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d’autre personne que mademoiselle BEsp'anaye, assassinée et qu’il n’y avait aucun moyen de sortir sans être vu des gens qui montaient l’escalier. L’étrange désordre de la chambre — le corps fourré, la tête en bas, dans la cheminée, —
1 effrayante mutilation du corps de la vieille dame, ces
considérations, jointes à celles que j’ai mentionnées et à d autres dont je n’ai pas besoin de parler, ont suffi pour paralyser l’action des agents du ministère, et pour dérouter complètement leur perspicacité si vantée. Ils ont commis la très-grosse et très-commune faute de confondre i extraordinaire avec l’abstrus. Mais c’est justement en suivant ces déviations du cours ordinaire de la nature que la raison trouvera son chemin, si la chose est possible, et marchera vers la vérité. Dans des investigations du genre de celle qui nous occupe, fl ne faut pas tant se demander comment les choses se sont passées, qu’étudier en quoi edes se distinguent de tout ce qui est arrivé jusqu’à présect. Bref, la facilité avec laquelle j’arriverai, — ou je suis déjà arrivé, — à la solution du mystère, est en raison directe de son insolubilité apparente aux yeux de la police.
Je fixai mon homme avec un étonnement muet.
J attends maintenant, — continua-t-il, en jetant un regard sur la porte de notre chambre, — j’attends un individu qui, bien qu’il ne soit peut-être pas l’auteur de cette oucherie, doit se trouver en partie impliqué dans sa perpétration. Il est probable qu’il est innocent de la partie atroce du crime. J’espère ne pas me tromper dans cette hypothèse; car c’est sur cette hypothèse que je fonde l'espérance. de déchiffrer l’énigme entière. J’attends 1 homme ici, dans cette chambre, — d’une minute à i autre. Ilest vrai qu’il" peut fort bien ne pas venir, mais il y a quelques probabilités pour qu’il vienne. S’il vient, il sera nécessaire de le garder. Voici des pistolets, et noussa- ' ons * ous ^ eux ® T d °i fis servent quand l’occasion l’exige.
Je pris les pistolets, sans trop savoir ce que je taisais, pouvant à peine en croire mes oreilles, — pendant que Dupin continuait, à peu près comme dans un monologue, j'ai déjà parlé de ses manières distraites dans ces moments-là. Son discours s’adressait à moi; mais sa voix, quoique montée à un diapason fort ordinaire, avait ce te intonation que l’on prend d’habitude en parlant a quelqu’un placé à une grande distance. Ses yeux, d une expression vague, ne regardaient que le mur.
— Les voix qui se disputaient, — disait-il, les . entendues par les gens qui montaient l’escalier n e aient nas celles de ces malheureuses femmes, — cela est p us nue prouvé par l’évidence. Gela nous débarrasse pleinement de la question de savoir si lf; vieille dame aurai assassiné sa fille et se serait ensuite suicidée. .
Je ne parle de ce cas que par aiîiour de la méthode, car la force de madame l’Espanaye eût ete absolument insuffisante pour introduire le corps de sa fille dans a cheminée, de la façon où on l’a découvert; et la nature des blessures trouvées sur sa propre personne exclut entièrement l’idée de suicide. Le meurtre a donc ete commis par des tiers, et les voix de ces tiers sont celles qu’on a entendues se quereller.
Permettez-moi maintenant d’appeler votre attention, — non pas sur les dépositions relatives à ces voix, mais sur ce qu’il y a de particulier dans ces dépositions. Y avez-vous remarqué quelque chose de particulier? ^
Je remarquai que, pendant que tous les temoms s accordaient à considérer la grosse voix comme étant celle d’un Français, il y avait un grand désaccord relativement à la voix aiguë, ou, comme l’avait definie un seul individu à la voix âpre.
‘ J Cela constitue l’évidence, — dit Dupin, - mais non la particularité de l’évidence. Vous n’avez rien observ
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de distinctif; — cependant il y avait quelque chose à observer. Les témoins, remarquez-te bien, sont d'accord sur la grosse voix ; là-dessus, il y a unanimité ! Mais relativement à la voix aiguë, il y a une particularité, — elle ne consiste pas dans leur désaccord, — mais en ceci que, quand un Italien, un Anglais, un Espagnol, un Hollandais essayent de la décrire, chacun en parle comme d’une voix d ’ étranger, chacun est sûr que ce n’était pas la voix d’un de ses compatriotes.
Chacun la compare, non pas à la voix d’un individu dont la langue lui serait familière, mais justement au contraire. Le Français présume que c’était une voix d’Espagnol, et il aurait pu distinguer quelques mots s’il était familiarisé avec l’espagnol. Le Hollandais affirme que c’était la voix d’un Français; mais il est établi que le témoin, ne sachant pas le français, a été interrogé par le canal d’un interprète. L’Anglais pense que c’était la voix d’un Allemand, et il n’entend pas l’allemand. L’Espagnol est positivement sûr que c’était la voix d’un Anglais, mais il en juge uniquement par l’intonation, car il n’a aucune connaissance de l'anglais. L’Italien croit à une voix de Russe, mais il n’a jamais causé avec une personne native de Russie, ün autre Français, cependant, diffère du premier, et il est certain que c’était une voix d’Italien; mais, n’ayant pas la connaissance de cette langue, il fait comme l’Espagnol, il tire sa certitude de l’intonation. Or, cette voix était donc bien insolite et bien étrange, qu’on ne pût obtenir à son égard que de pareils témoignages? Une voix dans les intonations de laquelle des citoyens des cinq grandes parties de ”Europe n’ont rien pu reconnaître qui leur fût familier y ous me direz que c’était peut-être la voix d’im Asiatique ou d un Africain. Les Africains et les Asiatiques n abondent pas à Paris, mais sans nier la possibilité du cas .
28 double assassinat
j’appellerai simplement votre attention sur trois points.
Un témoin dépeint la' voix ainsi : plutôt âpre qu aigue. Deux autres en parlent comme d’une voix brève et saccadée. Ces témoins n’ont distingué aucunes paro es, aucuns sons ressemblant à des paroles.
Je ne sais pas, — continua Dupin, — quelle impression j’ai pu faire sur votre entendement; mais je n esi e pas à affirmer qu’on peut tirer des déductions legi unes de cette partie même des dépositions, — la parue re a îve aux deux voix, — la grosse voix, et la voix aigue, très-suffisantes en elles-mêmes pour créer un soupçon qui indiquerait la route dans toute investigation ultérieure du
mystère. .
J’ai dit : déductions légitimes, mais cette expression .a rend pas complètement ma pensée. Je voulais faire entendre que ces déductions sont les seules convenables, et que ce soupçon en surgit inévitablement comme le seul résulta, possible. Cependant, de quelle nature est ce soupçonne ne vous le dirai pas immédiatement. Je désire simplement vous démontrer que ce soupçon était plus que suffisant pour donner un caractère décidé, une tendance positive à l’enquête que je voulais faire dans la chambre.
Maintenant, transportons-nous en imagination aans cette chambre. Quel sera le premier objet de notre recherche ? Les moyens d’évasion employés par les meurtriers. Nous pouvons affirmer, — n’est-ce pas, que nous ne croyons ni l’un ni l’autre aux événements surnaturels 1 Mesdames l’Espanaye n’ont pas été assassinées par les esprits. Les auteurs du meurtre étaient des êtres matériels, et ils ont fui matériellement.
Or, comment ? Heureusement, il n’y a qu’une maniéré de raisonner sur ce point, et cette manière nous conduira à une conclusion positive. Examinons donc, un à un, les moyens possibles d’évasion. Il est clair que les
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assassins étaient dans la chambre où l’on a trouvé mademoiselle l’Espanaye, ou au moins dans la chambre adjacente quand la foule a monté l’escalier. Ce n’est donc que dans ces deux chambres que nous avons à chercher des issues. La police a levé les parquets, ouvert les plafonds, sondé la maçonnerie des murs. Aucune issue sécrète n’a pu échapper à sa perspicacité. Mais je ne me suis pas fié à ses yeux, et j’ai examiné avec les miens ; il n’y a réellement pas d’issue secrète. Les deux portes qui conduisent des chambres dans le corridor étaient solidement fermées, et les clefs en dedans. Voyons les cheminées. Celles-ci, qui sont d’une largeur ordinaire jusqu’à une distance de huit ou dix pieds au-dessus du foyer, ne livreraient pas au delà un passage suffisant à un gros chat.
L’impossibilité de la fuite, du moins par les voies cidessus indiquées, étant donc absolument établie, nous en sommes réduits aux fenêtres-. Personne n’a pu fuir par celles de la chambre du devant, sans être vu par la foule du dehors. Il a donc fallu que les meurtriers s’échappassent par celles de la chambre de derrière.
Maintenant, amenés, comme nous le sommes, à cette conclusion par des déductions aussi irréfragables, nous n’avons pas le droit, en tant que raisonneurs, de. la rejeter en raison de son apparente impossibilité. Il ne nous reste donc qu’à démontrer que cette impossibilité apparente n’existe pas en réalité.
11 y a deux fenêtres dans la chambre. L’une des deux n’est pas obstruée par l’ameublement, et est restée entièrement visible. La partie inférieure de l’autre est cachée par le chevet du lit, qui est fort massif et qui est poussé tout contre. On a constaté que la première était solidement assujettie en dedans. Elle a résisté aux etforts les plus violents de ceux qui ont essayé de la lever. On avait percé dans son châssis, à gauche, un grand trou avec une
vrille, et on y trouva un gros clou enfoncé presque jusqu’à la tête. En examinant l’autre fenêtre, on y a trouvé fiché un clou semblable; et un vigoureux effort pour lever le châssis n’a pas eu plus de succès que de l’autre cote. La police était dès lors pleinement convaincue qu aucune fuite n’avait pu s’effectuer par ce chemin. Il fut. donc considéré comme superflu de retirer les clous et d ouvrir les fenêtres.
Mon examen fut un peu plus minutieux, et cela, par la raison que je vous ai donnée tout à l’heure. G était le cas, je le savais, où il fallait démontrer que l’impossibilité n’était qu’apparente.
Je continuai à raisonner ainsi , — à posteriori. ^ Les meurtriers s’étaient évadés par l’une de ces. fenêtres. Cela étant, ils ne pouvaient pas avoir réassujetti les châssis en dedans, comme on les a trouvés ; considération qui, par son évidence, a borné les recherches de la police dans ce sens-là. Cependant ces châssis étaient bien fermés. Il faut donc qu’ils puissent se fermer d’eux-mêmes. Il n’y avait pas moyen d’échapper à cette conclusion. J’allai droit à la fenêtre non bouchée, je retirai le clou avec quelque difficulté , et j’essayai de lever le châssis. Il a résisté à tous mes efforts, comme je m’y attendais. Il y avait donc, j’en étais sûr maintenant, un ressort caché ; et ce fait, corroborant mon idée, me convainquit au moins de la justesse de mes prémisses, quelque mystérieuses que m’apparussent toujours les circonstances relatives aux clous. Un examen minutieux me fit bientôt découvrir le ressort secret. Je le poussai, et, satisfait de ma découverte, je m’abstins de lever le châssis.
Je remis alors le clou en place et l’examinai attentivement. Une personne passant par la fenêtre pouvait l’avoir refermée, et le ressort aurait fait son office ; mais le clou n’aurait pas été replacé. Cette conclusion était
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nette et rétrécissait encore le champ de mes investigations. il fallait que les assassins se fussent enfuis par l'autre fenêtre. En supposant donc que les ressorts des deux croisées fussent semblables, comme il était probable, il fallait cependant trouver une différence dans les clous, ou au moins dans la manière dont ils avaient été fixés. Je montai sur le fond de sangle du lit, et je regardai minutieusement l'autre fenêtre par-dessus le chevet du lit. Je passai ma main derrière, je découvris aisément le ressort, et je le fis jouer; — il était, comme je l'avais deviné , identique au premier. Alors j'examinai le clou. Il était aussi gros que l’autre, et fixé de la même manière, enfoncé presque jusqu’à la tête.
Vous direz que j’étais embarrassé ; mais si vous avez une pareille pensée, c'est que vous vous êtes mépris sur la nature de mes inductions. Pour me servir d'un terme de jeu, je n'avais pas commis une seule faute; je n’avais pas perdu la piste un seul instant ; il n’y avait pas une lacune d’un anneau à la chaîne. J’avais suivi le secret jusque dans sa dernière phase, et cette phase, c’était le clou . Il ressemblait, dis-je, sous tous les rapports, à son voisin de l’autre fenêtre; mais ce fait, quelque concluant qu’il fût en apparence, devenait absolument nul, en face de cette considération dominante, à savoir que là, à ce clou, finissait le fil conducteur. Il faut, me dis-je, qu'il y ait dans ce clou quelque chose de défectueux. Je le touchai, et la tête, avec un petit morceau de la tige, un quart de pouce environ, me resta dans les doigts. Le reste de la tige était dans le trou, où elle s’était cassée. Cette fracture était fort ancienne, car les bords étaient incrustés de rouille, et elle avait été opérée par un coup de marteau, qui avait enfoncé en partie la tête du clou dans le fond du châssis. Je rajustai soigneusement la tête avec le morceau qui la continuait, et le tout figura un clou intact ; la
fissure était inappréciable. Je pressai le ressort, je levai doucement la croisée de quelques pouces ; la tête du Ciou vint avec elle, sans bouger de son trou. Je refermai la croisée, et le clou offrit de nouveau le semblant d un clou complet.
Jusqu’ici l’énigme était débrouillée. L’assassin avait fui par la fenêtre qui touchait au lit. Qu’elle fût retombée d’elle-même après la fuite, ou qu’elle eût été fermée par une main humaine, elle était retenue par le ressort, et la police avait attribué cette résistance au clou-; aussi toute enquête ultérieure avait été jugée superflue.
La question, maintenant, était celle du mode de descente. Sur ce point, j’avais satisfait mon esprit dans notre promenade autour du bâtiment. A cinqpieds et demi environ de la fenêtre en question , court une chaîne de paratonnerre. De cette chaîne, il eut été impossible à n importe qui d’atteindre la fenêtre, à plus forte raison, d’entrer.
Toutefois, j’ai remarqué que les volets du quatrième étage étaient du genre particulier que les menuisiers parisiens appellent ferrades, genre de volets fort peu usité aujourd'hui , mais qu’on rencontre fréquemment dans de vieilles maisons de Lyon et de Bordeaux. Ils sont faits comme une porte ordinaire (porte simple, et non pas à double battant), à l’exception que la partie inférieure est façonnée à jour et treillissée, ce qui donne aux mains une excellente prise.
Dans le cas en question, ces volets sont larges de trois bons pieds et demi. Quand nous les avons examinés du derrière de la maison, ils étaient tous les deux ouverts à moitié, c’est-à-dire qu’ds faisaient angle droit avec le mur. Il est présumable que la police a examiné comme moi les derrières du bâtiment ; mais en regardant ces ferrades dans le sens de leur largeur (comme elle les a vues inévitablement), elle n’a sans doute pas pris garde à cette
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largeur même, ou du moins elle n’y a pas attaché l’importance nécessaire. En somme, les agents, quand il a été démontré pour eux que la fuite n’avait pu s’effectuer de ce côté, ne leur ont appliqué qu’un examen fort succinct.
Toutefois il était évident pour moi que le volet appartenant à la fenêtre située au chevet du lit, si on le supposait rabattu contre le mur, se trouverait à deux pieds de la chaîne du paratonnerre. Il était clair aussi que, par l’effort d’une énergie et d’un courage insolites, on pouvait, à l’aide de la chaîne, avoir opéré une invasion par la fenêtre. Arrivé à cette distance de deux pieds et demi (je suppose maintenant le volet complètement ouvert) , un voleur aurait pu trouver dans le treillage une prise solide. Il aurait pu dès lors, en lâchant la chaîne, en assurant bien ses pieds contre le mur et en s’élançant vivement, tomber dans la chambre, et attirer violemment le volet avec lui de manière à le fermer, — en supposant, toutefois, la fenêtre ouverte en ce moment-là.
Remarquez bien, je vous prie, que j’ai parlé d’uneénergie très-peu commune, nécessaire pour réussir dans une entreprise aussi difficile, aussi hasardeuse. Mon but est de vous prouver d’abord que la chose a pu se faire, — en second lieu et principalement, d’attirer votre attention sur le caractère très-extraordinaire, presque surnaturel, de l’agilité nécessaire pour l’accomplir.
Vous direz sans doute, en vous servant de la langue judiciaire, que, pour donner ma preuve à fortiori, je devrais plutôt sous-évaluer l’énergie nécessaire dans ce cas que réclamer son exacte estimation. C’est peut-être la pratique des tribunaux, mais cela ne rentre pas dans les us de la raison. Mon objet final, c’est la vérité. Mon but actuel, c’est de vous induire à rapprocher, cette énergie tout à fait insolite de cette voix si particulière, de cette voix
aiguë (ou âpre), de cette voix saccadée, dont la nationalité n’a pu être constatée par 1 accord de eux iérnoins, et dans laquelle personne n’a saisi de mots articulés, de syllabisation.
A ces mots, une conception vague et embryonnaire de la pensée de Dupin passa dans mon esprit. 11 me semblait être sur la limite de la compréhension sans pouvoir comprendre; comme les gens qui sont quelquefois sur le bord du souvenir, et qui cependant ne parviennent pas a se rappeler. Mon ami continua son argumentation :
— Vous voyez,— dit-il, — que j’ai transporté la question du mode de sortie au mode d’entrée. Il était dans mon plan de démontrer qu’elles se sont effectuées de la même manière et sur le même point. Retournons maintenant dans l’intérieur de la chambre. Examinons toutes les particularités. Les tiroirs de la commode, dit-on, ont été mis au pillage, et cependant on y a trouvé plusieurs articles de toilette intacts. Cette conclusion est absurde ; c’est une simple conjecture, — une conjecture passablement niaise, et rien de plus. Comment pouvons-nous savoir que les articles trouvés dans les tiroirs ne représentent pas tout ce que les tiroirs contenaient? Madame l’Espanaye et sa fille menaient une vie excessivement retirée, ne voyaient pas le monde, sortaient rarement, avaient donc peu d’occasions de changer de toilette. Ceux qu’on a trouvés étaient au moins d’aussi bonne qualité qu’aucun de ceux que possédaient vraisemblablement ces dames. Et si un voleur en avait pris quelques-uns, pourquoi n’aurait-il pas pris les meilleurs, — pourquoi ne les aurait-il pas tous pris? Bref, pourquoi aurait-il abandonné ses quatre mille francs en or pour s’empêtrer d’un paquet de linge? L’or a été abandonné. La presque totalité de la somme désignée par le banquier Mignaud a été trouvée sur le parquet, dans les sacs. Je tiens donc à écarter de votre
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pensée l’idée saugrenue d’un intérêt, idée engendrée dans le cerveau de la police par les dépositions qu, parlent d’argent délivré à la porte même de la maison. Des coïncidences dix fois plus remarquables que celle-ci (la livraison de l’argent et le meurtre commis trois jours apres sur le propriétaire), se présentent dans chaque heure de notre vie, sans attirer notre attention, même une minute. En général, les coïncidences sont de grosses pierres d’achoppement dans la route de ces pauvres penseurs mal éduqués qui ne savent pas le premier mot de la théorie des probabilités, théorie à laquelle le savoir humain doit ses plus glorieuses conquêtes et ses plus belles découvertes. Dans le cas présent, si l’or avait disparu, le fait qu’il avait été délivré trois jours auparavant créerait quelque chose de plus qu’une coïncidence. Cela corroborerait l’idée d’intérêt. Mais dans les circonstances réelles où nous sommes placés, si nous supposons que l’or a été le mobile de l’attaque, il nous faut supposer ce criminel assez indécis et assez idiot pour oublier à la fois son or et le mobile qui l’a fait agir.
Mettez donc bien dans votre esprit les points sur lesquels j’ai attiré votre attention, — cette voix particulière, cette agilité sans pareille, et cette absence frappante d’intérêt dans un meurtre aussi singulièrement atroce que celui-ci. — Maintenant, examinons la boucherie en elle-même. Voilà une femme étranglée par la force des mains, et introduite dans une cheminée, la tête en bas Des assassins ordinaires n’emploient pas de pareils procédés pour tuer. Encore moins cachent-ils ainsi les cadavres de leurs victimes. Dans cette façon de fourrer le corps dans la cheminée, vous admettrez qu’il y a ouel-
d^alSent-i-t' 6 ^ ~ «W "hôte
üous et Sné ï C r C ^ t0Ut Ce <* ue nous connaisen general des actions humaines, même en suppo -
saut que les auteurs fussent les plus pervertis des hommes. Songez aussi quelle force prodigieuse il a fallu pour pousser ce corps dans une pareille ouverture, et l’y pousser si puissamment que les efforts réunis de plusieurs personnes furent à peine suffisants pour l’en retirer.
Portons maintenant notre attention sur d autres indices de cette vigueur merveilleuse. Dans le foyer on a trouvé des mèches de cheveux, — des mèches tres-epaisses de cheveux gris. Ils ont été arrachés avec leurs raei- ' nés. Vous savez quelle puissante force il faut pour arracher seulement de la tête vingt ou trente cheveux a la fois. Vous avez vu les mèches en question, aussi bien que moi. A leurs racines grumelées, — affreux spectacle! — adhéraient des fragments de cuir chevelu, —preuve certaine de la prodigieuse puissance qu'il a fallu déployer pour déraciner peut-être cinq cent mille cheveux d un
seul coup. t
Non-seulement le cou de la vieille dame était coupe, mais la tête absolument séparée du corps; l’instrument était un simple rasoir. Je vous prie de remarquer cette férocité bestiale. Je ne parle pas des meurtrissures du corps de madame l’Espanaye ; M. Dumas et son honorable confrère, M. Étienne, ont affirmé qu’elles avaient été produites par un instrument contondant ; et en cela ces messieurs furent tout à fait dans le vrai. L’instrument contondant a été évidemment le pavé de la cour sur laquelle la victime est tombée de la fenêtre qui donne sur le lit. Cette idée, quelque simple qu’elle apparaisse maintenant, a échappé à la police parla même raison qui l’a empêchée de remarquer la largeur des volets; parce que, grâce à la circonstance des clous, sa perception était hermétiquement bouchée à l’idée que les fenêtres eussent jamais pu être ouvertes.
Si maintenant, — subsidiairement, — vous avez corn
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venablement réfléchi au désordre bizarre de ia chambre, nous sommes allés assez avant pour combiner les idées d'une agilité merveilleuse, d'une férocité bestiale, d’une boucherie sans motif, d’une grotesquerie dans l’horrible absolument étrangère à l’humanité, et d’une voix dont l’accent est inconnu à l’oreille d’hommes de plusieurs nations, d'une voix dénuée de toute syllabisation distincte et intelligible. Or, pour vous, qu’en ressort-il? Quelle impression ai-je faite sur votre imagination?
Je sentis un frisson courir dans ma chair quand Dupin me fit cette question. — Un fou, — dis-je, — aura commis ce meurtre, . — quelque maniaque furieux échappé à une maison de santé du voisinage.
— - Pas trop mal, — répliqua-t-il, — votre idée est presque applicable. Mais les voix des fous, même dans leurs plus sauvages paroxysmes, ne se sont jamais accordées avec ce qu’on dit de cette voix singulière entendue dans 1 escalier. Les fous font partie d’une nation quelconque; et leur langage, pour incohérent qu’il soit dans les paroles, est toujours syliabifié. En outre, le cheveu d’un fou ne ressemble pas à celui que je tiens maintenant dans rna main. J’ai dégagé cette petite touife des doigts rigides et crispés de madame l’Espanaye. Dites-moi ce que vous en pensez.
Dupin ! — dis-je, complètement bouleversé, — ces cheveux sont bien extraordinaires, — ce ne sont pas là aes cheveux humains !
— Je n’ai pas affirmé qu’ils fussent tels, — dit-il, — mais, avant de nous décider sur ce point, je désire que v ou» jetiez un coup d’œil sur le petit dessin que j’ai tracé mi ce bout de papier. C’est un fac simile qui représente ~ e certaines dépositions définissent les meurtrissures noirâtres, et les profondes marques d'ongles trouvées sur e cou de mademoiselle l’Espanaye, et que MM. Dumas
et Étienne appellent une série de taches livides, évidemment causées par V impression des doigts.
— Vous voyez, — continua mon ami, en déployant le papier sur la table, — que ce dessin donne l’idée d’une poigne solide et ferme. Il n’v a pas d’apparence que les doigts aient glissé. Chaque doigt a gardé, peut-être jusqu’à la mort de la victime, la terrible prise qu’il s’était faite, et dans laquelle il s’est moulé. Essayez maintenant de placer tous vos doigts, en même temps, chacun dans la marque analogue que vous voyez.
J’essayai, mais inutilement.
— Il est possible, — dit Dupin, — que nous ne fassions pas cette expérience d’une manière décisive. Le papier est déployé sur une surface plane, et la gorge humaine est cylindrique. Voici un rouleau de bois dont la circonférence est à peu près celle d’un cou. Étalez le dessin tout autour, et recommençons l’expérience.
J’obéis; mais la difficulté fut encore plus évidente que la première fois.
— Ceci, — dis-je, — n’est pas la trace d’une main humaine.
— Maintenant, — dit Dupin, — lisez ce passage de Cuvier.
C’était l’histoire minutieuse, anatomique et descriptive, du grand Orang-Outang fauve des îles de l’Inde orientale. Tout le monde connaît suffisamment la gigantesque stature, la force et l’agilité prodigieuses, la férocité sauvage, et les facultés d’imitation de ce mammifère. Je compris d’un seul coup tout l’horrible du meurtre.
— La description des doigts, — dis-je, quand j’eus fini la lecture, — s’accorde parfaitement - avec le dessin. Je vois qu’aucun animal, — excepté un orang-outang, et de l’espèce en question, — n’aurait pu faire des marques
dans la rue morgue.
telles que celles que vous avez dessinées. Cette touffe de poils fauves est aussi d'un caractère identique à celui de ranimai de Cuvier. Mais je ne me rends pas facilement compte des détails de cet effroyable mystère. D’ailleurs, on a entendu deux voix se disputer, et l’une d’elles était incontestablement la voix d’un Français.
— C’est vrai ; et vous vous rappellerez une expression attribuée presque unanimement à cette voix, — l’expression Mm Dieu! Ces mots, dans les circonstances présentes, ont été caractérisés par l’un des témoins (Montani, le confiseur), comme exprimant un reproche et une remontrance. C’est donc sur ces deux mots que j’ai fondé l’espérance de débrouiller complètement l’énigme. Un Français a eu connaissance du meurtre. Il est possible, — il est même plus que probable qu’il est innocent de toute participation à cette affaire sanglante. L’orang-outang a pu lui échapper. Il est possible qu’il ait suivi sa trace jusqu’à la chambre, mais que, dans les circonstances terribles qui ont suivi, il n’ait pas pu s’emparer de lui. L’animal est encore libre. Je ne poursuivrai pas ces conjectures, je n’ai pas le droit d’appeler ces idées d’un autre nom, puisque les ombres de réflexions qui leur servent de base sont d’une profondeur à peine suffisante pour être appréciées par ma propre raison, et que je ne prétendrais pas qu’elles fussent appréciables pour une autre intelligence. Nous les nommerons donc des conjectures, et nous ne les prendrons que pour telles. Si le Français en question est, comme je le suppose, innocent de cette atrocité, cette annonce que j’ai laissée hier au soir, pendant que nous retournions au logis, dans les bureaux du journal Le Monde (feuille consacrée aux intérêts maritimes, et trèsrecherchée parles marins), l’amènera chez nous, il me tendit un papier , et je lus :
Avis.— On a trouvé dans le bois de Boulogne, le matin
du .. courant (c’était le matin de l’assassinat), de fort bonne heure, un énorme orang-outang fauve de l’espèce de Bornéo. Le propriétaire (qu’on sait être un marin appartenant a 1 équipaged’un navire maltais), peut retrouver 1 animal, apiès en avoir donné un signalement satisfaisant, et remboursé quelques frais à la personne qui s’en est emparée, et qui 1 a
gardé. S’adresser rué n°.., faubourg Saint-Germain, au
troisième. ,
— Comment avez-vous pu, — demandai-je à Dupin, — savoir que l’homme était un marin, et qu’il appartenait à un navire maltais?
— Je ne le sais pas, — dit-il, — je n’en suis pas sûr. Voici toutefois un petit morceau de ruban, qui, j en juge par sa forme et son aspect graisseux, a évidemment servi à nouer les cheveux en une de ces longues queues qui rendent les marins si fiers et si farauds. En outre, ce nœud est un de ceux que peu de personnes savent faire, excepté les marins, et il est particulier aux Maltais. J’ai ramassé le ruban au bas de la chaîne du paratonnerre. Il est impossible qu'il ait appartenu a rune des deux victimes. Après tout, si je me suis trompé en induisant de ce ruban que le Français est un marin appartenant à un navire maltais, je n’aurai fait de mal à personne avec mon annonce. Si je suis dans l'erreur, il supposera simplement que j’ai été fourvoyé par quelque circonstance dont il ne prendra pas la peine de s’enquérir. Mais si je suis dans le vrai, il y a un grand point de gagné. Le Français, qui a connaissance du meurtre, bien qu’il er soit innocent, hésitera naturellement à répondre à
l’annonce, à réclamer son orang-outang. Il raisonnera
ainsi : «Je suis innocent; je suis pauvre; mon orangoutang est d’un grand prix ; — c’est presque une fortune dans une situation comme la mienne; —pourquoi le perdrais-je, par quelques niaises appréhensions de danger?
DANS LA RLE MORGUE
Le voilà, il est sous ma main. On Fa trouvé dans le bois de Boulogne, — à une grande distance du théâtre du meurtre. Soupçonnera-t-on jamais qu’une oête brute ait pu faire le coup ? La police est dépistée, — elle n’a pu retrouver le plus petit fil conducteur. Quand même on serait sur la piste" de l’animal, il serait impossible de me prouver que j’aie eu connaissance de ce meurtre, ou de m’incriminer en raison de cette connaissance. Enfin, et avant tout, je suis connu. Le rédacteur de l’annonce me désigne comme le propriétaire de la bête. Mais je ne sais pas jusqu’à quel point s’étend sa certitude. Si j’évite de réclamer une propriété d’une aussi grosse valeur, qui est connue pour m’appartenir, je puis attirer sur l’animal un dangereux soupçon. Ce serait de ma part une mauvaise politique d’appeler l’attention sur moi ou sur la bête. Je répondrai décidément à l’avis du journal, je reprendrai mon orang-outang, et je l’enfermerai solidement, jusqu’à ce que cette affaire soit oubliée. »
En ce moment, nous entendîmes un pas qui montait l’escalier.
-Apprêtez-vous, — dit Dupin, — prenez vos pistolets, mais ne vous en servez pas, — ne les montrez pas avant un signal de moi.
On avait laissé ouverte la porte cochère, et le visiteur était entré sans sonner, et avait gravi plusieurs marches de l’escalier. Mais on eût dit maintenant qu’il hésitait. Nous l’entendions redescendre. Dupin se dirigea vivement vers la porte, quand nous l’entendîmes qui remontait. Cette fois, il ne battit pas en retraite, mais s’avança délibérément, et frappa à la porte de notre chamDre.
— Entrez, — dit Dupin d’une voix gaie et cordiale
Un homme se présenta. C’était évidemment un marin. Un giand, robuste et musculeux individu, avec une expiession d audace de tous les diables qui n’était pas
du tout déplaisante. Sa figure, fortement halée, était plus d'à moitié cachée par les favoris et les moustaches. Il portait un gros bâton de chêne, mais ne. semblait pas autrement armé. Il nous salua gauchement, et nous souhaita le bonsoir avec un accent français qui, bien que légèrement bâtardé de suisse, rappelait suffisamment une origine parisienne.
— Asseyez-vous, mon ami, — dit Dupin, je suppose que vous venez pour votre orang-outang. Sur ma parole, je vous l’envie presque ; il est remarquablement beau, et c’est sans doute une bête d'un grand prix. Quel âge tu donnez-vous bien ?
Le matelot aspira longuement, de l’air d un homme qui se trouve soulagé d’un poids intolérable, et répliqua d’une voix assurée :
— Je ne saurais trop vous dire ; cependant, il ne peut guère avoir plus de quatre ou cinq ans. Est-ce que vous l’avez ici?
Oh ! non ; nous n’avions pas de lieu commode pour
l’enfermer. Il est dans une écurie de manège près d’ici, rue Dubourg. Vous pourrez l’avoir demain matin. Ainsi, vous êtes en mesure de prouver votre droit de propriété?
— Oui, monsieur, certainement.
— Je serais vraiment peiné de m’eu séparer, — dit Dupin.
— Je n’entends pas, — dit l’homme, — que vous ayez pris tant de peine pour rien; je n’y ai pas compté. Je paierai volontiers une récompense à la personne qui a retrouvé l’animal, une récompense raisonnable, s’entend.
Fort bien, — répliqua mon ami, — tout cela est fort juste, en vérité. Voyons, — que donneriez-vous bien ? Ah ! je vais vous le dire. Voici quelle sera ma récompense : vous me raconterez tout ce que vous savez relativement aux assassinats de la rue Morgue.
DANS LA RLE MORGUE
Dupin prononça ces derniers mots d'une voix trèsbasse et fort tranquillement. Il se dirigea vers la porte avec la même placidité, la ferma, et mit la clef dans sa pocbe. Il tira alors un pistolet de son sein, et le posa sans le moindre émoi sur la table.
La figure du marin devint pourpre, comme s'il en était aux agonies d'une suffocation. Il se dressa sur ses pieds et saisit son bâton ; mais une seconde après, il se laissa retomber sur- son siège, tremblant violemment et la mort sur le visage. Il ne pouvait articuler une parole. Je le plaignais du plus profond de mon cœur.
— Mon ami, — dit Dupin d'une voix pleine de bonté, — vous vous alarmez sans motif, — je vous assure. Nous ne voulons vous faire aucun mal. Sur mon honneur de galant homme et de Français, nous n'avons aucun mauvais dessein contre vous. Je sais parfaitement que vous êtes innocent des horreurs de la rue Morgue. Cependant, cela ne veut pas dire que vous n’y soyez pas quelque peu impliqué. Le peu que je vous ai dit doit vous prouver que j'ai eu sur cette affaire des moyens d’information dont vous ne vous seriez jamais douté. Maintenant la chose est claire pour nous. Vous n’avez rien fait que vous ayez pu éviter, — rien, à coup sûr, qui vous rende coupable. v °us aimiez pu voler impunément; vous n'avez même pas été coupable de vol. Vous n'avez rien à cacher; vous n'avez aucune raison de cacher quoi que ce soit. D'un autre côté, vous êtes contraint par tous les principes de 1 honneur à confesser tout ce que vous savez. Un homme innocent est actuellement en prison, accusé du crime dont vous pouvez indiquer l'auteur.
Pendant que Dupin prononçait ces mots, le matelot avait recouvré, en grande partie, sa présence d'esprit ; mais toute sa première hardiesse avait disparu.
Que Dieu me soit en aide! — dit-il, — après une
petite panse, —-je vous dirai tout ce que je sais sur cette affaire; mais je n’espëre pas que vous en croyiez la moitié, je serais vraiment un sot, si je Fesperais ! Cependant, je suis innocent, et je dirai tout ce que j ai sur îe cœur, quand même il m'en coûterait la vie !
Voici en substance ce qu’il nous raconta : Il avait fait dernièrement un voyage dans l’archipel indien. Une bande de matelots, dont il faisait partie, débarqua à Bornéo et pénétra dans l’intérieur poury faire une excursion d’amateurs. Lui et un de ses camarades avaient pris l’orangoutang. Ce camarade mourut, et l’animal devint donc sa propriété exclusive, à lui. Après bien des embarras causés par l’indomptable férocité du captif pendant la traversée, il réussit à la longue à îe loger sûrement dans sa propre demeure à Paris, et, pour ne pas attirer sur luimême l’insupportable curiosité des voisins , il avait soigneusement enfermé l’animal, jusqu’à ce qu’il l’eût guéri d’une blessure au pied qu’il s’était faite à bord avec une esquille. Son projet, finalement, était de le vendre.
Comme il revenait, une nuit, ou plutôt un matin, — le matin du meurtre, — d’une petite orgie de matelots, il trouva la bête installée dans sa chambre à coucher ; elle s’était échappée du cabinet voisin, où il la croyait solidement enfermée. Un rasoir à la main et toute barbouillée de savon, elle était assise devant un miroir, et essayait de se raser, comme sans doute elle l’avait vu faire à son. maître en l’épiant par le trou de la serrure. Terrifié en voyant une arme si dangereuse dans les mains d’un animal aussi féroce, parfaitement capable de s’en servir, l’homme, pendant quelques instants, n’avait su quel parti prendre* D’habitude, il avait dompté l’animal, même dans ses accès les plus furieux, par les coups de fouet ; et il voulut y recourir cette fois encore. Mais en voyant le fouet, l’orang-outang bondit à travers la porte de la
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chambre, dégringola par les escaliers, et, profitant d’une fenêtre ouverte par malheur, il se jeta dans la rue.
Le Français, désespéré, poursuivit le singe; — celui-ci, tenant toujours son rasoir d’une main, s’arrêtait de temps en temps, se retournait, et faisait des grimaces à l’homme qui le poursuivait, jusqu’à ce qu’il se vît près d’être atteint, puis il reprenait sa course. Cette chasse dura ainsi un bon bout de temps. Les rues étaient profondément tranquilles, et il pouvait être trois heures du matin. En traversant un passage derrière la rue Morgue, l’attention du fugitif fut attirée par Une lumière qui partait de la fenêtre ouverte de madame l’Espanaye, au quatrième étage de sa maison. Il se précipita vers le mur, il aperçut la chaîne du paratonnerre, y grimpa avec une inconcevable agilité, saisit le volet, qui était complètement rabattu contre le mur, et en s’appuyant dessus, il s’élança droit sur le chevet du lit.
Toute cette gymnastique ne dura pas une minute. Le volet avait été repoussé contre le mur par le bond que l’orang-outang avait fait en se jetant dans la chambre.
Cependant, le matelot était à la fois joyeux et inquiet.
11 avait donc bonne espérance de ressaisir l’animal, qui pouvait difficilement s’échapper de la trappe où il s’était aventuré, et d’où on pouvait lui barrer la fuite. D’un autre côté, il y avait lieu d’être fort inquiet de ce qu’il pouvait faire dans la maison. Cette dernière réflexion incita^ 1 homme à se remettre à la poursuite de son fugitif, h n est pas difficile pour un marin de grimper à une chaîne de paratonnerre ; mais, quand il fut arrivé à la hauteur de la fenêtre, située assez loin sur sa gauche, il se trouva mrt empêché ; tout ce qu’il put faire de mieux fut de se resser de manière à jeter un coup d’œil dans l’intérieur e a chambre. Mais ce qu’il vit lui fit presque lâcherprise ans 1 excès de sa terreur. C’était -alors que s’élevaient
les horribles cris qui, à travers le silence de la nuit, réveillèrent en sursaut les habitants de la rue Morgue, Madame FEspanave et sa fille, vêtues de leurs toilettes de nuit, étaient sans doute occupées à ranger que ques papiers dans le coffret de fer dont il a été fait mention, et qui avait été traîné au milieu de la chambre, ü était ouvert, et tout son contenu était éparpillé sur le parquet. Les victimes avaient Sans doute le dos tourné à la fenetre ; et, à en juger par le temps qui s'écoula entre 1 invasion de la bête et les premiers cris, il est probable qu elles ne 1 aperçurent pas tout de suite. Le claquement du volet a pu être vraisemblablement attribué au vent.
Quand le matelot regarda dans la chambre, le terrible animal avait empoigné madame FEspanaye par ses cheveux qui étaient épars et qu’elle peignait, et il agitait le rasoir autour de sa figure, en imitant les gestes d un barbier. La fille était par terre, immobile ; elle s’était évanouie. Les cris et les efforts de la vieille dame, pendant lesquels les cheveux lui furent arrachés de la tête, eurent pour effet de changer en fureur les dispositions probablement pacifiques de l’orang-outang. D un coup rapide de son bras musculeux, il sépara presque la tête du corps. La vue du sang transforma sa fureur en frénésie. Il grinçait des dents, il lançait du feu par les yeux. Il se jeta sur le corps de la jeune personne,il lui ensevelit ses terribles griffes dans la gorge, et les y laissa jusqu’à ce qu elle fut morte. Ses yeux égarés et sauvages tombèrent en ce moment sur le chevet du lit, au-dessus duquel il put apercevoir la face de son maître, paralysée par l’horreur.
La furie de la bête, qui sans aucun doute se souvenait du terrible fouet, se changea immédiatement en frayeur. Sachant bien qu’elle avait mérité un châtiment, elle semblait vouloir cacher les traces sanglantes de son action, et
DANS LA RUE MORGUE
bondissait à travers la chambre dans un accès d'agitation nerveuse, bousculant et brisant les meubles à chacun de ses mouvements, et arrachant les matelas du lit. Finalement, elle s’empara du corps de la fille, et le poussa dans la cheminée, dans la posture où elle fut trouvée ; puis de celui de la vieille dame qu’elle précipita la tête la première à travers la fenêtre.
Comme le singe s’approchait de la fenêtre avec son fardeau tout mutilé, le matelot épouvanté se baissa, et se laissant couler le long de la chaîne sans précautions, il s’enfuit tout d’un trait jusque chez lui, redoutant les conséquences de cette atroce boucherie, et, dans sa terreur, abandonnant volontiers tout souci de la destinée de son orang-outang. Les voix entendues par les gens de l’escalier étaient ses exclamations d’horreur et d’effroi mêlées aux glapissements diaboliques de la bête.
Je n’ai presque rien à ajouter. L’orang-outang s’était sans doute échappé de la chambre par la chaîne du paratonnerre, juste avant que la porte fut enfoncée. En passant par la fenêtre, il l’avait évidemment refermée. Il fut rattrapé plus tard par le propriétaire lui-même, qui le vendit pour un bon prix au jardin des Plantes.
Lebon fut immédiatement relâché, après que nous eûmes raconté toutes les circonstances de l’affaire, assaisonnées de quelques commentaires de Dupin, dans le cabinet même du préfet de police. Ce fonctionnaire, quelque bien disposé qu’il fût envers mon ami, ne pouvait pas absolument déguiser sa mauvaise humeur en voyant l’affaire prendre cette tournure, et se laissa aller à un ou deux sarcasmes sur la manie des personnes qui se mêlaient de ses fonctions.
Laissez-le parler, — dit Dupin, qui n’avait pas jugé a propos de répliquer. — Laissez-le jaser, cela allégera sa conscience. Je suis content de l’avoir battu sur son