‹ Histories extraordinairesChapitre 18 sur 26 · SUR LE CAS DE M. VALDEMAR · texte numérisé non relu

SUR LE CAS DE M. VALDEMAR

Aucune des personnes présentes n’essaya de nier ni même de réprimer l’indescriptible, la frissonnante horreur que ces quelques mots ainsi prononcés étaient si bien faits pour créer. M. L...,, l’étudiant, s’évanouit. Les gardes-malades s’enfuirent immédiatement delà chambre, et il fut impossible de les y ramener. Quant à mes propres impressions, je ne prétends pas les rendre intelligibles pour le lecteur. Pendant près d’une heure, nous nous occupâmes en silence (pas un mot ne fut prononcé) à rappeler M. L.... à la vie. Quand il fut revenu à lui, nous reprîmes nos investigations sur l’état de M. Valdemar.

Il était resté à tous égards tel que je l’ai décrit en dernier lieu, à l’exception que le miroir ne donnait plus aucun vestige de respiration. Une tentative de saignée au bras resta sans succès. Je dois mentionner aussi que ce membre n’était plus soumis à ma volonté. Je m’efforçai en vain de lui faire suivre la direction de ma main. La seule indication réelle de l’influence magnétique se manifestait maintenant dans le mouvement vibratoire de la langue. Chaque fois que j’adressais une question à M. Valdemar, il semblait qu’il fit un effort pour répondre, mais que sa volition ne fût pas suffisamment durable. Aux questions faites par une autre personne que moi il paraissait absolument insensible, — quoique j’eusse tenté de mettre chaque membre de la société en rapport magnétique avec lui. Je crois que j’ai maintenant relaté tout ce qui est nécessaire pour faire comprendre l’état du somnambule dans cette période. Nous nous procurâmes d’autres infirmiers, et à dix heures je sortis de la maison, en compagnie des deux médecins et de M. L

Dans l’après-midi, nous revînmes tous voir le patient. Son état était absolument le même. Nous eûmes alors une discussion sur l’opportunité et la possibilité de l’é-^

LA VÉRITÉ

veiller; mais nous fumes bientôt d'accord en ceci qu il n’en pouvait résulter aucune utilité. Il était évident que jusque-là, la mort, ou ce que l’on définit habituellement par le not mort, avait été arrêtée par l’operation magnétique. Il nous semblait clair àtous qu’éveilleçM. Valdemar, c’eût été simplement assurer sa minute suprême, ou au moins accélérer sa désorganisation.

Depuis lors jusqu’à la fin de la semaine dermere, — un intervalle de sept mois à peu près, — nous nous réunîmes journellement dans la maison de M. Valdemai. accompagnés de médecins et d’autres amis . Pendant tout ce temps le somnambule resta exactement tel que je 1 ai décrit. La surveillance des infirmiers était continuelle.

Ce fut vendredi dernier que nous résolûmes finalement de faire l’expérience du réveil, ou du moins d’essayer de l’éveiller ; et c’est le résultat, déplorablepeut-être , de cette dernière tentative qui a donné naissance à tant de discussions dans les cercles privés, à tant de bruits dans lesquels je ne puis m’empêcher de voir le résultat d une

crédulité populaire injustifiable.

Pour arracher M. Valdemar à la catalepsie magnétique, je fis usage des passes accoutumées. Pendant quelque temps, elles furent sans résultat. Le premier symptôme de retour à la vie fut un abaissement partiel de l'iris. Nous observâmes comme un fait très-remarqua e que cette descente de l’iris était accompagnée du flux tresabondant d’une liqueur jaunâtre (de dessous les paupières) d’une odeur âcre et fortement désagréable.

On me suggéra alors d’essayer d’influencer le bras du

patient, comme parle passé. J’essayai, je ne pus. e oc-

teur F... exprima le désir que je lui adressasse une question. Je le fis de la manière suivante .

— Monsieur "Valdemar, pouvez-vous nous expliquer quels sont maintenant vos sensations ou vos désirs?

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H y eut un retour immédiat des cercles hectiques sur les joues; la langue trembla ou plutôt roula violemment dans la bouche (quoique les mâchoires et les lèvres demeurassent toujours immobiles), et à la longue la même horrible voix que j’ai déjà décrite fit éruption :

— Pour l’amour de Dieu ! — vite ! — vite! — faitesmoi dormir, — ou bien, vite ! éveillez-moi ! — vite ! — Je vous dis que je suis mort !

J’étais totalement énervé, et pendant une minute je restai indécis sur ce que j’avais à faire. Je fis d'abord un effort pour calmer le patient ; mais cette totale vacance de ma volonté ne me permettant pas d’y réussir, je fis l’inverse et m’efforçai aussi vivement que possible de le réveiller. Je vis bientôt que cette tentative aurait un plein succès, — ou du moins je me figurai bientôt que mon succès serait complet, — et je suis sûr que chacun dans la chambre s’attendait au réveil du somnambule.

Quant à ce qui arriva en réalité, aucun être humain n’aurait jamais pu s’y attendre; c’est au delà de toute possibilité.

Comme je faisais rapidement les passes magnétiques à travers les cris de : — Mort ! mort ! — qui faisaient littéralement explosion sur la langue et non sur les lèvres du sujet, — tout son corps, — d’un seul coup, — dans l’espace d’une minute, et même moins, — se déroba, — s’émietta, — se pourrit absolument sous mes mains. Sur le lit, devant tous les témoins, gisait une masse dégoûtante et quasi-liquide, — ■ une abominable putréfaction.

Bien que les ténèbres du doute enveloppent encore toute la théorie positive du magnétisme, ses foudroyants effets sont maintenant presque universellement admis. Ceux qui doutent de ces effets sont de purs douteurs de profession, une impuissante et peu honorable caste. Ce serait absolument perdre son temps aujourd'hui que de s'amuser à prouver que l'homme, par un pur exercice de sa volonté, peut impressionner suffisamment son semblable pour le jeter dans une condition anormale, dont les phénomènes ressemblent littéralement à ceux de la mort, ou du moins leur ressemblent plus qu'aucun des phénomènes produits dans une condition normale connue ; que, tout le temps que dure cet état, la personne ainsi influencée n'emploie qu'avec effort, et conséquemment avec peu d’aptitude, les organes extérieurs des sens, et que néanmoins elle perçoit, avec une perspicacité singulièrement subtile, et par un canal mystérieux, des objets situés au delà de la portée des organes physiques ; que, de plus, ses facultés intellectuelles s'exaltent et se fortifient d'une manière prodigieuse ; que ses sympathies avec la personne qui agit sur elle sont profondes ; ft et que finalement sa susceptibilité des impressions magnétiques croît en proportion de leur fréquence, en même temps que les phénomènes particuliers obtenus s’étendent et se prononcent davantage et dans la même proportion. a

Je dis qu'il serait superflu de démontrer ces faits divers, où est contenue la loi générale du magnétisme, et qui en sont les traits principaux. Je n’infligerai donc pas aujourd’hui à mes lecteurs une démonstration aussi parfaitement oiseuse. Mon dessein, quant à présent, est en vérité d’une tout autre nature. Je sens le besoin, en dépit de tout un monde de préjugés, de raconter, sans commentaires, mais dans tous ses détails, un très-remarquable dialogue qui eut lieu entre un somnambule et moi.

J’avais depuis longtemps l’habitude de magnétiser la personne en question, M. Vankirk, et la susceptibilité vive, l’exaltation du sens magnétique s’étaient déjà manifestées. Pendant plusieurs mois, M. Yankirk avait beaucoup souffert d’une phthisie avancée, dont les effets les plus cruels avaient été diminués par mes passes, et dans la nuit du mercredi, 15 courant, je fus appelé à son chevet.

Le malade souffrait des douleurs vives dans la région du cœur et respirait avec une grande difficulté, ayant tous les symptômes ordinaires d’un asthme. Dans des spasmes semblables, il avait généralement trouvé du soulagement dans des applications de moutarde aux centres nerveux, mais ce soir-là il y avait eu recours en vain.

Quand j’entrai dans sa chambre, il me salua d’un gracieux sourire, et, quoiqu’il fût en proie à des douleurs physiques aiguës , il me parut absolument calme quant au moral.

— Je vous ai envoyé chercher cette nuit, — dit-il, — son pas tant pour m’administrer un soulagement physique, que pour me satisfaire relativement à de certaines impressions psychiques qui m’ont récemment causé beaucoup d’anxiété et de surprise. Je n’ai pas besoin de vous dire combien j’ai été sceptique jusqu’à présent sur le

sujet de l’immortalité de Pâme. Je ne puis pas vous nier que, dans cette même âme que j'allais niant, a toujours existé comme un demi-sentiment assez vague de sa propre existence. Mais ce demi-sentiment ne s’est jamais élevé à l’état de conviction. De tout cela ma raison n’avait rien à faire. Tous mes efforts pour établir là-dessus une enquête logique n’ont abouti qu’à me laisser plus sceptique qu’auparavant. Je me suis avisé d’étudier Cousin; je l’ai étudié dans ses propres ouvrages aussi bien que dans ses échos européens et américains. J’ai eu entre les mains, par exemple, le Charles Elwood de M. Brownson. Je l’ai lu avec une profonde attention. Je l’ai trouvé logique d’un bout à l’autre ; mais les portions qui ne sont pas de la pure logique sont malheureusement les arguments primordiaux du héros incrédule du livre. Dans son résumé, il me parut évident que le raisonneur n’avait pas même réussi à se convaincre luimême. La fin du livre a visiblement oublié le commencement, comme Trinculo son gouvernement. Bref je ne fus pas longtemps à m’apercevoir que, si l’homme doit être intellectuellement convaincu de sa propre immortalité, il ne le sera jamais par les pures abstractions qui ont été si longtemps la manie des moralistes anglais, français et allemands. Les abstractions peuvent être un amusement et une gymnastique, mais elles ne prennent pas possession de l’esprit. Tant que nous serons sur cette terre, la philosophie, j’en suis persuadé, nous sommera toujours en vain de considérer les qualités comme des êtres. La volonté peut consentir, — mais l’âme, — mais l’intellect, jamais.

Je répète donc que j’ai seulement senti à moitié, et que je n’ai jamais cru intellectuellement. Mais dernièrement, il y eut en moi un certain renforcement de sentiment, qui prit une intensité assez grande pour ressembler

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b un acquiescement de la raison, au point que je trouve fort difficile de distinguer entre les deux. Je crois avoir le droit d’attribuer simplement cet effet à l’influence magnétique. Je ne saurais expliquer ma pensée que par une hypothèse, à savoir que l’exaltation magnétique me rend apte à concevoir un système de raisonnement qui dans mon existence anormale me convainc, mais qui, par une complète analogie avec le phénomène magnétique, ne s’étend pas, excepté par son effet, jusqu’à mon existence normale. Dans l’état somnambulique, il y a simultanéité et contemporanéité entre le raisonnement et la conclusion, entre la cause et son effet. Dans mon état naturel, la cause s’évanouissant, l’eflet seul subsiste, et encore peut-être fort affaibli.

Ces considérations m’ont induit à penser que l’on pourrait tirer quelques bons résultats d’une série de questions bien dirigées, proposées à; mon intelligence dans l’état magnétique. Vous avez souvent observé la profonde connaissance de soi-même manifestée par le somnambule et la vaste science qu'il déploie sur tous les points relatifs à l’état magnétique. De cette connaissance de soi-même on pourrait tirer des instructions suffisantes pour la rédaction rationnelle d’un catéchisme.

Naturellement je consentis à faire cette expérience. Quelques passes plongèrent M. Vankirk dans le sommeil magnétique. Sa respiration devint immédiatement plus aisée, et il ne parut plus souffrir aucun malaise physique. La conversation suivante s’engagea. — V dans le dialogue représentera le somnambule, et P , ce sera moi.

P. Êtes-vous endormi ?

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