierge souille la maison paternelle, ou qu'une femme mariée commet adultère , on
Ch. XXVHL SENT LE POIDS DM SA. VOCATION. 5 JO.
oblige la coupable à s'étrangler elle-même; et lorsqu'on brûle son cadavre on suspend l'auteur du mal au-dessus du bûcher. Souvent les femmes se réunis* sent entre elles pour chasser une malheureuse de ce genre à coups de verges et à coups de couteau; ou elles la battent de verges jusqu'à ce qu'elle en meure. Il est temps que vous vous convertissiez et que vous ayez pitié de votre peuple qui , en suivant l'exemple de son prince se jette avec lui dans la même perdition. Car si, comme on le dit parmi nous , le peuple des Angles , pareil aux Sodomites , méprise le mariage et mène une vie honteuse, quelle race deviendront-ils enfin? Il leur arrivera comme aux Espagnols et aux Bourguignons, contre lesquels Dieu a suscité les Sarrasins à cause des mêmes péchés ! »
Boniface lit signer cette lettre par huit autres évêques, et l'envoya au roi. On ne dit pas quel en fut l'effet.
Dans une autre lettre à son ami l'archevêque Cuthbert de Kent , il fait part à ce prélat des arrangerons qu'il a pris pour l'église d'Allemagne ; et il épanche sa douleur auprès de lui sur le succès
en apparence trop faible de ses travaux » Il me
semble souvent que je suis comme un chien qui aboie à la vue des larrons qui entrent dans le bercail et qui déchirent les brebis : il ne lui reste que des cris impuissans quand il ne reçoit point de secours! Mais continuons néanmoins d'élever fidèlement la voix ; car nous avons reçu la sainte vocation d'annoncer aux hommes la paix et le bon plaisir de Dieu ! Combattons avec courage, et Dieu
5ao Bonif.-^ karlokah entre dans uh coqv. Uv. Vi*
nous aidera, afin que nous ne soyons pas mis au rang des pasteurs infidèles dont Dieu se plaint dans le prophète (Ezéch. 34, a) , etc »
Mais nous revenons à quelques événemens généraux de l'époque.
Peu après que Boniface fut ainsi devenu primat de l'Allemagne, Karloinan résolut (en 747) de renoncer au gouvernement de l'Austrasie, d'entrer dans un couvent, et d'abandonner le gouvernement des Francs, à son frère Pépin, père de Charlemagne, qui naquit en 74a. Il n'est pas facile de déterminer quelle part Boniface eut à la résolution de Karloman et à l'élévation de Pépin sur le trône des Francs : il y avait à cette époque en Allemagne , en Italie et en Angleterre un si grand nombre de princes qui préféraient la paix du couvent à l'éclat du pouvoir, qu'on peut bien concevoir que Karloman ait agi absolument de lui-même. Cependant il n'est pas invraisemblable non plus que Boniface , qui dirigea en général les démarches religieuses de Karloman , n'ait eu dans ce cas-ci une part assez positive.
Après un voyage pénible, Fex-roi des Francs arriva à Rome dans la compagnie de quelques-uns de ses courtisans; et le pape Zacharie, très-satisfait de sa résolution, lui fit couper les cheveux, et le sacra prêtre lui-même. Karloman s'établit d'abord dans un monastère près de Rome ; puis , comme les pèlerins de l'Allemagne venaient trop fréquemment le tirer de sa retraite , il sortit secrètement de ce lieu avec un moine de ses amis , et arriva après un pénible voyage à pied, dans le
Ch, XXV 111, PBPIlf COUBÔHHÉ PAR BOHIPÂCB. 5ll
célèbre couvent de Bénédictins du mont Cassin , comme un pauvre étranger inconnu. On lui fit garder les moutons; plus tard on lui donna le jardin à cultiver ; puis il fut établi dans la cuisine, où le maître cuisinier le traitait parfois rudement, Karloman supporta patiemment tous les mauvais traitemens et même les coups , jusqu'à ce qu'enfin le moine qui l'avait accompagné fit connaître la véritable condition du frère inconnu. Dès-lors Karloman fut traité avec plus de douceur , et il finit ses jours en paix, inconnu du reste du monde. Qui sait si ce n'est pas là une des ames qui brilleront un jour avec éclat dans la cour céleste ?
Son frère Pépin se trouvait maintenant seul maître de toute la monarchie franque : il prit le nom et la dignité de roi , et fit déposer Childeric, dernier rejeton de la race mérovingienne, dans une diète tenue à Soissons j puis ce roi faible fut envoyé avec son fils dans un monastère.
Il n'est pas facile non plus de déterminer quelle part Boniface eut à cette dernière révolution, et jusqu'à quel point il intervint dans les négociations qui eurent lieu entre Pépin et le pape. Ce qu'on peut remarquer c'est qu'il envoya à Rome en 75 1 son disciple Lullus, qui devait bientôt lui succéder, avec des lettres et des commissions secrètes qu'il ne devait délivrer que de bouche. En tout cas , lorsque Pépin eut obtenu de l'évéque de Rome son consentement à ce qui s'était passé , il fut sacré solennellement par Boniface , avec son épouse Bertrude.
Qui aurait pressenti , même de loin , de pareils
5aa Boni/, — épines de sa position. Liv. VI.
événemens, lorsque trente-cinq ans auparavant le pauvre Winfrid était obligé de s'enfuir des rivages de la Frise et de retourner dans son couvent sans avoir réussi dans sa première tentative ! Mais les voies de la Providence sont merveilleuses ; et son conseil divin a choisi les choses qui ne sont rien pour confondre celles qui sont, afin cme personne ne se glorifie devant Dieu.
Quelque honorables qu'eussent pu paraître les fonctions de Boniface au couronnement de Pépin , sa vocation , nous l'avons déjà dit, lui offrait trop d'épines pour qu'il eût pu s'élever par les honneurs dont il était comblé. Ce ne sont que des esprits charnels, plongés dans un égoïsme puéril, qui peuvent oublier pour le clinquant des honneurs du monde la profondeur des devoirs imposés à un serviteur de Christ : or Boniface avait appris à connaître de plus grands objets, et son ame ne pouvait trouver le bonheur que dans les choses du ciel. D'ailleurs les peines qui accompagnaient son ministère étaient assez nombreuses pour le désenchanter. L'évéque de Cologne lui disputait, comme à un étranger et à un intrus, le diocèse de la Frise pour lequel il n'avait, lui, pourtant jamais travaillé; et il cherchait par tous les moyens possibles à semer des désagrémens sur le chemin du vieux missionnaire. D'un autre côté les Saxons, auxquels se joignaient, dans laThuringe et dans la Hesse, des multitudes de païens restes dans le pays, recommençaient sans cesse leurs incursions; et ils en vinrent même à menacer Mayence si vivement, que Boniface, qui n'avait pas accoutumé de s'effrayer trop tôt, songea
Ch. AXFHL songe a on succès*, ht aux mission*. 5a 3
un moment à prendre la fuite et consulta sur ce sujet Tévéque de Rome. Plusieurs des lettres qu'il écrivit dans ces derniers jours nous montrent comment il cherchait et ne trouvait de repos qu'en Dieu. Il disait à l'archevêque Authert que, « cordialement fatigué de ses fonctions si pénibles, il en laisserait volontiers l'honneur à un autre, s'il n'était retenu par la pensée qu'il ne trouvait dans l'Écriture ni dans les Pères aucun exemple d'un pasteur fidèle qui eijt jamais déposé ses fonctions avant sa fin, etc. »
Le soin qui l'occupait le plus, c'était de pourvoir d'avance, d'une manière convenable, à celui qui lui succéderait dans la charge élevée qui allait lui échapper avec la vie , et à l'entretien des disciples et des collaborateurs nombreux qu'il avait vus s'établir successivement chez les païens. Il s'adressa pour cet objet à Fulrade , chapelain de la cour de Pépin. — • a Je sens que ma fin approche ; demandez au roi qu'il veuille bien m'indiquer ce qu'il pense faire de mes disciples après ma mort. Ils sont presque tous étrangers ; et la plupart d'entre eux sont dispersés parmi diverses peuplades. Quelques-uns sont des moines occupés dans leurs cellules à enseigner la lecture à de petits enfans ; plusieurs sont déjà avancés en âge : je désire ardemment qu'après ma mort ils ne soient pas abandonnés , mais qu'ils jouissent de votre protection ; sans quoi ils seraient bientôt dispersés comme des brebis sans pasteur , et les peuples de la frontière païenne auraient bientôt perdu les secours de l'évangile. J'aimerais surtout prier le roi au nom de
524 Botlif. PROPOSE LULLUS POUR LE REMPLACER. L. VI.
Dieu qu'il lui plût de nommer à ma place et pour mon successeur Lullus , mon cher Bis et collaborateur » Puis reprenant l'affaire de l'entretien
des évangélistes : « Les messagers de la foi , sur la frontière qui touche aux païens , sont rétribués bien chétivement. Sans doute ils peuvent se procurer par le travail de leurs mains leur pauvre mor* ceau de pain ; mais ils manqueront de vêtemens , si on n'a soin de les soutenir dans leur sainte vocation comme je l'ai fait jusqu'à présent. »
Enfin le pieux vieillard entretenait encore à côté de tout cela une autre pensée qu'il n'osait pourtant exprimer hautement avant d'en avoir préparé l'exécution. Déjà il atteignait sa soixantedixième année : il y avait quarante-huit ans qu'il avait débuté dans sa carrière missionnaire aux embouchures du Rhin chez les Frisons; et c'est là qu'il désirait aussi terminer ses travaux. Mais il devait encore mettre en ordre bien des choses avant de pouvoir céder à ce désir de son cœur. Il venait de pourvoir , par la lettre ci- dessus , au futur entretien de ses collaborateurs et à son remplacement dans sa charge personnelle ; car il espérait obtenir sur ce dernier point la confirmation du nouveau pape : pour assurer cependant plus complètement ce dernier objet si important, il s'adressa encore au frère de Pépin , chef des Francs quand ils marchaient contre les Saxons , et il lui recommanda instamment les prêtres , les moines et en général les chrétiens de la Thuringe , afin que les païens qui restaient encore dans le pays ne fussent jamais privés d'instruction. « Le souvenir de vos per-
Ch, XXV1I1, LA FHISE A BESOIN DE LDI. 5a5
sonnes (dit-il en s adressant à lui et à Pépin) est encore aussi vif dans mon cœur qu'au moment où votre père Karl , et votre mère vous ont recommandés à ma prière. N'oubliez pas ce que dit l'Écriture : a Que toute chair est comme l'herbe f » et toute la gloire de l'homme comme la fleur de » l'herbe; » et que la bouche de la vérité elle-même a dit : « A quoi servirait-il , à un homme de ga- » gner le monde entier s'il venait à perdre son » ame? »
Ce qui augmentait sûrement chez Boniface le désir de rentrer dans la Frise, c'est que cette contrée venait de perdre son principal missionnaire» Nous avions laissé Willibrord au milieu des Frisons, à 1 époque (7^2) où Boniface le quitta pour aller chercher dans la Thuringe un champ de travail à lui seul (p. 4^4) • Depuis lors il s'était écoulé pour Willibrord bien des années , abondantes en tribulations et en expériences. Peu après le départ de Boniface, les Frisons également opiniâtres dans leur idolâtrie et dans leur amour de l'indépendance s'étaient de nouveau insurgés, tout à la fois contre le joug des Francs et contre celui du christianisme; et les missionnaires s'étaient vus dans un danger imminent, jusqu'à ce que Charles Martel accourut (729) pour soumettre de nouveau le pays et pour achever d'y détruire l'idolâtrie. Ce guerrier ne put même subjuguer alors complètement ces Barbares qui allaient se réfugier dans des marais et des îles sans nombre, parce qu'il était distrait de cette guerre par les Sarrasins qui faisaient une puissante diversion dans la Gaule. Il dut donc revenir dans la
5a6 Boni/. — m. willibrobd. — adieux a luixcs. L. Vt*
* Frise en 7 34 ; mais alors il en défit complètement les armées, et il força le peuple à renverser ses temples idolâtres et à recevoir, du moins en apparence , la foi chrétienne. Le résultat fut en tout cas que les docteurs chrétiens se virent moins exposés au milieu de cette population encore si farouche, et que dès-lors Willibrord put travailler sans obstacle extérieur à la conversion dès païens, et en particulier à raffermissement de son institution missionnaire du couvent d'Utrecht. C'est ainsi que ce fidèle évangéliste se trouva enfin avoir passé cinquante ans entiers à travailler chea cette nation; et lorsqu'il mourut , en 746 » dans le monastère d'Epternay près de Trêves > il eut la joie de laisser après lui un grand nombre de disciples pieux (1).
Cependant Boniface sentit le besoin d'aller se remettre à la tète de cette œuvre ; et lorsqu'il vit qu'il pouvait abandonner sa mission d'Allemagne et la direction de son vaste diocèse à Lullus , il ne voulut plus perdre un moment, et il se rendit effectivement chez ces Frisons qui l'attiraient irrésistiblement par celà même qu'une grande partie d'entre eux étaient encore païens. Il dit à Lullus : « Bientôt je vais m'élever de ce corps mortel à la couronne d'une éternelle gloire : achève, mon fils, d'édifier les églises de la Thuringe , dont j'ai jeté les fondemens. Appelle de toutes parts le peuple à abandonner les fausses doctrines; aie soin d'achever le temple de Foulde; et, en quelque endroit que je meure, que mon corps soit déposé dans ce
(1) V. Vita S. WiWbnrdi pir Àlcuin dttu »e» Opp. Pmns 1617.
Ch. XXV 111. ABRIV. EN FRISE. SUCCES. JOUR DE FETE ! 5
lieu de repos! » Il chargea ce même Lullus , qui devait préparer tous les objets nécessaires à son voyage, de mettre parmi ses livres le drap mortuaire dans lequel il désirait être ramené à Foulde.
Puis, plein de foi, Boniface s'embarque sur le Rhin, dans la soixante-quatorzième année de sa vie, avec une nombreuse suite d'anciens, de diacres et de moines : il arrive heureusement dans la Frise, et il recommence à parcourir le pays comme du temps de sa jeunesse. — En peu de semaines il changea les places consacrées à l'idolâtrie en églises chrétiennes; et après avoir, comme le raconte Willibald (p. ^46), incorporé à l'église chrétienne plusieurs milliers d'hommes, de femmes et d'en* fans, il jugea bon d'établir à Utrecht, en qualité cTévèque des nouvelles églises, son collaborateur Eobanus. Il fixa à cet effet un jour d'actions de grâces solennelles , où devaient se rassembler en un culte commun tous les Frisons baptisés jusqu'alors : ne se doutant pas qu'il fixait en cela le jour de son martyre. Il s'était établi avec sa suite nombreuse sous une tente en rase campagne , au bord de la Burda , qui séparait alors les Frisons orientaux et occidentaux. Les Frisons chrétiens, qui d'ordinaire se tenaient autour de lui, s'étaient cette fois rendus chez eux en différentes directions pour lui amener les leurs, en ce jour destiné à la cérémonie solennelle de la confirmation ; et ainsi Boniface se trouvait seul , entouré uniquement du petit nombre d'amis qui l'avaient suivi d'Allemagne.
Mais lorsque le jour solennel arriva, on vit dès l'aurore toute autre chose que ce qu'on avait
53© Bonif, — coop-doril sur sa vie. Làv.VI.
pour essayer d'engager des guerriers farouches à échanger volontairement leur culte idolâtre contre le joug de l'église chrétienne !
Nous ne recommencerons pas à exprimer nos jugemens sur les principes , encore bien moins sur les intentions présumées de cet homme distingué : nous avons convenu qu'on ne peut le justifier entièrement d'avoir participé avec son époque à de grandes faiblesses et d'avoir eu ses défauts personnels ; mais on a reconnu aussi que ceux qui le blâment d'avoir trop employé les moyens d'une discipline extérieure et sévère plutôt que renseignement et les voies de la persuasion , doivent se rappeler qu'il ne cessait de mettre en usage ces derniers moyens toutes les fois que la chose était possible; mais que la barbarie profonde des temps, l'ignorance et la brutalité des mœurs, l'obligèrent à opposer à tant de forces matérielles une autre force qui tint de la même nature. — Ce qu'il y a peut-être de plus triste dans sa vie , c'est la sévérité despotique avec laquelle il traita plus d'un prêtre à vues supérieures et en particulier quelques missionnaires écossais , qui tentaient de résister au joug de Rome : mais c'était une conséquence nécessaire du système dans lequel il était entré. A peine trouvait*on, dans l'Occident entier, et surtout en Allemagne, quelques rares copies de la Parole de Dieu : ces copies n'existaient qu'en latin ; et presque personne ne savait plus lire ni écrire : comment conduire, autrement que par l'autorité , des nations plongées dans un tel état? La question se réduirait donc presque à savoir s'il
Ch. XXPUI. MORT DE BOtflFACB* REPLBXIONS.
coup tomba sur le vieillard qui , opposant le livre des évangiles au coup mortel , rendit l'esprit près de Dorcum (ou Dorstadt) le 5 juin de Tannée 755.
C'est ainsi que le grand apôtre de l'Allemagne scéla dans son âge avancé sa foi en Jésus et son ïèle pour ses intérêts. Lorsque, quarante-huit ans auparavant , il mit pour la première fois , à l'embouchure du Rhin , le pied sur le territoire de la Germanie -, quelles ténèbres régnaient alors sur ce pays ! Et quelles riches moissons n'avait pas produites sa vie fidèle ! Il avait commencé par la Frise, pénétré dans la Hesse et la Thuringe, dans la Franconie orientale et dans la Bavière , et poussé ses travaux jusqu'au pied des Alpes rhé tiennes; et des milliers et des milliers d'idolâtres furent amenés par lui dans l'église de Christ ; il érigea de toutes parts de nouveaux temples et des établissemens d'instruction ; il fonda des évêchés entiers dans l'église allemande , et ainsi il posa réellement les bases sur lesquelles s'est élevé plus tard tout l'édifice de la prospérité civile et ecclésiastique de l'Allemagne. Il développa dans sa longue carrière un caractère missionnaire comme il s'en rencontre peu dans ces siècles de ténèbres, et une grandeur d'ame qui savait tout à la fois s'accommoder aux plus petites choses et contempler avec fixité la seule vraie gloire. Ce n'était point une petite tâche que d'aller chercher, dans le labyrinthe d'immenses forêts, des nations barbares toujours en guerre entre elles et dispersées dans de misérables cabanes, pour leur annoncer l'évangile au péril continuel de ses jours, pour y fonder des institutions ecclésiastiques , et 11 34
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même la Frise, qui avait vu verser le sang du martyr, devint bientôt, sous le règne de Charlemagrie , une station missionnaire d'où la lumière de l'évangile se répandit ensuite jusque dans les pays les plus septentrionaux.
El» DU DEUXIEME VOLUME.