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mais encore de la physionomie aristocratique, de 1 atmosphère parfumée de son appartement, d’ailleurs assez modestement meublé. Griswold ignore que le poète ap us que ous les hommes ce merveilleux privilège attribue a a emme parisienne et à l’espagnole, de savoir se parer avec un nen, et que Poe, amoureux du beau en toutes choses, aurai rom e l’art de transformer une chaumière en un paais une es pèce nouvelle. N’a-t-il pas écrit, avec l’esprit le plus original et le plus curieux, des projets de mobiliers, des plans de maisons de campagne, de jardins et de réformes e paysan .
Il existeune lettre charmante de madame Frances sg , qui fut une des amies de Poe, et qui nous donne sur ses mœurs, sur sa personne et sur sa vie de ménagé, es p us rieux détails. Cette femme, qui était elle-meme un littérateur distingué, nie courageusement tous les vices et toutes les fautes reprochés au poète. « Avec les hommes,— dit-elle a Griswold, - peut-être était-il tel que vous le dépeignez, et comme homme vous pouvez avoir raison. Mais je pose en .ait quavec les femmes il était tout autre, et que jamais femme n a pu connaître M. Poe sans éprouver pour lui un profond interet. n« m'avais apparu que comme an modale d'éleg.nce,
de distinction et de générosité.....
« La première fois que nous nous vîmes, ce fut a Aster- House Willis m’avait fait passer à table d’hôte Le Corbeau, sur leauel l’auteur, me dit-il, désirait connaître mon opinion.
1 a musique mystérieuse et surnaturelle de ce poeme étrange me pénétra si intimement que, lorsque j’appris que Poe desiraitm’être présenté, j’éprouvai un sentiment singulier et qui ressemblait à de l’effroi. Il parut avec sa Deiîe et orgueilleuse ,;ip ces ^eux sombres qui dardaient une lumière d élection, unMumière de sentiment et de pensée, avec ses maniérés qui étaient un mélange intraduisible de hauteur et de sua- !J ité ü m e salua, calme, grave, presque froid; mais sous
ttè froideur vibrait une sympathie si marquée que je ne pus m’empêcher d’en être profondément impressionnée. A partir de ce moment jusqu’à sa mort, nous fûmes amis...., et |e ^13 q U e dans ses dernières paroles, j’ai eu ma part de souvenir et qu’il m’a donné, avant que sa raison ne fût culbutée
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de son trône de souveraine, une preuve suprême de sa fidélité en amitié. , , ...
« C’était surtout dans son intérieur, à la fois simple et poétique, que le caractère d’Edgar Poe apparaissait pour moi dans sa plus belle lumière. Folâtre, affectueux, spirituel, tantôt docile et tantôt méchant comme un enfant gâté, il avait toujours pour sa jeune, douce et adorée femme, et pour tous ceux qui venaient, même au milieu de ses plus fatigantes besognes littéraires, un mot aimable, un sourire bienveillant, des attentions gracieuses et courtoises. Il passait d’interminables heures à son pupitre, sous le portrait de sa Lenore, l’aimée et la morte, toujours assidu, toujours résigné et fixant avec son admirable écriture les brillantes fantaisies qui traversaient son étonnant cerveau incessamment en éveil. — Je me rappelle 1 avoir vu un matin plus joyeux et plus allègre que de coutume. Virginia, sa douce femme, m’avait priée d’aller les voir et il m’était impossible de résister à ses sollicitations Je le trouvai tra-
vaillant à la série d’articles qu’il a publiés sous le titre : The Lilerati of New-York. Voyez, — me dit-il, en déployant avec un rire de triomphe plusieurs petits rouleaux de papier (il écrivait sur des bandes étroites, sans doute pour conformer sa copie à la justification des journaux), — je vais vous montrer par la différence des Longueurs les divers degrés d’estime que j’ai pour chaque membre de votre gent littéraire. Dans chacun de ces papiers, l’un de vous est peloté et proprement discuté. — Venez ici, Virginia, et aidez-moi ! — Et ils les déroulèrent tous un à un. A la fin, il y en avait un qui semblait interminable. Virginia, tout en riant, reculait jusqu’à un coin de la chambre le tenant par un bout, et son mari vers un autre coin avec l’autre bout. — Et quel est l’heureux, — dis-je, — que vous avez jugé- digne de cette incommensurable douceur? — L’entendez-vous! — s’écria- 1— il,
comme si son vaniteux petit cœur ne lui avait pas déjà dit que c’est elle-même !
« Quand je fus obligée de voyager pour ma santé, j’entretins une correspondance régulière avec Poe, obéissant en cela aux vives sollicitations de sa femme, qui croyait que je pouvais obtenir sur lui une influence et un ascendant salutaires.,,..
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Quant à l’amour et à la confiance qui existaient entre sa femme et lui, et qui étaient pour moi un spectacle délicieux, je n’en saurais parler avec trop de conviction, avec trop de chaleur. Je néglige quelques petits épisodes poétiques dans lesquels le jeta son tempérament romanesque. Je pense qu’elle était la seule femme qu’il ait toujours véritablement aimée »
Dans les Nouvelles de Poe, il n’y a jamais d’amour. Du moins Ligeia, Eleonora , ne sont pas, à proprement parler, des histoires d’amour , l’idée principale sur laquelle pivote l’œuvre étant tout autre. Peut-être croyait-il que la prose n’est pas une langue à la hauteur de ce bizarre et presque intraduisible sentiment; car ses poésies, en revanche, en sont fortement saturées. La divine passion y apparaît magnifique, étoilée, et toujours voilée d’une irrémédiable mélancolie. Dans ses articles, il parle quelquefois de l’amour, et même comme d’une chose dont le nom fait frémir la plume. Dans The Domain of Arnheim, il affirmera que les quatre conditions élémentaires du bonheur sont : la vie en plein air, l'amour d’une femme, le détachement de toute ambition et la création d’un Beau nouveau. — Ce qui corrobore l’idée de madame Frances Osgcod relativement au respect chevaleresque de Poe pour les femmes, c’est que, malgré son prodigieux talent pour le grotesque et l’horrible, il n’y a pas dans tout son œuvre un seul passage qui ait trait à la lubricité ou même aux jouissances sensuelles. Ses portraits de femmes sont, pour ainsi dire, auréolés; ils brillent au sein d’une vapeur surnaturelle et sont peints à la manière emphatique d’un adorateur. — Quant aux petits épisodes romanesques, y a-t-il lieu de s’étonner qu’un être aussi nerveux, dont la soif du Beau était peut-être le trait principal, ait parfois, avec une ardeur passionnée, cultivé la galanterie, cette fleur volcanique et musquée pour qui le cerveau bouillonnant des poètes est un terrain de prédilection?
De sa beauté personnelle singulière dont parlent plusieurs biographes, l’esprit peut, je crois, se faire une idée approximative en appelant à son secours toutes les notions vagues, mais cependant caractéristiques, contenues dans le mot : ro-
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mantique, mot qui serf, généralement à rendre les genres de beauté consistant surtout dans l’expression. Poe avait un front vaste, dominateur, où certaines protubérances trahissaient les facultés débordantes qu’elles sont chargées de représenter, — construction, comparaison, causalité, — et où trônait dans un orgueil calme le sens de l’idéalité, le sens esthétique par excellence. Cependant, malgré ces dons, ou même à cause de ces privilèges exorbitants, cette tête, vue de profil, n’offrait peut-être pas un aspect agréable. Comme dans toutes les choses excessives par un sens, un déficit pouvait résulter de l’abondance, une pauvreté de l’usurpation. Il avait de grands yeux à la fois sombres et pleins de lumière, d’une couleur indécise et ténébreuse, poussée au violet, le nez noble et solide, la bouche fine et triste, quoique légèrement souriante, le teint brun clair, la face généralement pâle, la physionomie un peu distraite et imperceptiblement grimée par une mélancolie habituelle.
Sa conversation était des plus remarquables et essentiellement nourrissante. Il n’était pas ce qu’on appelle un beau parleur, — une chose horrible, — et d’ailleurs sa parole comme sa plume avait horreur du convenu ; mais un vaste savoir, une linguistique puissante, de fortes études, des impressions ramassées dans plusieurs pays faisaient de cette parole un enseignement. Son éloquence, essentiellement poétique, pleine de méthode, et se mouvant toutefois hors de toute méthode connue, un ai’senal d images tirées d’un monde peu fréquenté par la foule des esprits, un art prodigieux à déduire d’une proposition évidente et absolument acceptable des aperçus secrets et nouveaux, à ouvrir d’étonnantes perspectives, et, en un mot, l’art de ravir, de faire penser, de faire rêver, d’arracher les âmes des bourbes de la routine, telles étaient les éblouissantes faculté,? dont beaucoup de gens ont gardé le souvenir. Mais il arrivait parfois, — on le dit du moins, — q Ue le poète, se complaisant dans un caprice destructeur, rappelait brusquement ses amis à la terre par un cynisme affligeant et démolissait brutalement son œuvre de spiritualité. C’est d’ailleurs une chose à noter, qu’il était fort peu difficile dans le choix e ses auditeurs, et je crois que le lecteur trouvera sans
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peine dans Fhistoire d'autres intelligences grandes et originales, pour qui toute compagnie était bonne. Certains esprits, solitaires au milieu de la foule, et qui se repaisse» dans le monologue, n’ont que faire de la délicatesse en matière de public. C’est, en somme, une espèce de fraternité basée sur le mépris.
De cette ivrognerie, - célébrée et reprochée avec une insistance qui pourrait donner à croire que tous les écrivains des États-Unis, excepté Poe, sont des anges de sobne e, il faut cependant en parler. Plusieurs versions sont plausibles, et aucune n’exclut les autres. Avant tout, je suis obligé de remarquer que W illis et madame Osgood affirment quune quantité fort minime de vin ou de liqueur suffisait pour perturber complètement son organisation. 11 est d’ailleurs facile de supposer qu’un homme aussi réellement solitaire, aussi profondément malheureux, et qui a pu souvent envisager tout le système social comme un paradoxe et une imposture, un homme qui, harcelé par une destinée sans pitié, répétait souvent que la société n’est qu’une cohue de misérables (c’est Griswold qui rapporte cela, aussi scandalise qu un homme qui peut penser la même chose, mais qui ne la dira iamais), - il est naturel, dis-je, de supposer que ce poète i e té tout enfant dans les hasards de la vie libre, le cerveau cerclé par un travail âpre et continu, ait cherché parfois une volupté d’oubü dans les bouteilles. Rancunes littéraires, vertiges de l’infini, douleurs de ménage, insuites de la misère, Poe fuyait tout dans le noir de l’ivresse comme dans une tombe préparatoire. Mais quelque bonne que paraisse cette explication, je ne la trouve pas suffisamment large, et je m’en défie à cause de sa déplorable simplicité.
J’apprends qu’il ne buvait pas en gourmand, mais en barbare, avec une activité et une économie de temps tout à fait américaines, comme accomplissant une fonction homicide, comme ayant en lui quelque chose à tuer, a worm that would not die. On raconte d’ailleurs qu’un jour, au moment de se remarier (les bans étaient publiés, et, comme on le félicitait sur une union qui mettait dans ses mains les plus hautes conditions de bonheur et de bien-être, ii avait dit : — U est
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• • je
possible que vous ayez vu des bans, mais notez bien e&l 't ne me marierai pas), il alla, épouvantablement ivre, scanda g ser le voisinage de celle qui devait être sa femme, avant ai " recours à son vice pour se débarrasser d’un parjure en vei s pauvre morte dont l’image vivait toujours en lui et qu’il a \ al admirablement chantée dans son Annabel Lee. Je considéré donc, dans un grand nombre de cas, le fait infiniment P re ' cieux de préméditation comme acquis et constaté.
Je lis d’autre part dans un long article du Southern Literary Messenger, — cette même revue dont il avait commencé la fortune, — que jamais la pureté, le fini de son style, jamais la netteté de sa pensée, jamais son ardeur au travail ne furent altérés par cette terrible habitude ; que la confection de la plupart de ses excellents morceaux a précédé ou suivi une de ses crises ; qu’après la publication d ’Eureka il sacrifia déplorablement à son penchant, et qu’à New- York, le matin même où paraissait Le Corbeau, pendant que le nom du poëte était dans toutes les bouches, il traversait Broadway en trébuchant outrageusement. Remarquez que les mots : précédé ou suivi , impliquent que l’ivresse pouvait servir d’excitant aussi bien que de repos.
Or, il est incontestable que — semblables à ces impressions fugitives et frappantes, d’autant plus frappantes dans leurs retours qu’elles sont plus fugitives, qui suivent quelquefois un symptôme extérieur, une espèce d’avertissement comme un son de cloche, une note musicale, ou un parfum oublié et qui sont elles-mêmes suivies d’un événement semblable à un événement déjà connu et qui occupait la même place danune chaîne antérieurement révélée, — semblables à ces sin guliers rêves périodiques qui fréquentent nos sommeils il existe dans l’ivresse non-seulement des enchaînements d rêves, mais des séries de raisonnements, qui ont besoin D 6 se reproduire, du milieu qui leur a donné naissance- §• f lecteur m a suivi sans répugnance, il a déjà deviné ma ç 6 clusion : je crois que dans beaucoup de cas, non pas cert° Ü ~ nement dans tous, l’ivrognerie de Poe était un moyen monique, une méthode de travail, méthode énergiq IJe e ~
moi telle, mais appropriée à sa nature passionnée. Le n
POete
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avait appris à boire, comme un littérateur soigneux s exerce à faire des cahiers de notes. Il ne pouvait résister au esir e retrouver les visions merveilleuses ou effrayantes, les conceptions subtiles qu’il avait rencontrées dans une tempête précédente; c’étaient de vieilles connaissances qui l’attiraient impérativement, et, pour renouer avec elles, il prenait e chemin le plus dangereux, mais le plus direct. Une par îe e ce qui fait aujourd’hui notre jouissance est ce qui a ue.
Des ouvrages de ce singulier génie j’ai peu de chose adiré, le public fera voir ce qu’il en pense. Il me serait difficile, peut-être, mais non pas impossible de débrouiller sa metbode, d’expliquer son procédé, surtout dans la partie de ses œuvres dont le principal effet gît dans une analyse bien menagee. Je pourrais introduire le lecteur dans les mystères de sa fabrication, m'étendre longuement sur cette portion de geme américain qui le fait se réjouir d’une difficulté vaincue, d une énigme expliquée, d’un tour de force réussi, — qui le pousse à se iouer avec une volupté enfantine et presque perverse dans le monde des probabilités et des conjectures, et a creer des canards auxquels son art subtil a donne une vie vraisemblable. Personne ne niera que Poe ne soit un jongleur merveilleux, et je sais qu’il donnait surtout son estime a une autre partie de ses œuvres. J’ai quelques remarques plus
importantes à faire, d’ailleurs très-brèves.
Ce n’est pas par ces miracles materiels, qui pourtant ont fait sa renommée, qu’il lui sera donné de conquérir l’admiration des ^ens qui pensent, c’est par son amour du beau, par .a connaissance des conditions harmoniques de la beaute > P ar sa poésie profonde et plaintive, ouvragée neanmoins, transparente et correcte comme un bijou de cristal, - par son
, ■ <-(,.] P V )iir et bizarre. — serre comme les manie
S", - complaisant et minute, - e, don, ia
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plus légère intention sert à pousser doucement le lecteur vers un but voulu, — et enfin surtout par ce génie tou ^spécial, par ce tempérament unique qui lui a permis de peindre et d'expliquer, d’une manière impeccable, saisissante, terrible, F exception dans l’ordre moral. — Diderot, pour prendre un exemple entre cent, est un auteur sanguin; Poe est l’écrivain des nerfs, et même de quelque chose de plus, — et le meilleur que je connaisse.
Chez lui, toute entrée en matière est attirante sans violence, comme un tourbillon. Sa solennité surprend et tient l’esprit en éveil. On sent tout d’abord qu’il s’agit de quelque chose de grave. Et lentement, peu à peu, se déroule une histoire dont tout l’intérêt repose sur une imperceptible déviation de l’intellect, sur une hypothèse audacieuse, sur un dosage imprudent de la Nature dans l’amalgame des facultés. Le lecteur, lié par le vertige, est contraint de suivre l’auteur dans ses entraînantes déductions.
Aucun homme, je le répète, n’a raconté avec plus de magie les exceptions de la vie humaine et de la nature; — les ardeurs de curiosité de la convalescence ; — les fins de saisons chargées de splendeurs énervantes, les temps chauds, humides et brumeux, où le vent du sud amollit et détend les nerfs comme les cordes d’un instrument, où les yeux se remplissent de larmes qui ne viennent pas du cœur ; — l’hallucination, laissant d’abord place au doute, bientôt convaincue et raisonneuse comme un livre ; — l’absurde s’installant dans l’intelligence et la gouvernant avec une épouvantable logique; — l’hystérie usurpant la place de la volonté, la contradiction établie entre les nerfs et l’esprit, et l’homme désaccordé au point d’exprimer la douleur par le rire. Il analyse ce qu’il y a de plus fugitif, il. soupèse l’impondérable et décrit, avec cette manière minutieuse et scientifique dont les effets sont terribles, tout cet imaginaire qui flotte autour de l’homme nerveux et le conduit à mal.
L’ardeur même avec laquelle il se jette dans le grotesque pour l’amour du grotesque et dans l’horrible pour l’amour de 1 horrible me sert à vérifier la sincérité de son œuvre, et l’accord de l’homme avec le poète. — J’ai déjà remarqué que
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chez plusieurs hommes cette ardeur était souvent le résultat d’une vaste énergie vitale inoccupée, quelquefois d une opiniâtre Chasteté, l aussi d’une profonde sensibilité refoulee. La volupté surnaturelle que l’homme peut éprouver a voir couler son propre sang, ies mouvements inutile® les grands cris jetes en lair, sans que lespnt ait commandé au gosier, sont des phénomènes a ranger dan, le
™ Au'seirrde cette littérature où l’air est raréfié, l’esprit peut éprouver cette vague angoisse, cette peur prompte aux larmes Tce malaise du’cœur qui habitent les lieux immenses e singuliers. Mais l’admiration est la plus forte, et d m l’art est si grand ! Les fonds et les accessoires y sont appropriés aux sentiments des personnages. Solitude de la nature ou agitation des villes, tout y est décrit nerveusement et fantastiquement. Comme notre Eugene Delacroix, qui a élevé son art à la hauteur de la grande poesie, Edgai Poe aime à agiter ses figures sur des fonds violâtres et verdâtres où se révèlent la phosphorescence de la pourriture et la senteur de l’orage. La Nature dite inanimée participe de la nature des êtres vivants, et, comme eux, frissonne d un frisson surnaturel et galvanique. L’espace est approfondi par l’opium; l’opium y donne un sens magique a toutes les teintes, et fait vibrer tous les bruits avec une plus significative sonorité. Quelquefois des échappées magnifiques gorgées de lumière et de couleur, s’ouvrent soudainement dans ses paysages, et l’on voit apparaître au fond de leurs horizons des villes orientales et des architectures, vaporisées par la distance, où le soleil jette des pluies d’or.
» Le? personnages de Poe, ou plutôt le personnage de Poe, l’homme aux facultés suraiguës, l’homme aux nerfs relâchés, l’homme dont la volonté ardente et patiente jette un défi aux difficultés, celui dont le regard est tendu avec la raideur d’une épée sur des objets qui grandissent à mesure qu’il les regarde; — c’est Poe lui-même. — Et ses femmes, toutes lumineuses et malades, mourant de maux bizarres, et parlant avec une voix qui ressemble à une musique, c’est encore lui; ou du moins, par leurs aspirations étranges, par leur savoir,
SA VIE ET SES ŒUVRES. XSXI
par leur mélancolie inguérissable, elles participent fortement de m nature de leur créateur. Quant à sa femme idéale, "à sa Titanide, elle se révèle sous différents portraits éparpillés dans ses poésies trop peu nombreuses, portraits, ou plutôt manières de sentir la beauté, que le tempérament de l’auteur rapproche et confond dans une unité vague mais sensible, et où vit plus délicatement peut-être qu’ailleurs cet amour insatiable du Beau, qui est son grand titre, c’est-à-dire le résumé de ses titres à l’affection et au respect des poètes.
Nous rassemblons sous le titre : Histoires extraordinaires, divers contes choisis dans l’œuvre général de Poe. Cet œuvre se compose d’un nombre considérable de Nouvelles, d’une quantité non moins forte d’articles critiques et d’articles divers, d’un poème philosophique [Eurêka), de poésies, et d’un roman purement humain (La Relation d’Arthur Gordon Pym), Si je trouve encore, comme je l’espèce, l’occasion de parler de ce poète, je donnerai l’analyse de ses opinions philosophiques et littéraires, ainsi que généralement des œuvres dont la traduction complète aurait peu de chances de succès auprès d’un public qui préfère de beaucoup l'amusement et l’émotion à la plus importante vérité philosophique. C. B.
DANS LA RDS MOKGDE.
Quelle chanson chantaient les Sirènes ?
quel nom Achille avait-il pris, quand il se cachait parmi les femmes ? — questions embarrassantes , il est vrai, mais qui ne sont pas situées au delà de toute conjecture.
Sia Thomas Brownb.
Les facultés de l’esprit qu’on définit par le terme analytiques sont en elles-mêmes fort peu susceptibles d’analyse. Nous ne les apprécions que par leurs résultats. Ce que nous en savons, entre autres choses, c’est qu’elles sont pour celui qui les possède à un degré extraordinaire une source de jouissances des plus vives. De même que l’homme fort se réjouit dans son aptitude physique, se complaît dans les exercices qui provoquent les' muscles à Faction, de même l’analyste prend sa gloire dans cette activité spirituelle dont la fonction est de débrouiller. Il tire du plaisir même des plus triviales occasions qui mettent ses talents en jeu. Il raffole des énigmes, des îcbus, des hiéroglyphes; il déploie dans chacune des solutions une puissance de perspicacité qui, dans l’opinion vulgaire, prend un caractère surnaturel. Les résultats, habilement déduits par l’âme même et l’essence de sa méthode, ont réellement tout l’air d’une intuition.
Cette faculté de résolution tire peut-être une grande force de l’étude des mathématiques, et particulièrement de la très-haute branche de cette science, qui, fort impro-
kTaues, a cro * j --*. , ,
Ivse par excellence. Car, en somme, tout calcul n est pas en soi une analyse. Un joueur d’échecs, par exemple, fait fort bien l’un sans l’autre. Il suit de la que le jeu d echecs, dans ses effets sur la nature spirituelle, est fort mal apprécié. Je ne veux pas écrire ici un traite de 1 analvse, mais simplement mettre en tête d’un récit passablement singulier quelques observations jetées tout à fait à l’abandon et qui lui serviront de préface.
Je prends donc cette occasion de proclamer que la haute puissance de la réflexion est bien plus activement et plus profitablement exploitée par le modeste jeu de dames que par toute la laborieuse futilité des échecs. Dans ce dernier jeu où les pièces sont douées de mouvements divers et bizarres, et représentent des valeurs diverses et variées, la complexité est prise, — erreur fort commune, — pour de la profondeur. L’attention y est puissamment mise en jeu. Si elle se relâche d’un instant, on commet une erreur, d’où il résulte une perte ou une défaite. Comme les mouvements possibles sont, nonseulement variés, mais inégaux en puissance, les chances de pareilles erreurs sont très-multipliées ; et dans neuf cas sur dix, c’est le joueur le plus attentif qui gagne et non pas le plus habile. Dans les dames, au contraire, où le mouvement est simple dans son espèce et ne subit que peu de variations, les probabilités d’inadvertance sont beaucoup moindres, et l’attention n’étant pas absolument et entièrement accaparée, tous les avantages remportés par chacun des joueurs ne peuvent être remportés que par une perspicacité supérieure.
DANS LA BUE MORGUE
Pour laisser là ces abstractions, supposons un jeu de dames où la totalité des pièces soit réduite à quatre dames, et où naturellement il n’y ait pas lieu de s’attendre à des étourderies. Il est évident qu’ici la victoire ne peut être décidée, — les deux parties étant absolument égales, — que par une tactique habile, résultat de quelque puissant effort de l’intellect. Privé des ressources ordinaires, l’analyste entre dans l’esprit de son adversaire, s’identifie avec lui, et souvent découvre d’un seul coup d’œil l’unique moyen — un moyen quelquefois absurdement simple — de l’attirer dans une faute ou de le précipiter dans un faux calcul.
On a longtemps cité le whist pour son action sur la faculté du calcul; et on a connu des hommes d’une haute intelligence qui semblaient y prendre un plaisir incompréhensible et dédaignaient les échecs comme un jeu frivole. En effet, il n’y a aucun jeu analogue qui fasse plus travailler la faculté de l’analyse. Le meilleur joueur d’échecs de la chrétienté ne peut guère être autre chose que le meilleur joueur d’échecs ; mais la force au whistimplique la puissance de réussir dans toutes les spéculations bien autrement importantes où l’esprit lutte avec l’esprit.
Quand je dis la force, j’entends cette perfection dans le jeu qui comprend l’intelligence de tous les cas dont on peut légitimement faire son profit. Ils sont non-seulement divers, mais complexes, et se dérobent souvent dans des profondeurs de la pensée absolument inaccessibles à une intelligence ordinaire.
Observer attentivement, c’est se rappeler distinctement; et, a ce point de vue, le joueur d’échecs canable d’une attention très-intense jouera fort bien au whist, puisque les règles de Hoyle, basées elles-mêmes sur le simple mecaùisme du jeu, sont facilement et généralement intelligibles.
Aussi, avoir une mémoire fidèle et procéder d après le livre sont des points qui constituent pour le vulgaire le summum du bien jouer. Mais c’est dans les cas situes au delà de la règle que le talent de l’analyste se mamîeste ; il fait en silence une foule d'observations et de dednctions. Ses partenaires en font peut-etre autant, et a férence d’étendue dans les renseignements ainsi acquis ne gît pas tant dans la validité de la déduction que dans la qualité de l’observation. L’important, le principal est de savoir ce qu’il faut observer. Notre joueur ne se confine pas dans son jeu, et, bien que ce jeu soit l objet actuel de son attention, il ne rejette pas pour ceia les déductions qui naissent d’objets étrangers au jeu. Il examine la physionomie de son partenaire, il la compare soigneusement avec celle de chacun de ses adversaires, îi considère la manière dont chaque partenaire distribue ses cartes; il compte souvent, grâce aux regards que laissent échapper les joueurs satisfaits, les atouts et les honneurs, un à un. Il note chaque, mouvement de la physionomie, à mesure que le jeu marche, et recueille un capital de pensées dans les expressions variées de certitude, de surprise, de triomphe ou de mauvaise humeur. A la manière de ramasser une levée, il devine si la meme personne en peut faire une autre dans la suite. Il reconnaît ce qui est joué par feinte à l’air dont c’est jeté sur la table. Une parole accidentelle, involontaire, une carte qui tombe, ou qu’on retourne par hasard, qu’on ramasse avec anxiété ou avec insouciance ; le compte des levées et l’orare dans lequel elles sont rangées; l’embarras, l’hésitation, la vivacité, la trépidation, — tout est pour lui symptôme diagnostic, tout rend compte à cette perception, intuitive en apparence, — du véritable état des choses. Quand les deux ou trois premiers tours ont été faits, il possède à fond le jeu qui est dans chaque main, et peut
DANS LA RLE MORGUE
dès lors jouer ses cartes en parfaite connaissance de cause,, comme si tous les autres joueurs avaient retourné les leurs.
La faculté d’analyse ne doit pas être confondue avec la simple ingéniosité; car, pendant que l’analyste est nécessairement ingénieux, il arrive souvent que l’homme ingénieux est absolument incapable d’analyse. La faculté de combinaison, ou constructivité, par laquelle se manifeste généralement cette ingéniosité, et à laquelle les phrénologues — ils ont tort, selon moi — assignent un organe à part, — en supposant qu’elle soit une faculté primordiale, a paru dans des êtres dont l’intelligence était limitrophe de l’idiotie, assez souvent pour attirer l’attention générale des écrivains psychologistes. Entre l’ingéniosité et l’aptitude analytique, il y a une différence beaucoup plus grande qu’entre l’imaginative et l’imagination, mais d’un caractère rigoureusement analogue. En somme, on verra que l’homme ingénieux est toujours plein d’imaginative, et que l’homme vraiment imaginatif n’est jamais autre chose qu’un analyste.
Le récit qui suit sera pour le lecteur un commentaire lumineux des propositions que je viens d’avancer.
Je demeurais à Paris, — pendant le printemps et une partie de l’été de 48.., — et j’y fis la connaissance d’un certain C. Auguste Dupin. Ce jeune gentleman appartenait à une excellente famille, une famille illustre même; mais par une série d’événements malencontreux, il se trouva réduit à une telle pauvreté, que l’énergie de son caractère y succomba, et qu’il cessa de se pousser dans le monde et de s'occuper du rétablissement de sa fortune. Grâce à la courtoisie de ses créanciers, il resta en possession d’un petit reliquat de son patrimoine ; et, sur ,a rente qu’il en tirait, il trouva moyen, par une économie rigoureuse, de subvenir aux nécessités de la
6 doible assassinat
vie, sans s’inquiéter autrement des superfluités. Les Ihres
étaient véritablement son seul luxe, et à Paris on se -es procure facilement.
Notre première connaissance se fit dans un obscur cabinet de lecture de la rue Montmartre , par ce .ait fortuit que nous étions tous deux à la recherche d un même livre, fort remarquable et fort rare; cette coïncidence nous rapprocha. Nous nous vîmes toujours de puis en plus. Je fus profondément intéressé par sa petite histoire de famille, qu’il me raconta minutieusement avec cette candeur et cet abandon, — ce sans-façon du moi,
qui est le propre de tout Français quand il parle oe
ses propres affaires.
Je fus aussi fort étonné de la prodigieuse étendue de ses lectures, et par-dessus tout je me sentis l’âme prise par l’étrange chaleur et la vitale fraîcheur de son imagination. Cherchant dans Paris certains objets qui faisaient mon unique étude, je vis que la société d’un pareil homme serait pour moi un trésor inappréciable, et dès lors je me livrai franchement à lui. Nous décidâmes enfin que nous vivrions ensemble tout le temps de mon séjour dans cette ville ; et comme mes affaires étaient un peu moins embarrassées que les siennes, je me chargeai de louer et de meubler, dans un style approprié à la mélancolie fantasque de nos deux caractères, une maisonnette antique et bizarre que des superstitions dont nous ne daignâmes pas nous enquérir avaient fait déserter, — tombant presque en ruine, et située dans une partie reculée et solitaire du
faubourg Saint-Germain.
Si la routine de notre vie dans ce lieu avait été connue du monde, nous eussions passé pour deux fous, — peutêtre pour des fous d’un genre inoffensif. Notre réclusion était complète ; nous ne recevions aucune visite. Le lieu de notre retraite était resté un secret, — soigneusement
DA3SS LA RLE MORGUE
^arrlé, — pour mes anciens camarades ; et il y avait plusieurs années que Dupin avait cessé de voir du monde et de se répandre dans Paris. Nous ne vivions qu'entre nous.
Mon ami avait une bizarrerie d’humeur, — car comment définir cela? — c’était d’aimer la nuit pour 1 amour de la nuit ; la nuit était sa passion ; — et je tombai moimême tranquillement dans cette bizarrerie, Cvumse c ; a., toutes les autres qui lui étaient propres, me laissant aller au courant de toutes ses étranges originalités avec un parfait abandon. La noire divinité ne pouvait pas toujours demeurer avec nous j mais nous en faisions la contrefaçon. Au premier point du jour, nous fermions mus les lourds volets de notre masure, nous allumions une couple de bougies fortement parfumées, qui ne jetaient que des rayons très-faibles et très-pâles. Au sein de cette débile clarté, nous livrions chacun notre âme à ses rêves, nous lisions, nous écrivions, ou nous causions, jusqu’à ce que la pendule nous avertît du retour de la véritable obscurité. Alors, nous nous échappions à travers les rues, bras dessus bras dessous, continuant la conversation du jour, rôdant au hasard jusqu’à une heure très-avancée, et cherchant à travers les lumières désordonnées et les ténèbres de la populeuse cité ces innombrables excitations spirituelles que l’étude paisible ne peut pas donner.
« Dans ces circonstances, je ne pouvais m’empêcher de remarquer et d’admirer, — quoique la riche idéalité dont il était doué eût dû m’y préparer, — une aptitude analytique particulière chez Dupin. Il semblait prendre un délice âcre à l’exercer, — peut-être même à l’étaler, — et avouait sans façon tout le plaisir qu’il en tirait. Il me disait à moi, avec un petit rire tout épanoui, que bien des hommes avaient pour lui une fenêtre ouverte- à l’endroit de leur cœur, et d’habitude il accompagnait uûe pareille assertion de preuves immédiates et des plus surprenantes.
DOLBLE ASSASSINAT
tirées d'une connaissance profonde de ma propre personne.
Dans ces moments-là ses manières étaient glaciales et distraites; ses yeux regardaient dans le vide, et sa voix, — une riche voix de ténor, habituellement, montait jusqu’à la voix de tête ; c’eût été de la pétulance, sans l’absolue délibération de son parler et la parfaite certitude de son accentuation. Je l’observais dans ces allures, et je rêvais souvent à la vieille philosophie de 1 âme double,
je m’amusais de l’idée d’un Dupin double, un
Dupin créateur et un Dupin analyste.
Qu’on ne s’imagine pas, d’après ce que je viens de dire, que je vais dévoiler un grand mystère ou écrire un roman. Ce que j’ai remarqué dans ce singulier Français était simplement le résultat d’une intelligence surexcitée, — malade peut-être. Mais un exemple donnera une meilleure idée de la nature de ses observations à l’époque dont il s’agit.
Une nuit, nous flânions dans une longue rue sale, avoisinant le Palais-Royal. Nous étions plongés chacun dans nos propres pensées, en apparence du moins, et depuis près d’un quart d’heure, nous n’avions pas soufflé une syllabe. Tout à coup Dupin lâcha ces paroles :
— C’est un bien petit garçon, en vérité; et il serait mieux à sa place au théâtre des Variétés.
— Cela ne fait pas l’ombre d’un doute, - répliquai-je sans y penser et sans remarquer d’abord, — tant j’éiais absorbé, — la singulière façon dont l’interrupteur adaptait sa parole à ma propre rêverie. Une minute après, je revins à moi, et mon étonnement fut profond.
— Dupin, — dis-je, très-gravement, — voilà qui passe mon intelligence. Je vous avoue, sans ambages, que j’en suis stupéfié, et que j’en peux à peine croire mes sens. Comment a-t-il pu se faire que vous ayez deviné que je
DANS LA R CE MORGUE
pensais à..,. ? — Mais je m’arrêtai pour m’assurer indubitablement qn’il avait réellement deviné à qui je pensais.
— A Chantilly? — dit-il; — pourquoi vous interrompre? Vous faisiez en vous-même la remarque que sa petite taille le rendait impropre à la tragédie.
C’était précisément ce qui faisait le sujet de mes réflexions. Chantilly était un ex-savetier de la rue Saint- Denis qui avait la rage du théâtre, et avait abordé le rôle de Xercès dans la tragédie de Crébillon ; ses prétentions étaient dérisoires; on en faisait des gorges chaudes.
— Dites-moi, pour l’amour de Dieu ! la méthode, — si méthode il y a, — à l’aide de laquelle vous avez pu pénétrer mon âme, dans le cas actuel !
En réalité, j’étais encore plus étonné que je n’aurais voulu le confesser.
— C’est le fruitier, — répliqua mon ami, — qui vous a amené à cette conclusion que le raccommodeur de semelles n’était pas de taille à jouer Xercès et tous les rôles de ce genre.
— Le fruitier! vous m’étonnez! je ne connais de fruitier d’aucune espèce.
— L’homme qui s’est jeté contre vous, quand nous sommes entrés dans la rue, — il y a peut-être un quart d’heure.
Je me rappelai alors qu’en effet un fruitier, portant sur sa tête un grand panier de pommes, m’avait presque jeté par terre par maladresse, comme nous passions de la rue
^ dans i artère principale où nous étions alors. Mais
quel rapport cela avait-il avec Chantilly? 11 m’était impossible de m’en rendre compte.
11 n y avait pas un atome de charlatanerie dans mon ami Dupin.
Je vais vous expliquer cela, — dit-il, — et pour que vous puissiez comprendre tout très-clairement , nous
40 * DOEBEE ASSASSINAT
allons d’abord reprendre la série de vos réflexions dep^s ie moment dont je vous parle jusqu'à la rencontre du
fruitier en
se suivent ainsi: Chantilly, U *
Epicure, la stéréotomie, les pavés, le frm ier.
... Il est peu de personnes qui ne se soient amusees, a moment quelconque de leur vie, a remon er leurs idées et à rechercher par quels chemins leur espnt était arrivé à de certaines conclusions.
pation est pleine d’intérêt, et celui qui 1 essaie pour première fols estétonné de l’incohérence et de la distance immense en apparence, entre le point ne départ e
noint d’arrivée. . . ,.
Qu’on juge donc de mon étonnement quand j entendis
mon Français parler comme il avait fait, et que je fus contraint de reconnaître qu’il avait dit la pure vente.
Il continua . c n e vaux si ma mémoire ne
Nous causions de ciievaux,
me trompe pas, - juste avant de quttter larue
fut notre dernier thème de conversation. Comme nous
passions dans cette rue-ci, un fruitier, avec un grimer
sur la tête, passa précipitamment devant nous vous jeta
sur un tas de pavés amoncelés dans un endroit ou la voie
est ea réparation. Vousavezndsle pied sur une despierres
branlantes; vous avez glissé, vous vous etes legerement foulé la cheville; vous avez paru vexé, grognon ; vous avez marmotté quelques paroles ; vous vous etes retourne pour regarder le tas, puis vous avez continue votre chemin en silence. Je n’étais pas absolument attentif a tout ce que vous faisiez; mais pour moi l’observation est devenue, de vieille date, une espèce de nécessité.
Vos yeux sont restés attachés sur le sol, — surveillant avec une espèce d’irritation les trous et les ornières du pavé (de façon que je voyais bien que vous pensiez tou-
DANS LA BLE M0BGÜE
jours aux pierres), jusqu’à ce que nous eûmes atteint i< petit passage qu’on nomme le passage Lamartine *, où l’on vient de faire l’essai du pavé de bois, un système de blocs unis et solidement assemblés. Ici votre physionomie s’est éclaircie, j’ai vu vos lèvres remuer, et j’ai deviné, à n’en pas douter, que vous vous murmuriez le mot stéréotomie, un terme appliqué fort prétentieusement à ce genre de pavage. Je savais que vous ne pouviez pas dire stéréotomie sans être induit à penser aux atomes, et de là aux théories d’Epicure ; et, comme dans la discussion que nous eûmes, il n’y a pas longtemps, à ce sujet, je vous avais fait remarquer que les vagues conjectures de l’illustre Grec avaient été confirmées singulièrement, sans que personne y prît garde, par les dernières théories sur les nébuleuses et lesré . cosmogoniques
je sentis que vous ne pourriez pas empêcher vos yeux de se tourner vers la grande nébuleuse d’Orion; je m’y attendais certainement. Vous n’y avez pas manqué, et je fus alors certain d’avoir strictement emboîté le pas de votre rêverie. Or, dans cette amère boutade sur Chantilly, qui a paru hier dans le Musée, l’écrivain satirique, en faisant des allusions désobligeantes au changement de nom du savetier quand il a chaussé le cothurne, citait un vers latin dont nous avons souvent causé. Je veux parler du vers :
Perdidit antiquum littera prima sonum.
Je vous avais dit qu’il avait trait à Orion, qui s’écrivait primitivement Urion; et à cause d’une certaine acrimonie mêlée à cette discussion, j’étais sûr que vous ne l’aviez pas oubliée. Il était clair, dès lors, que vous ne pouviez pas manquer d’associer les. deux idées d’Orion et de
1 Ai-je besoin d’avertir à propos de la rue Morgue, du passage 1 .amartine, etc., qu’Edgar Poe n’est jamais venu à Paris ? — C. B.
Chantilly. Cette association d’idées, je lavis an style du sourire qui traversa vos lèvres. Vous pensiez a 1 immolation du pauvre savetier. Jusque-là, vous aviez marcne courbe en deux, mais alors je vous vis vous redresser de toute votre hauteur. J’étais bien sûr que vous pensiez a la pauvre petite taille de Chantilly. C’est dans ce moment que j’interrompis vos réflexions pour vous faire remarquer que c’était vraiment un pauvre petit avorton que ce Chantilly, et qu’il serait bien mieux à sa place au théâtre des Variétés.
Peu de temps après cet entretien, nous parcourions l’édition du soir de la Gazette des tribunaux, quand les paragraphes suivants attirèrent noire attention .
« Double assassinat des plus singuliers. — Ce matin, vers trois heures, les habitants du quartier Saint- Roch furent réveillés par une suite de cris effrayants, qui semblaient venir du quatrième étage d’une maison de la rue Morgue, que l’on savait occupée en totalité par une dame l’Espanaye et sa fille, mademoiselle Camille l’Espanaye. Après quelques retards causés par deseflorts infructueux pour se faire ouvrir à l’amiable, la grande porte fut forcée avec une pince, et huit ou dix voisins entrèrent, accompagnés de deux gendarmes.
a Cependant les cris avaient cessé ; mais au moment où tout ce monde arrivait pêle-mêle au premier étage, on distingua deux fortes voix, peut-être plus, qui semblaient se disputer violemment, et venir de la partie supérieure delà maison. Quand on arriva au second palier, ces bruits avaient également cessé, et tout était parfaitement tranquille. Les voisins se répandirent de chambre en chambre. Arrivés à une vaste pièce située sur le derrière, au quatrième étage, et dont on força la porte qui était fermée, avec la clef en dedans, ils se.trouvèrent en face d’un
DANS LA RUE MORGUE
spectacle qui frappa tous les assistants d'une terreur non moins grande que leur étonnement.
« La chambre était dans le plus étrange désordre, — les meubles brisés et éparpillés dans tous les sens. Tl n'y avait qu'un lit, les matelas en avaient été arrachés et jetés au milieu du parquet. Sur une chaisè, on trouva un rasoir mouillé de sang; dans l’âtre, trois longues et fortes boucles de cheveux gris, qui semblaient avoir été violemment arrachées avec leurs racines. Sur le parquet gisaient quatre napoléons, une boucle d’oreille ornée d’une topaze, trois grandes cuillers d’argent, trois plus petites en métal d’Alger, et deux sacs contenant environ quatre mille francs en or. Dans un coin, les tiroirs d’une commode étaient ouverts et avaient sans doute été mis au pillage, bien qu’on y ait trouvé plusieurs articles intacts. Un petit coffret de fer fut trouvé sous la literie (non pas sous le bois de lit); il était ouvert, avec la clef dans la serrure. Il ne contenait que quelques vieilles lettres et d’autres papiers sans importance.
« On ne trouva aucune trace de madame l'Espanaye ; mais on remarqua une quantité extraordinaire de suie dans le foyer; on fit une recherche dans la cheminée, et, — chose horrible à dire ! — on en tira le corps de la demoiselle, la tête en bas, qui avait été introduit de force et poussé par l’étroite ouverture jusqu’à une distance assez considérable. Le corps était tout chaud. En l’examinant on découvrit de nombreuses excoriations, occasionnées sans doute par la violence avec laquelle il y avait été fourré, et qu’il avait fallu employer pour le dégager. La figure portait quelques fortes égratignures, et la gorge était stigmatisée par des meurtrissures noires et de profondes traces d’ongles, comme si la mort avait eu lieu par strangulation.
« Après un examen minutieux de chaque partie de la
maison, qui n’amena aucune découverte nouvelle, les voisins s’introduisirent dans une petite cour pavée, S1 u ® e sur les derrières du bâtiment. Là gisait le cadavre de la vieille dame, avec la gorge si parfaitement eoupee, que, quand on essaya de le relever,la tête se detacna du tronc. Le corps, aussi bien que la tête, était terriblement mutne, et celui-ci à ce point qu’il gardait à peine une apparence
humaine. x , . .
« Toute cette affaire reste un horrible mystère, et jusqu’à présent on n’a pas encore découvert, que nous sachions, le moindre fil conducteur. »
Le numéro suivant portait ces détails additionnels :
« Le drame de la rue Morgue. - Bon nombre d’individus ont été interrogés relativement a ce terrible et extraordinaire événement, mais rien n’a transpire qui puisse jeter quelque jour sur l’affaire. Nous donnons ci-
dessous les dépositions obtenues :
« Pauline Dubourg, blanchisseuse, déposé qu elle a connu les deux victimes pendant trois ans, et que e a blanchi pour elles pendant tout ce temps. La vieille dame et sa fille semblaient en bonne intelligence, tres-aftectueuses l’une envers l’autre. C’étaient de bonnes payes Elle ne peut rien dire relativement à leur genre de vie et à leurs moyens d’existence. Elle croit que madame 1 Esnanaye disait la bonne aventure pour vivre. Cette dame passait pour avoir de l’argent de côté. Elle n’a jamais rencontré personne dans la maison, quand elle venait rapporter ou prendre le linge. Elle est sûre que ces dames n’avaient aucun domestique à leur service. 11 lui a semblé qu’il n’y avait de meubles dans aucune partie de la maison, excepté au quatrième étage.
« Pierre Moreau, marchand de tabac, dépose qu i. fournissait habituellement madame l’Espanaye, et lui
dans la bue atorsee.
vendait de petites quantités de tabac, quelquefois en poudre. Il est né dans le quartier et y a toujours demeuré. La défunte et sa fille occupaient depuis plus de six ans la maison où l’on a trouvé leurs cadavres. Primitivement elle était habitée par un bijoutier, qui sous-louait lesappartements supérieurs à différentes personnes. La maison appartenait à madame l’Espanaye. Elle s’était montrée très-mécontente de son locataire qui endommageait les lieux; elle était venue habiter sa propre maison, refusant d’en louer une seule partie. La bonne dame était en enfance. Le témoin a vu la fille cinq ou six fois dans l’intervalle de ces six années. Elles menaient toutes deux une vie excessivement retirée; elles passaient pour avoir de quoi. 11 a entendu dire chez les voisins que madame l’Espanaye disait la bonne aventure ; il ne le croit pas. Il n’a jamais vu personne franchir la porte, excepté la vieille dame et sa fille, un commissionnaire une ou deux fois, et un médecin huit ou dix.
« Plusieurs autres personnes du voisinage déposent dans le même sens. On ne cite personne comme ayant fréquenté la maison. On ne sait pas si la dame et sa fille avaient des parents vivants. Les volets des fenêtres de face s’ouvraient rarement. Ceux de derrière étaient toujours fermés, excepté aux fenêtres de la grande arrièrepièce du quatrième étage. La maison était une assez bonne maison, pas trop vieille.
9 c< Isidore Muset, gendarme, dépose qu’il a été mis er: réquisition, vers trois heures du matin, et qu’il a trouvé à la grande porte vingt ou trente personnes qui s’efforçaient de pénétrer dans la maison. Il l’a forcée avec une baïonnette et non pas avec une pince. Il n’a pas eu grand' peine à l’ouvrir, parce qu’elle était à deux battants, et n’était verrouillée ni par en haut, ni par en bas. Les cris ont continué jusqu’à ce que la porte fut enfoncée, puis
iis ont soudainement cessé. On eût dit les cris d’une ou de plusieurs personnes en proie aux plus vives douleurs ; des cris très-hauts, très-prolongés, — non pas des cris brefs, ni précipités. Le témoin a grimpé l’escalier. En arrivant au premier palier, il a entendu deux voix qui se disputaient très-haut et très-aigrement; —l’une, une voix rude, l’autre beaucoup plus aiguë, une voix très-singulière. Il a distingué quelques mots de la première, c’était celle d’un Français. Il est certain que ce n’était pas une voix de femme. Il a pu distinguer les mots sacré et diable. La voix aiguë était celle d’un étranger. Il ne sait pas précisément si c’était une voix d’homme ou de femme. Il n’a pu. deviner ce qu’elle disait, mais il présume qu’elle parlait espagnol. Ce témoin rend compte de l’état de la chambre et des cadavres dans les mêmes termes que nous l’avons fait hier.
« Henri Duval, un voisin, et orfèvre de son état, dépose qu’il faisait partie du groupe de ceux qui sont entrés les premiers dans la maison. Confirme généralement le témoignage de Muset. Aussitôt qu’ils se sont introduits dans la maison, ils ont refermé la porte pour barrer le passage à la foule qui s’amassait considérablement, malgré l’heure plus que matinale. La voix aiguë, à en croire le témoin, était une voix d’Italien. A coup sûr ce n’était pas une voix française. Il ne sait pas au juste si c’était une voix de femme, cependant cela pourrait bien être. Le témoin n’est pas familiarisé avec la langue italienne; il n’a pu distinguer les paroles, mais il est convaincu d’après l’intonation que l’individu qui parlait était un Italien. Le témoin a connu madame l’Espanaye et sa fille. Il a fréquemment causé avec elles. Il est certain que la voix aiguë n’était celle d’aucune des victimes.
a Odenheimer, restaurateur. Ce témoin s’est offert de lui-même. Il ne parle pas français, et on l’a interrogé par le canal d’un interprète. Il est né à Amsterdam. V
DANS LA RUE MORGUE
passait devant la maison au moment des cris. Ils ont duré quelques minutes, dis minutes peut-être. C’étaient des cris prolongés, très-hauts, très-effrayants, — des cris navrants. Odenheimer est un de ceux qui ont pénétré dans la maison. Il confirme le témoignage précédent, à l’exception d’un seul point. Il est sûr que la voix aiguë était celle d’un homme, — d’un Français. Il n’a pu distinguer les mots articulés. On parlait haut et vite, — d’un ton inégal, — et qui exprimait la crainte aussi bien que la colère. La voix était âpre, plutôt âpre qu’aiguë. Il ne peut appeler cela précisément une voix aiguë. La grosse voix dit à plusieurs reprises : sacré, — diable, — et une fois : mon Dieu l
« Jules Mignaud, banquier de la maison Mignaud et fils, rue Deloraine.' Il est l’aîné des Mignaud. Madame l’Espanaye avait quelque fortune. Il lui avait ouvert un compte dans sa maison, huit ans auparavant, au printemps. Elle a souvent déposé chez lui de petites sommes d’argent. Il ne lui a rien délivré 'jusqu’au troisième jour avant sa mort, où elle est venue lui demander en personne une somme de quatre mille francs. Cette somme lui a été payée en or, et un commis a été chargé de la lui porter chez elle.
« Adolphe Lebon, commis chez Mignaud et fils, dépose que, le jour en question, vers midi, il a accompagné madame l’Espanaye à son logis, avec les quatre mille francs, en deux sacs. Quand la porte s’ouvrit, mademoiselle l’Espanaye parut, et lui prit des mains l’un des deux sacs, pendant que la vieille dame le déchargeait de l’autre. Ii les salua et partit. Il n’a vu personne dans la rue en ce moment. C’est une rue borgne, très-solitaire.
- (< William Bird, tailleur, dépose qu’il est un de ceux qui se sont introduits dans la maison. Il est Anglais. Il a vécu deux ans à Paris. Il est un des premiers qui ont
monté l’escalier. Il a entendu les voix qui se disputaient. La voix rude était celle d’un Français. Il a pu distinguer quelques mots, mais il ne se les rappelle pas. Il a entendu distinctement sacrée t mon Dieu. C’était en ce moment un bruit comme de plusieurs personnes qui se battent, — e tapage d’une lutte et d’objets qu’on brise. La voix aiguë était très-forte, plus forte que la voix rude. Il est sur que ce n’était pas une voix d’Anglais. Elle lui sem a une voix d’Allemand; peut-être bien une voix de femme. Le
témoin ne sait pas l’allemand.
« Quatre des témoins ci-dessus mentionnes ont e e assignésde nouveau, etont déposé quela porte de la chambre où fut trouvé le corps de mademoiselle l’Espanaye était fermée en dedans quand ils y arrivèrent. Tout était parfaitement silencieux; ni gémissements, ni bruits d’aucune espèce. Après avoir forcé la porte, ils ne virent personne.
« Les fenêtres, dans la chambre de dernere et dans celle de face, étaient fermées et solidement assujetties en dedans. Une porte de communication était fermée, mais pas à clef. La porte qui conduit de la chambre du devant au corridor était fermée à clef, et la clei en dedans ; une petite pièce sur le devant de la maison, au quatrième étage, à l’entrée du corridor, ouverte, et la porte entre-bàillée ; cette pièce, encombrée de vieux bois de lit, de malles, etc. On a soigneusement dérangé et visité tous ces.objets. 11 n’y a pas un pouce d’une partie quelconque de la maison qui n’ait été soigneusement visité. On a fait pénétrer des ramoneurs dans les cheminées. La maison est à quatre étages avec des mansardes. Une trappe qui donne sur le toit était condamnée et solidement fermée avec des clous; elle ne semblait pas avoir été ouverte depuis des années. Les témoins varient sur la durée du temps écoulé entre le moment où l’on a entendu les
DANS LA RUE MORGUE. J 9
voix qui se disputaient et celui où Ton a forcé la porte de la chambre. Quelques-uns l'évaluent très-court, deux ou trois minutes, — d’autres, cinq minutes. La porte ne fut ouverte qu’à grand’peine.
« Aifonso Garcio, entrepreneur des pompes funèbres, dépose qu’il demeure rue Morgue. Il est né en Espagne. Il est un de ceux qui ont pénétré dans la maison. 11 n’g pas monté l’escalier. R a les nerfs très-délicats, et redoute les conséquences d’une violente agitation nerveuse. II a entendu les voix qui se disputaient. La grosse voix était celle d’un Français. Il n’a pu distinguer ce qu’elle disait. La voix aiguë était celle d’un Anglais, il en est bien sûr. Le témoin ne sait pas l’anglais, mais il juge d’après l’intonation.
« Alberto Montani, confiseur, dépose qu’il fut det, premiers qui montèrent l’escalier. Il a entendu les voix en question. La voix rauque était celle d’un Français. Il g distingué quelques mots. L’individu qui parlait semblait faire des remontrances. Il n’a pas pu deviner ce que disait la voix aiguë. Elle parlait vite et par saccades. Il l’a prise pour la voix d’un Russe. Il confirme en général les témoignages précédents. Il est Italien; il avoue qu’il n’a jamais causé avec un Russe.
« Quelques témoins, rappelés, certifient que les cheminées dans toutes les chambres, au quatrième étage, sont trop étroites pour livrer passage à un être humain. Quand ils ont parlé de ramonage, ils voulaient parler de ces brosses en forme de cylindres dont on se sert pour nettoyer les cheminées. On a fait passer ces brosses du haut au bas dans tous les tuyaux de la maison. Il n’y a sur le derrière aucun passage qui ait pu favoriser la fuite d’un assassin, pendant que les témoins montaient l’escalier. Le corps de mademoiselle l’Espanaye était si solidement engagé dans la cheminée, qu’il a fallu, pour
le retirer, que quatre ou cinq des témoins réunissent leurs forces.
« Paul Dumas, médecin, dépose qu il a ete appeie au point du jour pour examiner les cadavres. Ils gisaient tous les deux sur le fond de sangle du lit dans la chambre où avait été trouvée mademoiselle l'Espanaye. Le corps de la jeune dame était fortement meurtri et excorie. Ces particularités s’expliquent suffisamment par .e ait de son introduction dans la cheminée. La gorge e ai singulièrement écorchée. Il y avait, juste au-dessous u menton, plusieurs égratignures profondes, avec une rangée de taches livides, résultant évidemment de la pression des doigts. La face était affreusement décolorée, et les o-lobes des yeux sortaient de la tête. La langue était coupée à moitié. Une large meurtrissure se manifestait au creux de l’estomac, produite, selon toute apparence, par la pression d’un genou. Dans l’opinion de M. Dumas, mademoiselle l’Espanaye avait été étranglée par un ou par plusieurs individus inconnus.
« Le corps de la mère était horriblement mutilé. Tous les os de la jambe et du bras gauche plus ou moins fracassés; le tibia gauche brisé en esquilles, ainsi que les côtes du même côté. Tout le corps affreusement meurtri et décoloré. Il était impossible de dire comment de pareils coups avaient été portés. Une lourde massue de bois ou une large pince de fer, une arme grosse, pesante, et contondante auraient pu produire de pareils résultats, et encore maniées par les mains d’un homme excessivement robuste. Avec n’importe quelle arme, aucune femme n’aurait pu frapper de tels coups. La tête de la défunte, quand le témoin la vit, était entièrement séparée du tronc, et, comme le reste, singulièrement broyée. La gorge évidemment avait été tranchée avec un instrument très-affilé, très-probablement un rasoir.
DANS LA RLE MORGEE. al
« Alexandre Etienne,, chirurgien, a été appelé en même temps que M. Dumas pour visiter les cadavres; confirme le témoignage et l'opinion de M. Dumas.
« Quoique plusieurs autres personnes aient été interrogées, on n’a pu obtenir aucun autre renseignementd une valeur quelconque. Jamais assassinat si mystérieux, si embrouillé, n'a été commis à Paris, si toutefois il y a eu assassinat.
« La police est absolument déroutée, — cas fort inusité dans les affaires de cette nature. Il est vraiment impossible de retrouver le fil de cette affaire. »
L'édition du soir constatait qu’il régnait une agitation permanente dans le quartier Saint-Roch ; que les lieux avaient été l'objet d'un second examen, que les témoins avaient été interrogés de nouveau, mais tout cela sans résultat. Cependant, un post-scriptum annonçait qu'Adolphe Lebon, le commis de la maison de banque, avait été arrêté et incarcéré, bien que rien dans les faits déjà connus ne parût suffisant pour l'incriminer.
Dupin semblait s'intéresser singulièrement à la marche de cette affaire, autant, du moins, que j'en pouvais juger par ses manières, car il ne faisait aucun commentaire. Ce fut seulement après que le journal eut annoncé l'emprisonnement de Lebon qu'il me demanda quelle opinion j'avais relativement à ce double meurtre.
Je ne pus que lui confesser que j'étais comme tout Paris, et que je le considérais comme un mystère insoluble. Je ne voyais aucun moyen d'attraper la trace du meurtrier.
— Nous ne devons pas juger des moyens possibles, — dit Dupin, — par cette instruction embryonnaire. La police parisienne, si vantée pour sa pénétration, est trèsrusée, rien de plus. Elle procède sans méthode, elle n'a pas d’autre méthode que celle du moment. On fait ici un
grand étalage de mesures, mais il arrive souvent qu’elles sont si intempestives et si mal appropriées au bm, qu e es font penser à M. Jourdain , qui demandait sa robe de chambre — pour mieux entendre la musique. Les re»u a s obtenus sont quelquefois surprenants, mais ils sont, pour la plus grande partie, simplement dus à la diligence et a l’activité. Dans le cas où ces facultés sont insuffisantes, les olans ratent .V idocq, par exemple, était bon pour deviner; c’était un homme de patience; mais sa pensée n étant pas suffisamment éduquée, il faisait continuellement fausse route, par l’ardeur même de ses investigations. Il diminuait la force de sa vision en regardant 1 objet de trop près. Il pouvait peut-être voir un ou deux points avec une netteté singulière, mais, par le fait même de son nrocédé, il perdait l’aspect de l’affaire prise dans son ensemble. Cela peut s’appeler le moyen d’être trop profond. La vérité n’est pas toujours dans un puits. La somme, quant à ce qui regarde les notions qui nous intéressent de plus près, je crois qu’elle est invariablement a la surface. Nous lacherchons dans la profondeur ae la vallée : c’est du sommet des montagnes que nous la découvrirons.
On trouve dans la contemplation des corps celestes aes exemples et des échantillons excellents de ce genre d erreur. Jetez sur une étoile un rapide coup d’œil, regardezla obliquement, en tournant vers elle la partie latérale de la rétine (beaucoup plus sensible à une lumière faible queia partie centrale), et vous verrez l’étoile distinctement ; vous aurez l’appréciation la plus juste de son éclat, éclat qui s’obscurcit à proportion que vous dirigez votre vueenplein sur elle. Dans ledernier cas, il tombe sur l’œilun plu 3 grand nombre de rayons; mais, dans le premier, il y a une réceptibilité plus complète, une susceptibilité beaucoup pins vive. Une profondeur outrée affaiblit la pensée et la rend
DANS LA RUE MORGUE
perplexe; et il est possible de faire disparaître Vénus ellemême du finnament par une attention trop soutenue, trop concentrée, trop directe.
Quant à cet assassinat, faisons nous-mêmes un examen avant de nous former une opinion. Une enquête nous procurera de l'amusement (je trouvai cette expression bizarre, appliquée au cas en question, mais je ne dis mot) ; et, en outre, Lebon m'a rendu un service pour lequel je ne veux pas me montrer ingrat. Nous irons sur les lieux, nous les examinerons de nos propres yeux. Je connais G....... le préfet de police, et nous obtiendrons sans
peine l'autorisation nécessaire.
L’autorisation fut accordée, et nous allâmes tout droit à la rue Morgue. C’est un de ces misérables passages qui relient la rue Richelieu à la rue Saint-Roch. C'était dans l'après-midi, et il était déjà tard quand nous y arrivâmes, car ce quartier est situé à une grande distance de celui que nous habitions. Nous trouvâmes bien vite la maison, car il y avait une multitude de gens qui contemplaient de l'autre côté de la rue les volets fermés, avec une curiosité badaude. C'était une maison comme toutes les maisons de Paris, avec une porte cochère, et sur l’un des côtés une niche vitrée avec un carreau mobile, représentant la loge du concierge. Avant d'entrer, nous remontâmes la rue, nous tournâmes dans une allée, et nous passâmes ainsi sur les derrières de la maison. Dupin, pendant ce temps, examinait tous les alentours, aussi bien que la maison, avec une attention minutieuse dont je ne pouvais pas deviner l'objet.
Nous revînmes sur nos pas vers la façade de la maison; nous sonnâmes, nous montrâmes notre pouvoir, et les agents nous permirent d’entrer. Nous montâmes jusqu'à la chambre où on avait trouvé le corps de mademoiselle l'Espanaye, et où gisaient encore les deux cadavres.
Le désordre de la chambre avait été respecté, comme ceia se pratique en pareil cas. Je ne vis rien dê plus que ce qu’avait constaté la Gazette des tribunaux. Dupin analvsait minutieusement toutes choses, sans en excep ^ e. corps des victimes. Nous passâmes ensuite dans les autres chambres, et nous descendîmes dans les cours, toujours accompagnés par un gendarme. Cet examen dura fort longtemps, et il était nuit quand nous quittâmes la maison. En retournant chez nous, mon camarade s’arrêta quelques minutes dans les bureaux d’un journal quotidien.
J’ai dit que mon ami avait toutes sortes de bizarreries, et que je les ménageais (car ce mot n'a pas d’équivalent en anglais). Il entrait maintenant dans sa fantaisie de se refuser à toute conversation relativement à l’assassinat, jusqu’au lendemain à midi. Ce fut alors qu’il me demanda brusquement si j’avais remarqué quelque chose àe particulier sur le théâtre du crime.
Il y eut dans sa manière de prononcer le mot 'particulier un accent qui me donna le frisson sans que je susse
pourquoi. .
— Non, rien de particulier, — dis-je, — rien autre, du
moins, que ce que nous avons lu tous deux dans le journal.
— La Gazette, — reprit-il, — n’a pas, je le crains, pénétré l’horreur insolite de l’affaire. Mais laissons là les opinions niaises de ce papier. Il me semble que le mystère est considéré comme insoluble, par la raison même qui de- ^ vrait le faire regarder comme facile à résoudre, —je veux * parler du caractère excessif sous lequel il apparaît. Les gens de police sont confondus par l’absence apparente de motifs légitimant, non le meurtre en lui-même, cais l’atrocité du meurtre. Ils sont embarrassés aussi par l’impossibilité apparente de concilier les voix qui se disputaient avec ce fait qu’on n’a trouvé en haut de l’escalier