‹ Histories extraordinairesChapitre 15 sur 26 · SUE LE CAS DE M. VALDEJÎAR · texte numérisé non relu

SUE LE CAS DE M. VALDEJÎAR

d’une chose qui ne pouvait être ni évitée ni regrettée.

Quand ces idées, que j’exprimais tout à l’heure, rne vinrent pour la première fois, il était très-naturel que je pensasse à M. Valdemar. Je connaissais trop bien la solide philosophie de l’homme pour redouter quelques scrupules de sa part, et il n’avait point de parents en Amérique qui pussent plausiblement intervenir. Je lui parlai franchement de la chose ; e% à ma grande surprise, il parut y prendre un intérêt très-vif. Je dis à ma grande surprise, car, quoiqu’il eût toujours gracieusement livré sa personne à mes expériences, il n’avait jamais témoigné de sympathie pour mes études. Sa maladie était de celles qui admettent un calcul exact relativement à l’époque de leur dénoûment ; et il fut finalement convenu entre nous qu’il m’enverrait chercher vingt-quatre heures avant le terme marqué par les médecins pour sa mort.

Il y a maintenant sept mois passés que je reçus de M. Valdemar lui-même le billet suivant :

Mon cher P.

Vous pouvez aussi bien venir maintenant. D...etF... s’accordent à dire que je n’irai pas, demain, au delà de minuit ; et je crois qu’ils ont calculé juste, ou bien peu s’en faut.

Valdesïak.

Je recevais ce billet une demi-heure après qu’il m’était écrit, et, en quinze minutes au plus, j’étais dans la chambre du mourant. Je ne l’avais pas vu depuis dix jours, et je fus effrayé de Sa terrible altération que ce court intervalle avait produite en lui. Sa face était d’une couleur de plomb ; les yeux étaient entièrement éteints, et l’amaigrissement était si remarquable que les pommettes avaient

LA VÉRITÉ

crevé la peau.' L’expectoration était excessive ; le pouls à peine sensible. Il conservait néanmoins d’une manière fort singulière toutes ses facultés spirituelles et une certaine quantité de force physique. II parlait distinctement, — prenait sans aide quelques drogues palliatives, — et, quand j’entrai dans la chambre, il était occupé h écrire quelques notes sur un agenda. Il était soutenu dans son lit par des oreillers. Les docteurs D... et F... lui donnaient leurs soins.

Après avoir serré la main de Valdemar, je pris ces messieurs à part et j’obtins un compte-rendu minutieux de l’état du malade. Le poumon gauche était depuis dixhuit mois dans un état semi-osseux ou cartilagineux, et conséquemment tout à fait impropre à toute fonction vitale. Le droit, dans sa région supérieure, s’était aussi ossifié, sinon en totalité, du moins partiellement, pendant que la partie inférieure n’était plus qu’une masse de tubercules purulents, se pénétrant les uns les autres. Il existait plusieurs perforations profondes, et en un certain point il y avait adhérence permanente des côtes. Ces phénomènes du lobe droit étaient de date comparativement récente. L’ossification avait marché avec une rapidité très-insolite, — un mois auparavant on n’en découvrait encore aucun symptôme, — et l’adhérence n’avait été remarquée que dans ces trois derniers jours. Indépendamment de la phthisie, on soupçonnait un anévrisme de l’aorte, mais sur ce point les symptômes d’ossification rendaient impossible tout diagnostic exact. L’opinion des deux médecins était que M. Valdemar mourrait le lendemain dimanche vers minuit. Nous étions au samedi, et il était sept heures du soir.

En quittant le chevet du moribond pour causer avec moi, les docteurs D... et F... lui avaient dit un suprême adieu. Us n’avaient pas l’intention de revenir, mais à ma

SCR CE CAS CE H. v'A LD ESI ÀR.

requête, ils consentirent à venir voir le patient vers dix heures de la nuit.

Quand ils turent partis, je causai librement avec M. Valdemar de sa mort prochaine, et plus particulièrement de l’expérience que nous nous étions proposée. Il se montra toujours plein de bon vouloir ; il témoigna meme nn vit désir de cette expérience et me pressa de commencer tout de suite. Deux domestiques, un homme et une femme, étaient là pour donner leurs soins ; mais je ne me sentis pas tout à fait libre de m’engager dans une tâche d’une telle gravité sans autres témoignages plus rassurants que ceux que pourraient produire ces gens-là en cas d’accident soudain. Je renvoyais donc l’opération à huit heures, quand l’arrivée d’un étudiant en médecine, avec lequel j’étais un peu lié, M. Théodore L...., me tira définitivement d’embarras. Primitivement j'avais résolu d’attendre les médecins; mais je fus induit à commencer tout fie suite, d’abord par les sollicitations pressantes de M. Valdemar, en second lieu par la conviction que je n’avais pas un instant à perdre, car il s’en allait évidemment.

M. L.... fut assez bon pour accéder au désir que j’exprimai qu’il prît des notes de tout ce qui surviendrait. ; et c’est d’après son procès-verbal que je décalque pour ainsi dire mon récit. Quand je n’ai pas condensé, j’ai copié mot pour mot.

Il était environ huit heures moins cinq, quand, prenant la main du patient, je le priai de confirmer à M. L...., aussi distinctement qu’il le pourrait, que. c’était son formel désir, à lui, Valdemar, que je fisse une expérience magnétique sur lui, dans de telles conditions.

Il répliqua faiblement, mais très-distinctement : — Oui. je désire être magnétisé ; — ajoutant immédiate-

âso

hk VÉRITÉ

ment après : — Je crains bien que vous n’ayez- différé trop longtemps.

Pendant qu'il parlait, j’avais commencé les passes que j’avais déjà reconnues les plus efficaces pour l’endormir. Il fut évidemment influencé par le premier mouvement de ma main qui traversa son front ; mais, quoique je déployasse toute ma puissance, aucun autre effet sensible ne se manifesta jusqu’à dix heures dix minutes, quand les médecins D... et F... arrivèrent au rendez-vous. Je leur expliquai en peu de mots mon dessein ; et comme ils n’y faisaient aucune objection, disant que le patient était déjà dans sa période d’agonie, je continuai sans hésitation, changeant toutefois les passes latérales en passes longitudinales, et concentrant tout mon regard juste dans l’œil du moribond.

Pendant ce temps, son pouls devint imperceptible, et sa respiration obstruée et marquant un intervalle d’une demi-minute. •

Cet état dura un quart d’heure, presque sans changement. A l’expiration de cette période, néanmoins, un soupir naturel, quoique horriblement profond, s’échappa du sein du moribond, et la respiration ronflante cessa, c’est-à-dire que son ronflement ne fut plus sensible ; les intervalles n’étaient pas diminués. Les extrémités du patient étaient d’un froid de glace.

A onze heures moins cinq minutes, j’aperçus des symptômes non équivoques de l’influence magnétique. Le vaeillement vitreux de l’œil s’était changé en cette expression pénible de regard en dedans qui ne se voit jamais que dans les cas de somnambulisme, et à laquelle il ést impossible de se méprendre ; avec quelques passes latérales rapides, je fis palpiter Ses paupières, comme quand le sommeil nous prend, et en insistant un peu je les fermai tout à fait. Cependant ce n’était pas assez pour

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