‹ Historie véritable publiée d'après un nouveau manuscrit avec une introduction et des notesChapitre 7 sur 17 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

Je vous avoue que fus bien étonné quand je fus femme pour la première fois, et, ce qui me rendit la chose plus touchante, c'est que je commencay par être une femme de vingt-cinc} ans. Une autre de cet âge ayant perdu l'esprit, mon Génie obligea mon âme d'aller remplacer la sienne, et il me fallut prendre ce corps là. J'étois dans un état de langueur, mais, peu à peu, mes forces revinrent, et je me ranimay à la vue de quelques rubans et d'un miroir que je vis sur une toilette. Un jeune homme, qui vint me dire que depuis longtemps il m'aimoit, et qui vouloit même me le prouver par de certaines libertés qu'il avoit, disoit-il, coutume de prendre avec moy, me fit tant de plaisir que je n'ay jamais été si charmée.

Je vous avoue que je ne laissay pas d'être embarrassée dans le rôle nouveau que j'avois à jouer. A peine eus-je animé ma machine deux jours, que j'entendis dire que j'étois, depuis longtemps, brouillée avec tout mon voisinage, que j'avois tenu de certains discours de quelques femmes, que j'avois eu de mauvais procédés avec d'autres, et deux hommes juroient qu'ils se vengeroient de moy et mMnsulteroient partout où ils me trouveroient.

Mon mari vint de la campagne, et je vis d'abord, à son air chagrin et grondeur, que j'avois des fautes à expier; pour comble de malheur, il trouva, dans la poche d'un habit que je ne sçavois pas avoir, des lettres qui n'étoient pas de mon bail; elles lui apprenoient des choses que j'ignorois, et qu'il eût été bon qu'il eût ignorées aussi. Il entra avec moy dans d'étranges eclaircissemens. Il perdoit l'esprit lorsqu'il entendoit mes réponses, qui, à la vérité, sur un pareil sujet, étoient très peu satisfaisantes : c Cela se peut. Monsieur, mais je ne m'en souviens pas.c. Mon cher ami, si cela est ainsi, je ne sçay pas comment cela s'est pu faire... Je n'ay rien à. répondre, mais je n'aurois jamais dit cela de moy. » Quand il fut fatigué luy-même de sa mauvaise humeur, nous nous raccommodâmes; il reprit ses anciennes manières; mais il trou voit les miennes nouvelles; il ne concevoit pas ce que je pouvois avoir fait de cette négative étemelle que je mettois à la tête de tous mes discours, et, encore moins, comment il étoit possible que je voulusse la même chose tout un jour. Je le déconcertay bien davantage lorsque je l'aimay. Il étoit si peu fait à entendre parler chez luy de sentimens, qu'il crut toujours que je le jouois, et il fut si malheureux qu'il aima sa femme quand elle ne mérita point d'être aimée, et qu'il cessa de l'aimer quand elle fut digne de son amour.

Cecy vous dévoile bien des choses, mon cher Ayesda. Quand vous verres des gens dont le caractère est incompatible avec leur caractère même, composés les de deux âmes, et vous ne serés plus surpris.

Je nacquis chez les noirs africains. A l'âge de sept ans, on me fit cette cruelle opération iqui ne laisse plus d'espérances, et je fus vendu pour servir en Orient, dans le palais d'un grand seigneur.

C'est là que soumis à des loix inflexibles, destiné à hair mon devoir et à le suivre toujours sous les châtimens et sous les menaces, j'appris à cacher mon cœur; c'est là que, vivant au milieu des beautés les plus rares, je n'osois presque me dire à moy-même que ces adorables objets me touchoient encore. Il fut de mon devoir d'affecter de l'insensibilité, d'ignorer que quelques sens me fussent restés, et de faire un mystère de mon désespoir et de mes regrets.

Je montay, de degré en degré, au rang de premier eunuque; toutes ces femmes étoient toujours devant moy I ; leurs trésors furent prodigués à ma vue; rien ne me fut caché ; je fus témoin des moments les plus secrets; je les voyois dans toutes sortes d'état 2; je n'en étois que plus désespéré, je me sentois dédaigné par la pudeur même, incapable de l'alarmer, confondu et non pas heureux.

Il y avoit longtems que parmy toutes ces femmes mon cœur avoit choisi. Une d'elles, mais mon secret ne m'échappa jamais, sçut me charmer; il falloit, pour lui plaire, vanter sa beauté à son maître et le mien; je sentois mon cœur se déchirer; il falloit,

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