I. Tyrésias. V. Ovid,^ Métam, III
HISTOIRE VÉRITABLE 3g
sortir par des vertus, il faut en sortir par de certains vices, où, au moins, par de certains ridicules. Sçachés que le dernier degré de bassesse est d'être d'une famille où personne n'a seulement été en état de recevoir des mépris distingués de la part du public. >
Dans une autre vie, je fus à un financier ; c'est-àdire que je fus à luy après avoir été à beaucoup d'autres. Cet homme, qui n'avoit aucun usage du monde, me demanda d'abord, de la façon la plus grossière et la plus plate, si j'avois.... il vouloit parler de cette fleur que le peuple cherche, et que les honnêtes gens supposent toujours. — « Monsieur, lui dis-je, je ne sçaurois répondre à cette question. Mais je vous supplie de voir combien je rougis; un homme aussi aimable quç vous mérite bien d'avoir, d'une femme, sa première faveur et sa dernière, mais vos doutes m'offensent au point que je crois que, si je ne vous aimois pas, je vous renverrois tous les présens que vous m'avés faits, et serois inexorable sur tous ceux que vous voulés me faire. Je les ay reçus comme des marques d'une belle passion, et, pour cela, il a fallu que je prisse beaucoup sur ma délicatesse. J'ay trahi mes sentimens de générosité pour faire paroitre avec éclat tous les vôtres; si j'avois agi autrement, et que j'eusse refusé vos dons, je me serois épargné la douleur de m'entendre faire une question si dure! > — En finissant ces mots, je fis couler quelques larmes, et mon gros homme les crut. Il se félicita d'avoir été Técueil contre lequel s'étoit brisé ma vertu, et sa vanité augmenta à un tel point son
amour, qu'il me combla de biens. J'attendis tranquillement le moment où je devois le renvoyer, c'est-à-dire celuy où il me donneroit moins. Ce moment arrivé, je luy parus convaincue qu'il ne m'aimoit plus. Je me piquay, je m'ofifensay, je me brouillay avec luy, et j'en pris un autre. C'étoit un bon gentilhomme, qui m'épousa et fit revenir l'honneur sur toute ma vie passée. La modestie n'est pas proprement la vertu, mais elle la représente, et, comme vous sçavés, toute cette affaire est pleine de fictions. Je montray de la retenue ; je ne me rendis qu^après de belles défenses, et je mis dans ma conduite toutes les obscurités nécessaires. Mon mari, après avoir vécu quinze ans avec moy, mourut et me laissa de grands biens. Dans cette nouvelle situation, j'examinay me| charmes, et, les ayant trouvés considérablement diminués, j^eus le bon esprit de devenir prude. Ce nouveau tour me réussit, car mes amans ne me demandèrent plus de beauté, et, en effet, je n'étois point obligée d'en avoir, m'étant si bien exécutée. On ne devoit plus être frappé que d'une certaine dignité que je faisois paroître, et d'une espèce de respect que j'avois pris pour moy-même, en en manquant à tous les autres. Vous sçavés que tout gît dans les obstacles que les hommes ont le plaisir de vaincre. Triompher, auprès d'une jeune personne, des difficultés de l'innocence et de l'éducation, ou triompher, auprès d'une prude, des difficultés de la raison et de la décence, n'est-ce pas toujours la même chose ? Devenue plus vieille, je m'amusay du culte des Dieux, et je m'attachay à
leurs ministres. Us n'étoient point agréables comme nos jeunes gens, mais ils n'étoient ni si suffisans ni si foibles, ils n'étoient ni si contens d'eux-mêmes, ni si peu de nous. Je les haïssois bien, ces jeunes gens, avec leur impertinente frisure ! Je les haïssois bien, avec leurs sots discours ! Que vous diray-je ? Je tombay dans l'imbécillité, et ce fut le seul rôle vray que j'eusse joué de ma vie. t
Mon âme avoit été tellement affectée dans toutes ces vies, qu'elle n'étoit plus propre qu'à mouvoir les organes d'une femme. Aussi, dans mes* transmigrations suivantes, me trouvay-je une foiblesse inconcevable dans le caractère.
Dans la première, on disoit que j'étois beau, mais excessivement fade. Je prenois un soin extraordinaire de ma chevelure ^t de mon teint, et j'aimois beaucoup ma figure. J'avois de petits gestes et de certaines façons; on voyoit quelque chose de languissant dans ma démarche et mes yeux; je m'évanouissois à tout propos, et il falloit que des flacons me fissent continuellement renoitre. J'avois peur de tout, et je n'étois rassuré que par les devins ; ma vie c'étoit d'être regardé, et je ne paroissois guère que dans les lieux où je pouvois bien l'être. Avec les femmes il ne me vint jamais dans l'esprit d'aimer ni d'être aimé; il m'auroit suffi d'en être admiré. Quand j'étois avec quelqu'une d'elles, on disoit que nous donnions un spectacle singulier; on ne nous auroit jamais pris pour deux amans, mais pour deux rivaux; c'étoit un combat où personne ne cherchoit à attaquer, où l'un et l'autre paroissoit se défendre,
et où les deux champions sembloient n'être pas convenus des loix du duel.
Je viens de vous parler d^une vie où je n'étois proprement rien. Dans celle cy, j'étois peut être quelque chose de plus. Il y avoit des gens qui me croyoient un fat; outre ma figure, mes équipages et mes habits, j'admirois beaucoup mon esprit; ce dernier article augmentoit mes torts et me rendoit plus incommode.
Vous remarquerés que, dans ces deux transmigrations, j'étois d'un assez bon naturel; et comment aurois-je été méchant? Quand on s'admire sans cesse, on ne peut être irrité contre personne.
Je nacquis à Athènes pour être encore un joli homme. Les grâces qui président à la naissance des petits -maîtres se trouvèrent à la mienne : l'impertinence, la folie et le mépris des choses louables. A l'âge de quinze ans, je fis l'homme de qualité, et j'y réussis assez bien. Je crus devoir faire aussi l'homme d'esprit, et cela me fut encore plus aisé. Toute la difficulté étoit de faire l'homme riche, et je crus que les femmes m'aideroient à cela. Mais, cinq ou six rubans qu'elles me donnèrent, me coûtèrent le peu de bien que j'avois. Pour lors tous mes amis m'abandonnèrent. Mais m'étant mis à jouer, je regagnay mon bien et mes amis.
Cependant mes cheveux tombèrent, mes traits vieillirent et ma taille s'épaissit. Je me crus perdu auprès des femmes; mais la réputation d'avoir été aimable et d'avoir été aimé me soutint auprès de quelques-unes et sembla me rendre ma figure
passée. Aussi garday-je mes premiers airs; je parus toujours sûr de moy-même, je ne doutay de rien. Il couroit dans le monde des histoires de mes aventures ; «lies parloient pour moy ; il est vray qu'une femme n'avoit pas longtems la tête tournée, et que, lorsqu'elle avoit bien reconnu le terrain, elle aimoit autant travailler à établir la réputation de quelqu'autre, que jouir de la mienne.
Mon Génie, voyant qu'il m'avoit manqué trois fois, jugea qu'il n'y avoit pas moyen de faire un homme de moy. Je fus donc encore enveloppé dans les organes d'une femme.
Je me mariay en Macédoine. Le Roi ayant déclaré la guerre à un de ses voisins, nos maris partirent, et nous crûmes qu'il étoit du bon air de nous affliger. Des gens disoient : c En vérité, c'est une chose bien nécessaire que des hommes à ces femmes là! Mais comment ces gens, si regrettés pendant la guerre, étoient-ils si ennuyeux pendant la paix?» Mais moy je sçay bien que celuy que je regrettois ne m'ennuyoit point. C'étoit un jeune homme très joli, neveu d'un vieux mari à moy, et je lui avois déjà donné la succession de l'oncle, car le bonhomme jouissoit très peu de son bien. Le petit garçon, en partant, m'avoit fait les adieux du monde les plus propres à le faire regretter. Jugés si j'étois affligée, surtout quand on a un bon cœur I Mon mari revint, mais le jeune homme n'étoit pas encore arrivé. Le pauvre garçon, il avoit tant souffert! La joye rentra dans la maison, et mon mari, qui avoit pris ma tristesse pour des froideurs, prit ma vivacité pour un
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feu du mariage. Il voulut redoubler ses caresses; je vous assure que ce qui est établi est bien établi, et que, si les hommes n'avoient pas cette vanité ou cette sottise qui fait qu'ils se trompent eux-mêmes ou qu'ils sont trompés, ils seroient bien malheureux.
 chaque histoire que je vous fais, mon cher Ayesda, je me transporte si bien dans la situation où j'ay été, qu^il me semble que j'y suis encore. Il est très difficile que, dans nos transmigrations, nous nous dégagions tout à fait de nos premières manières d'être. Je pourrois me comparer, dans toutes mes vies, à ces insectes qui semblent naître et mourir plusieurs fois, quoiqu'ils ne fassent que se dépouiller successivement de leurs enveloppes.
Je me trouvay encore du beau sexe; ma figure étoit passable, et je me serois fait épouser sans un défaut : c'est que j'étois la plus extravagante créature qui fût au monde. J'avois beau présenter des petits paniers d'osier à Diane pour qu'elle me donnât un mari, le mari ne venoit point. Enfin, je m'adressay à Vénus, car, au bout du compte, j'aimois mieux qu'on dît que je ne me mariois point parce que je n'étois pas chaste, que parce que je n'étois pas jolie. Je fus une très bonne fortune pour un amant fort laid. Il m'aima, me prit pour sa maîtresse, et je fus obligée de vivre avec luy, toujours suspendue entre mon amour général pour les hommes et ma haine particulière pour celui -cy, et je passay ma vie à me satisfaire sans goût et à calmer mes sens sans plaisir.
Dans une autre transmigration, je fus, sans mérite.
une femme assez sage. Je n*étois point jolie, et une chose me mettoit au désespoir contre les hommes : c'étoit la manière équivoque avec laquelle ils me disoient des douceurs, car je ne sçavois jamais distinguer ce qui avoit été dit en faveur de mon sexe, d'avec ce qui étoit dit en faveur de ma personne; de manière, qu'après mille protestations, je restois incertaine. Mais ce qui achevoit de me désoler, c'est qu'on me donnoit, dans le monde, toutes les aventures que j'enrageois de n'avoir pas eues.
Cela me fit résoudre à m'attacher à mon mari. Ainsi je le désolois depuis le matin jusqu'au soir. J'avois pour luy tant d'attentions que je ne luy laissois pas un quart d'heure de relâche, et je portois si loin, de mon côté, la cérémonie du mariage, qu'il étoit impossible que, du sien, il en négligeât l'essentiel.
Dans cette vie cy, j'étois si semblable à ce que j'avois été dans la précédente, que mon Génie, en riant, disoit que j'étois'ma propre sœur. Mon caractère étoit celuy d'une assez bonne femme; mais j'avois un ton de voix si aigre et si sec, que je ne donnois jamais le bonjour à quelqu'un qu'il ne fût tenté de croire que je luy disois des injures. Je décourageois de me parler; ceux que ma voix appeloit, elle les repoussoit, et, quelque chose que je disse, on examinoit d'abord si elle pouvoit être prise en mauvaise part. Cela m'attiroit souvent des réponses un peu dures, et moy, faisant des efforts pour m'excuser, je sentois ma voix s'aigrir insensiblement, ce qui formoit une dispute fort extraordinaire.
dans laquelle mon malheureux fausset avoit à combattre toute la mauvaise humeur des autres. Or, comme quand je parlois, il sembloit que je disputois, aussi, lorsque je disputois, il sembloit que je décidois, et, à dire le vray, il m'eût été très facile de n'être jamais de l'avis des autres, car personne ne vouloit être du mien. Les choses étant dans cet état, vous jugés bien que j'attrapay aisément des ridicules ; que, quand ils étoient sur moy, ils y tenoient bien, et que personne ne venoit les en ôter. Ma mère, qui avoit beaucoup d'esprit, disoit toujours : € Je connois bien ma fille, elle a un très bon naturel, mais vous pouvés compter que personne n'en sçaura jamais rien.»