‹ Histories extraordinairesChapitre 17 sur 26 · SUS LE CAS DE M. VALDEMAR · texte numérisé non relu

SUS LE CAS DE M. VALDEMAR

Comme précédemment, quelques minutes s'écoulèrent avant la réponse ; et, durant l'intervalle, lë moribond sembla rallier toute son énergie pour parler. A ma question répétée pour la quatrième fois, il répondit très-faiblement, presque inintelligiblement :

— Oui, toujours; — je dors, — je meurs.

C'était alors l’opinion, ou plutôt le désir des médecins, qu’on permît à M. Valdemar de rester sans être troublé dans cet état actuel de calme apparent, jusqu’à ce que la mort survînt ; et cela devait avoir lieu, — on fut unanime là-dessus, — dans un délai de cinq minutes. Je résolus cependant de lui parler encore une fois, et je répétai simplement ma question précédente.

Pendant que je pariais, il se fit un changement marqué dans la physionomie du somnambule. Les yeux roulèrent dans leurs orbites, lentement découverts par les paupières qui remontaient; la peau prit un ton général cadavéreux, ressemblant moins à du parchemin qu’à du papier blanc; et les deux taches hectiques circulaires, qui jusque-là étaient vigoureusement fixées dans le centre de chaque joue, s’ éteignirent tout d’un coup. Je me sers de cette expression, parce que la soudaineté de leur disparition me fait penser à une bougie soufflée plutôt qu’à toute autre chose. La lèvre supérieure, en même temps, se tordit en remontant au-dessus des dents que tout à l’heure elle couvrait entièrement, pendant que la mâchoire inférieure tombait avec une saccade qui put être entendue, laissant la bouche toute grande ouverte, et découvrant en plein la langue noire et boursouflée. Je présume que tous les témoins étaient familiarisés avec les horreurs d’un lit de mort; mais l’aspect de M. Valdemar en ce moment était tellement hideux, hideux au delà de toute conception, que ce fut une reculade générale loin de la région du lit.

Je sens maintenant que je suis arrivé à un point de

LA VÉRITÉ

mon récit où le lecteur révolté me refusera toute croyance. Cependant, mon devoir'est de continuer.

Il n’y avait plus dans M. Valdemar le plus faible symptôme de vitalité ; et-, concluant qu’il était mort, nous le laissions aux soins des gardes-malades, quand un fort mouvement de vibration se manifesta dans îa langue. Cela dura pendant une minute peut-être. A l’expiration de cette période, des mâchoires distendues et immobiles jaillit une voix, — une voix telle que ce serait folie d’essayer de la décrire. Il y a cependant deux ou trois épithètes qui pourraient lui être appliquées comme des à-peuprès : ainsi, je puis dire que le son était âpre, déchiré, caverneux ; mais le hideux total n’est pas définissable, par la raison que de pareils sons n’ont jamais hurlé dans l’oreille de l’humanité. 11 y avait cependant deux particularités qui, — je le pensai alors, et je le pense encore, — peuvent être justement prises comme caractéristiques de l’intonation, et qui sont propres à donner quelque idée de son étrangeté extra-terrestre. En premier lieu, la voix semblait parvenir à nos oreilles, — aux miennes du moins, — comme d’une très-lointaine distance ou de quelque abîme souterrain. En second lieu, elle m’impressionna (je crains, en vérité, qu’il ne me soit impossible de me faire comprendre), de la même manière que les matières glutineuses ou gélatineuses affectent le sens du toucher.

J’ai parié à la fois de son et de voix. Je veux dire que le son était d’une syllabisation distincte, et même terriblement, effroyablement distincte. M. Valdemar -pariait, évidemment pour répondre à la question que je lui avais adressée quelques minutes auparavant. Je lui avais demandé, on s’en souvient, s’il dormait toujours. Il disait maintenant :

Oui, — non, — fai dormi ; — et maintenant, —

maintenant je suis mort.

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