‹ Historie véritable publiée d'après un nouveau manuscrit avec une introduction et des notesChapitre 8 sur 17 · Sept mots de la main de Montesquieu. Hf · texte numérisé non relu

Sept mots de la main de Montesquieu. Hf

3o MONTESQUIEU

par devoir, la mener dans ses bras, et, lorsque je la voyois, empressée, ignorer que je la conduisois, et voler devant moy, quand, sur ce lit terrible, je l'entendois murmurer ses amours, je souffrois un tourment plus cruel que mille morts.

% M Je la tirois du lit pour la mener dans l'appartement

des bains. O Dieux! elle ne me parloit que de ses plaisirs.

Mon amour > s'indigna et ma jalousie s'aigrit. Je ne trouvay plus de plaisir qu'à lui oter ce cœur qui la rendoit si vaine. Je l'éloignay, peu à peu, des yeux de mon maître. Je produisois sans cesse de nouvelles rivales. Chaque jour vit diminuer sa faveur, et enfin elle entra dans l'oubli. Ses plaintes, ses prières, ses larmes, furent ignorées par mes soins. Je n'en étois pas moins malheureux, et, quand je me demandois pourquoy j'avois tant travaillé, et si je n'étois pas toujours ce même homme, rejeté par l'amour, malheureux par état, et destiné au mépris de tout ce qui "^eut aimer, je ne sçavois que me répondre, mes tristes succès et mes fausses joyes s'évanouissoient devant moy.

Combien de fois, dans le cours de mes intrigues, mon cœur s'étoit-il attendri? Quand je la voyois reconnaître la main qui la faisoit descendre, me peindre ses ennuis, me confier ses larmes, espérer tout de leur secours, mon esprit irrésolu avançoit sans dessein ou reculoit son ouvrage; je balançois entre la jalousie et la pitié.

I. Ici commencent les dix pages qui, dans le manuscrit, sont tout entières de la main même de Montesquieu.

HISTOIRE VÉRITABLE 3l

Un reste de raison m'éclaira. Je cherchay à éteindre un feu qui n'avoit point de consistance, et je commencay à jouir de mon état, et de l'avantage de commander, unique plaisir des gens qui ne sont point aimés'.

Je regarday toutes ces femmes, et m'accoutumay, 4|kr#

peu à peu, à n'en distinguer aucune ; à vivre avec ^

leur sexe, et point avec leur personne; à me jouer de leurs caprices, de leurs ruses, de leur fausse soumission et de leurs larmes; à regarder leurs vains efforts, à les voir quand elles portoient leurs chaînes et quand elles paraissoient s'en lasser.

Je multipliay les règles, j'augmentay les devoirs; tout le monde fut coupable ou craignit de l'être. Je menaçay peu, je ne pardonnay jamais. J'employay toutes sortes de châtimens, même ceux qui mettent dans l'humiliation extrême, et qui ramènent, pour ainsi dire, à l'enfance 2.

Je saisis plus fortement l'esprit de mon maître; son oreille fut ouverte à moy seul, et, en excitant sa sévérité naturelle, je me mis entre luy et ses autres esclaves, je mis ses autres esclaves entre ses femmes et moy.

O triste effet d'un impuissant amour! Celle que j'avçis adorée me voyoit plus cruel encore, et, comme elle me faisoit plus vivement sentir ma situation, que ses mépris m'étoient plus insupportables, je

1. Montesquieu avait écrit d'abord : c ...et je commencay à jouir de mon état, et du seul plaisir des gens malheureux, qui est celuy de commander. »

Page 1