‹ Histories extraordinairesChapitre 23 sur 26 · DE SJ. AUGUSTE BEDLOE · texte numérisé non relu

DE SJ. AUGUSTE BEDLOE

de chaume d’un paysan, une citerne , un temple isolé, un camp de Gypsies, ou une gracieuse fille solitaire prenant sa route, avec une cruche sur sa tête, vers les bords de la magnifique rivière.

Maintenant, sans doute, vous direz que je rêvais ; mais nullement. Ce que je voyais, — ce que j’entendais, — ce que je sentais, — ce que je pensais n’avait rien en soi de l’idiosyncrasie non méconnaissable du rêve. Tout se tenait logiquement et faisait corps. D’abord, doutant si j’étais réellement éveillé, je me soumis à une série d’épreuves qui me convainquirent bien vite que je l’étais réellement. Or, quand quelqu’un rêve, et que. dans son rêve il soupçonne qu’il rêve, le soupçon ne manque jamais de se confirmer, et le dormeur est presque immédiatement réveillé. Ainsi Novalis ne se trompe pas en disant que nous sommes près de nous réveiller quand nous rêvons que nous rêvons. Si la vision s’était offerte à moi telle que je la décris, sans que je l’eusse soupçonnée d’être un rêve, alors elle eût pu être purement un rêve; mais, se présentant comme je l’ai dit, et suspectée et vérifiée comme elle le fut, je suis forcé de la classer parmi d’autres phénomènes.

— En cela, je n’affirme pas que vous ayez tort, — remarqua le do et dur Templeton. — Mais poursuivez. Vous vous levâtes, et vous descendîtes dans la cité.

— Je me levai, — continua Bedioe, regardant le docteur avec un air de profond étonnement; — je me levai, comme vous dites, et descendis dans la cité, Sur ma route, je tombai au milieu d’une immense populace qui encombrait chaque avenue, se dirigeant toute dans le même sens, et montrant dans son action la plus violente animation. Très-soudainement, et sous je ne sais quelle pression inconcevable, je me sentis profondément pénétré d’un intérêt personnel dans ce qui allait arriver. Je croyais sentir que j’avais un rôle important à jouer,

te.

LES SOUVENIRS

sans comprendre exactement quel il était. Contre la foule qui m’environnait j’éprouvai toutefois un profond sentiment d’animosité. Je m’arrachai du milieu de cette cohue, et rapidement, par un chemin circulaire, j’arrivai à la ville, et j’y entrai. Elle était en proie au tumulte et à la plus violente discorde. Un petit détachement d hommes ajustés moitié à l’indienne, moitié à l’européenne, et commandés par des gentlemen qui portaient un uniforme en partie anglais, soutenait un combat très-inégal contre la populace fourmillante des avenues. Je rejoignis cette faible troupe, je me saisis des armes d’un officier tué, et je frappai au hasard avec la férocité nerveuse du désespoir. Nous fûmes bientôt écrasés par le nombre et contraints de chercher un refuge dans une espèce de kiosque. Nous nous y barricadâmes, et nous fûmes, pour le moment, en sûreté. Par une meurtrière, près du sommet du kiosque, j’aperçus une vaste foule dans une agitation furieuse, entourant et assaillant un beau palais qui dominait la rivière. Alors, par une fenêtre supérieure du palais, descendit un personnage d’une apparence efféminée, au moyen d’une corde faite avec les turbans de ses domestiques. Un bateau était tout près, dans lequel il s’échappa vers le bord opposé de la rivière.

Et alors un nouvel objet prit possession de mon âme. J’adressai à mes compagnons quelques paroles précipitées, mais énergiques, et, ayant réussi à en rallier quelquesuns à mon dessein, je fis une sortie furieuse hors du kiosque. Nous nous précipitâmes sur la foule qui l’assiégeait. Ils s’enfuirent d’abord devant nous. lisse rallièrent, combattirent comme des enragés, et firent une nouvelle retraite. Cependant nous avions été emportés loin du kiosque, et nous étions perdus et embarrassés dans des rues étroites, étouffées par de hautes maisons, dans le fond desquelles le soleil n’avait jamais envoyé sa lumière,

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