EN LIMOUSIN
Voici un doux pays, le pays des douces montagnes. Les >Jpes sont tristes, les Pyrénées joyeuses. Dans
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les Alpes, parfois le soleil semble s'éteindre ; il ne peut descendre au fond de ces vallées qui pleurent et de ces ravins d'où monte le froid. Il rit dans les Pyrénées ; il teint de rose ces sommets qui se laissent fouler par le pied de l'homme, mais qui refuse le labeur de ses mains. Les douces montagnes du Limousin sont humaines. Elles appartiennent à l'homme, elles produisent pour lui. D'échelons en échelons il y fait monter ses troupeaux, il y mène sa charrue.
La haute partie du Limousin,serviable encore, mais plus sauvage, est celle qui tire son nom de la Corrèze, rivière bien nommée. Corrèze, coureuse. Elle court. Elle prend son élan, bondit et se remet à courir. On pourrait aussi l'appeler chanteuse; elle ne court pas sans chanter. Quel chant vivant, aimable, parfois éclatant ! Lorsqu'elle s'élance pour franchir un obstacle; ou lorsqu'un rocher du bord veut l'arrêter, sa robe verte s'entr'ouvre, il en jaillit des perles : la coureuse les laisse, et elle court. Elle s'enfonce sous les berceaux de châtaigniers, elle tourne au flanc des hautes collines, elle caresse les grandes herbes, courant, chantant, dansant ; et les grands bestiaux la regardent courir. Ohl la belle coureuse! On voit sur la route l'eau s'échapper des rochers en filets d'argent, et courir et se précipiter et la rejoindre. Et elle va toujours, preste et contente; et nous ne pouvons nous retenir de lui jeter des genêts fleuris, des bruyères.
des mauves, pour qu'elle les emporte. A quelle fête vas-tu si joyeusement? Prends du moins ces parures!
La Dordogne est -la sœur de la Gorrèze. Sur son territoire, qu'elle traverse, elle prend ses coutumes; elle court et elle chante aussi. Quelquefois elle écume, quelquefois elle dort. De Servière à Argentat, où prêcha Bridaine, et l'on s'en souvient, j'ai suivi le chemin de rive delà Dordogne. Nous étions venus par les landes, à travers les bruyères et les châtaigniers. L'air était embaumé de senteurs divines : parfum des feuilles, parfum des herbes et des fleurs, parfum des chaumes. Gà et là, le sol laissait voir ses flancs de granit rose ; le vent soulevait une poussière de diamant.
Les landes sont magnifiques. La lande a plusieurs robes qu'elle change souvent. Quand la bruyère se fane, l'ajonc paraît en grappes d'or, l'herbe, à son tour fanée, devient un tapis d'or plus pâle; durant l'hiver, la lande revêt sa grande robe de neige, tantôt mate, tantôt étincelante de pierreries; le printemps fait fondre la neige et la lande étale sa robe verte diaprée. Beauté toujours féconde, la lande est un atelier où travaille le soleil. Du sein inépuisable de la lande, cet ouvrier tire la nourriture des bestiaux.
ï^es l^œufs et les moutons ^oi^t les coiivives appelé^
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au festin de la lande. Ils paissent gravement, comme s'ils s'acquittaient d'un office ; et c'est bien un office, en vérité! Un enfant, tenant en main quelque branche coupée dans le buisson, gouverne ces êtres inférieurs, si incomparablement plus forts que lui. A la voix du petitpâtre, le bœuf obéit, le chien se tait. Mais l'enfant voit passer l'Évêque : il accourt, dépose son bâton, et, à genoux, il baise l'anneau du pasteur qui le bénit. Harmonies puissantes et douces!
J'avais la compagnie et la conversation de l'Évêque de Tulle parmi ce beau spectacle. Nous allions de la terre au ciel, nous revenions du ciel à la terre pour monter encore dans le ciel. L'Évêque de Tulle sait le nom de tous les hommes qui ont passé par ces chemins ; il connaît tous les anges dont ils sont fréquentés, plus visibles pour les yeux de son génie que s'ils apparaissaient aux yeux de son corps.
Nous rencontrâmes un petit paysan orphelin. — D'où es-tu? lui demanda l'Évêque. — De partout, répondit l'enfant. Car il allait de village en village, demeurant où il trouvait du travail et du pain. — N'as-tu point de père? — J'ai mon père qui est aux cieux. — Tu connais Dieu? — Dieu est le créateur du ciel et de la terre et des hommes, et de tout ce que nous voyons, et des choses invisibles. — Où est Dieu? — Il est au ciel, en la terre et en tous lieux, ■ — f!st-il
là? nous voit-il en ce moment! — Il est là et nous voit ; il entend ce que je dis, il connaît ce que je pense. — Et, dis-moi, enfant, sais-tu pourquoi Dieu t'a créé? — Il m'a créé pour le connaître, l'aimer, le servir, et par ce moyen acquérir la vie éternelle. — La vie éternelle, où la posséderons-nous? — Dans le paradis, en présence de Dieu, si nous avons ici-bas rempli les commandements. — Combien y a-t-il de commandements, et à quoi se réduisent-ils ? — Il y a dix commandements de Dieu et six commandements de l'Église, et tous ces commandements se réduisent à deux, qui sont d'aimer Dieu par-dessus tout et notre prochain comme nous-mêmes. — Mais comment parvenons-nous à accomplir les commandements, malgré la faiblesse humaine? — Par la grâce de Dieu. — Qu'est-ce que c'est que la grâce? — C'est une force que la bonté de Dieu met en nous, pour nous faire éviter le mal et nous faire aimer le bien. — Comment attirons-nous la grâce? — Parla prière. — As-tu soin de prier Dieu? — Oui, soir et matin, et plusieurs fois durant le jour. — Quelle prière fais-tu? — Je dis : Notre Père, qui êtes dans les cieux. — Qui t'a appris cette prière? — C'est M. le Curé. — Et qui l'a apprise à M. le Curé? — C'est le bon Dieu. Je dis aussi : Je vous salue, Marie.
L'Évêque prolongea ses questions ; l'enfant répondit à tout sans broncher. Il répondit sur le mystère de la
Trinité, sur Tlncarnation, sur la Rédemption, sur le salut. Il savait bien tout le catéchisme elle savait avec intelligence. L'Évéque me dit : — «Je pourrais interroger avec autant de certitude la plupart des enfants de cet âge dans toutes nos campagnes. La science de Dieu n'a rien de trop grand pour ces petits.
« Mais la vie moderne vient, qui apporte ses journaux, qui ouvre ses cabarets, qui établit partout ses voies de fer. Elle séduit, elle obscurcit, elle gâte et perd ces intelligences et ces âmes droites ; et je pleure sur mes enfants dévorés par la bête féroce. Ils ne connaissent plus Dieu, ses merveilles ne leur parlent plus ; cette douce terre où il les a placés n'a plus d'attrait pour leurs yeux sollicités par les fanges dorées de la ville. »
Le paysan s'en va ! Il reste par ici des familles qui vivent depuis trois et quatre siècles sur leur terre. L'Évêque leur dit qu'ils sont les vrais gentilshommes. Il définit la noblesse, la durée de l'être. Ces hommes sont bien des chênes. Le bourgeois se détruit comme un légume, et pour gros qu'il soit, n'a que sa saison. Ces durs paysans, devenus bourgeois, périssent.
Au fond d'un vallon demi-sauvage, près du bourg de Servières, habitent les E..., qui comptent parmi leurs ascendants des évoques et des cardinaux. Ils sa-
vent ce qu'ils sont, et ils gardent une belle attitude et une digne fierté dans leur pauvre état de petits laboureurs. Deux garçons de cette race, élèves d'une humble école, ayant été appelés pour recevoir des prix, tout le monde les remarqua et l'on demanda qui ils étaient. Moins heureux sont les A..., descendants directs de l'officier de Fontenoy qui dit : Messieurs les Aîiglais, tirez les premiers ! L'un est maréchal des logis dans la gendarmerie à pied, l'autre exempt de police, tous deux, d'ailleurs, fort honnêtes gens.
Heureux le sort du laboureur qui vit sur le champ de ses pères, dans un vallon comme celui que nous avons traversé de Périgueux à Brives, le vallon de la Bachellerie ! Vaste, avec de belles percées entre les collines, des mamelons isolés, des hauteurs au loin, tout l'horizon vert, tout le ciel bleu, la rivière claire et calme, des prairies, des noyers et des chênes, peu de maisons, le cimetière autour du clocher. On y fait un chemin de fer, et voici que la machine y passera plusieurs fois le jour, remplissant de fumée toute cette splendeur, et de hurlements tout ce silence. Ses grossiers palefreniers, qui n'ont point de Dieu, habiteront là. Elle vomira ce qu'elle porte dans ses flancs, elle arrachera et dévorera les fruits de cette terre jadis heureuse.
Tous les bruits de la nature sont beaux et ma-
jestueux, même lorsqu'ils sont terribles. Ceux de l'industrie sont particulièrement [hideux : des ronflements, des grincements, des tapages et des déchirements ; ils exhalent des puanteurs : tout ce que nous imaginons en enfer ! Ils font sentir à l'homme qu'il s'est donné un maître brutal.