V. Je dis qu’il ne sera jamais sans corps
P. Expliquez-vous.
F. Il y a deux corps : le rudimentaire et le complet, correspondant aux deux conditions de la chenille et du papillon. Ce que nous appelons mort n’est que la métamorphose douloureuse. Notre incarnation actuelle est progressive, préparatoire, temporaire. Notre incarnatiQn future est parfaite, finale, immortelle. La vie finale est le but suprême.
P. Mais nous avons une notion palpable de la métamorphose de la chenille.
F. Nous, certainement, — mais non la chenille. La matière dont notre corps rudimentaire est composé est à la portée des organes de ce même corps; ou plus distinctement, nos organes rudimentaires sont appropriés à la ma. tière dont est fait le corps rudimentaire, mais non à celle dont le corps suprême est composé. Le corps ultérieur ou suprême échappe donc à nos sens rudimentaires, et nous percevons seulement la coquille qui tombe en dépérissant et se détache de la forme intérieure, et non la forme intime elle-même. Mais cette forme intérieure, aussi bien que la coquille, est appréciable pour ceux qui ont déjà opéré la conquête delà vie ultérieure.
P. Vous avez dit souvent que l’état magnétique ressemblait singulièrement à la mort. Comment cela ?
F. Quand je dis qu’il ressemble à la mort, j’entends qu’il ressemble à la vie ultérieure. Car lorsque je suis magnétisé, les sens de ma vie rudimentaire sont en vacance, et je perçois les choses extérieures directement, sans organes, par un agent qui sera à mon service dans la vie ultérieure ou inorganique.
P. Inorganique ?
F. Oui. Les organes sont des mécanismes par lesquels l’individu est mis en rapport sensible avec certaines catégories et formes delà matière, à l’exclusion des autres caté-
gories et des autres formes. Les organes de l’homme sont appropriés à sa condition rudimentaire, et à elle seule. Sa condition ultérieure, étant inorganique, est propre à une compréhension infinie de toutes choses, une seule exceptée, — qui est la nature de la volonté de Dieu, c’est-à-dire le mouvement de la matière imparticulée. Vous aurez une idée distincte du corps définitif, en le concevant tout cervelle. Il n’est pas cela, mais une conception de cette nature vous rapprochera de l’idée de sa constitution réelle. Un corps lumineux communique une vibration à l’éther chargé de transmettre la lumière. Cette vibration en engendre de semblables dans la rétine, — lesquelles en communiquent de semblables au nerf optique. Le nerf les traduit au cerveau, et le cerveau à la matière imparticulée qui le pénètre. Le mouvement de cette dernière est la pensée, et sa première vibration, c’était la perception. Tel est le mode par lequel l’esprit de la vie rudimentaire communique avec le monde extérieur ; et ce monde extérieur est, dans la vie rudimentaire, limité par l’idiosyncrasie des organes. Mais dans la vie ultérieure, inorganique, le monde extérieur communique avec le corps entier, — qui est d’une substance ayant quelque affinité avec le cerveau, comme je vous l’ai dit, — sans autre intervention que celle d’un éther infiniment plus subtil que l’éther lumineux ; et le corps tout entier vibre à l’unisson avec cet éther et met en mouvement la matière imparticulée dont il est pénétré. C’est donc à l’absence d’organes idiosyncrasiques qu’il faut attribuer la perception quasi-illimitée de la vie ultérieure. Les organes sont des cages nécessaires où sont enfermés les êtres rudimentaires jusqu’à ce qu’ils soient garnis de toutes leurs plumes.
P. Vous parlez d’êtres rudimentaires ; y a-t-il d’autres êtres rudimentaires pensants que l’homme ?
V. L'incalculable agglomération de matière subtile dans les nébuleuses, les planètes, les soleils, et autres corps qui ne sont ni nébuleuses, ni soleils, ni planètes, a pour unique destination de servir d'aliment aux organes idiosyncrasiques d'une infinité d'êtres rudimentaires. Mais, sans cette nécessité de la vie rudimentaire, acheminement à la vie définitive, de pareils mondes n'auraient pas existé. Chacun de ces mondes est occupé par une variété distincte de créatures organiques, rudimentàires, pensantes. Dans toutes, les organes varient avec les caractères généraux de l'habitacle. A la mort, ou métamorphose, ces créatures, jouissant de la vie ultérieure, de l'immortalité, et connaissant tous les secrets, excepté V unique, opèrent tous leurs actes et se meuvent dans tous les sens par un pur effet de leur volonté ; elles habitent , — non plus les étoiles qui nous paraissent les seuls mondes palpables, et pour la commodité desquelles nous croyons stupidement que l'espace a été créé, — mais l’espace lui-même, — cet infini dont l'immensité véritablement substantielle absorbe les étoiles comme des ombres et pour l'œil des anges les efface comme des nonentités.
P. Vous dites que sans la nécessité de la vie rudimentaire, les astres n'auraient pas été créés. Mais pourquoi cette nécessité ?
V. ©ans la vie inorganique, aussi bien que généralement dans la matière inorganique, il n'y a rien qui puisse contredire l’action d'une loi simple, unique, qui est la \ olition Divine. La vie et la matière organiques — complexes, substantielles et gouvernées par une loi multiple, — ont été constituées dans le but de créer un empêchement.
P. Mais encore, — où était la nécessité de créer cet empêchement ?
F. Le résultat de la loi inviolée est perfection, justice, bonheur négatif. Le résultat de la loi violée est imperfection, injustice, douleur positive. Grâce aux empêchements apportés par le nombre, la complexité ou la substantiàlité des lois de la vie et de la matière organiques, la violation de la loi devient jusqu’à un certain point praticable. Ainsi, la douleur, qui est impossible dans la vie inorganique, est possible dans l’organique.
P. Mais en vue de quel résultat satisfaisant la possibilité de la douleur a-t-elle été créée ?
F. Toutes choses sont bonnes ou mauvaises par comparaison. Une suffisante analyse démontrera que le plaisir, dans tous les cas, n’est que le contraste de la peine. Le plaisir positif est une pure idée. Pour être heureux jusqu’à un certain point, il faut que nous ayons souffert jusqu’au même point. Ne jamais souffrir serait équivalent à n’avoir jamais été heureux. Mais il est démontré que dans la vie inorganique la peine ne peut pas exister ; de là, la nécessité de la peine dans la vie organique. La douleur de la vie primitive sur la terre est la seule base, la seule garantie du bonheur dans la vie ultérieure, dans le ciel.
P. Mais encore, il y a une de vos expressions que je ne puis absolument pas comprendre : l’immensité véritablement substantielle de l’ in fini.
F. C’est probablement parce que vous n’avez pas une notion suffisamment générique de l’expression substance elle-même. Nous ne devons pas la considérer comme une qualité, mais comme un sentiment; — c’est la perception, dans les êtres pensants, de l’appropriation de la matière à leur organisation. Il y a bien des choses sur la terre qui seraient néant pour les habitants de Vénus, — bien des choses visibles et tangibles dans Vénus, dont nous sommes
incompétents à apprécier l’existence. Mais pour les êtres inorganiques, — pour les anges, — la totalité de la matière imparticulée est substance, c'est-à-dire que pour eux la totalité de ce que nous appelons espace est la plus véritable substantialité. Cependant, les astres, pris au point de vue matériel, échappent au sens angélique dans la même proportion que la matière imparticulée, prise au point de vue immatériel, échappe aux sens organiqu'es.
Comme le somnambule, d’une voix faible, prononçait ces derniers mots, j’observai dans sa physionomie une singulière expression qui m’alarma un peu et me décida à le réveiller immédiatement. Je ne l’eus pas plutôt fait, qu’il tomba en arrière sur son oreiller et expira, avec un brillant sourire qui illuminait tous ses traits. Je remarquai que moins d’une minute après son corps avait l’immuable rigidité de la pierre. Son front était d’un froid de glace. Tel sans doute je l’eusse trouvé après une longue pression de la main d’Azraël. Le somnambule, pendant la dernière partie de son discours, m’avait-il donc parlé du fond de la région des ombres !
LES SOUVENIRS