MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
RUE YIVIENNE, 2 BIS
Droits de reproduction et de traduction réservés.
A LA MÈRE ENTHOUSIASTE ET DÉVOUÉE A CELLE POUR QUI LE POÈTE A ÉCRIT CES VERS
Parce que je sens que là-haut dans les Cieux
Les Anges, quand ils se parlent doucement à l’oreille,
Ne trouvent pas parmi leurs termes brûlants d’amour D’expression plus fervente que celle de il 1ère,
Je vous ai dès longtemps justement appelée de ce grand nom,
Vous qui êtes plus qu’une mère pour moi Et remplissez le sanctuaire de mon cœur, où la Mort vous a installée En affranchissant l’âme de ma Virginia.
Ma mère, ma propre mère, qui mourut de bonne heure,
N’était que ma mère, à moi ; mais vous.
Vous êtes la mère de celle que j’aimais si tendrement.
Et ainsi vous m’êtes plus chère que la mère que j’ai connue De tout un infini, — juste comme ma femme
Était plus chère à mon âme qu’à celle-ci sa propre essence.
EDGAR POE
SA VIE ET SES OEUVRES
Quelque maître malheureux à qui
l'inexorable Fatalité a donné une chasse acharnée, toujours plus acharnée, jusqu’à ce que ses chants n’aient plus qu’un unique refrain, jusqu’à ce que les chants funèbres de son Espérance aient adopté ce mélancolique refrain : Jamais i Jamais plus 3 Edgar Pob. — Le Corbeau.
Sur son trône d’airain le Destin qui s’en rallie Imbibe leur éponge avec du fiel amer.
Et la Nécessité les tord dans sa tenaille.
Théophile Gautier. — Ténèbres.
Dans ces derniers temps, un malheureux fut amené devant nos tribunaux, dont le front était illustré d’un rare ; et singulier tatouage : Pas de chance ! Il portait ainsi au-dessus de ses yeux l’étiquette de sa vie, comme un livre son titre, et l’interrogatoire prouva que ce bizarre écriteau était cruellement véridique. Il y a dans l’histoire littéraire des destinées analogues, de vraies damnations, — des hommes qui portent le mot guignon écrit en caractères mystérieux dans les plis sinueux de leur front. L’Ange aveugle de l’expiation s’est emparé d eux et les fouette à tour de bras pour l’édification des autres. En vain ieur vie montre-t-elle des talents, des vertus, de la grâce; la Société a pour eux un anathème spécial, et accuse^en eux les infirmités que sa persécution leur s données. — Que ne fit pas Hoffmann pour désarmer la destinée, et que n entreprit pas Balzac pour conjurer la fortune? — •
YUI EBGÀB. ?OJi*
Existe-t-il donc une p rov i( ie
malheur dès le berceau, — qui jet P ilieux hostiles,
natures spirituelles et angéliques da^ ^ dQnc des âmes comme des martyrs dans les cuque; r à j a m0 rt et sacrées, vouées à l’autel, condamne - cauchemar des à la gloire à travers leurs choix? -
Ténèbres assiégera-t-il éterne e g gg f ormea t au
Vainement elles se débattent, vam^ ^ perfectionneront monde, a ses prévoyances, à . gs ’ ues mate lasseront les
la prudence, boucheront tout mais le Diable en-
fenêtres contre les projectiles ^ ^ le défaut de leur trera par une serrure, une p me de leur dam-
cuirasse, et une qualité superlative le germe ae
nation.
L’aigle, pour le briser, du haut du firmament Sik leur front découvert lâchera la tortue,
Car ils doivent périr inevitablemen .
Leur des., née est « S r S“ie»' e S
globules sanguins. temps a écrit un livre pour
Un eenvmn ÿdw ait trouver une bonne place
démontrer que le p ^iqueni dans une aristocratique,
”> “^Î^SuèVdttns une monarchie «bso-
pas plus dans une P fi répondre péremptoire-
llie ou emperee Qui doncj ^ , Fappui
menti J apporte J n0UTO au lu martyrologe; j’a.
«cftem'ondT'eiude apprentissage du génie chez les âmes inférieures. d’Edgar Poe ! Sa mort, dé-
Lamentable tragédie ^^«erue par la trivialité !
noûment horrible do résultée pouî moi la
De tous le. document ^1^** ^
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SA VIE ET SES OEUVRES. ÏX
être fait pour respirer dans un monde plusaromal, — qu’une grande barbarie éclaire'e au gaz, — et que sa vie intérieure, spirituelle, de poëte ou même d’ivrogne, n’était qu’un effort perpétuel pour échapper à l’influence de cette atmosphère antipathique. Impitoyable dictature que celle de l’opinion dans les sociétés démocratiques ; n’implorez d’elle ni charité', ni indulgence, ni élasticité quelconque dans l’application de ses lois aux cas multiples et complexes de la vie morale. On dirait que de l’amour impie de la liberté est née une tyrannie nouvelle, la tyrannie des bêtes, ou zoocratie, qui par son insensibilité féroce ressemble à l’idole de Jaggernaut. — Un biographe nous dira gravement, — il est bien intentionné, le brave homme, — que Poe, s’il avait voulu régulariser son génie et appliquer ses facultés créatrices d’une manière plus appropriée au sol américain, aurait pu devenir un auteur à argent, a money making author ; — un autre, — un naïf cynique, celui-là, — que, quelque beau que soit le génie de Poe, il eût mieux valu pour lui n’avoir que du talent, le talent s’escomptant toujours plus facilement que le génie. Un autre, qui a dirigé des journaux et des revues, un ami du poëte, avoue qu’il était difficile de l’employer et qu’on était obligé de le payer moins que d’autres, parce qu’il écrivait dans un style trop au-dessus du vulgaire. Quelle odeur de magasin ! comme disait Joseph de Maistre.
Quelques-uns ont osé davantage, et, unissant l’inintelligence la plus lourde de son génie à la férocité de l’hypocrisie bourgeoise, 1 ont insulté à l’envi ; et, après sa soudaine disparition, iis ont rudement morigéné ce cadavre , — particulièrement M. Rufus Griswold, qui, pour rappeler ici l’expression vengeresse de M. George Graham, a commis alors une immortelle infamie. Poe, éprouvant peut-être le sinistre pressentiment d une fin subite, avait désigné MM. Griswold et Willis pour mettre ses œuvres en ordre, écrire sa vie, et restaurer sa mémoire. Ce pédagogue-vampire a diffamé longuement son ami dans un énorme article, plat et haineux, juste en tete de l’édition posthume de ses œuvres. — II n’existe donc pas en Amérique d’ordonnance qui interdise aux chiens l’entrée des cimetières ? — Quant à M. Willis, il a prouvé au con-
EDGAR POE
, , , “ ,-Mi-rw-P pt la décence marchaient toujours
traire que la bienvallance et la dece nos con .
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qui aurait pris feu à la ^mec lune ^ ^ erraüque
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décrire cornu, caD itaie à proprement parler, et
souverains, un P^. s vqus verrez ses yeux s’agrandir et
MerdèfSrs ’ la bave du pairioüsme souffrant lui monter
au' lèvres et rimériquo, par sa bouche, lancer des injures a l’Ebirope's’à vieille mère, et à 1» philosophie des anc.ens jours.
“e répi e qTe pour moi la persuasion s’esl fart. qu’Edgar Poe et «patrie «'étaient pas de niveau. Les Etats-Un, s sont un navs olvantesque et enfant, naturellement jaloui du tteua comment. Fier de son développement materiel, ‘
presque monstrucna, ce nouveau venu ' « «
une foi naïve dans la toute-puissance de 1 industrie U est convaincu, comme quelques malheureux Pa™i nous, qu’elle finira par manger le Diable. Le temps °
ont là-bas une valeur si grande! L activité materiel e, exagérée jusqu’aux proportions d’une manie nationale, ïïïse dans les esprits bien peu de place pour les choses qui ne sont pas de la terre. Poe, qui était de bonne souche et qui d’ailleurs professait que le grand malheur ne son paï ait de n’avoir pas d’aristocratie de race, attendu, disait- , qutchez un peuple sans aristocratie le culte du Beau ne peu que se corrompre, s’amoindrir et disparaître, - qui accusa
SA VIE ET SES ŒUVRES
chez ses concitoyens, jusque dans leur luxe emphatique et coûteux, tous les symptômes du mauvais goût caractéristique des parvenus, — qui considérait le Progrès, la grande idée moderne, comme une extase de gobe-mouches, et qui appelait les perfectionnements de l’habitacle humain des cicatrices et des abominations rectangulaires , — Poe était là-bas un cerveau singulièrement solitaire. 11 ne croyait qu’à l’immuable, à l’éternel, au self-same, et il jouissait — - cruel privilège dans une société amoureuse d’elle-même, — de ce grand bon sens à la Machiavel qui marche devant le sage, comme une colonne lumineuse, à travers le désert de l’histoire. — Qu’eût-il pensé, qu’eût-il écrit, l’infortuné, s’il avait entendu la théologienne du sentiment supprimer l’Enfer par amitié pour le genre humain, le philosophe du chiffre proposer un système d’assurances, une souscription à un sou par tête pour la suppression de la guerre, — et l’abolition de la peine de mort et de l’orthographe, ces deux folies corrélatives ! — et tant d’autres malades qui écrivent, F oreille inclinée au vent, des fantaisies giratoires aussi flatueuses que l’élément qui les leur dicte? — Si vous ajoutez à cette vision impeccable du vrai, véritable infirmité dans de certaines circonstances, une délicatesse exquise de sens qu’une note fausse torturait, une finesse de goût que tout, excepté l’exacte proportion, révoltait, un amour insatiable du Beau, qui avait pris la puissance d’une passion morbide, vous ne vous étonnerez pas que pour un pareil homme la vie soit devenue un enfer, et qu’il ait mal fini ; vous admirerez qu’il ait pu durer aussi longtemps.
ha famille de Poe était une des plus respectables de Baltimore. Son grand-père maternel avait servi comme quartermaster- general dans la guerre de l’Indépendance, et Lafavette 1 avait en haute estime et amitié. Celui-ci, lors de son dernier
EDGAR POE
voyage aux États-Unis , voulut voir la veuve du général et lui témoigner sa gratitude pour les services que lui avait 1 endos son mari. Le bisaïeul avait épousé une fille de l’amiral anglais Mac Bride, qui était allié avec les plus nobles maisons d’Angleterre. David Poe, père d’Edgar et fils du général, s’éprit violemment d’une actrice anglaise, Elisabeth Arnold, célèbre par sa beauté ; il s’enfuit avec elle et l’épousa. Pour mêler plus intimement sa destinée avec la sienne, il se t comédien et parut avec sa femme sur différents théâtres, dans les principales villes de l’ünion. Les deux époux moururent a Richmond, presque en même temps, laissant dans 1 abandon et le dénûment le plus complet trois enfants en bas âge, dont Edgar.
Edgar Poe était né à Baltimore, en 1813. — C’est d apres son propre dire que je donne cette date, car il a réclamé contre l’affirmation de Griswold qui place sa naissance en 1811. — Si jamais l’esprit de roman, pour me servir dune expression de notre poète, a présidé à une naissance, — esprit sinistre et orageux ! — certes il présida à la sienne. Poe fut véritablement l’enfant de la passion et de l’aventure, un riche négociant de la ville, M. Allan, s’éprit de ce joli malheureux que la nature avait doté d’une manière charmante, et, comme il n’avait pas d’enfants, il l’adopta. Celui-ci s appela donc désormais Edgar Allan Poe. Il fut ainsi eleve dans une belle aisance et dans l’espérance légitimé d une de ces fortunes qui donnent au caractère une superbe certi-
tingua non-:
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leuse, mais aussi par une abondance presque sinistre de passions, < — une précocité vraiment américaine, — qui, finalement, fut la cause de son expulsion. Il est bon de noter en passant que Poe avait déjà, à Charlottesville, manifesté une aptitude des plus remarquables pour les sciences physiques et mathématiques. Plus tard il en fera un usage fréquent dans ses étranges contes, et en tirera des moyens très-inattendus. Mais j’ai des raisons de croire que ce n’est pas à cet ordre de compositions qu’il attachait le plus d’importance, et que, — peut-être même à cause de cette précoce aptitude, — il n’était pas loin de les considérer comme de faciles jongleries, comparativement aux ouvrages de pure imagination. — Quelques malheureuses dettes de jeu amenèrent une brouille momentanée entre lui et son père adoptif, et Edgar, — fait des plus curieux, et qui prouve, quoi qu’on ait dit, une dose de chevalerie assez forte dans son impressionnable cerveau, — conçut le projet de se mêler à la guerre des Hellènes et d’aller combattre les Turcs. Il partit donc pour la Grèce.
Que devint-il en Orient, qu’y fit-il, — étudia-t-il les rivages classiques de la Méditerranée, — pourquoi le retrouvons-nous à Saint-Pétersbourg, sans passe-port, — compromis, et dans quelle sorte d’affaire, — obligé d’en appeler au ministre américain, Henry Middleton, pour échapper à la pénalité russe et retourner chez lui? — on l’ignore; il y a là une lacune que lui seul aurait pu combler. La vie d’Edgar Poe, sa jeunesse, ses aventures en Russie et sa correspondance ont été longtemps annoncées par les journaux américains et n’ont jamais paru.
Revenu en Amérique, en 1829, il manifesta le désir d’entrer à l’école militaire de West-Point; il y fut admis en efiet, et la comme ailleurs il donna les signes d’une intelligence admirablement douée, mais indisciplinable, et au bout de quelques mois il fut rayé. — En même temps se passait dans sa famille adoptive un événement qui devait avoir les conséquences les plus graves sur toute sa vie. Madame Allan, pour laquelle il semble avoir éprouvé une affection réellement filiale, mourait, et M. Allan épousait une femme toute jeune, une querelle domestique prend ici place, — une histoire bi-
EDGAR POE
zarre et ténébreuse que je ne peux pas raconter, parce qu elle n’est clairement expliquée par aucun biographe. 11 n y a donc nas lieu de s’étonner qu’il se soit définitivement séparé de M. Allan, et que celui-ci, qui eut des enfants de son second mariage, Fait complètement frustré de sa succession.
Peu de temps après avoir quitté Riehmond, Poe publia un petit volume de poésies', Vêtit eu vérité une aurore ec atante. Pour qui sait sentir la poésie anglaise, il y a la déjà l’accent extraterrestre, le calme dans la mélancolie, la solennité délicieuse, l’expérience précoce, — j’aliais, je crois, du expérience innée, - qui caractérisent les grands poètes.
La misère le fit quelque temps soldat, et il est présumable qu’il se servit des lourds loisirs de la vie de garnison pour préparer les matériaux de ses futures compositions, - compositions étranges qui semblent avoir été créées pour nous démontrer que l’étrangeté est une des parties intégrantes beau. Rentré dans la vie littéraire, le seul element ou puissent respirer certains êtres déclassés, Poe se mourait dans une misère extrême, quand un hasard heureux le releva. Le pronriétaire d’une revue venait de fonder deux prix, l’un pour L meilleur conte, l’autre pour le meilleur poeme. Une écriture singulièrement belle attira les yeux de M. Kennedy, qui présidait le comité, et lui donna l’envie d’examiner lui-meme les manuscrits. 11 se trouva que Poe avait gagne les deux prix : mais un seul lui fut donné. Le président de la commission fut curieux de voir l’inconnu. L’editeur du journal lui amena un jeune homme d’une beauté frappante, en guenilles, boutonné jusqu’au menton, et qui avait l’air d’un genti homme aussi fier qu’affamé. Kennedy se conduisit bien. Il fit faire à Poe la connaissance d’un M. Thomas White, qui fondait à Richmond le Southern Literary Messenger. X hite
était un homme d’audace, mais sans aucun talent littéraire ; il lui fallait un aide. Poe se trouva donc tout jeune, — a vingt-deux ans, - directeur d’une revue dont la destinée reposait tout entière sur lui. Cette prospérité, il la créa. J Southern Literary Messenger a reconnu depuis lors que celait à cet excentrique maudit, à cet ivrogne incorrigible quil devait sa clientèle et sa fructueuse notoriété. C’est dans ce
SA VIE ET SES CEÜVBES
magasin que parut pour la première fois Y Aventure sans pareille d’un certain Hans Pfaall, et plusieurs autres contes que nos lecteurs verront défiler sous leurs yeux. Pendant près de deux ans, Edgar Poe, avec une ardeur merveilleuse, étonna son public par une série de compositions d'un genre nouveau et par des articles critiques dont la vivacité, la netteté, la sévérité raisonnée étaient bien faites pour attirer les yeux. Ces articles portaient sur des livres de tout genre, et la forte éducation que le jeune homme s’était faite ne le servit pas médiocrement. 11 est bon qu’on sache que cette besogne considérable se faisait pour cinq cents dollars, c’est-à-dire deux mille sept cents francs par an. — Immédiatement, — dit Griswold, ce qui veut dire : il se croyait donc assez riche, l’imbécile ! — il épousa une jeune fille, belle, charmante, d’une nature aimable et héroïque, mais ne possédant pas un sou, — ajoute le même Griswold avec une nuance de dédain. C’était une demoiselle Virginia Clemm, sa cousine.
Malgré les services rendus à son journal, M. White se brouilla avec Poe au bout de deux ans, à peu près. La raison de cette séparation se trouve évidemment dans les accès d’hypocondrie et les crises d’ivrognerie du poète, — accidents caractéristiques qui assombrissaient son ciel spirituel, comme ces nuages lugubres qui donnent soudainement au plus romantique paysage un air de mélancolie en apparence irréparable. — Dès lors, nous verrons l’infortuné déplacer sa tente, comme un homme du désert, et transporter ses légers pénates dans les principales villes de l’Union. Partout, il dirigera des revues ou y collaborera d’une manière éclatante. Il répandra avec une éblouissante rapidité des articles critiques, philosophiques, et des contes pleins de magie qui paraissent réunis sous le titre de Taies of the Grotesque and the Arabesque, — titre remarquable et intentionnel, car les ornements grotesques et arabesques repoussent la figure humaine, et l’on verra qu’à beaucoup d’égards la littérature de Poe est extra ou suprahumaine. Nous apprendrons par des notes blessantes et scandaleuses insérées dans les journaux que M. Poe et sa femme se trouvent dangereusement malades à Fordham et dans une absolue misère. Peu
EDGAR POE
de temps après la mort de madame Poe, le poëte subit les premières attaques du delirium tremens. Une note nouvelle paraît soudainement dans un journal, — celle-là, plus que cruelle, — qui accuse son mépris et son dégoût du monde, et lui fait un de ces procès de tendance, véritables réquisitoires de l’opinion, contre lesquels il eut toujours à se défendre, — une des luttes les plus stérilement fatigantes que je connaisse.
Sans doute il gagnait de l’argent, et ses travaux littéraires pouvaient à peu près le faire vivre. Mais j’ai les preuves qu u avait sans cesse de dégoûtantes difficultés à surmonter, rêva, comme tant d’autres écrivains, une Revue 'a lui, il vou u être chez lui, et le fait est qu’il avait suffisamment souffert pour désirer ardemment cet abri définitif pour sa pensee. Pour arriver à ce résultat, pour se procurer une somme d argent suffisante, il eut recours aux lectures. On sait ce que sont ces lectures , — une espèce de spéculation, le College de France mis à la disposition de tous les littérateurs, 1 auteur ne publiant sa lecture qu’après qu’il en a tiré toutes les recettes qu’elle peut rendre. Poe avait déjà donné à Nevy-Yoi k une lecture d’Eureka, son poème cosmogonique, qui avait même soulevé de grosses discussions. II imagina cette fois de donner des lectures dans son pays, dans la Virginie. U comptait, comme il l’écrivit à Willis, faire une tournée dans l’Ouest et le Sud, et il espérait le concours de ses amis littéraires et de ses anciennes connaissances de collège et de West-Point. Il visita donc les principales villes de la Virginie, et Richmond revit celui qu’on y avait connu si jeune, si pauvre, si délabré. Tous ceux qui n’avaient pas vu Poe depuis les jours de son obscurité accoururent en foule pour contempler leur illustre compatriote. Il apparut, beau, élégant, correct comme le génie. Je crois même que depuis quelque temps il avait poussé la condescendance jusqu’à se faire admettre dans une société de tempérance. Il choisit un thème aussi large qu’élevé : Le Principe de la Poésie, et il le développa avec cette lucidité qui est un de ses privilèges. Il croyait, en vrai poëte qu’il était, que le but de la poésie est de même nature que son principe, et qu’elle ne doit pas avoir en vue autre chose qu elle-même.
SA VIE ET SES ŒUVRES
XYU
Le bel accueil qu’on lui fit inonda son pauvre cœur d’orgueil et de joie ; il se montrait tellement enchanté qu’il pariait de s’établir définitivement à Richmond et de finir sa vie dans les lieux que son enfance lui avait rendus chers. Cependant il avait affaire à New-York, et il partit, le 4 octobre, se plaignant de frissons et de faiblesses. Se sentant toujours assez mal en arrivant à Baltimore, le 6, au soir, il fit porter ses bagages à l’embarcadère d’où il devait se diriger sur Philadelphie, et entra dans une taverne pour y prendre un excitant quelconque. Là, malheureusement, il rencontra de vieilles connaissances et s’attarda. Le lendemain matin, dans les pâles ténèbres du petit jour, un cadavre fut trouvé sur la voie, — est-ce ainsi qu’il faut dire? — non, un corps vivant encore, mais que la Mort avait déjà marqué de sa royale estampille. Sur ce corps, dont on ignorait le nom, on ne trouva ni papiers ni argent, et on le porta dans un hôpital. C’est là que Poe mourut, le soir même du dimanche, 7 octobre 1849, à l’âge de 37 ans, vaincu par 1 e. delirium tremens, ce terrible visiteur qui avait déjà hanté son cerveau une ou deux fois. Ainsi disparut de ce monde un des plus grands héros littéraires, l’homme de génie qui avait écrit dans Le Chat Noir ces mots fatidiques : Quelle maladie est comparable à l'Alcool !
Cette mort est presque un suicide, — un suicide préparé depuis longtemps. Du moins, elle en causa le scandale. La clameur fut grande, et la vertu donna carrière à son cant emphatique, librement et voluptueusement. Les oraisons funèbres les plus indulgentes ne purent pas ne pas donner place à l’inévitable morale bourgeoise qui n’eut garde de manquer une si admirable occasion. M. Griswold diffama ; M. Willis, sincèrement affligé, fut mieux que convenable. — Hélas! celui qui avait franchi les hauteurs les plus ardues de l’esthétique et plongé dans les abîmes les moins explorés de l’intellect humain, celui qui, à travers une vie qui ressemble à une tempête sans accalmie, avait trouvé des moyens nouveaux* des procédés inconnus pour étonner l’imagination, pour séduire les esprits assoifés de Beau, venait de mourir en quelques heures dans un ht d’hôpital, — quelle destinée ! Et tant de grandeur et tant de malheur, pour soulever un tourbillon de
XVïil EDGAR POE,
phraséologie bourgeoise, pour devenir la pâture et le theme
des journalistes vertueux !
Ut declamatio fias!
Ces spectacles ne sont pas nouveaux; il est rare qu une sépulture fraîche et illustre ne soit pas un rendez-vou» de scandales. D’ailleurs, la Société n’aime pas ces enragé» malheureux, et, soit qu’ils troublent ses fêtes, soit qu elle les considère naïvement comme des remords, elle a incontestablement raison. Qui ne se rappelle les déclamations parisiennes lors dé la mort de Balzac, qui cependant mourut correctement? — Et plus récemment encore, — il y a aujourd hui, 26 janvier, juste un an, — quand un écrivain d’une honnêteté admirable, d’une haute intelligence, et qui fut toujours lucide, alla discrètement, sans déranger personne, si discrètement que sa discrétion ressemblait à du mépris, délier son âme dans la rue la plus noire qu’il pût trouver, — quelles dégoûtantes homélies! - quel assassinat raffiné! Un journaliste célèbre, à qui Jésus n’enseignera jamais les manières genereuses, trouva l’aventure assez joviale pour la célébrer en un gros calembour. - Parmi l’énumération nombreuse des droits de l’homme que la sagesse du x;x e siècle recommence si souvent et si complaisamment, deux assez importants ont été oubliés, qui sont le droit de se contredire et le droit de sen aller. Mais la Société regarde celui qui s’en va comme un insolent ; elle châtierait volontiers certaines dépouilles funèbres, comme ce malheureux soldat, atteint de vampirisme que la vue d’un cadavre exaspérait jusqu’à la fureur. s*’ cependant, on peut dire que, sous la pression de certaines circonstances, après un sérieux examen de certaines incompatibilités, avec de fermes croyances a de certains dogmes et métempsycoses, - on peut dire, sans emphase „ t san < jeu de mots, que le suicide est parfois 1 action la plus raisonnable de la vie. - Et ainsi se forme une comnamiie de fantômes déjà nombreuse, qui nous hante familièrement, et dont chaque membre vient nous vanter son repos actuel et nous verser ses persuasions.
SA VIE ET SES ŒUVRES
Avouons toutefois que la lugubre fin de l’auteur à' Eurêka suscita quelques consolantes exceptions, sans quoi il faudrait desespérer,. et la place ne serait plus tenable. M. Willis, comme je Fai dit, parla honnêtement, et même avec émotion, des bons rapports qu’il avait toujours eus avec Poe. MM. John Neal et George Graham rappelèrent M. Griswold à la pudeur. M. Longfellow, — et celui-®! est d’autant plus méritant que Poe l’avait cruellement maltraité, sut louer d’une manière digne d’un poète sa haute puissance comme poet -j. comme prosateur. Un inconnu écrivit que 1 Amérique litvA .ire avait perdu sa plus forte tête.
Mais le cœur brisé, le cœur déchiré, le cœur percé des sept glaives fut celui de madame Clemm. Edgar était à la fois son fils et sa fiRe. Rude destinée, dit Willis, à qui j’emprunte ces détails, presque mot pour mot, rude destinée que celle qu’elle surveillait et protégeait. Car Edgar Poe était un homme embarrassant ; outre qu’il écrivait avec une fastidieuse difficulté et dans un style trop au-dessus du nibeau intellectuel commun pour qu'on pût le payer cher, il était toujours plongé dans des ftnbarras d’argent, et souvent lui et sa femme malade manquaient des choses les plus nécessaires à la vie. Un jour Willis vit entrer dans son bureau une femme, vieille, douce, grave. C’était madame Clemm. Elle cherchait de l’ouvrage pour son cher Edgar. Le biographe dit qu’il fut singulièrement frappé, non pas seulement de l’éloge parfait, de l’appréciation exacte qu’elle faisait des talents de son fils, mais aussi de tout son être extérieur, — de sa voix douce et triste, de sé?s manières un peu surannées, mais belles et grandes. Et pendant plusieurs années, ajoute-t-il, nous avons vu cet infatigable serviteur du génie, pauvrement et insuffisamment vêtu, allant de journal en journal pour vendre tantôt un poëro°, tantôt un article, disant quelquefois qu’i7 était malade, — unique explication, unique raison, invariable excuse qu’elle donnait quand son fils se trouvait frappé momentanément d’une de ces stérilités que connaissent le,. écrivains nerveux, — et ne permettant jamais à ses lèvres de lâcher une syllabe qui pût être interprétée comme un doute, comme un amoindrissement de confiance dans le génie et la volonté
EDGAB POE,
de son bien-aimé. Quand sa fille mourut, elle s’attacha au survivant de la désastreuse bataille avec une ardeur maternelle renforcée, elle vécut avec lui, prit soin de lui, le surveillant, le défendant contre la vie et contre lui-même. Certes, — conclut Willis avec une haute et impartiale raison, — si le dévouement de la femme, né avec un premier amour et entretenu par la passion humaine, glorifie et consacre son objet, que ne dit pas en faveur de celui qui l’inspira un dévouement comme celui-ci, pur, désintéressé et saint comme une sentinelle divine? Les détracteurs de Poe auraient dû en effet remarquer qu’il est des séductions si puissantes qu’elles ne peuvent être que des vertus.
On devine combien terrible fut la nouvelle pour la malheureuse femme. Elle écrivit à Willis une lettre dont voici quelques lignes :
« J’ai appris ce matin la mort de mon bien-aimé Eddie
Pouvez-vous me transmettre quelques détails, quelques circonstances? Oh ! n’abandonnez pas votre pauvre amie
dans cette amère affliction Dites à M de venir me voir ;
j’ai à' m’acquitter envers lui d’une commission de la part de mon pauvre Eddie.,... Je n’ai pas besoin de vous prier d’aiP noncer sa mort, et de parler bien de lui. Je sais que vous le ferez. Mais dites bien quel fils affectueux il était pour moi, sa pauvre mère désolée »
Cette femme m’apparaît grande et plus qu’antique. Frappée d'un coup irréparable, elle ne pense qu’à la réputation de celui qui était tout pour elle, et il ne suffit pas, pour la contenter, qu’on dise qu’il était un génie, il faut qu’on sache qu’il était un homme de devoir et d’affection. Il est évident que'cette mère, — flambeau et foyer allumé par un rayon du plus haut ciel, — a été donnée en exemple à nos races trop peu soigneuses du dévouement, de l’héroïsme, et de tout ce qui est plus que le devoir. N’était-ce pas justice d’inscrire au-dessus des
ouvrage au poète fe nom de celle qui fut le soleil moral de sa vie? Il embaumera dans sa gloire le nom de la femme dont la tendresse savait panser ses plaies, et dont l’image voltigera incessamment au-dessus du martyrologe de la littérature.
SA VIE ET SES CEI' VUES
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La vie ne Poe, ses mœurs, ses manières, son être physique, tout ce qui constitue l’ensemble de son personnage, nous apparaissent comme quelque chose de ténébreux et de brillant à la fois. Sa personne était singulière, séduisante et, comme ses ouvrages, marquée d’un indéfinissable cachet de mélancolie. Du reste, il était remarquablement bien doué de toutes façons. Jeune, il avait montré une rare aptitude pour tous les exercices physiques, et bien qu’il fût petit, avec des pieds et des mains de femme, tout son être portant d’ailleurs ce caractère de délicatesse féminine, il était plus que robuste et capable de merveilleux traits de force. Il a, dans sa jeunesse, gagné un pari de nageur qui dépasse la mesure ordinaire du possible. On dirait que la Nature fait à ceux dont elle veut tirer de grandes choses un tempérament énergique, comme elle donne une puissante vitalité aux arbres qui sont chargés de symboliser le deuil et la douleur. Ces hommes-là, avec des apparences quelquefois chétives, sont taillés en athlètes, bons pour l’orgie et pour le travail, prompts aux excès et capables d’étonnantes sobriétés.
Il est quelques points relatifs à Edgar Poe, sur lesquels il y a accord unanime, par exemple sa haute distinction naturelle, son éloquence et sa beauté, dont, à ce qu’on dit, il tirait un peu vanité. Ses manières, mélange singulier de hauteur avec une douceur exquise, étaient pleines de certitude. Physionomie, démarche, gestes, airs de tête, tout le désignait, surtout dans ses bons jours, comme une créature d’élection. Tout son être respirait une solennité pénétrante. Il était réellement marqué par la nature, comme ces figures de passants qui tirent l’œil de l’observateur et préoccupent sa mémoire. Le pédant et aigre Griswold lui-même avoue que, lorsqu’il alla rendre visite à Poe, et qu’il le trouva pâle et malade encore de la mort et de la maladie de sa femme, il fut frappé outre mesure, non-seulement de laperfection de ses manières.