Montesquieu a biffé l'alinéa suivant
«J'aimois à employer l'artifice pour lui faire dévoiler tout le fonds de son âme; ses esclaves et ses compagnes, que j'avois gagnées, la faisoient parler, pendant qu'à tous ses discours (un mot illisible) je prêtois, du lieu où j'étois caché, une oreille attentive. >
3. Ici se terminent les lo pages qui, dans le manuscrit, sont tout entières de la main même de Montesquieu. — V. Lettres persanes: IX, le premier eunuque à Ibbi.
Je disois en moy même : c Tous ces esclaves, ces femmes et moy, ne sommes que les ministres des délices d'un seul. C'est pour les assurer qu'une main, barbare m'a mis dans l'état où je me vois. Je suis tourmenté pour qu'il soit plus tranquille; il nage dans les plaisirs, il jouit pour jouir encore, et moy, bien loin de posséder, je n'ay pas seulement d'idées que je ne trouve vaines, ni de désirs dont je ne sente aussitôt l'illusion. >
Mon Génie, qui voulut me faire une grande leçon, fit changer de demeure à mon âme. J'animay le corps de mon maître, et son âme anima le mien. Mais j'avoue que je ne me trouvay guère plus heureux lorsque j'eus tout, que je ne l'avois été lorsque je n'avois rien.
Je nie sentis accablé de maladies, de lassitudes et de dégoûts. La présence d'une femme ne me promettoit plus qu'une foiblesse plus grande. Que vous dirai-je de ces amours commencés et finis par l'impuissance ? Produit infortuné de ce que les sens qui se secourent ont de plus recherché ! effort imbécille de toutes leurs tentatives ensemble ! situation étrange, où l'on est auprès du comble de la félicité, sans en avoir l'espérance > !
Je revis celle que j'avois autrefois adorée. Si l'on m'avoit dit, pour lors, qu'il viendroit un jour où sa beauté ne toucheroit plus mon âme, je ne l'aurois
I. Cette dernière phrase, de la main de Montesquieu, remplace les deux lignes suivantes, soigneusement biffées par lui : < lâche confession de la défaite , au milieu du champ préparé pour la victoire l>
jamais cru. Si cette âme avoit pu prévoir que les dieux feroient cesser pour elle l'affreux obstacle qu'une main barbare avoit mis à sa félicité, elle auroit eu une joye qu'elle n^a jamais sentie. Mais la présence, les regards, les caresses de la plus belle personne du monde, rien de tout cela n'alla à mon cœur. Je me laissay aller dans ses bras, je n'y trouvay que l'irritation de la langueur même, et j'eus tout sujet de me convaincre que l'excès du plaisir ne se trouve que dans la modération des plaisirs.
J'aurois bien voulu rendre à l'âme de mon maître une partie des chagrins qu'il m'avoit fait souffrir, mais un reste de tendresse pour mon ancien corps me retenoiti.
Dans une autre transmigration, je me trouvay être du beau sexe. J'étois de l'isle de Chypre, et un grand seigneur m'épousa. Il commença d'abord par manger tout son bien : je ne sçaurois pas dire comment, car
I . Cette phrase est encore tout entière de la main de Montesquieu. £lle a été ajoutée par lui en remplacement d'un assez long passage, qu'il a soigneusement biffé, et que nous allons transcrire intégralement : c II arriva ime circonstance digne d'être remarquée : l'âme de mon maître n'ayant pas été disciplinée, accoutumée à ne se rien refuser, porta le corps qu'elle animoit à des entreprises d'autant plus téméraires qu'elles étoient plus vaines. Un jour que le nouvel eunuque conduisoit une femme dans mon lit, par un attentat inouï dans le sérail, il osa montrer des désirs. Je fis sévèrement punir mon ancien corps, sa nouvelle âme apprit à se contenir, à se tenir captive et à rester anéantie.
€ Vous vous imagines bien, Ayesda, que dans ces changemens d'âme entre deux personnes, chacune retient plus ou moins de son ancien caractère, selon qu'elle se trouve avoir plus d'empire sur le nouveau corps, ou que son nouveau corps a plus d'empire sur elle. »
il étoit ruiné que personne ne s'en étoit aperçu. Dans cet état, je me servis des ressources que peuvent donner à une femme des accès à la Cour. Je me mêlay des affaires de ceux que la fortune avoit éloignés des grâces du Prince. Je connoissois les favoris et les ministres, et je les voyois souvent; et, pour vous dire le caractère de ces gens là, leur vanité étoit flattée quand ils pouvoient faire quelque mauvais compliment aux hommes, et elle étoit flattée quand ils faisoient des politesses aux femmes : avec les hommes ils vouloient faire voir qu'ils étoient grands, et, avec nous, ils vouloient montrer qu'ils étoient aimables. Pour revenir à moy, j'aimois à demander, mais j'aimois aussi à obtenir. Quelque chose que l'on me dît, j'allois toujours mon train, et, pour les raisons qu^on pouvoit me donner, je n'étois pas bête au point de me piquer de les entendre. Au contraire, après qu'on avoit bien travaillé à m'expliquer l'impossibilité de la chose, on étoit tout étonné que je recommençois à la demander. Me parloit-on de maximes et de règles, je parlois de bienséances et d'égards, et, si l'on venoit me dire que la chose étoit sans exemple, je ne pouvois revenir de mon étonnement de ce qu'on ne vouloit pas faire un exemple pour moy.
Voilà comment je travaillois à corriger la pédanterie des hommes publics, et, sans cela, de quoy serions nous devenus < ? Vous pouvés compter qu'une femme qui n'est que femme, ruine un mari par son
I . Tournure gasconne qui paraît avoir été familière à Montesquieu, car on la retrouve assez souvent dans ses premiers écrits.
état, si elle ne le ruine pas par ses mœurs; au lieu qu'une autre qui sçait se retourner, rétablit, par ses mœurs, une maison qu'elle ruineroit par son état.
Voicy une reflexion, mon cher Âyesda, que vous prendrés peut être pour une digression : c'est qu'il ne faut pas s'étonner que tant de gens courent après la Fortune ; il y a très peu d'hommes qui ayent de bonnes raisons pour se juger exclus de ses faveurs. Êtes-vous né avec de l'impertinence r tant mieux; il ne vous faut qu'un saut pour aller à l'importance, d'où vous volés à l'impudence, et vous parvenés. Êtes-vous né avec de la sottise ? vous voilà bien ; on vous mettra dans une grande place pour que vous n'en occupiés que le devant, et que le fond en soit toujours vuide. Parlés-vous à tort et à travers ? vous êtes trop heureux; vous plaises par là à la moitié du monde, et sûrement à plus des trois quarts de l'autre. Votre stupidité vous rend-elle taciturne? cela est bon; vous serés propre à recevoir le masque d'un homme de bon sens. Allons notre chemin! marchons! on né sçauroit nous montrer une route que les fils de la Fortune n'ayent battue avant nous.
Dans la suite, je me trouvay une très jolie créature. Je ne sçavois pas encore ce que c'étoit que l'amour, et je cherchois à l'inspirer. A l'âge de douze ans, j'imaginois; à treize, je me faisois séduire. Déjà j'accordois ce que je refusois, je hâtois ce que je différois, et je promettois ce que j'exigeois; d'innocente, je devenois timide, je me laissois rassurer, et tout finissoit par des traits d'une très grande hardiesse. Après quinze ans d'aventures à Athènes, trop
HISTOIRE VÉRITABLE ij
longues à vous raconter, je m'en allay a Ephèse, et, pendant trois mois, je fus si modeste qu'un jeune homme me conjura de l'épouser. J'obtins sur son impatience quinze jours pour me préparer à la virginité: j'y réussis très mal, mais je fus assez heureuse pour donner de la surprise à mon mari, sans luy donner de la méfiance. Quand il eut passé ses premiers feux, il sentit qu'il étoit pauvre, et il agréa que je me misse à la tête de ses affaires. Je repris donc mon premier train de vie, mais j'étois peu considérée, car je n avois encore eu pour amans que des bourgeois; mais, ayant eu le bonheur de plaire à un grand seigneur, et ensuite à un homme riche, je fus tout à coup à la mode, tout le monde vouloit m'avoir, et inoy, je faisois l'importante, j'avois de grands airs qui augmentoient tous les jours, et je devenois plus chère à mesure que je valois moins.
Ma fortune étant faite, je crus ne devoir plus aimer que pour mes plaisirs. Mais je m'y pris si tard que je ne pus guère dire que ce fut aussi pour le plaisir des autres. Je ne laissay pas de retenir le titre de belle. A l'âge de soixante ans, je me présentois encore comme une nymphe. L'air de satisfaction qu'on me trouvoit et l'ignorance profonde de la perte de mes charmes, firent que l'on continua à me dire les mêmes choses, et, comme je ne connus point le moment où l'on finissoit de me dire vray et où l'on commençoit à me parler faux, je continuay àme croire toujours aimable. Enfin mes amans prirent avec moy de si grands airs, et ils m'escroquèrent tant d'argent, qu'ils m'ouvrirent les yeux et m'apprirent
un secret que je n'aurois jamais trouvé de moy même. Je fus si heureuse que je ne sentis presque la nécessité de vieillir, que lorsque j'éprouvay celle de cesser de vivre.
Jay été si souvent femme et si souvent homme, Ayesda, que je suis plus en état que Tyrésie ^ de dire lequel des deux sexes a l'avantage. Je connois au juste le fort et le foible de l'un et de l'autre. Je vous diray seulement que, lorsque j'étois femme, je m'imaginois que j'étois née pour faire le bonheur de tous les hommes que je voyois; il me sembloit que j'animois toute la nature, et qu'on recevoit à la ronde des impressions de moy. Enfin je croyois que les Dieux avoient mis tous leurs trésors et toutes leurs perfections entre mes rideaux. J'avois le souverain plaisir que donne la vanité, avec celuy que je partageois.
Je fus femme encore, et, ayant plu à beaucoup de monde, j'eus tant d'aventures et de tant de façons, que la famille de mon mari, qui étoit des plus obscures, commença à être connue. Je ne puis pas dire que j'eusse donné à mon mari l'estime publique, mais seulement une espèce de considération que je ne sçaurois bien vous définir, car elle semble être opposée à la considération même. Ma mère, qui m'aimoit beaucoup, me disoit toujours : « Ma chère enfant, laissés les parler, mettes vous bien dans l'esprit que l'obscurité est tout ce qu'il y a de pis dans ce monde cy; fuyés la; quand on n'en peut pas