SUR LE CAS DE M. VALOËMAB
moi, et je continuai mes exercices vigoureusement et avec la plus intense projection de volonté, jusqu’à ce que j'eusse complètement paralysé les membres du dormeur, après les avoir placés dans une position en apparence commode. Les jambes étaient tout à xait allongées , les bras à peu près étendus, et reposant sur le lit à une distance médiocre des reins. La tete était très-légèrement élevée.
Quand j’eus fait tout cela, il était minuit Sonné, et je priai ces messieurs d’examiner la situation de M. V aldemar. Après quelques expériences, ils reconnurent qu’il était dans un état de catalepsie magnétique extraordinairement parfaite. La curiosité des deux médecins étau grandement excitée. Le docteur D... résolut tout à coup de passer toute la nuit auprès du patient, pendant que le docteur F... prit congé de nous en promettant de revenir au petit jour, M. L.... et les gardes-malades restèrent.
Nous laissâmes M. Valdemar absolument tranquille jusqu’à trois heures du matin ; alors je m’approchai de lui et le trouvai exactement dans le même état que quand le docteur F... était parti, — c’est-à-dire qu’il était étendu dans la même position ; que le pouls était imperceptible, la respiration douce, à peine sensible, — excepté par l’application d’un miroir aux lèvres ; les yeux fermés naturellement, et les membres aussi rigides et aussi froids que du marbre. Toutefois l’apparence générale n’était certainement pas celle de la mort.
En approchant de M. Valdemar. je fis une espèce de demi-effort pour déterminer son bras droit à suivre le mien dans les mouvements que je décrivais doucement çà et là au-dessus de sa personne. Autrefois, quand j’avais tenté ces expériences avec le patient, elles n’avaient jamais pleinement réussi, et assurément je n’espérais guère
LA VÉRITÉ
mieux réussir cette fois ; mais, à mon grand étonnement, son bras suivit très-doucement, quoique les indiquant faiblement, toutes les directions que le mien lui assigna. Je me déterminai à essayer quelques mots de conversation.
— Monsieur Valdemar, — dis-je, — dqrmez-vous ?
Il ne répondit pas, mais j’aperçus un tremblement sur ses lèvres, et je fus obligé de répéter ma question une seconde et une troisième fois. A la troisième, tout son être fut agité d’un léger frémissement; les paupières se soulevèrent d’elles-mêmes comme pour dévoiler une ligne blanche du globe ; les lèvres remuèrent paresseusement et laissèrent échapper ces mots dans un murmure à peine intelligible :
— Oui; je dors maintenant. Ne m’éveillez pas ! — Laissez-moi mourir ainsi!
Je tâtai les membres et les trouvai toujours aussi rigides. Le bras droit, comme tout à l’heure, obéissait à la direction de ma main. Je questionnai de nouveau le somnambule :
— Vous sentez-vous toujours mal à ia poitrine, monsieur Valdemar?
La réponse ne fut pas immédiate ; elle fut encore moins accentuée que la première :
— Mal ? — non, — je meurs.
Je ne jugeai pas convenable de le tourmenter davantage pour le moment, et il ne se dit, il ne se fit rien de nouveau jusqu’à l’arrivée du docteur F..., qui précéda un peu le lever du soleil, ét exprima un étonnement sans bornes en trouvant le patient encore vivant. Après avoir tâté le pouls du somnambule et lui avoir appliqué un miroir sur les lèvres, il me pria de lui parler encore. — J’obéis, et je lui dis :
— Monsieur Valdemar, dormez-vous toujours?