‹ Historie générale de l'etablissment du ChristianismeChapitre 17 sur 19 · II · texte numérisé non relu

II

434 fotg* LIVIH DANS LE BRABA.NT. LU>. Fl.

A la même époque vivait encore dans ces contrées Livin, évèque irlandais, homme savant et zélé, qui était venu en Flandre comme missionnaire; mais il n'eut pas le même succès qu'Orner. Les idolâtres du pays, excités, par les incursions des Frisons, à la révolte contre le pouvoir des Francs et à l'amour de l'indépendance, avaient conçu une aversion contre tous les évangélistes, et se soûle-

ni

bert, qui favorisait d'ailleurs les missions du nord de ses états, s'était moins intéressé à ce missionnaire qu'à d'autres; il fut mis en prison par ses ennemis. Il composa dans cette captivité plusieurs élégies chrétiennes qui nous sont parvenues, et qui respirent un esprit vraiment chrétien ; mats il ne devait pas recouvrer sa liberté, et il mourut à Esche, vers l'an 633, comme martyr de Christ. L'une de ces élégies porte entre autres ces mots assez touchans :

« Le Brabant, altéré de mon sang, demande ma mort..... En quoi ai-je donc péché contre toi, moi qui t'apporte des nouvelles de paix ? C'est la paix que je t'amène, pourquoi me fais-tu la guerre? Mais ta fureur me procurera une heureuse victoire et la palme glorieuse du martyre : je sais en qui j'ai cru, et mon espérance ne sera point trompée; c'est Dieu qui m'en fait la promesse : qui pourrait en douter ? » (i).

( i ) liie Brmbant a furit meque cm enta petit, Qujd tibt peccavi , qui pacis nuittia porto ? Pue est qiioii porto : cur mihi bella moves ? Scdqua tu sptras f entas, sors Utta triumphi :

uiginze

Ch. XXV 11. LAlfDEBBRT, BVBQUB DB M ^TBICHT. 435

Soixante ans plus tard il eut pour successeur dans le martyre , en ces mêmes contrées, le véné* rable Landebert (Lambert). C'était le fils d'une famille considérée et pieuse qui s'était établie à Maastricht. Il fut élevé dans le nouveau couvent de Stavelo par le pieux évéque Théodart, qui voyait avec douleur la décadence de l'église franque et qui la combattait de toutes ses forces. Mais c'était en vain. A cette époque la violence avait pris la place du droit ; chacun faisait ce qu'il voulait ; et le gouvernement était trop faible pour faire cesser l'anarchie : Théodart lui-même en fut la victime. Son église avait été dépouillée de ses biens par quelques bri* gands, et il se rendait à Metz pour porter ses plain* tes à Chidéric II ; mais il fut assassiné en chemin. Landebert lui succéda dans l'évèché, et résolut de consacrer sa vie à la propagation de l'évangile parmi les idolâtres de son diocèse , sur les bords de la Meuse, où il s'en trouvait encore un grand nombre. Mais comme, à cette époque, les cours franque* étaient de nouveau troublées par une suite d'assas* sinats et de désordres de toute espèce, Landebert fut chassé de son siège épiscopal et se retira momentanément dans le couvent de Stavelo. Lorsque Pépin d'Héristal eut pris le gouvernement de l'Austrasie, il chercha à réparer le désordre général, et Landebert fut rendu à son petit troupeau de Maestricht, d'où il se mit à visiter comme missionnaire

Atque dabit palmam gforia martjn'i.

Cui ertdam novi, nec spi frustrairor imani Qui spondet Deus e*t : quit dubitart poteit ?

436 Be/g. LA. NORBERT. W1LLIBRORD. HUBERT. £*V. f/.

la province de Toxandrie, où il y avait pareillement encore beaucoup de païens , et où il eut quelques succès (V. carte d'Allemagne, Anvers).

C'est à cette même époque que parut dans le pays ce Willibrord que nous avons déjà annoncé (p. 4*6), et dont nous aurons encore beaucoup à parler. Il vint s'établir dans le voisinage de Landebert parmi les Frisons; ce dernier saisit avec joie l'occasion de lui être utile; et connaissant mieux le pays* il lui tendit la main , il alla le voir quelquefois dans sa solitude de Wiltabourg (Utrecht), et il aida ainsi ce missionnaire, qui a mérité par excellence le titre d'apôtre des Frisons, à poser chez ce peuple les/ondémens de l'église de Dieu qui s'y établit effectivement par ses travaux.

Mais bientôt Landebert eut à remplir un devoir pénible, qui lui valut la mort. Pépin, à qui l'état et l'église de France ont du reste des obligations qui ne s'oublieront jamais, vivait, quant à sa conduite privée, dans le péché. Il entretenait, presque sous les yeux de Lambert, au château d'Héristal près de Liège, une femme illégitime nommée Alpaïs, dont il avait eu déjà ce Charles Martel , le héros de son âge. Landebert crut de son devoir de s'exprimer sans crainte sur ce scandale public , et il tomba en 709 sous les mains d'assassins appostés par le roi.

Son disciple Hubert le remplaça dans son évêché et marcha sur les traces de sa piété. C'était un gentilhomme de l'Aquitaine qui avait vécu précédemment dans toutes sortes de voluptés ; mais la prédication de Landebert, à laquelle il s'était ren-

uignizeo

XXFIL HUBIiRT DANS LES ARDENftES.

contré un jour, l'avait pénétré comme un glaive ; il se retira de la cour pour se vouer au service de Christ; et il eut le bonheur d'achever l'œuvre que Landebert avait commencée.

La grande forêt des Ardennes (entre le Rhin et la Meuse) , rendue célèbre par les guerres de César, était encore alors le refuge d'une multitude d'idor lâtres qu'on n'avait plus voulu souffrir dans les villes. Hubert s'enfonça, au milieu des plus grands périls, dans ces sombres retraites, pour y faire conr naître le salut; et il eut le bonheur d'y appeler effectivement un grand nombre de païens à la foi. On ne doit pas s'étonner si les légendes racontent une quantité de miracles au sujet de sa mission ; car sa vie entière, autant que nous la connaissons, et quand on compare ce qu'il avait été avec ce qu'il fut alors , apparaît comme un miracle de la grâce divine. Il travailla avec joie et avec courage jusqu'en 727, soutenu par la vue des progrès que l'évangile faisait dans le même moment, soit dans l'Allemagne en général , soit en particulier chez les Frisons du voisinage, dont nous avons à nous occuper maintenant d'une manière plus directe,

Frwoni.

Les Frisons ( Frisiï, Frisones ) sont une antique race allemande. Déjà dès l'époque de Jules César, les légions romaines qui faisaient la guerre aux Ba-

438 Frise. — b apports avec l'Angleterre. Uv. VI.

taves, établirent le long de leurs fleuves, pour se défendre de ces tribus barbares , des châteaux forts et des retranchemens, au nombre desquels était, jusqu'à une époque assez avancée, l'ancien Trajectum (ou Ultrajectum ) , sur remplacement duquel s'éleva plus tard la colonie franque de Wiltabourg, qui reprit ensuite, avec une légère abréviation, son nom ftUtrecht.

Dans le cinquième siècle on voit les Frisons se confondre avec les Saxons, et passer avec eux dans la Grande-Bretagne. Cet événement devint dans la main de Dieu un moyen de conversion pour les Frisons eux-mêmes ; car on vit ensuite , au septième siècle, quelques-uns de ces Saxons et de ces Frisons revenir convertis dans leur patrie primitive pour y porter la foi à leurs anciens compatriotes. Liudger qui était un de ces hommes, et disciple d'un Grégoire que nous reverrons abbé du couvent d'Utrecht après la mort de Willibrord , dit en parlant d'un autre missionnaire, son compatriote, nommé Suidbert, que nous retrouverons également dans peu : « Il avait soif du salut de tous les hommes , et surtout de celui des Frisons et des Saxons ; parce que les Angles, qui habitent la Bretagne, sont leurs descendans » (i).

Ces missions anglo-saxonnes de la Frise commencèrent d'une manière bien providentielle. On a vu dans l'histoire de l'église britannique (c. a5,p.3ig) un Wilfried, archevêque d'York, dont le caractère

présentait de grandes taches : et on a dit aussi, dans

(f ) Epi st. ad Rixfrùlum de S. Snibtrto ; ed. Sur. «d i Mort.

Ch. XXVIL WILPR1D CHASSÉ DANS LA MOISSON. 43.9

cette partie de notre histoire , qu'il s'était arrêté quelque temps chez les Frisons. Or cette même sagesse de Dieu qui s'était déjà servie de lui avec bénédiction en Angleterre , s'en servit encore chez les Frisons , pour frayer chez ces derniers les voies par où pénétrèrent, vers la fin du septième siècle, une multitude de missionnaires anglo-saxons , et dans leur nombre le célèbre Boni face , qui vint pprter la lumière de l'évangile chez ce peuple en particulier et dans l'Allemagne en général. Que les voies de Dieu sont insondables et cachées aux yeux des hommes ! Les passions et les erreurs d'icibas deviennent, dans les mains du Seigneur, des moyens de bénédiction, qu'il jette, comme autant de ponts, d'une difficulté à l'autre pour parvenir à ses fins miséricordieuses ! Cela se voit d'une manière bien évidente dans la portion de notre histoire où nous arrivons.

Sigebert III , roi d'Austrasie^ n'avait laissé pour successeur, en 656, que le jeune prince Dagobert II, qu'il avait confié à un gouverneur perfide, nommé Grimoald. Celui-ci fit embarquer le jeune prince pour l'Irlande , l'enfouit dans un couvent, fit même célébrer publiquement ses obsèques , comme s'il eût été mort, et plaça son propre fils Childebert III sur le trône. Mais Dagobert, que Dieu voulait sauver pour en faire l'instrument de la propagation de son évangile dans les Pays-Bas , échappa aux mains d'un meurtrier qu'on avait envoyé en Irlande pour lui ôter la vie : il sortit de son couvent ; il parcourut long-temps la Bretagne comme un obscur étranger ; puis il fit enfin , comme fortuite-

44o Frise. — wilfhio bit voyage pour bome. Liv. VI.

ment, la connaissance de Wilfried, dans la capitale du Northumberland, à York. Cet évêque clairvoyant s'intéressa au jeune prince, et fit tout son possible pour le ramener dans sa patrie (674)9 °u Grimoald avait déjà été déposé de ses fonctions , et où Dagobert fut reçu avec joie par son peuple comme roi d'Austrasie. Mais à cette même époque un concile d'Angleterre (677 )(i) avait dépouillé Wilfried d'une forte portion de son vaste diocèse ; et pour recouvrer ses droits prétendus ce prélat se rendait à Rome. Ce fut là l'origine d'une longue suite de bénédictions pour les Frisons.

Afin d'échapper à ses nombreux adversaires de la Neustrie , Wilfried débarqua à l'embouchure de l'Escaut ; et il se disposait à aller chercher un asile à la cour de Metz chez Dagobert. Mais à cette époque les Frisons étaient gouvernés par Aldégiil , prince sage et prudent (2), qui maintenait son peuple en paix tandis que les Francs se déchiraient par des guerres civiles, A peine ce prince eut-il appris l'arrivée de l'étranger (679) qu il le reçut avec les plus grands, égards, et qu'il se montra disposé à se faire instruire par lui dans la foi chrétienne. Il s'attacha même à lui à tel point qu'il repoussa avec mépris de fortes sommes que lui offrait la cour de Neustrie pour qu'il lui livrât l'évêque anglo-saxon. Le peuple suivit l'exemple de son roi ; Wilfried consentit à passer l'hiver dans le pays , et il eut la joie de gagner un grand nombre d'habitans à la foi chrétienne; puis il con-

( 1 ) Et non 673, comme on l'a dit par erreur, à la page 3i8.

(*) V. Urbo Enfiwus rer. Friticarum historié, 1616.

Ch. XXV II. RADBOD PERSÉCUTE. EGBERT. 44*

tinua en 680 son voyage pour Rome. Mais c'est de son séjour dans le pays que date le commencement de la conversion de ce peuple.

Cependant Aldégill étant mort , son fils Radbod qui lui succéda, et qui haïssait le christianisme parce qu'il lui arrivait des Francs ses ennemis , fit tous ses efforts pour détruire l'œuvre de Wilfried. Au milieu des divisions qui déchiraient alors le pays des Francs il crut trouver une occasion favorable de surprendre la forteresse de Wiltabourg qui gardait leur frontière : il y réussit effectivement, il y détruisit de fond en comble une petite église que Dagobert Ier y avait fait construire cinquante ans auparavant , et il livra au pillage de ses Frisons tout ce qui appartenait aux chrétiens. Il pénétra ensuite jusqu'à Nimègue ; et la cause du christianisme parut tout-à-coup perdue pour longtemps dans tout le pays.

Mais le Seigneur avait préparé un nouvel ouvrier. A cette même époque une peste terrible rar vageait la Grande-Bretagne , et elle s'attacha avec une force particulière aux nombreux monastères du pays. Egbert , Anglo-saxon établi en Irlande , qui en fut attaqué, se leva un jour de son lit au milieu de la fièvre , alla se cacher dans un taillis voisin , réfléchit sérieusement sur la vie qu'il avait menée jusqu'alors , et demanda instamment à Dieu de lui laisser encore le temps de glorifier son norn dans ce monde. Il se rétablit effectivement ; et se souvenant de son vœu , il choisit dans son couvent quelques-uns de ses frères, pour passer la mer avec eux , et aller avec eux annoncer l'évangile aux Fri-

4fî Frise. — wiciibbbt. b\dbod. woov. tentative. L. V].

sons. Comme c'était ud homme savant et propre à instruire les autres , ses amis ne voulaient pas le laisser aller ; mais Egbert partit sans écouter leurs instances. Cependant un violent orage ayant ramené les missionnaires dans le port , il crut alors que c'était un signe de la volonté de Dieu : mais il ne voulut pas rester en Angleterre sans se faire remplacer par un autre missionnaire, et il envoya à sa place fVichbert, homme plein de courage et de dévouement, qui alla travailler pendant deux ans de suite dans la Frise. — Mais ce missionnaire y trouva l'idolâtrie si enracinée et le roi Radbod si mal disposé , qu'il retourna avec tristesse dans sa patrie, où tous s'accordèrent à penser que l'heure de la grâce n'avait pas encore sonné pour les Frisons.

Cependant cette heure arriva plus vite qu'on ne s'y était attendu. Pépin d'Héristal vint porter la guerre chez ces barbares; et il leur imposa comme condition de paix que Radbod ne mettrait plus à l'avenir aucun obstacle à l'introduction du christianisme dans son pays : puis il envoya aussitôt des députés en Angleterre , « dans ce pays , dit une chronique, où l'on trouvait une abondance d'hommes savans , qui , nouvellement convertis à la foi étaient plus zélés que leurs voisins , les Francs , et qui parlaient presque le même langage que les Frisons. » Egbert , à qui les députés s'adressèrent , convoqua plein de joie ses disciples les plus instruits et les plus pieux , répandus dans les divers couvens de la Grande-Bretagne, et en désigna douze pour l'œuvre désirée.

Ch. XXVlh BELT.H SOCIÉTÉ DB MISSIOfTf ÀIBBS. 443

Ce fut une mission particulièrement bien composée. Dans le nombre des missionnaires se distinguait surtout, soit par sa naissance (on dit qu'il était d'une race royale) , soit par sa piété , soit par son instruction et son habileté , ce fVillibrord que nous avons déjà annoncé plus d'une fois, et à l'histoire duquel nous arrivons maintenant pour nous y arrêter : et parmi ceux qui furent confiés à sa direction était un descendant du célèbre Hengist, Suidbert , auquel son biographe donnait tout à l'heure un si beau témoignage ; puis Wiçhbert , que nous venons également de mentionner, et qui avait déjà passé deux ans parmi les Frisons. — On remarquait encore parmi ces missionnaires, Willibald, les deux Ewald, Wernfrid, Marcellin et un Adelbert, qui descendait pareillement d'un roi (de Deïra) et qui sacrifiait maintenant tous ses droits temporels au bonheur d'aller servir Jésus- Christ parmi les païens. Egbert , en congédiant ces douze missionnaires, leur fit une exhortation pleine de vie , et les conjura de ne craindre aucun danger dans le service de Dieu. Ils s'embarquèrent au milieu des bénédictions de leurs frères ; ils abordèrent aux embouchures du Rhin , alors tout autrement conformées que de nos jours , et ils prirent terre àWiltabourg (Utrecht) où ils s'établirent. Aucun d'eux n'étant marié ils avaient toutes choses en commun ; et ils se mirent à travailler en paix et dans l'amour de Dieu à leur sainte vocation. Leur arrivée se place par les uns en 690, par d'autres en 69a (i).

(1) Emmii HisU Frisonum , p. 5 a.

444 FrUê. WILLIBRORD, WICHBERT , ETC. &%>. VI.

Après avoir pourvu aux objets de première nécessité les missionnaires se répandirent aussitôt parmi le peuple de la ville et des campagnes. Au premier moment ils furent si mal reçus qu'on en voulait à leur vie, et qu'ils crurent devoir s'éloigner de la contrée pour un temps et s'avancer vers d'autres portions du territoire. Ils arrivèrent alors sur le rivage de la mer, à une ile qui passait pour une des places fortes de l'idolâtrie et qui avait reçu de l'idole Fostus le nom de Fostilandia. C'était l'une de ces petites îles du Texel où Radbod allait se cacher lorsqu'il se retirait devant le roi des Francs : ses bois sacrés furent plusieurs fois son asiJe. Les missionnaires n'ayant non plus ici aucun succès par la simple prédication, se mirent, d'après le conseil de Wichbert, à y faire une guerre ouverte aux idoles , pensant que la fureur même des idolâtres serait préférable à leur indifférence ou à leur mépris. Radbod et ses prêtres regardèrent faire pendant quelque temps, parce qu'ils se rappelaient avec angoisse les coups que leur avait portés Pépin; mais â la fin la patience leur échappa ; Wichbert fut assassiné, et les autres missionnaires obligés de s'enfuir. Ils s'adressèrent alors â Pépin , qui les envoya dans la portion de la Frise qu'il avait conquise depuis peu, en défendant sévèrement au peuple de faire aucun mal aux missionnaires , et en offrant au contraire des récompenses à tout Frison qiû consentirait â se laisser instruire et baptiser. — Voilà où en venait l'église, à mesure que c'était plus celle de S' Pierre que celle de Jésus-Christ.

Les missionnaires s'établirent donc de nouveau

Ch. XXV II. TRAVAUX A UTRBCHT, BT EN WBSTPHALIB. 445

à Utrecht, où ils bâtirent une chapelle à l'honneur de la sainte croix, non loin des ruines de celle que Dagobert Ier avait précédemment élevée en souvenir de l'apôtre Thomas. Peu à peu ils virent paraître quelques germes d'un meilleur avenir; et ces espérances augmentant leur courage, ils parcoururent la contrée deux à deux ou trois à trois, et se hasardèrent peu à peu à remonter la rive droite du Rhin , principalement peuplée de Saxons.

Mais ces derniers surpassaient encore les Frisons, s'il était possible , en rudesse et en barbarie; et les missionnaires l'éprouvèrent. Dans Tune de leurs courses les deux Ewald, qui se distinguaient l'un de l'autre, à cause de la couleur de leurs cheveux, par les surnoms de blanc et de noir, pénétrèrent (vers 694) jusqu'en Westphalie. Les Saxons de cette contrée n'avaient pas, comme les Thuringiens du voisinage , un roi qui les commandât tous; mais ils étaient soumis à plusieurs petits chefs, ce qui rendait le travail de la mission infiniment plus difficile, puisqu'il fallait recommencer avec chacun en particulier les démarches nécessaires pour obtenir quelque accès. Les deux frères ne connurent d'autre ressource dans leur détresse que des prières ardentes : et quand ils avaient puisé dans cet exercice de nouvelles forces , ils retournaient parmi les sauvages, leur chanter quelques cantiques pour les attirer à eux. Pendant long-temps les Saxons ne surent ce qu'ils devaient penser de ces étrangers, qui parlaient pourtant une langue semblable à la leur. Mais lorsqu'ils eurent compris qu'il s'agissait de leur apporter une nouvelle religion , et quand

Digitize

446 Frise. — (lksdbuxewai.dbn wbstpualib ). Liv. VI.

les deux missionnaires eurent trouvé quelque entrée auprès de l'un des chefs, il s'éleva chez eux un tel tumulte que ces sauvages se jetèrent avec leurs lances sur Ewald le blanc et le tuèrent sur place : puis son frère, qui s était encore plus signalé par son zèle et par son éloquence , devint l'objet d'une cruauté plus particulière encore : ils lui arrachèrent un membre du corps après l'autre en accumulant les tortures; et enfin ils jetèrent les cadavres de ces deux hommes dans le Rhin, afin de détruire tout souvenir de leur existence de dessus leur territoire sacré. Les missionnaires avaient eu un compagnon de voyage, Tilmann , qui avait autrefois servi dans l'armée anglo-saxonne ; celui-ci eut le bonheur d'échapper aux mains des meurtriers , et alla porter à Utrecht la triste nouvelle de la mort de ces deux frères. Il faut pourtant ajouter que le chef saxon fut irrité au plus haut degré contre cette infraction du droit de l'hospitalité, et qu'il fit trancher la tète aux meurtriers, et brûler leurs huttes (i).

Cependant les missionnaires d'Utrecht, plus heureux dans leur œuvre, voyant que leurs travaux portaient quelque fruit, songèrent à faire donner à quelques-uns d'entre eux la dignité d'évèque, afin de constituer d'une manière régulière l'église naissante des Frisons. Suidbert fut envoyé, en conséquence, avec quelques-uns de ses frères dans le Northumberland, pour y recevoir la consécration épiscopale des mains de Wilfried,

( i ) V. Bide, Hitt. ea les., \. 5, c. 1 1 , «t le poëme d'Alcnin sur Us scuntj

du diocèse W York , dan» le* œuvre* de ce dernier.

Ch. XX y IL SUiDBBRT, BV. AUGL.J WILLIBR., BV. BUM. 447

que le pape venait de confirmer, contre la volonté du roi et de son clergé, dans ses prétentions* sur l'archevêché d'York. Les amis des missions en Angleterre reçurent avec joie les nouvelles que Suidhert leur apportait : ce dernier fut effectivement sacré évèque en 695 ; et il s'en retourna avec les siens , animé d'un nouveau courage.

Willibrord de son côté s'était rendu à Rome, dans le double but d'y rendre compte au pape de ses travaux parmi les Frisons , et d'y recevoir directement de ses mains la consécration épiscopale : car Pépin, probablement sensible à la nuance qui distinguait les missionnaires écossais de ceux qui étaient formés à l'école romaine, donna à Willibrord une lettre pour le pape, où il exprimait le désir de voir la nouvelle église frisonne se constituer sur le pied et d'après les rites exacts de son église. C'est dans ce même but que Willibrord séjourna quelque temps à Rome. Pendant ce temps Suidbert, de retour, continua avec zèle sa fidèle mission , qu'il n'interrompit point non plus quand Willibrord fut revenu, mais qu'au contraire il poursuivit jusqu'à la fin de ses jours comme évèque ambulant , à coté de ce dernier, qui garda la résidence. Suidbert se consacra surtout à la portion occidentale de la Frise , qui renfermait ie midi de la Hollande ac« tuelle et le nord du Brabant, avec tout le terri» toire situé entre le Rhin et la Meuse; car quoique plusieurs serviteurs de Dieu eussent travaillé sur la frontière de ce pays , et que plus d'un martyr y eût versé son sang, ce pays était encore un vrai pays de mission. Suidbert eut bientôt la

448 Fl'ise. SU1DBBBT. WILLIBR. ARCHBV. DB LA PâlSB. X. ^

joie d'y voir des fruits abondans de son travaîj et les églises s'y multiplièrent en peu de temps, pénétra peu à peu jusque sur le territoire des Brin tères ( grand-duché de Berg ) sur la rive droite d la Lippe ; il poussa même ses excursions jusqu e Bielefeld, Minden et Brunswick, et il eut auss l'honneur d être le premier à arborer l'étendard d« la croix dans les profondes forets de Teutobourg (près de Detmold).

Quand Suidbert eut assez long-temps dépensé ses forces dans sa pénible mission , Pépin lui lit présent d'une petite île du Rhin nommée Kaiserswœrth , où il bâtit un couvent qui fleurit pendant plusieurs siècles, et autour duquel se forma peu à peu une ville qui existe encore sous le même nom , trois lieues plus bas que Dusseldorf. Mais l'île a disparu , de même que le bras droit du Rhin qui l'avait formée.

Willibrord revint en 697 à Utrecht avec la qualité d'archevêque de la Frise , et rapportant en même temps le pallium et des pleins pouvoirs fort étendus pour constituer la nouvelle église. Il avait aussi reçu à Rome le nouveau nom de Clément. Plusieurs de ses collaborateurs de la Frise vinrent audevant de lui jusqu'à la frontière de la Frise , avec de grandes troupes de nouveaux convertis , chantant des hymnes de joie et de louange. Cependant ce spectacle était gâté par la vue des superstitions dont il fut entouré : Willibrord rapportait encore du riche trésor de Rome un grand nombre de reliques , qui furent maintenant exposées à la place des idoles précédentes, dans lesnouveaux temples;à

XXVlh REDODBLBMBnT D'ACTIVITE, ET SUCCKS/449

admiration des fidèles. Pépin fit présent à Willi- *ord d'Utrecht même et de toute la contrée ; et irchevëque y bâtit une église épiscopale, puis en tôt après un couvent considérable, qui forma : mis la suite un grand nombre de missionnaires 3ur le nord de l'Allemagne.

Comme l'église de Christ s'agrandissait de jour a jour dans ces contrées , les missionnaires se les ivisèrent pour y travailler avec plus d'ordre, /illibrord tint le gouvernail de la Frise inférieure; uidbert celui de la supérieure ; et Marcellin se endit dans l'Ile Batave, qu'il choisit comme le hamp de ses travaux. C'était un homme pieux , élé , et , selon le témoignage de Liudger qui l'avait entendu , doué d'une éloquence entraînante. Adelbert se tint dans les contrées de l'Ems, où il travailla avec bénédiction , et fonda le couvent d'Egmond dans lequel il finit ses jours au milieu de ses disciples; Willibald s'aventura plus loin dans l'intérieur l' Allemagne, où nous le retrouverons, comme évêque d'Eichstaedt, dans la Thuringe. C'est lui qui fut le premier biographe de Boni face.

Toute cette activité qui se développait chez les Frisons agit salutairement sur quelques membres delà famille du roi Radbod, qui, contenu d'ailleurs par la crainte des Francs , et par un respect involontaire que lui inspiraient les étrangers , n'osait donner essor à sa malveillance. Une fille même de Radbod , Théodosinde , fut gagnée à la cause du christianisme, et épousa peu de temps après (699) Grimoald, fils cadet de Pépin, qui espéra par 11. 29

45o Frise, radbod perséc. — willib. dans lb jutl. L. y h

ce mariage lier d'autant plus la Frise à l'empire des Francs. Mais il se trompa ; Grimoald fut assassiné, et même, comme on le crut alors, à l'instigation de Radbod ; de sorte que ce lien entre la Frise et l'Àustrasie fut de nouveau déchiré.

C'était ce qu'il fallait à Radbod, qui languissait depuis long-temps de se débarrasser, soit de la domination franque, soit de toutes les menées des missionnaires dans ses états ; il éclata donc ; et il se mit à persécuter les docteurs chrétiens et ceux qui les avaient reçus. Pépin qui était vieux ne put s'occuper de protéger les Frisons : le meurtre de son fils Grimoald » à qui il avait destiné la royauté d'Autrasie , l'avait tellement brisé qu'il tomba malade et mourut peu après (7 1 5).

C'est vers ce même temps ( 7i3) que mourut aussi le fidèle Suidbert.

Cependant Willibrord se voyant entravé dans ses travaux avait résolu, déjà quelque temps auparavant , de tenter une mission chez les Danois , voisins des Frisons , et non moins barbares qu'eux. Il se rendit donc dans le Jutland. Mais le roi Unguendo se montra aussi revèche que Radbod , et Willibrord fut obligé de retourner dans la Frise. Seulement , pour n'avoir pas entièrement perdu ses peines , il racheta de l'esclavage trente jeunes garçons du pays, qu'il ramena dans le couvent d'Utrecht pour les instruire dans le christianisme. L'histoire des missions suivantes nous montrera que cette tentative ne fut pas perdue pour le Dànemarck.

Ayant trouvé à son retour Radbod dans les mê- .

CJl* XXV II. W1LLIB. (THUR.ETRETOUa). WOLFRAM. 4^1

mes mauvaises dispositions, il fut forcé de quitter le pays , et renvoyé chez Pépin qui vivait encore. Il est probable que ce fut à cette époque que cet évoque, muni d'une recommandation de Pépin, fit le voyage de la Thuringe dont nous avons parlé précédemment (p. 4*6), et où le duc Héden le combla de bontés. L'histoire ne dit pas combien de temps il îtesta dans le pays, ni à quelle époque il revint à Wiltabourg : màis ce voyage avait établi entre Utrecht et la Thuringe un lien qui ouvrit bientôt après à l'esprit entreprenant de Winfrid ( du grand Boniface) un vaste champ de travaux, et prépara ainsi à l'église de ces contrées une moisson abondante.

Pépin avait établi pour héritier de tous ses biens . dans l'Austrasie son fils naturel Charles Martel; mais Plectrude , veuve de Pépin , déclara la guerre au jeune roi. Radbod se réjouit d'avoir cette oc* casion de marcher contre son rival ainsi affaibli , et s'avança au-devant de lui avant qu'il eût eu le temps de se préparer. Mais il fut cependant entièrement défait , et obligé de promettre qu'il protégerait les troupeaux chrétiens de ses états, et même qu'il se soumettrait lui-même aux directions de l'église.

Charles Martel, pour seconder encore davantage Willibrord et ses collaborateurs, leur envoya le renfort de ff'ulfram, archevêque de Sens, qui avait depuis long-temps témoigné le désir de quitter son archevêché pour embrasser la vocation de missionnaire. Tous ces ouvriers se mirent à l'œuvre avec zèle; et Wulfram s'attacha plus particulièrement à

45 a Frise. — mort de radbod. Liv. VI.

gagner Radbod. Ce roi fut long-temps rebelle; mais enfin il consentit à se (aire baptiser (718) : tout était prêt pour la solennité , et le roi avait déjà un pied dans l'eau, lorsqu'il demanda à Wulfram ce qu'il pensait de ses ancêtres : « Crois-tu que le plus grand nombre d'entre eux soient en paradis ou en enfer? » Comme Févêque lui répondit qu'il craignait que la plupart ne fussent en enfer : « Eh!*bien, dit Radbod, j'aime mieux aller où se trouvent les miens ! » — Et il résolut de repousser à jamais la foi chrétienne.

Cependant il paraîtrait que les longs travaux des missionnaires auprès de lui ne furent pas entièrement perdus : il manifesta de nouveau des doutes; et il en revint même à prier Willibrord de lui conseiller franchement ce qu'il devait faire : mais l'évêque lui fit dire : « Si tu n'as pas cru à mon frère » Wulfram, comment me croiras-tu ? Je crains que » Satan ne tienne ton ame captive, et qu'il ne t'en- » traîne sous peu avec lui dans la condamnation » étemelle ! » — ■ Radbod mourut trois jours après cette réponse ; l'affaire fit grand bruit ; et des foules de païens accoururent pour recevoir le baptême, afin d'éviter une mort pareille à celle de leur roi.

Nous aurons à reprendre bientôt la suite de ces missions de la Frise ; car nous nous arrêtons justement au moment où elles prennent un élan tout nouveau. Mais comme cet élan tient à la grande mission de Boniface, dont nous allons maintenant nous occuper au long, nous nous retournons ici un instant sur le passé, pour terminer ce chapitre par

Ch. XXPIL COUP-DOBIL SUR LES MISSIONS DALLE M. 453

un coup-d'œil général sur l'état où se trouvaient alors les missions de la Germanie.

Il n'y avait guère plus de cent ans que Colomban et S1 Gall avaient paru sur les rives du lac de Constance; et quelque faibles que fussent alors les apparences de réussite pour l'œuvre de l'évangile en Allemagne , le septième siècle avait cependant porté sous ce rapport de beaux fruits. L'aurore de l'évangile avait pénétré non-seulement dans les forets de l'Allemannie et de la Bavière , mais encore jusque dans l'intérieur de la Thuringe; et depuis les rives du lac de Constance , tout le long du Rhin , jusque vers le nord de la Germanie, il s'était élevé une ligne de couvens qui formaient à l'envi des missionnaires pour les pays encore païens. Les Frisons allaient devenir eux-mêmes une pépinière d'ouvriers pour les peuplades du Danemark : et ainsi tout était prêt pour une grande œuvre. Il ne fallait plus qu'un homme puissant en moyens pour former un seul tout des groupes qui venaient de paraître sur divers points, et pour substituer au paganisme, ou au christianisme confus de l'Aile* magne, l'établissement régulier de la religion de Christ; et cet homme fut Winfrid, plus tard surnommé Boniface, à qui l'histoire des missions a donné avec justice le nom d'apôtre de l'Allemagne. C'est à lui que nous allons consacrer tout le chapitre suivant et la fin de ce volume.

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