LE PROGRÉS
Progrès ! progrès ! Mais ils auront beau chanter ! Toujours quelques esprits persisteront à ne voir ce progrès que sous la forme d'un pic toujours plus élevé, autour duquel grondent toujours plus d'orages, au pied duquel s'ouvrent des abîmes toujours plus profonds. Et de ces hauteurs dangereuses, le triste voyageur, reprenant sa vaine escalade, sentira plus que jamais les cieux hors d'atteinte, et d'un regard plus chagrin cherchera dans la brume épaissie l'heureuse vallée oïl le progrès était une marche tranquille à travers les prés et les eaux coulantes. Là les vents courbaient l'herbe sans déraciner les chênes ; peu d'aigles, mais des oiseaux chantants ; peu de points de vue, mais des abris siirs et des soleils doux, et des fleurs, et des fruits, et des tombes !
Si l'on avait dit à nos pères qu'un temps viendrait où l'on partirait le matin de Paris après déjeuner pour aller souper le soir à Marseille, et que ce ne serait qu'un commencement, un apprentissage à marcher plus vite ; qu'un bourgeois de Paris, en ce temps-là, saurait à midi ce qui s'est passé le matin à Londres, à Rome, à Vienne, à Saint-Pétersbourg, et qu'il ne faudrait qu'attendre ;:n peu pour avoir les nouvelles de Calcutta et bientôt de Pékin ; si l'on avait ajouté que ces merveilles et mille autres ne seraient rien à côté de toutes celles qu'on aurait sous la main pour l'année ou la semaine suivante, et que 1862 ferait pitié à 4863, lequel à son tour exciterait les dédains de 1864, et que 1864 serait pourtant regardé avec mépris, comme une époque de tâtonnements et d'ébauches, par 1865 ; à coup sûr, nos pères, voyant tout cela, auraient dit : On se gabe, ou nos enfants seront des dieux.
— Oui, bonnes gens, vos enfants seront des dieux qui verront les effets du fulminate de mercure, — qui liront des romans-feuilletons, — qui seront dirigés dans les voies intellectuelles par des écrivains sans grammaire, — et qui, en grand nombre, se coucheront sans souper, vu le haut prix de la viande de cheval.
Dans leur capitale régularisée, aérée, magnifique, où l'on plantera des arbres tout faits, autour de monuments splendides élevés en quelques semaines et
comme apportés tout faits aussi des carrières ; dans cette ville grande et grandiose, sans cesse enrichie, sans cesse embellie, toujours éveillée au bruit de tous les plaisirs, il n'y aura plus de nuit, — et plus de repos. L'ancien Paris de Boileau, dont le perpétuel vacarme semblait une matière de satire, quelle chartreuse ! Il existait dans ce Paris-là un religieux qui courait les rues, assemblant les enfants et les femmes du peuple pour leur réciter des vers latins. Et les enfants et les femmes du peuple s'attroupaient, disant: C'est M. Santeul; venez ouïr ses vers! Aujourd'hui nous avons cinquante cordonniers et cent emballeurs qui font des vers, et le peuple n'en connaît pas un ; il lit de la prose, la prose des journaux.
A certains jours la jeunesse lettrée se rendait au seuil de certaines églises, pour s'amuser à expliquer en latin des devises latines qu'on y affichait. Une fois, un de ces jeunes gens, — c'était un avocat — fit un barbarisme. Tout Paris en éclata de rire pendant plusieurs mois. Cet avocat, nommé Barbier d'Ancour, perdit son nom. Il n'était plus connu que par son barbarisme. Il avait dit sacrus au lieu de sacer, on ne l'appelait plus que l'avocat sacrus ; si bien que longtemps après, ayant fait ses preuves en français, il eut encore mille peines à se couler dans l'Académie. Il y entra par surprise et ce fut un scandale. Aujourd'hui les académiciens font des barbarismes français.
AU PETIT SEMINAIRE,
Je suis dans un âpre village, sous un toit aussi rude que les rochers qui l'entourent. Les hommes que j'y ai trouvés appartiennent à cette élite du genre humain que je cherche et qui me plaît uniquement, savourant la joie rare d'aimer, de respecter et d'admirer. Ces hommes sont jeunes, instruits, remplis de saintes ardeurs : ils acceptent de vivre captifs et pauvres, et ce qui est plus grand encore, de vivre laborieux et inconnus dans ce lieu sauvage, pour former des hommes comme eux, qui accepteront la même vie éloignée de toute gloriole et de toute mollesse, dévoués dès leur jeune âge aux travaux du Christ. Vous reconnaissez un petit séminaire. En général, les petits séminaires sont pauvres. Celui-ci est indigent. On m'a donné la chambre d'un professeur. Je l'inspecte avec une curiosité pieuse, et cet inventaire me console beaucoup.
Le mobilier, si j'en excepte les livres, ne vaut pas cinquante francs ; il n'y a point de meubles pour serrer les habits. Quant aux livres, ils ne sont point beaux, ni rares. Néanmoins depuis quelques années, toutes les économies du propriétaire y ont été mises. Chose
admirable, qui peint la littérature de nos jours ! La classe de gens qu'elle déteste le plus et contre laquelle elle ameute ses lecteurs, est la seule qui achète encore des livres. Il est vrai que cette classe-là n'achète point les livres que fait cette littérature-là.
Ces li\Tes que j'ai sous la main ont été lus, et plusieurs même sont fatigués. Il y en a bon nombre qui traitant de la science que mon hôte enseigne ici. Les autres contiennent tout ce qui peut orner sainement l'esprit et tout ce qu'il est à propos de savoir sur les choses du temps présent. Je connais à fond plus d'un docteur de grand journal qui ne se trouverait pas à l'aise devant le propriétaire de ces livres, s'ils venaient à se rencontrer en présence d'un auditoire compétent Mais le journal sait choisir son terrain, et l'auditoire est choisi.
Le petit séminaire de Servières est un château des Turenne. C'était une forte demeure, faite pour dominer le pays. Elle s'élève en solides pierres, sur un sommet de rochers entouré de ravins profonds, au sein d'un pays facile à défendre très loin à la ronde. Il y avait des remparts, des parapets, des citernes ; les maisons qui forment le village étaient habitées par de petits gentilshommes vassaux. Je ne sais si ces fiers Turenne avaient cru bâtir un petit séminaire ; c'est ce qu'ils ont fait pourtant.
Je songe à Rome. Ainsi Rome s'était faite forte et inexpugnable. Les jours de la rétribution sont venus ; Rome a été prise et dépouillée, mais ses vainqueurs ne l'ont pu détruire. L'homme croit se venger et ne venge que Dieu, Rome est restée la tête du monde, tête plus puissante que jamais, Servières est toujours un chàteau-fort, plus fort que jamais. On a jeté des ponts sur les ravins, on a ouvert partout des portes, il n'y a plus d'armes ni de chevaux ; mais c'est un arsenal d'idées.
On y fait des hommes, plus que des hommes, des chrétiens; plus que des chrétiens, puisque beaucoup de ces enfants élevés ici seront prêtres. Un prêtre, un prêtre! Il n'en faut qu'un çà et là pour tout maintenir. Dieu n'a pas permis que rien jamais sur la terre fût plus fort qu'un seul homme qui dit : Je crois.
Quandjepasse devant un petit séminaire, tout mon sang se remue et se réjouit dans mon cœur. Mon sang chrétien, mon sang français. Le petit séminaire est l'école nationale. Là sont élevés ensemble des enfants de lamême terre ; ils sont élevés dans toutes les traditions de la patrie, ils se connaissent, ils s'aiment par l'esprit et par le cœur ; et quelles que soient les tempêtes de la vie, ils auront à jamais un même mot de ralliement, un même drapeau : Ils aimeront Dieu et la France.
>E fille spirituelle de l'abbé Planson avait reçu de lui quelques lettres d'où j'ai tiré les conseils suivants, qui répondent à beaucoup de plaintes et à beaucoup de feintes. U y a des âmes inquiètes, il y en a qui voudraient l'être. Les premières sont vraiment malheureuses ; les autres, tranquilles au fond, aspirent follement à de lâches douleurs. Si l'abbé Planson avait démêlé ce caractère dans la personne qui le consultait, il ne lui aurait pas écrit. Elle lui parut vraiment tourmentée, il eut pitié d'elle et lui apprit à trouver la paix.
Votre maladie, si je m'y connais, est incurable, non point mortelle. Elle est incurable parce que vous la décrivez très bien. Cette consultation que vous deman-
dez ne saurait être donnée par personne mieux que par vous. Si vous pouviez guérir, vous guéririez. Mais la maladie n'est pas mortelle, parce qu'elle n'est pas de celles qui irritent les regards de Dieu. Vous vivrez avec cela. Tantôt la souffrance sera plusaiguë, tantôt plus douce ; l'âge la calmera sans l'emporter définitivement, et Dieu vous prendra enfin dans un état de résignation qui sera un certain mépris paisible de tous vos désirs non satisfaits. Vous vous traiterez en priant, en pleurant, en chantant. Tâchez de ne rêver jamais. Dans la tempête, soyez le naufragé qui souffre, mais qui ne s'oublie point et ne désespère point, car la frêle planche qui le soutient est plus forte que le vent et que la mer. Il y aura des moments oîi vous sentirez très bien votre lâcheté et votre ingratitude : alors votre cœur s'élançant vers le Dieu bon qui vous secourt, bénira la tempête. Si nous n'étions à ce point misérables, saurions-nous à quel point nous sommes aimés? Ne consultez personne que votre confesseur, et ne le fatiguez pas comme tant de dévotes qui font consister toute la religion dans le cher ennui de parler de soi. Le mieux qui puisse arriver de ces racontages est qu'ils restent sans fruit. La sagesse humaine n'a point d'onguents pour vous. Votre mal très glorieux est d'être sur la terre et d'aspirer plus haut. Envolez-vous sur les ailes de la prière. Heureuses, lorsqu'elles le savent, les âmes à qui Dieu ne laisse d'entretien qu'avec lui !
Confiance, confiance! Notre Vhreqinest aux deux est le Père de l'enfant prodigue. Et s'il pouvait ne pas entendre quand nous crions : Père! il y a près de lui la Mère, qui entendra. Mais il ne faut appeler la Mère que pour lui demander de nous aider à former en nous le Fils. Tout autre œu\Te est indigne de sa majesté. Quand c'est cela que nous voulons faire, alors Elle nous aime et nous aide. Sinon, Elle a toujours de la pitié, mais la mesure de sa pitié s'ajuste à la taille de notre amour : et quelle est la taille d'un amour fainéant?
Soyez franche, soyez simple, soyez ce que vous êtes. Je ne goûte guère ces traités de morale et de bienséance qui recommandent « un maintien composé ». Ne laissez rien dans votre cœur qui n'y doive être, et rien ne paraîtra dans votre attitude que l'on puisse blâmer. C'est le cœur qui fait le visage ; mais la composition du maintien est un masque qui peut déformer le cœur. Ce masque tombe toujours et découvre un visage que la réaction du cœur déformé a rendu hideux. Oh! combien j'aime mieux la colombe que le serpent î Je la crois même plus fine : elle a des ailes ! Cependant une femme doit avoir de la prudence, la prudence delà colombe qui ne vole point partout, qui
ne pose point le pied partout, qui ne violente point l'instinct par lequel elle est avertie de fuir.
Gardez-vous de la mélancolie, même lorsqu'elle se présente sous couleur de contrition. Une vaillante allégresse dans le devoir vaut mieux que tous les regrets sur les fautes passées. La mère Séraphine Boulier sentait ses péchés matériellement effacés par les paroles de l'absolution. A tous ceux qui ont sincèrement confessé leur misère, cette grâce est accordée, bien qu'ils ne le sentent pas. Craignons le moindre alanguissement. Allons vers Dieu de bon courage, comme l'enfant pardonné court vers son père.
Je vous plains des deuils qui vous entourent. C'est vous plaindre de vivre. La vie se compose d'une longue suite de morts. Nous mourons en nous, nous mourons autour de nous, nous mourons dans nos espérances réalisées. 11 faut regarder passer la vie et se taire. Des choses que nous appelons, peu viennent; elles passent et nous les rappelons en vain, elles ne reviennent pas. Il est de l'essence de la vie et des
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choses de la vie de passer. Toute fleur passe, le plus souvent stérile, quelquefois laissant un fruit, je veux dire l'espérance d'un fruit qui ne vient à maturité que pour passer à son tour. Rien à faire pour ramener les fleurs et rattacher aux branches les fruits avortés, ou tombés, ou dévorés I Mais nos âmes doivent se former dans ces tempêtes qui emportent les fleurs, et mûrir sous ces acres soleils qui brûlent toute verdure. Qui sait cela, sait tout. Alors on porte la vie et la mort. Alors on triomphe aisément de cet attrait dangereux qui excite à la plainte ; on se renferme dans ce silence qui laisse Dieu parler, et Dieu parle : il fait comprendre qu'il demande beaucoup parce qu'il veut donner beaucoup.
Ce n'est point que je veuille ôter la compassion de votre cœur. Au contraire. Dites-vous seulement, en thèse générale et pour le cas de besoin, que la compassion que nous avons pour nous-même retire beaucoup de celle que nous devons au prochain. Assistez vos amis dans la douleur. Assistez les mourants sans les plaindre de mourir; que l'ardeur constante de vos prières en faveur de leur âme témoigne de votre fidélité pour eux.
Si Dieu vous disait : — Quel don veux-tu? Comme vous êtes tenue par la justice de ne demander pour
vous que ce qui peut en vous être le plus utile aux autres, répondez hardiment : — Seigneur, la largeur d'âme!
C'est la largeur d'âme qui vous fera négliger les petites offenses et qui vous apprendra à pardonner les grands torts ; c'est la largeur d'âme qui mettra sur vos lèvres les bonnes paroles et qui vous rendra faciles et communes les bonnes œuvres, tout particulièrement la meilleure et la plus difficile, qui est de supporter les défauts d'autrui.
Je ne méprise point les dévotes, Dieu le sait! Et que resterait-il à beaucoup de pauvres créatures, si elles n'avaient ce peu que l'on appelle mal à propos dévotion? Mais enfin, j'ai vu trop de dévotes à qui nulle vertu ne manque, sauf la largeur d'âme, sauf d'être chrétiennes.
Donc, vous vieillissez? Voilà une bonne nouvelle. Ce moment arrive pour vous où nos organes, prenant les privilèges des vieux serviteurs, font mal la plupart de leurs offices et en refusent tout à fait quelques-uns. Les infirmités apparaissent et s'installent. Qu'elles soient les bienvenues! La très miséricordieuse Providence les envoie pour imposer enfin la patience et la sagesse à }'hôteint,é}ieur,(|ui prétend ne point vieillir,
Tout se détache de l'homme pour l'avertir de se détacher. Heureux ceux qui comprennent ces avertissements décisifs ! Plus heureux ceux qui ne les attendent point et savent courir au-devant. Il est bon d'offrir aujourd'hui ce qu'il faudra bon gré mal gré donner demain.
Infirmités, infériorité de position, mauvaises rencontres de la vie, pures misères indignes de nos pensées! Quiconque connaît Dieu et veut le servir, est en bonne position, en bonne santé, en bonne pratique de la vie. Si vous vous trouviez de passage chez les Océaniens, vous les verriez très fiers d'être tatoués, de porter des colliers de verroterie, de manger leurs ennemis vaincus, et d'oser tirer leurs flèches imbéciles contre la lune. Auriez-vous envie d'abjurer votre éducation civilisée pour régner parmi ce monde-là?
Vous êtes une fille de roi dans l'exil, une noble fille du Christ, qui travaille généreusement à conquérir son trône. Attendez ainsi les jours que vous ne connaissiez pas, vous inquiétant peu qu'ils soient laborieux et sombres, pourvu que vous fassiez un pas sur votre chemin, vers votre but royal et éternel. Vous ne savez pas ce que Dieu vous garde, mais vous savez qu'il ne vous garde rien qui ne soit digne de son enfant.
Les lettres tristement revenues dans mes mains, d'où sont tirés les fragments que l'on va lire, ont été adressées à M. Adolphe-Esprit Segretain, que j'ai eu la douleur de voir mourir cette année. Nous nous étions connus tard, mais une grande sympathie existait entre nous, et notre amitié avait vieilli, pour ainsi dire, dès le premier jour.
Il était doué d'un esprit vif, brillant, frivole à l'extérieur, au fond très sérieux. Sans beaucoup s'appliquer, il avait beaucoup appris. Certains hommes semblent nés pour savoir. Cet amoureux de la conversation, de la musique, de la distraction en tout genre, prenait à la course les choses les plus difficiles et ne lâchait rien. Un sens très droit l'avait amené presque sans guide aux convictions les plus éloignées de ses premières études et des entraînements de sa vie. Laissant les philosophes incrédules, qui furent d'abord ses maîtres, il avait passé tout seul aux pensées chrétiennes ; et des pensées chrétiennes, il était arrivé aux idées catholiques. Néanmoins, il resta quelque temps sur le seuil, entre M. de Lamennais tombé, qu'il voyait assez assidûment. et un autre homme qu'il rencontrait parfois et dont il avait peur, quoique puissamment attiré vers lui. Cet autre était dom Guéranger, abbé de Solesmes. M. Segretain avait peur de lui, parce
que dom Guéranger ne se contentait pas de faire de la philosophie et de l'histoire, et lui parlait franchement de ses devoirs envers la vérité. Segretain fut bientôt convaincu ; mais il était humilié de ne pouvoir répondre, et il lui répugnait extrêmement de conclure.
Il céda enfin. Il venait de se marier; il aimait tendrement sa femme, personne aimable et remplie de toutes les bonnes ardeurs. Le même jour, du même cœur, ils se soumirent aux douces sévérités de la vie chrétienne.
M. Segretain se sentait né pour les œuvres de lesprit. Il s'était essayé dans divers genres, tàtant à la fois les plus opposés. Il avait publié, encore imberbe, deux volumes de philosophie sociale intitulés : Les Éléments de l'État. Quand on lui reprochait', plus tard, comme à tous les catholiques entiers, de n'être pas de son temps : <• — Comment ! » disait-il, « et les Éléments de l'État? Un plan complet de réforme politique, religieuse, administrative, composé à dix-huit ans, publié à vingt ans sans ombre de scrupule. Et je ne suis pas de mon temps !... » Ces fameux Éléments de l'État n'étaient point son début : une année auparavant, il avait mis au jour quelques pièces de vers, intitulées : Poésies de collège. Œuvre de collège, en effet, portant d'ailleurs la marque d'un esprit facile et gracieux. Il se montra tout de suite supérieur à ces vains ouvrages en dédaignant le petit succès qu'ils avaient obtenu. D'accord avec son bon esprit, sa paresse l'empêcha de continuer. Averti par un instinct sur, il laissa dormir ce don de facilité d'où il avait senti qu'il ne tirait rien de nouveau. 11 s'occupa de gouverner sa médiocre fortune et ne philosopha plus qu'en amateur. Les circonstances poUtiques l'éloignèrent encore plus de la vocation littéraire. Il devint maire de Laval et fut élu député en 1832.
C'est alors que je le connus. Ses relations avec dom Guéranger l'avaient mis en relations avec les rédacteurs de YUnivers, l'intimité ne tarda pas. Nous lui fîmes reprendre la plume. Toutefois, il n'était pas entièrement journaliste ; il craignait la polémique. Il n'était pas non plus parfait député ; il avait horreur des démarches et des stations dans les ministères. Sauf un
grand acte, auquel il eut une part très active, la création do l'évêché do Laval, il ne lit pas grand'chose pour son département. Que de fois il remit et oublia des démarches nécessaires à sa situation politique, pour terminer une partie 'de boules engagée entre les rédacteurs de l'Univers ! Mais il aimait mieux s'engager dans la partie de boules que dans les discussions contre les autres journaux. Au fond, ni le journal parisien ni les électeurs de Laval ne lui avaient donné ce qu'il lui fallait ; et ce qu'il lui fallait, il ne le savait pas encore.
Tout commença de s'éclaircir et de se débrouiller en 1856, année électorale. Il ne 'fut pas réélu, il donna sa démission de maire, et il vint s6 lixer à Paris, assez ennuyé do son écticc, assez content de n'avoir plus rien à faire ; c'est-à-dire de n'avoir plus à faire que ce pourquoi il était fait. Il avait bien résolu d'écrire pour la cause de l'Église.
Pour commencer, il entreprit un travail sur l'abjuration de Henri IV. Il y sentait une grande joie d'esprit, exerçant à la fois toutes ses aptitudes, qu'il n'avait pu jusqu'alors expérimenter qu'isolément et avec beaucoup de gêne : il faisait en môme temps et dans sa mesure de la philosophie, de la politique, de la critique, de la polémique ; et tout cela, c'était cette grande et belle chose qu'on appelle l'Histoire. Il donna un livre court, mais substantiel et vivant, plein d'ordre, plein de vues, d'une clarté excellente, d'un style franc et vif. Les meilleurs juges, dom Guéranger et M. Edouard Dumont en tête, en furent charmés.
Sixte-Quint et Henri IV, introduction du protestantisme en France, tel est le titre de ce livre, ne formait que la première partie d'un ensemble qui devait contenir l'histoire du Traité de Westphalie, l'histoire de la Révocation de l'Édit de Nantes, enfin l'histoire des Origines immédiates de la Révolution française. Les matériaux étaient rassemblés et en grande partie étudiés, le plan arrêté jusque dans les moindres détails, plusieurs chapitres importants déjà ébauchés. Après le coup d'essai que nous venions de lire, nous pouvions espérer un chefd'œuvre. Cette espérance n'aboutit qu'à un deuil plus profond.
M. Scgrclain avait quarante-trois ans ; sa constitution, d'aspect robuste et joyeux, semblait mettre une lonjîue vie au service de ses desseins. II devint malade, mais sans se croire encore menacé, et il disait même qu'il n'en travaillerait que mieux. Bientôt le mal lo renversa. le coucha comme pour le dévorer plus vite. Il entrevit la mort, cruelle et prochaine.
Jusqu'alors, Il avait eu plus de foi que de piété ; la religion semblait être pour lui un soleil sans chaleur, il aimait moins qu'il ne croyait. La souffrance lui apporta l'amour. Il se tourna vers Dieu aussi promptement, aussi pleinement qu'il était terrassé. Tout de suite II appela le R. P. Leffevre, de la Compagnie de Jésus, k qui il avait donné dès longtemps sa confiance, et l se soumit à la volonté de Dieu avec l'ardeur d'un coeur purifié et la simplicité d'un grand esprit. •< Dieu fait bien », me dit-il, « et me traite comme il faut ; j'avais l'orgueil de la vie !» Il me dit un autre jour : « Dieu me guérira si cette épreuve peut •( me convertir. S'il voit que ma faiblesse est incurable, alors « sa miséricorde me rappellera, et il fera faire par un autre, qu ^ H le fera mieux, ce que j'avais rêvé pour la défense de la vérité.» C'est dans ces sentiments qu'il est mort, noas édifiant par sa patience et par son amour, libre d'esprit jusqu'au dernier moment. Le docteur J. P. Tessier, notre ami, qui le soignait comme un frère, ayant ordonné des sinapismes pour le soulager des sufTocalionsquile torturaient : « Des sinapismes, » dit-il, « je sais « ce que cela signifie. » Quelques moments après, il porta le crucifix à sa bouche et ce fut le dernier mouvement de ses bras ; il dit : « Jésus, Marie, Joseph, » et ce fut le dernier mouvement de ses lèvres; il tourna la tète vers l'image du Sauveur, qu'il avait fait placer dans son alcôve, et ce fut le dernier regard de ses yeux.
Son visage encore riant et animé, pendant sa maladie, et qui ressemblait à sa conversation, habituellement piquante, était devenu sévère. C'était, si je puis parler ainsi, le \isage de son livre, le visage de l'homme intérieur qui vivait avec une pensée plus haute que son langage ordinaire et qui, dans la solitude et jusqu'au milieu du monde, contemplait en lui ses tris-
tesses dont il ne parlait pas. Ce visage caché à l'œil môme de l'amitié, l'œil de l'artiste l'avait pourtant aperçu. Un portrait de Segretain, par M". Emile Lafon, lui donne cette physionomie qu'on ne lui voyait jamais. Nous disions au peintre : « Quelle idée de nous montrer un Segretain sérieux et presque imposant ?» Il nous répondait : « Ce n'est pas peut-être le Segretain qui parle et qui remue, mais c'est celui qui vit. » L'artiste avait raison, mais cet homme vivant ne se montra que dans la mort. La mort, dit Bossuct, révèle le secret des cœurs.
Cette notice ne paraîtra guère en rapport avec les fragments que l'on va lire, tirés de lettres écrites quand notre amitié ne m'avait encore apporté que ses allégresses ; et ces fragments eux-mêmes, peut-être, ne justifieront que difficilement leur présence dans ce livre. L'amitié veut que je laisse quelque souvenir d'un homme de si grand mérite, que la mort a jeté dans l'oubli lorsqu'il allait sortir de l'obscurité.
Je condamne votre passion contre les rogatons en gros style.
Ne comprendrez-vous jamais l'utilité et l'autorité du bouilli dans les choses de l'intelligence! En littérature, le bouilli est très puissant; en politique et en philosophie, il règne ;
Et à l'état de miroton, il n'a plus de rival, il est dieu!
Se régaler de bouilli réchauffé avec de gros oignons, est une volupté très recherchée de l'esprit humain. C'est dans cette sauce qu'il met du laurier.
Par condescendance pour les délicats, Dieu a permis d'autres ragoûts. De ces autres, vous n'en avez pas à gogo et vous vous plaignez. Mais, qu'étesvous, pour que Dieu change le temps oh il a trouvé bon de vous faire vivre? Vous vivez dans une démocratie ; mangez à la gamelle, ou serrez-vous le ventre.
Lulu devait se confesser hier pour la première fois. Elle en était très tière, et elle s'est réveillée, en disant : « Je vais tâcher de faire une aussi bonne confession comme j'ai fait un bon somme. » Preuve que la chose est dans la nature.
398 LETTHES A UN AMI
Ainsi vous voilà décidément tiré de la vie politique! Soyez-en décidément content. Pourvotis, c'est le vrai moyen d'entrer dans « les affaires ». Vous allez être où Dieu vous veut, et vous ferez ce qu'il veut. Il n'y a que cela qui plaise. On croit le dire par convenance, et c'est la vérité.
Erquy, 1856.
Erquy, cher ci-devant, est le lieu où je voudrais avoir une maison avec une chambre pour vous, à moins que vous n'eussiez la maison et moi la chambre. Il y a des grèves, et puis des grèves, et encore des grèves, et des rochers sur des rochers, et sur ces rochers enrochés, des pelouses vêtues de camomille et de fougère, avec des fontaines courantes et du cresson dans les claires eaux. Les plus beaux sables, les plus beaux vents, la fraîcheur à l'ardeur du soleil, mille sites soudains, du joli dans le grandiose, beaucoup d'appétit, point de Parisiens, Voilà ce que c'est qu'Erquy, dont vous dites : Qu'cst-cc? Un idéal de
bain de mer ! Je vois la mer de ma fenêtre, et je l'entends de mon lit. Ajoutez une église pleine de bonnes gens pleins de bons sens, nulle crinoline, et même des abonnés de Wnivers.
Gomment ai-je trouvé cela? Je n'en sais rien. Un prêtre que je ne connaissais pas du tout et que je ne connais guère encore, avait là sa maison, qu'il m'a louée pour un grand merci. Maison montée en lits, linge, Vaisselle, chaudronnage, légumage, liqueurs fortes (dites fines), pot à tabac et livres de main. Je l'ai remplie de mon clan et de moi-même, j'y reçois des visites, j'y lis, j'y fume, j'y rime ; j'y <( penserais », si j'étais penseur. Eugène vient d'arriver, Arthur s'annonce, il ne manque que vous. Nous péchons ; j'ai mangé de ma pêche! ! Néanmoins la cuisine est faible. C'est primitif presque tout à fait. Mais l'air marin est grand maître-queux ; et puis si vous étiez là, il faudrait bien trouver à frire.
Votre lettre a été la bien venue; on l'a lue au déjeuner avec grand applaudissement. Vous avez de l'esprit à en donner aux autres, et l'on ne peut déposer le galon plus k la spartiate. Passez-vous d'être brodé, jamais vous n'eûtes meilleure mine. Le philosophe chrétien, ce n'est plus Rupert, c'est vous. Rupert n'a fait que le livre, vous faites l'homme. Enfin, je vous souhaite icis et j'imagine que la conversation irait rondement. Je vous dégoiserais à plein cœur tout ce que j'espère de votre rentrée sur un terrain que j'ai toujours
cru fait pour vous. Si je ne craignais les attendrissements, qui ne sont plus de mon âge, j 'ajouterais « quelques paroles senties » touchant la confidence de vos petits arrangements. C'est là ce qui me chatouille au bon endroit; j'y trouve \eje ne sais quoi qni ne se dit qu'à l'ami qui passe frère. Oui, oui! nous y pendrons la crémaillère en ce réduit du sage, et les dames publient qu'elles en seront. Nous verrons vos tableaux de Port-Royal; nous boirons le bon vin du bon Dieu à la barbe de ces ivrognes d'eau qui se saoulaient de leur fausse pénitence. Ah! les vilains anges! Mais ils étaient beaux imprimeurs, et comme piocheurs il faudrait les prendre pour modèles. J'en lis un présentement, qui a des pages fortes et superbes ; c'est Duguet. Entre autres petits travaux, il a commenté l'Écriture sainte : quelques douzaines de légers volumes, pleins de science, de belles pensées, souvent de poésie. N'estce pas vexant.
Voici l'heure du bain : la mer vient se faire prendre avec une négligence de reine et une ponctualité d'esclave.... ou de Dieu. Je vous laisse. Et tous les charmes d'ici, quoique grands et puissants, n'empêcheront pas que je revienne joyeux à mon ruisselet parisien . Ce n'est pas peu, pour l'agrément du cloaque, de savoir qu'on vous retrouvera sur les bords, avec Du Lac et les autres frères, et les boules, et nos petits fricots. D'ici, l'œil sur les rochers et sur la mer, à travers la brume lumineuse, je vois quelque chose qui n'est pas sans
attrait encore parmi ces solides biens : c'est le profil de notre portière de ÏUjiivers. Définition de l'homme : Un animal fait pour la société, qui croit se plaire dans la solitude. Les vrais amants de la solitude n'ont jamais vu le profil de leur portier dans la brume, sur le grand horizon de la mer et des rochers. Mais les vrais solitaires sont-ils des hommes?
Je réfléchis sur une observation que vous me fîtes, il y a deux mois. Je prétends que je n'ai pas eu tort de vous appeler wjon gros. Vous demandiez si, Dieu vous ayant infligé une bosse, je vous appellerais mon bossu? Non, certainement! — Eh donc! dites-vous. — Eh donc! dis-je. Pourquoi ne vous appellerais-je pas bossu? Parce que bossu est une disgrâce ; mais gros ne l'est pas : et la preuve, c'est que je vous ai appelé spontanément moji gros. Si vous aviez jamais aimé, vous sauriez que la langue de l'ami ne fourche jamais. Bossu est laid, et l'on chuchote bien des choses sur le caractère des bossus. Celui donc qui aime un bossu, ou ne le voit point bossu, ou, averti par l'instinct de l'amitié, ne donne point à son bossu d'ami ce titre de bossu qui caractérise la laideur. Mais gros est si charmant, si rond, si fleuri, si joyeux, que l'amitié n'hésite nullement de qualifier gros même des maigres.
Quand je vous ai dit : mon gros, je voulais donc vous dorloter. Si vous avez des préjugés que je ne pouvais prévoir, ce n'est point ma faute,
Et comment veux-tu que je ne te dise pas gros, quand je vois la place que tu tiens dans mon cœur!
Je médite sur ce point et je juge important que nous dînions ce soir ensemble pour tirer la conclusion . Votre couvert est'mis,
Entrez, on vous attend.
Mon cher ami, quand un homme peut ne pas se presser de publier un livre, c'est son devoir de ne pas se presser. Ainsi l'on corrige ce qu'il y a toujours d'im^ parfait dans le très excellent don de facilité. Certains ouvrages moisissent pour deux ou trois mois de tiroir; le vôtre est de ceux que le même délai fait miîrir. Vous n'y toucherez pas, ainsi le veut la bonne nature (vous savez qui j'entends), laquelle a bien eu ses motifs pour vous rendre paresseux; mais vous y penserez, et voilà précisément comment la chose viendra à pleine et par^ faite maturité. Les épreuves seront relues d'un œil plus si'ir, vous épousseterez plus à fond ce qui, dans le branle-bas delà composition, aurait pu s'échapper des cases de votre cerveau où ne séjourne pas l'esprit de l'histoire.
J'ajoute que nous sommes dans la saison des fruits et des fleurs, et que votre livre est une bonne grosse viande, faite pour les sérieux appétits de l'hiver.
De plus, un chapitre sur le Concile de Trente serait utile et même nécessaire. Tout ce qui est utile dans un livre y est nécessaire, comme tout l'inutile est mortel. Ce Concile est le plus grand flambeau que les papes des temps modernes aient porté dans leurs mains. Pourquoi n'en laisseriez-vous voir la lumière qu'à travers un verre dépoli ? Vous n'aurez jamais l'occasion plus opportune de dire ce que vous pensez làdessus.
Enfin, je suis aussi pour la préface « carabinée » ; morceau encore qui ne perdra rien à recevoir deux façons.
Je conclus donc comme vous à laisser passer la belle saison avant de mettre les imprimeurs en besogne.
Vï
Je ne puis que vous féliciter de n'avoir point vu cet opéra, que l'on dit ennuyeux au possible ; et quel possible que celui de l'Opéra \ Mais vous conviendrez que j'ai agi avec délicatesse en vous envoyant le billet. Si le donateur a jeté les yeu\ sur la stalle vide, comme
il a dû la trouver pleine de nos vertus et de notre esprit !
Pendant que vous n'alliez pas à l'Opéra, je caquetais avec dame Nature, très belle et douce par ici ; mouillée comme il convient à la saison, mais souriante en son humidité. Les foins étant rentrés, la pluie ne peut assombrir la bonne humeur de mon hôte, et au contraire cette pluie assure le regain. Il est homme, d'ailleurs, à ne point laisser voir un pli de tristesse pour toute une récolte fricassée. Je jouis de lui autant que de son admirable château, un vieux diamant dans un bouquet de tilleuls, de buis, de lis et de roses ; et le bouquet lui-même est placé sur une nappe de blés. Le nom du lieu signifie vallée des épis. Plus loin sont les vignes, plus loin les bois. C'est grande joie de voir un vrai gentilhomme, bien en chevaux, bien en voitures, bien en chiens, vaches, veaux et taureaux, se gaudir dans cette seigneurie plantureuse, où il fait toutes les bonnes œuvres que permettent les autorités. Ici ont passé, ont demeuré vingt nobles perruques, encore visibles dans l'histoire.
Je lis des lettres autographes de Va uban, qui a fortifié le lieu; de Marie de Rabutin, qui l'a visité; du grand Condé, qui l'a habité ; j'en cherche de Le Nôtre, qui a dessiné les jardins. Tout cela ne me semble point rustre. Et deux belles nobles simples jeunes filles nous jouent Mozart.
J'ai d'autres plaisirs. Hier, furetant dans la biblio-
thèque, très noblement garnie, j'ai trouvé en un certain fond, un affreux nid de serpents du xviii* siècle, charmants de peau, de dorure, d'impression ; quant au surplus, de quoi pourrir la Bourse. Le propriétaire ne se connaissait pas cette richesse. Je lui ai proposé de tout mettre au feu. (1 y avait M. de Parny, M. de Voltaire, M. de Grécourt et d'autres. Nous en avons fait un beau bûcher, pour solenniser la fête de saint Vincent de Paul. J'ai jeté les yeux dans quelques-uns de ces livres, que je ne connaissais que de noms. C'est complètement ignoble et complètement inepte, et il faut avoir bien envie de se corrompre pour dévorer tant d'ennui. Ma foi, je suis ouvertement de l'avis d'Hello : Le diable est un être médiocre !
Adieu, arcicarissimo. Nous partons pour une expédition historique et champêtre, avec des paniers'pleins de nourriture. Nos filles ne savent plus se servir que d'une jambe à la fois. On leur annonce qu'elles passeront une rivière sur un arbre!
Arcachon, 1860.
Ah ! dame, ce n'est plus Erquy ! Il y a différents bords de mer. J'ai un petit compartiment dans un petit meuble de bois qu'on appelle chalet, posé entre cour et jardin. Il y a du sable dans la cour et du caillou
dans le jardin, et nulles autres fleurs que mes fiUea, La barrière du jardin (qui est peut-être la cour) est formée par la mer, comme nous appelons cela ; et la barrière de la mer, à deux portées de fusil, est formée par des sables plats, De l'autre côté, la barrière delà cour (qui est peut-être le jardin) est formée par des sables hauts, couronnés de sapins maigres, On se promène dans le sable. Ceux qui n'aiment pas le genre d'exercice que procure ce sol mouvant, peuvent prendre des éclmsses ou des chevaux. Mes filles circulent dans le sable, et il ne paraît pas que rien puisse être plus charmant ; mais elles s'y préparent en faisant un verbe, après quoi tout paraît délicieux. Malheureusement, je sais mes verbes. Entre les échasses et le cheval, je délibère de mourir de vieillesse, assis sur ma chaise. C'est Buloz qui me sauve, Je lis Esquiros, Mazade, Philarète, Fromentin. Ah ! il yen a, du sable, en ce bas monde! Je lis deuxjournaux tout entiers tous les jours. Je voudrais bien m'en aller. Je reçois des visites et je donne des consultations sur les besoins, sur les périls et sur l'avenir de la société. Hélas! ce n'est plus juste. Notre père Bonald osait dire : « J'ai écrit de ces choses-là toute ma vie pour avoir le droit de n'en jamais parler. »
Pour ne vous rien déguiser, il y a de certains moments où je serais volontiers triste. Ce n'est pas beau, ce que mes deux journaux me font voir! Il me tarde d'être à Tulle, Là je boirai un peu ^'eau-de-vie qui
me remettra le cœur, jusqu'à rbeureuse époque de U retournée, en octobre.
Et alors nous besognerons, nous relirons Sixte- Quint et Henri JV, nous lancerons le volume, nous ferons d'autres tours de notre métier.
Néanmoins ce pays est drôle. Mes filles le trouvent délicieux, attendu qu'il a l'air d'une boite de joujoux. C'est une rue d'une lieue de long, bâtie en maisonnettes, les unes suisses, les autres chinoises, quelquesunes grecques, et deux édifices gothiques battants neufs aux deux extrémités. Tout cela est d'hier. On a apporté tout ce qu'il faut, des églises gothiques, des cafés^oncerts,des« magasins de denrées coloniales », — car il n'y a plus d'épiceries, et le fromage de gruyère est denrée coloniale! — Il y a aussi une librairie, qui se promène dans la rue, attelée d'un mulet : on y trouve les deux Dumas, Ulbach, Bovaryae, Noriac; rien d'Hippolyte Castille. Le libraire crie : Voici la distraction des baigneurs! Devant les maisons s'élèvent des acacias-boules qui ont déjà trois pieds de haut. Il y a du gaz, des crinolines, un quarteron de demi-amazones montées sur des bidets jaunes. Je n'en ai vu aucune qui fût un monstre de beauté. Tout ce pèle-mèle peint l'époque, dont la figure est de n'avoir plus aucune figure.
En sowme, avec nous, que vous avez le dqn de mettre de belle humeur, vous croqueriez ici assez
gaillardement quelques jours. Il ne faudrait pas un long voyage pour vous introduire chez des gens d'esprit, pères de familles vaincus, comme moi, qui regardent faire des trous dans le sable.
Tulle, 1860.
Me voici dans les étrangetés et dans les merveilles. La maison est sur ou plutôt dans une hauteur, sur le rocher et dans le rocher. On a des arbres en haut; la Gorrèze, au bas, chante et bouillonne. L'aire était faite pour l'aigle, l'hôte résume bien le logis : rocher couvert d'arbres, fleuve impétueux mugissant dans ses rives trop étroites! La Gorrèze, tout en chantant, fait tourner de puissantes machines, et ces machines fabriquent des armes de guerre. Venez un jour voir la quantité de puissants bouquins que l'esprit met ici en mouvement pour forger et tremper l'acier de la parole. Mais il y a savants et savants. Plusieurs ne sont en vérité que des chambres et des armoires de livres, d'où l'on ne tirera jamais que des notes, c'està-dire un minerai terreux, d'horrible poids, impropre à tout usage. Ici l'esprit possède le secret que la chimie cherche toujours, le secret de la cohésion des corps. Les livres ne parlent pas à quiconque les interroge! Ici l'esprit les force à parler et les force à s'en-
LETTRES A l>- AMI 409
tendre. Il s'installe au milieu de Babel, et de toutes ces pensées il fait un foyer, de tous ces langages il forme un concert ; et la lumière éclate, et l'Hosannah retentit.
L'évêque de Tulle, cet orateur que vous avez entendu avec tant de ravissement, et qui nous jetait ce grand Allotis ! Allons ! que nous aimons à répéter, il passe une partie de sa vie à parler patois. 11 est le même orateur en patois qu'en français. 11 ne respecte pas moins sa pensée et son auditoire, et cette grande théologie se fait petite sans s'abaisser.
On a des conversations oîi il me semble que vous devriez être présent. Je suis un peu gêné de prendre ce régal sans vous et sans quelques autres. Hier, il était question des astrologues. Un livre fut apporté, un de ces livres que l'on trouve ici, où j'ai pris pour vous une note qui me semble curieuse. Ouvrez le Traité de Sex diebits conditi orbis, par Fr. Jérôme Vielmo, Vénitien, de l'ordre des Frères Prêcheurs, docteur en théologie, évêque d'Aemonia ; Venise, apud Juntas, 1575, lectio sexta, p. 80. Vous y lirez ce qui suit :
« Sed et Aliacensis (le cardinal d'Ailly) in trac- « tatu de Concordia Astro, veritatis et narrationis « historiée, cap. 60 et 61 (quem tune scribebat vide- « licet anno Domini 1414, sicut in calce operis ipse- « met aperit) ex Astronomicis indicijs et cura primis
« e)v octaua conjunctione niaxime suspicatur futuras
(( magnas et admirabiles mundi alteratiQnes, et
« forte etiam ventiiram Antichristum anno Do-
(( i7ii7îi 1789. »
Grands et merveilleux changements dans le monde, avènement présumable de l'An teclirist pour l'an 17 89 ! Voilà un étrange coup de lunette astrologique dans un lointain de près de quatre siècles. Et la chose est certaine : cette année 1789, qui a vu la rupture de la société avec l'ordre chrétien, est bien une des années de l'Antéchrist.
Sûlcsmcs, 180J
J'ai trouvé Solesmes tel que je l'avais vu, il y a vingt ans, et c'est maintenant la seule chose aimée de moi qui ne soit pas tombée ou qui n'ait pas bougé depuis cette date lointaine. Je ne saurais vous dire le bonheur que j'éprouve à palper et à déguster cette solidité, après celte longue série d'écroulements, de morts et de transformations que représentent aujourd'hui vingt ans d'une vie humaine. Il y a donc encore sur la terre quelque chose que j'ai connu jadis, et que je peux reconnaître ! Pour la première fois, peut-être, j'éprouve la sensation du rajeunissement. Les conditions actuelles du monde nous procurent sans exception la sensation anticipée de la vieillesse,
J'ai entendu, en 1838, k Venise, un opéra dont j'ai complètement oublié le titre, l'auteur et tout, sauf une phrase musicale et un vers qui se sont logés dans ma mémoire où ils exhalent un inexprimable parfum de regret et de désir. Un homme revient dans son pays, et il chante : Vi ritrovo, luoghi ameni, je vous revois, lieux aimables I Et il ajoute, sans que je me puisse rappeler les paroles : « Mais moi, je ne me retrouve plus ! >) Il faudra que je déterre cet opéra et que je découvre un basso cantante qui me chante cette phrase. Je l'ai ici dans le cœur, plus encore que dans l'oreille. Luoghi ameni 1 et j'ai le charme de me retrouver moi-même avec le reste. J'aime ce que je vois, comme je l'aimai jadis ; je l'aime même plus savamment et plus ardemment. Quel délice de contempler cette belle vieille abbaye, assise dans sa majesté douce, au milieu de ce site charmant. Et elle est là depuis huit siècles ! Il y a huit siècles que les collines lui sourient et que la Sarthe coule à ses pieds, silencieuse et vivante! Savez-vous que c'est une assez belle image de l'éternité, une rivière? Notre précieux ami Renan craindrait de s'ennuyer au ciel : c'ost qu'il ne Va jamais vu qu'au fond de son encrier. S'il regardait le ciel dans la rivière de Solesmes, le matin après la prière ou le soir après le Saive Regina, il saurait peut-être des choses que les Allemands ne lui disent point.
Je me promène avec une incroyable allégresse de
cœur dans ces jardins enchevêtrés qui restent libres au milieu des lois delà culture, qui donnent pêle-mêle des fruits que l'art n'a point croisés et des fleurs que l'on ne cueille jamais, les seuls fruits qui soient savoureux, les seules fleurs dont le parfum soit doux. Luoghi ameni / Il y a des places tout à fait négligées, où la terre produit ce qu'elle veut, et c'est encore un charme. Il m'est devenu bien moins désagréable de voir une ortie qu'une grille, et un mendiant qu'un sergent de ville. On abuse du sergent de ville et de la grille ! Et ces tonnelles, ces voûtes de feuillage sous lesquelles j'aperçois des moines lisant, priant, travaillant ! Il n'était point encore sérieusement question des socialistes quand j'ai vu Solesmes pour la première fois, et je ne me préoccupais point de la grosse « question du travailleur », C'est cela encore qui est beau et instructif à voir, un homme qui travaille revêtu du saint habit monastique ! Voilà la grande égalité dans la sainte hiérarchie. Et enfin, enfin, cette église qui n'est jamais déserte, qui ne perd jamais l'odeur de l'encens, dans laquelle les hymnes, plus éloquentes que les eaux des jardins de Condé, ne se taisent ni le jour ni la nuit!...
J'étudie à nouveau la vie du moine. Il n'en est point au monde qui soit si bien organisée contre la langueur et contre l'ennui. Le moine a toujours à faire, mais sans hâte. Être toujours occupé et jamais pressé, c'est le paradis sur terre, ce me semble, et le para-
dis céleste doit être fait un peu de cette façon. Ajoutez la flamme du cœur. Le moine est toujours en présence de Dieu, il parle à Dieu et il l'entend ; il sert Dieu, il apprend à aimer Dieu. Que le moine sache seulement ne point mettre le pied hors de sa règle, choisie librement après une étude si calme et si éclairée, il est dans l'ordre, il a la paix et la joie. Si la tentation vient l'attaquer au milieu de c«tte forteresse, il sait se défendre, il milite, il mérite ; sa joie peut souffrir quelque trouble, mais sa paix ne lui est point ôtée. Je trouve ces hommes bien heureux. Il leur est permis d'être graves ; ils n'ont point de sottes querelles ni de préoccupations mesquines ; ils ne sont point forcés de suivre la mode et d'insulter leur corps par des parures ; ils ne courent point, ils ne babillent point ; la baisse et la hausse ne les regardent point. Ils sont doux, simples, sérieux, de bonne grâce; ils vivent de prière, dépensée, d'airsalubre. Ils ont leur cimetière à l'ombre de l'église, ils y dormiront, la tète appuyée aux bases de l'autel. Voilà des rois, et nous ne sommes que des faquins !
Pour que rien ne manque ici, j'y trouve aussi du nouveau et de l'imprévu. Ce nouveau et cet imprévu, c'est tout simplement le Père Abbé. Je croyais le connaître, pour l'avoir souvent questionné par lettres et quelquefois entretenu à Paris. Je ne l'avais pas vu ici, dans son lieu, dans son cloître, dans sa cellule, dans sa stalle, dans son jardin où il préside l'heure de récréa-
tioD en écossant des pois ; k la promenade, où il mène quelquefois les novices. Vous ne me l'aviez pas surfait; il est vraimeirt fin et fort, plein de savoir en tout, d'excellent conseil, d'une autorité douce, d'une douceur irrésistible, débordant de bonté, Peste ! mon ami, quel chasseur Dieu avait posté pour vous prendre ! Il vous aime en papa, jusqu'à ne pas voir vos défauts ; et moi je ne les lui ai point montrés, parce que je suis un peu aveugle à distance ; mais vous en avez. Que ce Père Abbé est donc moine ! qu'il aime donc sa robe, et son bienheureux Père Benoît, et tous ses moines, novices et frères lais ! Je vais le visiter dans sa cellule, de huit heures à dix heures et demie ; il me reconduit dans la mienne ; on ^e dit bonsoir jusqu'au bord de demain, et il va « travailler un peu ». Quand je vous dirai que je ne demande pas à me coucher, j'aurai tout dit. Le Père Abbé a lu quelques chapitres du Parfum de Morne ; il m'a indiqué de bonnes corrections, et il n'est pas trop mécontent. Si j'avais deux mois à passer auprès de lui, je ferais peut-être un bon livre, qui ne serait pas celui que j'ai conçu.
C'est présentement Dom X*** qui fait la lecture au réfectoire, et Dom Pitra me sert à table, avec un grand tablier passé sur son froc. Il fait cela fort bien, sans rien perdre de sa haute et douce physionomie monastique. Voilà pourtant l'homme de France qui sait le plus de grec, et qui sait tant de choses par-des-
LEHUES A UN AMI 415
SUS le gr6c ! E( s'il casse une assiette ou fait quelque autre faute, il se mettra à genoux au milieu du réfeC'» toire, jusqu'à ce qu'on lui dise de se relever. Cela est justement arrivé l'autre jour, et je vous avouerai que peu s'en est fallu ((uo je ne laissasse tomber quelques larmes dans mon verre. Ce n'était pas que je fusse on grande pitié sur le sort de Dom Pitra ; certes, je l'aime autant là qu'à Ilnsiitut ! Mais j'étais attendri par le beau de la chose.
Dom X***, le lecteur, me procure d'autres émotions. Ce bon Père n'a point pris les leçons de Delsarte. Il a un ton de balançoire circulaire capable de donner le vertige, et en outre, une disposition terrible à s'attendrir sur les malheurs qu'il narre. Hier, il n'a pu retenir un sanglot en Usant la mort du roi Théodoric, décrite par un historien moderne. Je tiens mon sérieux parfaitement et je mange des pois, pendant que les révolutions défilent et que Dom X*** s'apitoie sur les malheurs des rois. Le soir, une autre histoire occupe mon attention et assaisonne mes pois. Dieu a donné beaucoup de pois cette année à ses Bénédictins de Solesmes ! Depuis seize jours, j'en ai mangé trente-deux fois. Vous voyez que les lectures ne sont pas ce qu'on peut avaler de pire au réfectoire, même quand l'écrivain qu'on y sert est petit cuisinier, comme il arrive parfois : car ce sont ordinairement les modernes qui prennent la parole en ce lieu d'épreuve. Mais la séance est courte,
et l'on s'en tire après tout sans fatigue, et même avec profit.
Ah ! que je suis charmé et édifié, et que je me sens refait ! Et que je voudrais, puisque enfin il faudra déguerpir, emporter au moins d'ici le grand art de la solitude intérieure ! Dom Guéranger m'a indiqué des livres pour cela. Peut-être que ce ne serait pas difficile, si l'on voulait bien. Demandez à Dieu que je veuille ; je demanderai la même chose pour vous. Sérieusement, il est insensé de n'être pas chrétien. Cela est insensé et même ridicule. Il faut mettre résolument sous les pieds tout ce qui empêche d'arriver à ce perfectionnement. Nous faisons au bon Dieu des mamours qu'il n'aime pas et dont il ne tient nul compte quand nous en restons là. Le bon Dieu n'est pas un petit père ; il ne pardonne pas tout à l'enfant qui se prétend faible et malade pour se dispenser d'agir. Allons^ allons ! comme dit l'évêque de Tulle. Allons, plus de langueurs, plus de défaillance ; laissons tout cela pour prendre gaillardement le fardeau, et levons un regard content vers Dieu qui veut bien nous appeler au travail.
Solesraes, 1861.
Sur cent héros, quatre-vingt-dix-neuf n'ont de force que par leur armure. Ils l'ont revêtue de bon cœur,
sachons-leur gré de cela, et ensuite de porter l'armure, malgré la secrète fatigue qui les incline à la déposer.
Mais le monde veut toujours délier les courroies, et les femmes y ont la main particulièrement entendue. Elles le font sans le savoir; le sachant, elles le font encore, sans précisément le vouloir. L'instinct de la fille d'Eve agit avant qu'on le soupçonne éveillé seulement. Voyons si je ferai tomber ce ferl Voyons s'il y a là-dessous un cœur qui batte comme les autres I Et le pauvre héros se trouve à genoux, lorsqu'il croit encore se proposer de combattre. On le méprise, et ce n'est pas injuste, mais il serait plus juste de fermer les yeux, d'oublier, et de ne point recommencer.
Ce qui serait bien encore, ce serait d'avoir pitié de soi-même et de ne point accepter une diminution dans sa foi parce que, le voulant ou non, l'on aura vu un pécheur. Quand nous avons de ces souvenirs périlleux pour notre faiblesse ou notre orgueil, prions Dieu de les envelopper de sa lumière ou de nous les retirer, mais en nous laissant la terreur salutaire des fragilités humaines, des nôtres d'abord, ensuite de celles d'autrui, qui sont nôtres si souvent et par tant d'endroits.
Eji demandant à Dieu de ne point tomber, soyons cléments pour ceux qui tombent ; admirons, faisons plus, aidons ceux qui veulent se relever, et jusqu'à ceux qui seulement le voudraient. Ah! lorsqu'un pécheur impénitent confesse que le mal qu'il fait est le
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mal, lorsqu'il ne se dit pas innocent, lorsqu'il ne cherche pas à s'excuser, qu'il est déjà grand et sage !
Je n'ai pas eu assez cette miséricorde ; je sortais du baptême et je ne distinguais pas entre les fragilités et les crimes, entre les surprises et les aveuglements du sang et les froides délibérations de l'esprit. Mais depuis, j'ai senti trembler la terre. Que de statues éclatantes et enfin solides (s'il est une solidité), repo* sent sur des piédestaux formés de débris I Nous n'avons vU que la faute. Dieu a connu les combats, il a entendu les gémissements, il a vu les larmes, il a compté les bons désirs. Je ne serais pas étonné si beaucoup d'âmes qui jouissent de la présence de Dieu n'avaient eu d'autre mérite que de ne pas désespérer de sa miséricorde.
Ce serait une bonne compassion (|ue celle qui s'exercerait humblement, dans le plus secret de la prière, au profit des hommes qui sont en grande renommée de force et de courage. Il faudrait demander à Dieu d'abord, sans doute, qu'ils ne s'enorgueillissent pas, mais aussi de les soutenir contre le contraste entre ce que le monde voit d'eux et ce qu'eux-mêmes voient en eux. Car le spectacle est tel que la source d'humilité peut devenir un abîme de désespoir.
Savez-vous (|uelles âmes me paraissent avoir été parfaitement heureuses sur la terre ? Ge sont ces pénitents publics qui se tenaient à genoux couverts
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d'un sac, à la porte des églises, et sur qui chacun pouvait cracher en passant. Plus d'un pharisien n'y manquait pas, au moins de mine et de cœur ; mais plus d'un publicain moins courageux et même plus d'un saint incontestable ont dû envier cette moisson de mépris et se dire sincèrement qu'elle leur était due. Pardonnons à ceux par qui nous viennent ces scandales privés, connus de nous seuls ; oublions le scandale et eux-mêmes.
Trois choses sont douces en ce monde : Faire plaisir à ceux qui nous aiment; ensuite, à ceux que nous n'aimons pas; ensuite, faire peur aux méchants. Après cela, il n'y a plus rien, ou pas grand'chose.
Le PouligQCD, jailkl 1861.
Ce coin de Bretagne est encore si protégé de sainte Anne qu'il a conservé la vieille poste. Jusqu'à Nantes, les lettres ne voyagent pas la nuit. Point de cefcle, point de casino, point de cabaret de lecture ; je dis cabaret, c'est ce que je veux dire. Nous recevons le Monde, et nous ne voyons que [ce qu'il peut nous montrer. Hélas! il en montre encore trop ! On connaît ici un homme qui a vécu cinq ans dans un rocher, à l'endroit le plus désert et plus périlleux de la côte. Il
ne venait au village que la nuit, pour prendre sa provision de pain ; lorsqu'on Fallait voir, il se jetait à la mer. On a dit qu'il était fou. Certainement il manquait de sagesse, puisque après une si belle expérience, il est revenu parmi les traîtres humains.
— Et toi, me direz-vous? Moi, c'est différent. Je fréquente des humains humains. Je suis d'ailleurs avili par la prospérité. J'ai besoin de manger chaud, et d'entendre La Bédollière me dire que je baisse, et vous que je me soutiens. Sans ces faiblesses, je ne balancerais plus qu'entre la vie du saint et la vie de l'huître, deux sortes de vie bien supérieures à celle de l'homme civilisé.
Après cela, j'avoue que la civilisation ne manque pas de séductions par ici. Mes hôtes sont bienveillants, très occupés de faire plaisir ; ils me témoignent une estime qui me porte à tolérer leurs opinions sur le reste des hommes. La conclusion est que j'accepte encore la vie assez volontiers. Je donne quelques heures au papier blanc, quelques quarts d'heure à certains livres que m'a recommandés le R. P. Abbé de Solesmes. Je tâche de me tourner à la dévotion. Les réflexions que j'ai faites à Solesmes m'ont convaincu mathématiquement qu'on est léger de ce côté-là, et que l'homme a toujours quelques bonnes raisons de se préparer à finir.
Le Ponligncn.
(c De grands arbres dont Tombre majestueuse couvre de verts gazons. » Oh! que j'en voudrais! Faute d'ombre, je m'enveloppe de ténèbres. Le soleil rejaillissant des sables et des flots est entré comme une flèche dans mes misérables yeux ; il y a laissé ce qu'on appelle une conjonctivite. Connaissez-vous cela? C'est mauvais; c'est plus ennuyeux qu'un poème. Si Ton me condamnait à lire deux chants de la Henriade ou un chapitre ai' Emile , et qu'on me donnât l'instrument nécessaire, je me déclarerais content. Je n'adoucis mon sort qu'en me déchirant le cœur. Antigone, qui comptait se divertir sur les bords de la mer, me lit, deux et trois heures par jour, un certain « Essai sur... ou tableau historique, politique, tic, nouvelle édition, soigneusement revue. » Telles sont les choses inhumaines où nous contraint la conjonctivite! Si vous aviez su cela, vous m'eussiez écrit tous les jours et nos destins en seraient adoucis. Sans ce malheur, il n'y a qu'à se réjouir; l'air est bon, la maison est aimable; rien de compliqué dans la façon hospitalière ; c'est tout droit, tout simple et tout charmant.
Je m'exerce à faire tourner ma disgrâce au profit de mon âme. Je ne serais pas fâché de donner dans la
piété. A cette fin, j'entremêle mon Tableau politique de quelques tranches des Conférences spirituelles du P. Faber. Livre ascétique, livre anglais, livre traduit; et pourtant j'y prends goût. Véritablement le docteur Faber est un maître homme, et je sais grand gré au P. Abbé de me l'avoir mis aux mains. Il roule son pécheur, le masse, le pelote, le broie, le désosse avec un art qui fait pénétrer le jour dans beaucoup de recoins que Ton tenait soigneusement fermés. Vous me direz que l'amusement semble mince! Peut-être ; mais il y a des moments où l'on s'avoue qu'il faut faire une fin. Quand j'ai lu mon journal et que je me sens cet effroyable mal de cœur que vous connaissez, il m'est bon d'essayer quelques pas dans la voie spirituelle. Mon ami, si nous ne sauvons pas nos âmes, nous ne sauverons pas grand'chose t et hors cette guenille immortelle, il n'y a pas grand'chose que Ton puisse avoir à cœur de sauver.
Propos d'un homme éborgné! Je ne l'ignore pas, et c'est peut-être ce mal d'yeux qui me fait regarder au fond !
Changeons de discours. J'ai reçu une lettre de notre loup de mer, écrite du lieu de son échouage. 11 me fait une description sublime du peuple de l'endroit : « La (( rapacité s'y manifeste avec tout l'arrogant, tout le « subtil, toutl'insolent, tout le crochu imaginable...» La lettre entière est de cette poussée. Dirait-on pas qu'il a lu Saint-Simon? Il en est incapable pourtant.
LETTHES A UN A¥I 4-23
et encore plus incapable de le vouloir imiter s'il le lisait. Mais quelle condition pour bien dire, qu'un grand cœur indigné, et point d'imprimeur en perspective!
Je continue de me distraire avec le P. Faber, qui me fait des peurs bleues, accompagnées de fortes envies de conversion. Ce P. Faber est un maître écorcheur,et il a des pinces étranges pour saisir les fibres les plus tenues et les plus cachées sous la peau qu'il enlève dextrement. Grand Dieu, que nous portons d'ulcères! Vous me dites que vous avez conscience de votre profonde infirmité et que vous vous remettez à Dieu du soin de tremper cela dans la mer très profonde de sa miséricorde. Sans se vanter, je crois qu'en fait de misère et de sentiment de la chose, on peut vous valoir; et si l'Institut décernait un prix impérial pour ce genra de mérite, on aurait des chances, même contre vous, Mais cela ne me rassure pas en vue du moment suprême, Le moment suprême, celui après quoi il n'y a plus que l'éternité! Cette éternité qui n'est plus une succession de moments comme la vie, mais une succession sans fin d'éternités I Basta! je ne veux pas prêcher, c'est quelquefois une manière subtile de pécher. Seulement, si
mes bons propos sont de fermes proposée m'acharne après votre âme appétissante, et je l'emporte sur les ailes de mes Ave Maria.
On fait de bonnes tournées dans les environs. Nous avons découvert un curé de 1,200 âmes, bientôt sexagénaire, blanc, vif, digne, prompt de mouvements, sévère de tenue, qui semble sortir du cabinet de Madame laDauphine, Ilachouannéen 1832 et il vient de bâtir une église romane. Quand nous sommes arrivés chez lui, il était absent ; mais sa vieille servante nous dit qu'elle avait un ordre général et permanent de recevoir les étrangers qui pourraient se présenter, comme si M. le Curé était là. On nous ouvrit le salon du presbytère, et nous nous appliquâmes à découvrir le caractère et les habitudes du maître par l'inspection du logis. Des livres étaient épars sur une épinette ; Sévigné, Bossuet, Shakespeare en anglais, Barruel. Bon! Nous mîmes la main sur le journal le Monde ! Nous étions chez nous. Et nous dressâmes une requête afin d'être invités à déjeuner pour un jour de la semaine suivante, ce qui eut lieu. On nous donna du lait, du beurre, des bouquets plein les mains des enfants. Vous ne pouvez pas vous imaginer ce presbytère unique, invraisemblable, la plus exquise merveille champêtre que j'aie jamais vue. C'est là qu'il y a « de grands arbres dont l'ombre majestueuse... » ; c'est là qu'on nage dans les melons, dans la crème, dans l'herbe fraîche, dans le beurre frais, dans l'air frais, dans le silence.
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Et l'homme qui a planté ces arbres et créé ces jardins avec un sentiment d'artiste si délicat, cet homme plein d'instruction et plein d'urbanité, ardent sous la neige et aussi correct qu'ardent, est en même temps le vrai curé de campagne. Jour et nuit, en toute saison, il parcourt sa vaste paroisse. Il est aux pauvres, il est aux malades, il est aux vieillards et aux enfants, tout entier à tous. Que c'est beau, un prêtre!
Le 15 août, nous avons suivi la procession. Les marins du lieu portaient sur un brancard de roses une figure de navire qui reste suspendue à la voûte de l'église, où elle représente devant Dieu tous les navires de la paroisse qui sont en mer. H y avait la grandecroix, portée par un paludier en costume Louis XIII, et la statue de la bonne Vierge, portée par les jeunes filles. Mes méchants yeux voulaient pleurer. Les marins chantaient :
Qae nos vaisseaiu, nos galères.
Et tout autre bâtiment.
Puissent malgré les corsaires Naviguer tranquillement !
Qui croirait que c'est la poésie? Et c'est elle pourtant, à preuve que je n'y ai pu tenir, et qu'il a fallu pleurer. Si vous aviez ouï comme ces braves gens chantaient cela de grand sérieux et de grand cœur!
7 septembre 1861.
Je vous admire de vous plaire à Paris, Voilà un bonheur dont vous ne tenez pas peut-être assez compte. Pour moi, j'ai vu dans votre pays de Laval, et particulièrement dans le Graonnais, — le vert Craonnais, — trente endroits où j'aurais voulu rester. C'est plein de chênes, de prairies, de belles eaux. Si j'avais une dizaine de ces arbres, quelques arpents de ces prés, une maison au milieu, assez grande pour recevoir deux ou trois amis, je n'en voudrais pas bouger ; et j'achèverais ma vie en essayant d'oublier mes talents.
Vous no me croyez pas tout à fait, et je crois parler dans la sincérité de mon cœur. J'ai eu, comme un autre, le désir de voir. Cela s'est changé en une immense envie de fermer les yeux. Voilà le fruit de la lecture du Père Faber, de la conjonctivite, de l'âge qui va peser, et du spectacle politique. Je crois que tous les spectacles et tous les régimes produisent le même effet, tôt ou tard. C'est sous Louis XIV et dans sa fleur qu'un homme d'esprit disait à un autre homme d'esprit (comme nous voilà, vous et moi) : Tyrcis, il faut songer à faire la rehmite ; mais, Dieu du ciel, que les choses présentes hâtent donc le besoin de se retirer!
Prenons tout en patience cependant; et même il faudrait s'efforcer de prendre tout en allégresse. Il me semble quelquefois entendre Pieu me dire : Comment* Je t'ai fait vivre en un temps où la misère et le néant de tout se montre en évidence; ou rien n'est stable, où les institutions et les montagnes crouleni, où la terre même se dérobe sous les pieds, où l'homme n'est pas assuré d'un tombeau. Tu vois la foudre s'élancer de partout, et ta raison comme tes yeux apprend sans cesse qu'il n'y a que moi qui demeure. Au milieu de ce monde mouvant et chancelant, je t'ai donné l'amitié, la foi, 'l'espérance, la certitude. Je t'ai donné la lumière, la joie et la paix de la vérité. Je t'ai donné l'amour de la justice, et tu sais que la justice triomphera et sera glorifiée éternellement : de quoi te plains-tu?
Décembre 1861.
Me voici dans ma retraite du Berry, une des plus chères. Je me régale de brume, de vent et de pâle soleil. La beauté d'ici c'est un parc tournoyant, planté d'arbres verts, dans un grand bois de hêtres et de chênes. Il y a des chemins de mousse, des genêts, des genévriers et vingt autres broussailles. Tout cela sent bon et parle doux, Les bois sont pleins de sjlençe.
la maison est pleine de vie, large et donnante. On s'y gouverne de la manière que nous aimons. Le maître est de ceux qui restent chez eux comme à leur poste. Tout irait mieux dans le monde si l'exemple était plus fréquent... Ce qui manque pour que les choses soient à leur place, c'est que les gens soient à leur poste. La foule se soumet volontiers aux autorités de l'ordre vrai et primordial. Au seuil de cette grande maison, les petits viennent chercher conseil et secours. On ne les renvoie pas les mains vides et le cœur désolé. Ce matin, revenant de l'église, qui est à quelque distance, je voyais, échelonnés sur le chemin, des mendiants et des écloppés. Ils attendaient l'heure connue où Madame *** sort de la messe. La comtesse sortit et s'arrêta de l'un à l'autre, remplissant les mains et visitant les plaies. Elle fait cela tous les matins à peu près, ce qui n'empêche pas qu'on vienne h sa porte dans la journée, et qu'elle n'aille visiter ceux qui ne peuvent venir. Elle donne lesconsultations et fournit ou paye les remèdes. Dans les occasions graves, elle paye aussi le médecin. On lui fera quelque jour un procès pour exercice illégal de la médecine ; elle en a même, je crois, été menacée.
Je ne sais si ses malades et ses obligés sont très reconnaissants; j'en doute. Il y a des cabarets, des cafés et des journaux. Dans ces cafés éclairés, on boit du vin de Champagne à cinq francs la bouteille ; — et ce sont parfois les époux, les fils et les frères des
gens éclielonnt's dont je vous parlais tout à l'heure qui font sauter les bouchons. Vous pensez bienjqu'ils ont des idées avancées et qu'ils se proposent d'abolir enfin l'inégalité des conditions sociales. Du Havin, du Guéroult et du Champagne mêlés, cela fait aimer la justice! Mais ce n'est pas une raison pour que Madame *** abandonne les malades et les pauvres; ce n'est pas une raison non plus pour ([ue la foudre cesse d'obéir au paratonnerre. Quel que soit le nuage que la fumée des pipes forme dans les cabarets, surtout quand le Siècle y ajoute ses vapeurs. Dieu voit bien ce que l'on fait pour lui. Je crois que cette vertu de la charité, qui est restée si belle encore dans les grandes familles, est le plus fort pilier de l'ordre social. C'est la dime payée volontairement aux pauvres de Jésus-Christ qui sauve le reste. On sape le pilier par divers procédés; s'il croule, tout tombera.
Je ne suis pas content des nouvelles que l'on me donne de vous. J'espérais que ces premiers froids vous rendraient du ressort. Mais vous dites qu'il faut s'habituer à être malade, et que la littérature et l'ànie y pourront trouver leur compte. Voilà qui est bien parler. Je prends cela pour moi, qui vous prêchais il y a quelques mois. Auriez-vous cru que vous m'édifieriez par la patience? Moi, je ne m'y attendais guère, mais je ne vous en aime pas moins. Il y a quelque chose de bien précieux dans ces affaiblissements qui nous contraignent enfin de nous appuyer sur la prière
et qui nous démontrent physiquement ce que notre raison nous a si longtemps, si clairement et si vainement prouvé, que nous ne sommes rien et que Dieu est tout. Un tel bâton dans la main vaut pour le moins l'avantage d'avoir de bonnes jambes. C'est l'explication d'un phénomène dont je ne me rendais pas parfaitement compte autrefois. Je me demandais comment la vie pouvait être désenchantée et supportable ; je ne comprenais pas la paix et même la joie douce d'un certain nombre d'écloppés et de vieillards; mais je ne savais pas tout ce que Dieu peut faire dans sa bonté pour nous, Quel admirable mélange d'épreuves partout et de consolations partout! quelle abondance divine de combinaisons pour nous placer toujours en présence de l'abîme et nous retenir toujours en tranquillité sur le bord ! La variété de la création semble n'être plus rien, à côté de cette multitude d'aspects que développe successivement le mouvement si rapide et sitôt épuisé de la vie ; mais nous en verrons bien d'autres, et toujours nous trouverons Dieu plus visible, plus grand et plus doux. Je pense beaucoup à ces chers cuistres qui auraient peur de s'ennuyer dans l'éternité, et qui cherchent à se rattraper et à se consoler en se disant que nous sommes nous-mêmes et nous tous le Dieu éternel. Ils m'amusent encore, mais déjà tristement. Vous faites-'vous bien une idée du plaisir tout à fait royal et divin que vous pourriez trouver, étant Dieu, h contempler sans fin le dieu
Renan, qui vous contemplerait! Quant à moi, je suis certain que j'userais de ma divinité pour créer le néant et me jeter incontinent dans sa gueule. Mais plus je réfléchis, plus je me persuade que Renan, tout profond qu'il est, ne renferme pas le dernier mot des choses ; et je n'ai nulle peur d'avoir l'éternité pour étudier l'Infini.
iù janTicr 1861.
Gomment s'est passée la nuit? Un travail pressé m'empêche d'aller m'en informer moi-même.
Je t'envoie un crucifix de nacre, blanc et clair, et qui rayonnera dans ton insomnie comme l'espérance et la certitude. 11 vient de Jérusalem et du mont des Oliviers. Père, que votre volonté soit faite! Père, je boirai ce calice! 11 a été bénit par le Pape, un saint me l'a donné ; ce sont des lèvres pures qui l'ont pressé avant les tiennes. Et tes lèvres sont pures aussi, puisqu'elles ne s'ouvrent que pour laisser entrer Notre-Seigneur et pour donner passage à la bonne prière du chrétien souffrant et obéissant.
Hier le P. Jérôme Kazjevicz était chez moi et me parlait d'une sainte fille que l'abbé de Cazalès et lui ont connue en Italie. Elle avait des entretiens avec Notre-Seigneur, comme sainte Térèse* Un jour, elle
a demandé de voir les âmes malades et guéries. Elle a vu les petits saints et les petits pécheurs en robe blanche, pas bien blanche, et les grands pécheurs en robe souillée et déchirée affreusement. Tout cela passait sous le sang divin {tout cela, c'est-à-dire qui le voulait). Alors les robes un peu salies devenaient parfaitement blanches, et c'était comme un soleil plus brillant, oii cependant les yeux pouvaient se fixer; mais les robes souillées et déchirées étaient bordées d'or à la place des souillures et couvertes de diamants à la place des décMrures. Et cela était ainsi, fut-il dit à la sainte fille, « parce que Dieu ne fait que des choses divines, et qu'il ne serait pas de sa dignité de se borner h laver et à raccommoder, »
Allons! Allojis! Et prie pour ton frère.
JLjE Tremblay est une humble paroisse du diocèse d'Angers, dans ce vert quartier qu'on appelle le Craonnais. Sept ou huit maisons plantées irrégulièrement, la plupart très rustiques, forment le bourg principal. Les autres habitations s'éparpillent sur plusieurs lieues à travers les herbages entourés de grands arbres. En fait d'établissements industriels, on compte trois moulins à vent. La population totale est de huit à neuf cents âmes, comme on disait autrefois. Âmes qui connaissent Dieu et qui se connaissent ; mais, en politique, gens de peu d'importance. Ce peuple ne s'étudie point à la science des révolutions. Le Maire, paysan, vient d'être réélu sans compétiteur, par l'unique raison qu'il est homme juste, pacifique, bon père de famille et bon chrétien. Présentement -il attend son quatorzième enfant ; et si c'est une fille, elle se nommera Crescence. Tout à l'heure nous saurons pourquoi.
Les femmes du Tremblay ne portent point de cage. Elles ne sont pas néanmoins sans mine et sans dignité. Les hommes du Tremblay chantent au lutrin et chantent bien. Le chœur offre cette particularité d'être dirigé par deux autorités municipales, le Maire et l'Adjoint. A Paris, on ne voit guère cela, du moins dans l'Église catholique ; car je crois que M. le baron Rothschild officie à sa synagogue. Il est louable en ce point.
Personne ne connaît qui que ce soit du Tremblay, pas même un garçon de ferme, qui aspire à dominer la terre. Les gens du Tremblay ne sont nullement chercheurs d'aventures, nullement désireux de brusquer fortune, nullement querelleurs. Ce n'est point couardise, et il y aurait oubli des règles de la prudence à leur faire entendre des paroles inciviles. Ils aiment leur pays, ce doux pays où ils cultivent le blé et engraissent les bestiaux sous l'ombre des chênes. La société leur prend des soldats, ils lui donnent des prêtres, et ils laissent volontiers le monde faire à sa fantaisie. Pour leur part, ils souhaitent de rester à la charrue jusqu'à l'heure d'aller dormir près de leurs pères à la garde de la Croix, en attendant que le Dieu de la Croix les réveille pour toujours. Dans la paroisse du Tremblay, tout le monde confesse Jésus-Christ, tout le monde le reçoit et l'adore au Saint Sacrement, tout le monde espère fermement la vie étei'nelle. Ils ne sont pas discoureurs, leur langue est bornée.
>'éanmoiiis lear langue contient ( t > cIiom >. Ils jouissent de la beauté de la terre, ils attendent la beanté du ciel. Ils savent bien le dire en peu de mots ; la sérénité générale des visages le dit avec plus d'éloquence. Lorsqu'on les rencontre, ils donnent on salut qui tient du salut des évéques ; on croit entendre : P" / vobis ! Et l'heureuse terre elle-même a cet accent. En parcourant les chemins creux, sombres de verdure, étoiles de soleil, h travers les riches tentures de ronces flottantes qui balancent leurs bouquets de jais et de corail, on aperçoit les grands bestiaux coucIi«'s dan< l'herbe épaisse. Vraiment cela est plus beau que les chami>s Elysées, même à l'heure fortunée des caféschantants ! La Croix rayonne parmi ces solitudes, la croix connue et aimée ; et la pauvre vieille qui ramasse le bois mort, et l'enfant qui garde les troupeaux savent dire : O Cnix, ave! On a le sentiment de la paix comme on a la sensation de la fraîcheur. Le léger mouvement de l'air qui agite le feuillage, semble une ébauche du rythme de la paix.
Cependant un commun chagrin, une sorte de honte publique pesait sur le Tremblay : l'église était moins que mesquine ; elle ne contenait pas place pour tout le monde, tant s'en fallait que de tous les points de la paroisse on vît le clocher. Plusieurs disaient : « Cela n'est pas séant, que le bon Dieu soit si mal logé ! »
Le mauvais état des chemins, l'exiguïté des demeures, ce sont des choses, par là, qui n'inquiètent
guère, et il faut que Dieu augmente beaucoup la famille pour que l'idée vienne d'agrandir un peu la maison ; mais tous désiraient une église plus vaste et plus belle. Seulement l'argent manquait. Où le trouver?
La fabrique économisait sou à sou, les fidèles faisaient des offrandes ; l'un donnait la récolte d'un pommier, l'autre quelques mesures de blé ; Bertrand Lehubin, un jour que sa femme avait mis au monde deux garçons, donna son porc, dont il n'avait promis que la moitié. Néanmoins l'épargne ne montait pas sensiblement. Deux mille francs seulement étaient amassés, et l'on ne voyait pas poindre le jour où pourraient commencer les travaux. La Providence connut la peine des gens du Tremblay et leur envoya mieux que des écus : elle leur choisit un curé robuste, capable d'aborder si grosse affaire.
En ce temps où les hommes deviennent rares, il plaît à Dieu que son Eglise en rencontre encore quelques-uns. Il y a le nécessaire. Ce bon plaisir de Dieu, contraire à d'autres volontés qui font plus de bruit, arrange et peut-être aussi dérange bien des choses.
Le Tremblay reçut donc un curé de cette sorte, une âme vigoureuse, une parole vivante, un esprit cultivé, une expérience déjà mûre. Nos Évéques trouvent de tels hommes pour conduire des troupeaux de neuf cents âmes. Le nouveau curé, ayant pris connaissance de tout, voyant les dispositions des paroissiens, la faci-
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lité de se procurer de la pierre, et l'abondance des bois de charpente sur un petit terrain qui appartenait à la cure, prit vigoureusement son parti. Il estima qu'en se donnant beaucoup de travail, en se privant de beaucoup d'ombrage, et en se confiant beaucoup à saint Joseph, les deux mille francs de la fabrique pouvaient suffire pour commencer au moins le chœur de l'église neuve. On y mit la main. C'était en 1857.
Aujourd'hui, non seulement le chœur est fini, mais l'église entière est quasi terminée ; belle église, dans le plus beau style du xiii' siècle, pure, harmonieuse, solide. Il y a fallu déjà cinquante mille francs. Tout est venu suivant les besoins, pourquoi le reste ne viendrait-il pas ? On a la nef, on aura le clocher ; une flèche élégante portera dans les airs cette divine croix qui se cache encore sous les ombrages, et l'église du pauvre Tremblay sera l'honneur d'une contrée où les églises poussent comme les chênes. Car le miracle de ces magnificences de la foi et de la charité n'est pas rare: en vingt-quatre ans, l'Évêque d'Angers a vu construire dans son diocèse quatre-vingt-dix-neuf églises, sans compter une quantité de restaurations complètes et d'autres Créations admirables, comme le beau et peutêtre incomparable collège de Combré, tout voisin du Tremblay. Mais l'église du Tremblay brille dans la glorieuse floraison. L'architecte l'a faite à sa guise, sans être gêné par aucune administration ni par aucune fantaisie inintelligente. Tous les artistes ne sont
pas si heureux. Pour lui, il a trouvé un curé plein de goût et des bienfeiteurs discrets qui donnaient et ne demandaient pas. Des bienfaiteurs ? En réalité, il n'y en a guère eu qu'un seul, étranger à la paroisse, tombé comme du ciel. Ses nobles et pures armoiries décorent la voûte, à côté de celles de Pie IX : Malo mon quam fœdari... N'en disons pas davantage ; il se trouve déjà trop désigné, et véritablement il a bien mérité qu'on ne le désoblige pa8.
Quant aux gens du Tremblay, outre leurs offrandes en pierres, arbres et argent, ils ont fourni pour dix mille francs de charrois.
La nouvelle église, en attendant sa prochaine consécration, a été ces jours-ci le théâtre d'une fête très auguste. Cette année même, des amis de M. le curé du Tremblay, se trouvant à Rome, sollicitèrent pour lui la bonté de Pie IX. L'aimable et grand cœur du pontife s'intéressa au « curé bâtisseur», et voulut lui faire un inestimable présent. Il lui donna pour son église un corps saint de nom propre, le corps entier de sainte Crescentia, martyre, retrouvé, en 1864, dans la catacombe de saint Calixte. Ces restes sacrés, si précieux par eux-mêmes et par la main qui les envoie, ayant été apportés au Tremblay, la translation solennelle en a été faite le 5 septembre, avec un admirable concours de toute la paroisse et du clergé des paroisses voisines.
Pour faire honneur à la Martyre du Christ, envoyée par le Vicaire du Christ, on a suspendu tout travail, comme aux jours les plus saints ; on a revêtu les habits de fête, on a paré les chemins et les maisons. Trente prêtres étaient venus, plusieurs d'assez loin, afin de donner aussi leur témoignage à Jésus-Christ, h sa Martyre et à son Vicaise. Il y avait bien des vertus, bien des dévouements et des mérites de divers genres dans ce groupe sacerdotal, présidé par le vicaire général de Monseigneur TEvêque d'Angers. Les uns ont écrit des livres appréciés; d'autres soutiennent comme professeurs la renommée croissante de l'admirable collège de Combré, fondé, il y a une trentaine d'années, par un pauvre curé qui a fait quasi tout seul son église, son presbytère, ce collège, et jusqu'à sa paroisse, hameau perdu dans les bois, qui devient une ville. D'autres ont bâti ou bâtissent leur église, ou luttent (hélas!) pour établir des écoles chrétiennes et des hospices. Un des plus jeunes a été zouave pontifical : il avait déposé la soutane sans renoncer à sa vocation, il a déposé l'uniforme sans renoncer à la milice. Tous se pressaient autour du vénérable curé de Gandé, leur doyen, l'un des plus anciens et des plus fermes champions de la liturgie romaine, grand amateur de livres, plein de piété, plein de science, plein d'histoires et de verts discours, et qui porte allègrement un demi-siècle du sacerdoce le plus laborieux. Si Ton réunissait au hasard, ou même au choix, trente
personnes parmi les lecteurs que peuvent compter dans un département les journaux qui font état d'injurier le clergé, peut-être qu'on n'y trouverait pas un pareil poids de bonnes œuvres ni un pareil éclat de savoir.
Les reliques de la Sainte étaient enfermées dans une châsse humble par la matière, précieuse parle travail. Aussi heureux que l'architecte du Tremblay, l'orfèvre, avec peu de ressources, a fait un chef-d'œuvre. Cette petite châsse argentée, relevée d'humbles pierres, est un ouvrage de grand style, grave et joyeux à la fois, austère comme la mort, brillant comme la victoire.
Quatre prêtres, quatre vétérans aux têtes blanchies, en aube et en étole, escortés de quatre des principaux habitants portant des flambleaux, chargèrent la châsse sur leurs épaules, et l'on se mit en marche pour l'église, au chant des Litanies des Saints. Le temps était à souhait : une belle brume lumineuse, qui voilait et qui promettait le soleil; quelque chose qui sentait comme l'heure du pressoir et qui avait sa double analogie avec le martyre et avec le triomphe. Le peuple incliné s'associait débouche et de cœur aux belles supplications de la prière ecclésiastique, dont il avait l'intelligence. Tout s'accordait, tout entrait dans l'harmonie de cette scène naïve et sublime. On passa sur les poussières plantées de rameaux verts et d'arcs fleuris; on passa sur les herbes, qui se relèvent et qui ne gardent point la trace du pied qui les a foulées; on passa sous les chênes, qui ne tombent que pour fournir
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des charpentes, et sous les châtaigniers, dont les fruits mûrs, enveloppés d'aiguilles piquantes, n'acquièrent leur saveur qu'en subissant l'action du feu.
Aux noms des saints qui forment les litanies, on ajouta le nom de la sainte martyre : SanctaCrescentia, ora pro nobis! Nos pensées allaient aux catacombes de Rome où ces ossements bénis, restes d'une chair angélisée, dit ïertuUien, avaient attendu si longtemps la gloire terrestre qui leur est aujourd'hui donnée :
« Vous sortirez avec joie, vous serez escortés avec joie, et « les montagnes et les collines vous attendent et tressaillent de « joie. Alléluia.
« Saints de Dieu, levez-vous de vos demeures, sanctifiez ces « lieux, bénissez ce peuple ; et nous, hommes pécheurs, « gardez-nous dans la paix.
'< Saints de Dieu, allez au lieu prédestiné qui a été préparé « pour vous ; et nous, hommes pécheurs, gardez-nous dans « la paix (I). '<
C'est ce que l'Église chante lorsqu'elle consacre un autel et lorsqu'elle y dépose les reliques des saints, et c'est ce que nos yeux voyaient accomplir.
(1) Cum jucunditate exibitis, et cum gaudio deducemini : nam et montes et colles exsilient, expectantes cum gaudio. Alléluia.
Surgite, sancti Dei, de mansionibus vestris, loca sanctificate, plebem benedicite : et nos homines peccatores in pace custodite.
Ambulate, sancti Dei, ad locuni praedestinatum, qui vobii praeparatus est. Et nos homines in pace custodite. (Pontificale romanum : De AUar. Consecr.)
Après quatorze siècles au moins, voilà que cette martyre est vivante! Nous savons son nom, son âge, sa gloire ; nous invoquons son secours auprès de Dieu, un peuple pieux la prend pour patronne ; elle entre comme en son palais dans cette belle église que Dieu lui destinait pour tombeau lorsqu'elle reposait encore inconnue dans les profondeurs de la catacombe romaine.
L'éloquent évêque de Poitiers, Mgr Pie, compare l'invention des corps saints à la création des étoiles, sortant joyeuses du néant à la voix de Dieu. « Dieu « les a appelées, et elles ont dit : Nous voici ; et elles « ont pris plaisir à luire pour celui qui les a (( créées (1). » Mais les corps saints jettent un éclat plus chaud et j)lus fécond que celui des étoiles, et Dieu leur fait un honneur que les astres de son firmament ne posséderont jamais. Lorsque la châsse, après son parcours triomphal, pénétrait dans l'église, il semblait entendre ces glorieux versets qui retentissent à la consécration des autels :
« Saints de Dieu, vous avez re(;ii un siège sous l'autet de <( Dieu ; intercédez pour nous auprès de Notre-Seigneur Jésus- " Christ.
« Sous l'autel de Dieu jai entendu les voix de ceux qui ont -< été tués. Ils disaient : Pourquoi ne défendiez-vous pas notri' " sang? Et ils ont reçu cette réponse divine .-Attendez encore
(i) Stella... vocale sunt, et d'xerunt : Adsumus : et luxerunt ei cum jucunditate, qui feçii illa», (Barucll,, m, 33-34.
« un peu, jusqu'à ce que soit complet le nombre de vos < frères !
« Les corps des saints sont ensevelis dans la paix ; les noms ■( des saints vivront éternellement (1). »
L'Église n'a point de fêtes qui demeurent sans parole et sans enseignement. Elle rend raison de tout ce qu'elle fait ; et comme elle étale ses pompes à tous les yeux, elle explique sa pensée à toutes les intelligences. Pendant la messe, M. le chanoine Henri Sauvé, théologal du diocèse de Laval, se chargea de donner au peuple ce grand enseignement de la sainteté, du martyre et du triomphe. Il le fit, selon sa coutume, avec une vaste doctrine et une éloquence pleine de lumière, de force et de douceur. Il prit son texte du nom même de Grescentia, dérivé de crescere, cvoitre, et il expliqua comment la vie chrétienne doit être un accroissement du Christ en nous, de nous dans le Christ, du Christ et de nous dans le ciel.
En vain l'on a l'habitude de vivre dans ces idées sublimes : elles se présentent sans cesse sous des aspects plus agrandis et plus magnifiques, et l'on est
A) Sub altarc Dei sedcs accepistis, sancti Dei : intercedito pro nobis ad Dominum Jesum Chrislum.
Sub altare Dei audivi voces occisorum dicentium : Quare non défendis sanguinem nostrum? Et acceperunt divinum responsum : Adhuc sustinete modicum lempus, donec impleatur numerus fratrum vestrorum.
Corpora Sanctorum in pace sepulta sunt : et vivent nomina eorum in aeternum. {Pont.iRom., loco cit.)
perpétuellement étonné et ravi des infinies richesses de l'aliment spirituel distribué par l'Eglise à ces hommes que le monde nourrit de vulgarités et d'erreurs. Le prédicateur décrivit la majesté des martyrs, summi Régis legitimi et germani milites ; il parla de Rome et de Pie IX avec cet accent toujours plus vibrant du respect et de l'amour par lequel les âmes chrétiennes savent répondre aux injures de l'ennemi; il ouvrit les perspectives de cette vie éternelle que le chrétien peut atteindre en cheminant à travers l'obscurité des catacombes aussi bien qu'en marchant à la lumière du jour.
Telle fut cette fête de village. Le matin, la foule s'était pressée à la table sainte ; le soir, le cabaret ou plutôt l'auberge du Tremblay n'avait pas plus d'hôtes et ne faisait pas plus de bruit qu'à l'ordinaire. On achevait la fête en famille, et plus d'une maison dans la profondeur du bocage avait orné son humble seuil d'une guirlande de fleurs et de feuillage rapportée des arcs de triomphe de sainte Grescentia.
Il me semble que sans prendre la peine de visiter une des fêtes des environs de Paris, rien qu'en lisant les affiches par lesquelles les municipalités y convient le public, on peut, après ce récit, se faire une idée suffisante des deux cités qui se partagent le monde et des deux peuples qui les habitent. Un de ces deux
peuples opprime l'autre et veut l'opprimer davantage. Le peuple oppresseur n'est pas celui qui honore les martyrs, mais ce peuple oppresseur n'est pas le peuple éternel :
ADHUC SUSTINETF. MODICLM TEMPUS, DONEC IMPLE.VTUR MMERIS FRATRIM VESTRORLM !