‹ Histories extraordinairesChapitre 24 sur 26 · DE JJ. AUGUSTE BEDLOE · texte numérisé non relu

DE JJ. AUGUSTE BEDLOE

La populace se pressait impétueusement sur nous, nous harcelait avec ses lances, et nous accablait de ses volées de flèches. Ces dernières étaient remarquables et ressemblaient en quelque sorte au kriss tortillé des Malais; — imi tant, le mouvement d’un serpent qui rampe, — longues et noires, avec une pointe empoisonnée. L'une d’elles me frappa à la tempe droite. Je pirouettai, je tombai. Un mal instantané et terrible s’empara de moi. Je m’agitai, — je m’efforçai de respirer, — je mourus.

— Vous ne vous obstinerez plus sans doute, — dis-je en souriant, — à croire que toute votre aventure n’est pas un rêve ? Êtes-vous décidé à soutenir que vous êtes mort ?

Quand j’eus prononcé ces mots, je m’attendais à quelque heureuse saillie de Bedloe, en manière de réplique ; mais, à mon grand étonnement, il hésita, trembla, devint terriblement pâle, et garda le silence. Je levai les yeux sur 'Temple ton. Il se tenait droit et roide sur sa chaise ; — ses dents claquaient, et ses yeux s’élançaient de leurs orbites.

— Continuez, — dit-il enfin à Bedloe, d’une voix rauque.

— Pendant quelques minutes, — poursuivit ce dern ' er ? ma seule impression, — ma seule sensation, — fut celle de la nuit et du non-être, avec la conscience de la mort. A la longue, il me sembla qu’une secousse violente et soudaine comme l’électricité traversait mon âme. Avec cette secousse vint le sens de l’élasticité et de la lumière. Quant à cette dernière, je la sentis, je ne la vis pas. En un instant, il me sembla que je m’élevais de terre ; mais î® ne possédais pas ma présence corporelle, visible, audible ou palpable. La foule s’était retirée. Le tumulte avait cessé. La ville était comparativement calme. Au-

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dessous de moi gisait mon corps, avec la flèche dans ma tempe, toute la tête grandement enflée et défigurée. Mais toutes ces choses, je les sentis, — je ne les vis pas. Je ne pris d’intérêt à rien. Et même le cadavre me semblait un objet avec lequel je n’avais rien de commun. Je n’avais iiucune volonté, mais il me sembla que j’étais mis en mouvement et que je m’envolais légèrement hors de l’enceinte de la ville par le même circuit que j’avais pris pour y entrer. Quand j’eus atteint, dans la montagne, l’endroit du ravin ou j’avais rencontré 1 hyène, j éprouvai de nouveau un choc comme celui d’une pile galvanique ; le sentiment de la pesanteur, celui de la volition, celui de la substance rentrèrent en moi. Je redevins moi-même, mon propre individu, et je dirigeai vivement mes pas vers mon logis ; — ma | s le passé n’avait pas perdu l’énergie vivante de la réalité,

— et maintenant encore je ne puis contraindre mon intelligence, même pour une minute, à considérer tout cela comme un songe.

- Ce n’en était pas un, — dit Templeton, avec un air de profonde solennité ; — mais il serait difficile de dire auel autre terme définirait mieux le cas en question, bup- posons que l’âme de l’homme moderne est sur le bord as quelques prodigieuses découvertes psychiques. Contentons-nous de cette hypothèse. Quant au reste, j’ai quelques éclaircissements à donner. Voici une peinture a l’aquarelle que je vous aurais déjà montrée, si un in efinissable sentiment d’horreur ne m’en avait pas empecne

jusqu’à présent. , . .

Nous regardâmes la peinture qu il nous présentait. Jn’y vis aucun caractère bien extraordinaire; mais son effet sur Bedloe fut prodigieux. A peine l’eut-il regardee qu’il faillit s’évanouir. Et cependant ce n’était qu’un portrait à la miniature, un portrait merveilleusement fini, a

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