BOSSUET
'EPUis que je tiens une plume, dit Louis, j'ai la tentation de décrire une belle matinée d'automne dans un beau jardin. Aucun spectacle ne m'a plus souvent procuré ce doux et cruel malaise que connaissent également celui qui peint, celui qui chante et celui qui conte, lequel tout à la fois doit peindre et chanter. On a l'âme pleine d'accords, de couleurs, d'images ; le torrent veut jaillir ; on s'est environné de silence, on a fui les importuns, on a même prié Dieu : car enfin, il s'agit de lui rendre honneur, puisque sa magnificence et sa bonté apparaissent dans les tableaux qu'on se propose de tracer... Mais le piano reste muet, le crayon tombe des mains, l'encre durcit dans la plume oisive. Par quel trait commencer, et quel trait rendra la moindre de ces merveilles qui assiègent le souvenir?
— Hélas! dit André, Haydn lui-même, le chantre de la paix, n'a rien donné qui respire pleinement cette harmonie du matin d'octobre, quand les rayons du soleil plus pâle déposent le baiser d'adieu sur les fleurs humides et sur les feuilles rougies. L'hymne est dans mon cœur ; mais il n'en sortira jamais.
— '■ Le pinceau, dit Sylvestre, saisira la splendeur du soleil de midi et dérobera la majesté des ombres du soir ; il fera respirer l'odeur des prés et des forêts. J'ai vu à Rome un tableau merveilleux : le soleil décline du côté des montagnes, il va disparaître ; ses feux rougeàtres embrasent la plaine; les arbres allongent de grandes ombres sur les troupeaux couchés ; au fond, de nobles édifices semblent brûler dans un brouillard de lumière ; sur le premier plan, le berger chante, la bergère file, l'enfant joue avec les agneaux. C'est tout Virgile. J'aurais voulu, dans le lointain, deviner un ermite. Néanmoins, Dieu remplit cette toile. Quand je la contemplais, VAve Maria me venait aux lèvres; je prêtais l'oreille pour entendre les doux tintements de VAngehis. Je connais d'autres chefs-d'œuvre aussi puissants. Salvator nous emmène dans la terreur des ravins; Hobbema s'est emparé de la grâce et de la fraîcheur des bois. J'ai rêvé longtemps, et je n'en suis pas bien revenu, d'habiter une certaine maison de garde que ce Flamand m'a montrée, au coin d'une clairière, sous un bouquet de grands arbres. Le soleil, tamisé par le feuillage des chênes, éclaire la porte
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moussue et fait reluire une vieille carabine, qui dort près d'une carnassière rebondie; un bel églantier, partant du seuil, festonne la lucarne entr'ouverte. 0 lucarne! Madeleine, la tille du garde, la fille blonde, y a suspendu la cage de son bouvreuil, et sur la planche en saillie elle cultive une tulipe à rendre jaloux le bourgmestre de Harlem. Que dirai-je encore? Le jardin touche la maison, et par-dessus la haie fleurissent des passeroses. Pour arriver à cette maison heureuse, mon ami, tu traverses un gazon où toute mère voudrait voir joueuses enfîints; devant la porte, un banc t'invite ; sur le rebord de la fenêtre, il y a place pour ton livre, ta pipe, ton pot de bière et ton verre. Veux-tu causer? appelle Madeleine. Veux-tu méditer? quel profond silence! Veux-tu chasser? voilà le fusil et les
bois Ces paysagistes sont dangereux! Celui-ci a
failli me ravir à la société. J'ai gardé plus d'un an l'envie d'aller m'enterrer en ce paradis de Flandre. J'aurais demandé la main de Madeleine, et je serais resté là, ma vie entière, à songer creux. Voilà ce que peut le pinceau ! Le peintre est le plus irrésistible des poètes. C'est lui, après la nature, qui dit le plus de choses ; il remue toutes les pensées que l'âme peut contenir. — Est-ce que jamais musicien te fera voir le coucher du soleil ? est-ce que jamais la plume y parviendra? Pour me décrire la maison d'Hobbema et le monde qu'elle fait surgir, il faudrait un volume... Tâche de me faire lire ton volume !
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Mais si tu parles d'une matinée d'automne, il y a là je ne sais quoi qui défie le puissant génie du peintre. La palette cherche encore le secret de cette lumière, de ce ciel, de cette rosée; elle ne peut rendre l'accord indicible de ces tons variés à l'infini ; tant de richesses l'écrasent ; elle n'est plus qu'un hobereau de campagne à côté d'un roi des contes de fées. J'en ai pleuré d'admiration et de dépit. Je pense comme André : dame Nature nous chante alors un air que nous pouvons bien entendre, mais qui n'est pas dans notre voix.
— Compère Louis, dit Edouard, croyez-moi, ne nous donnons plus un vain tourment. Durant un mois, sur les bords de la Loire, j'ai fréquenté l'Automne. Ma plume aussi a convoité ce triste et riant visage : cette voix ineftable m'a répété ce que vous avez entendu. J'en ai voulu redire quelque chose ; je n'ai su que rêver sur les feuilles qui jonchaient le chemin, et faire tomber à terre la rosée des branches que je touchais en passant.
— Cependant, reprit Louis, c'est vous, Edouard, qui nous avez raconté la Procession de Mazière (1). Quel vif sentiment de la campagne dans ce récit! quels beaux rayons de soleil ! Demandez à- Sylvestre : malgré son dédain pour la peinture parlée, il vous dira que ceux qui n'ont point compris cette aimable page,
(I) Cest une page chaniian'.c d'Edouard Ourliac.
seraient capables de ne rien voir dans un Claude Lorrain.
— Et de ne rien entendre dans la symphonie pastorale, ajouta André.
»— Oh! reprit Edouard, je crois comme Sylvestre que le soleil se laisse prendre ; mais quant à chanter l'hymne des matins d'automne, je dis avec André que lesmaîtresyéchouent. Ily a dans l'airquelque chose qui se sent jusqu'au profond du cœur, et qui reste inexprimable. S'il ne s'agissaitque du spectacle, avec un peu de soin, on pourrait encore ébaucher un trompe-l'œil. La moindre teinture du patois des ateliers en ferait l'affaire. Le procédé escamote la difficulté, qui serait de dire la chose en français; mais qui sera touché de ce barbouillage? quelle âme y Retrouvera ses émotions, évanouies comme des parfums inconnus? Un seul mot dans la langue me semble exprimer le tumulte paisible. . . oui, le tumulte paisible de ces pensées douloureuses et chères, que les matinées d'automne font surgir en effleurant je ne sais quelles secrètes touches de l'âme ic'estlemotsiprofondquenousprononçonsvingt fois le jour, sans songer à sa portée infinie: Adieu! Toute cette beauté de la nature prévoit qu'elle va disparaître : elle nous chante son suave adieu. Un tableau que Sylvestre a vu, amenait l'^^^e iJ/«n« sur ses lèvres ; .et moi, quand je vois l'automne pleurer et sourire, je répète ce verset de David : « Les jours de l'homme « sont comme l'herbe, sa fleur est comme celle des
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« champs : un souffle a passé, et la fleur est tombée, (( et la terre qui l'a porté ne le reconnaîtra plus(l). »
Mais d'où vient que, sentant la vérité de ces paroles, nous pouvons les répéter sans amertume intérieure, et plutôt avec une certaine allégresse d'amour, de confiance, d'espoir? Nous sommes résignés dans la mystérieuse attente d'un bien plus radieux, perceptible aux sens de -rame, qui nous écherra comme récompense du consentement que nous donnons k la fuite ardente de nos joies et de nos jours. J'ai souvent rôvé sur cette pensée inépuisable. Je vous confierai l'impression qui m'en est restée toujours ; vous l'expliquerez comme il vous plaira. Il m'a toujours semblé que la nature, dans cet état de paisible et souriante tristesse, me conviait au sacrifice, et que je recevais ce dur conseil plus volontiers qu'en toute autre occasion. Oui. la pente de mon âme serait alors de faire une grande action, et de la faire grandement, c'est-à-dire secrètement, pour Dieu seul, sous les seuls regards de Dieu.
— Précisément ! s'écria Louis. L'histoire que je veux conter, est l'histoire d'un sacrifice. Elle commence par un matin d'automne, et j'ai toujours cru que cette circonstance de l'automne et du matin n'était pas étrangère à la résolution inattendue qui décida tout à coup de deux belles et aimables destinées ; mais je
(1) Homo, sicut fœnum dies cjus, tamquam flos agri sic efflorebif. Quoniam spirituspertransibit in illo, et non subsistet : et non cognoscet amplius locum suum. (Ps. cii, 15-16.)
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craignais que ce ne fût couleur de romancier, et ce scrupule ne m'effrayait pas moins que les épines de la description préliminaire. Car l'histoire est si bien à mon gré, telle que le bon Dieu l'a faite, que je regarderais comme un sacrilège d'y mettre des enjolivements de littérature.
Je supprime donc l'inabordable .tableau de l'automne; mais il faut dire où la scène se passe. Représentez-vous un vaste jardin devant une riche maison de campagne au bord de l'eau ; un de ces asiles qui semblent proclamer que le bonheur les habite. Et comme s'il fallait que l'œil même de l'étranger ne pût s'y tromper, on voit, près des murs, un petit dôme qui porte la croix : en sorte que cette maison se dénonce chrétienne ; et il n'est pas téméraire d'y supposer le bonheur, puisqu'on y peut supposer la vertu.
— Laisseras-tu cela dans ton histoire ? demanda Sylvestre.
— Pourquoi pas ? dit Edouard.
— Je crois à la vertu, continua le peintre, et je la révère sous toutes ses formes ; mais je n'en peux supporter le nom, au sens que Louis vient d'employer. Vous savez qu'il y a des mots ({u'on n'aime pas : je n'aime pas celui-ci, lorsqu'on l'applique à d'honnêtes gens comme nous autres. Je le trouve janséniste, philosophe, genevois, tout ce que vous voudrez : enfin je ne l'aime pas. Cela me vient d'une entorse que j'eus à
la main, l'an passé. Ne pouvant dessiner, j'entrepris de lire. J'étais chez un vieux notaire devenu rat des champs, dont la bibliothèque absurde ne renfermait rien de plus amusant et de plus chrétien que Rousseau. Je lus donc ce Rousseau.
— Eh bien? dit André.
— Eh bien, reprit Sylvestre, voilà où je me dégoûtai de la vertu... je parle du mot.N'avez-vouspas remarqué comme ce Suisse-le met à toutes sauces ! Ma foi ! depuis ce temps, la vertu me fait l'effet d'unNatoire ou d'un Fragonard. Je vois toujours le vertueux Saint- Preux, la vertueuse Julie, le vertueux Wolmar, la vertueuse Lavasseur, ou encore le vertueux vicaire savoyard. Pouah ! j'en suis malade. Quelle chienne de vertu, ostentatnceei parlière! dit Montaigne. Tiens, Louis, ne fût-ce que par amitié pour moi, au lieu de vertu, mets jnété, afin que personne ne vienne à penser qu'il s'agit de l'honnêteté des philosophes.
— Va pour piété, dit Louis, et c'est d'ailleurs le caractère propre des habitants de cette maison. L'édifice, très ancien, n'est pas sans style,'quoique souvent retouché. Pignons, toits aigus, fenêtres ouvrées, perron, terrasses, balustres. A droite, la rivière, assez imposante, et des collines; à gauche, des bois ; derrière, de grands potagers; au delà, d'autres collines vertes et grasses, d'autres bois, des îles, deux clochers et quelques manoirs : un de ces beaux pêle-mêle qui
s'ordonnent si bien sur les grands cours d'eau. La rivière ondule à travers ce charmant et riche pays. A l'horizon, terminant la vallée, longue et large d'une lieue, une jolie ville est assise les pieds dans l'eau, la tête au grand air, couronnée deson château seigneurial, ancien nid de vautours, maintenant peuplé de moineaux francs, mais qui fait mine encore. Quand le soleil se lève, les façades blanches de la ville reçoivent ses premiers rayons, et tranchent vivement sur la verdure des collines et sur l'azur du ciel. En automne, la rivière forme des brouillards sur lesquels les maisons les plus hautes, éclairées seulement à la pointe, semblent voguer. Au soleil couchant, le spectacle est grandiose : arbres, maisons, collines, tout se détache en l'air sur un fond de feu.
Or, la maison d'où l'on a ce coup d'œil, bien pourvue de fermes à droite et à gauche, en arrière et en avant, de vignes et de bois sur les coteaux, de pâturages ici, de blés là-bas et autres bonnes terres, reçoit largement, sans fouler le fermier, quarante mille livres, année commune ; mais ce n'était pas ce qu'elle avait alors de plus précieux.
Un garçon devingt-cinq ans, bien fait, l'air modeste, se tenait debout à la fenêtre fermée d'une des chambres qui donnent sur le jardin. Le vieil in-folio ouvert sur la table, près de la lampe encore allumée, lui avait fait sans doute oublier le jour. Il contemplait le gracieux espace que je viens d'indiquer, lorsque son
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attention fut captivée par un autre objet. La petite porte du jardin s'ouvrit ; il vit entrer une femme encapuchonnée d'une pelisse de soie. Malgré ce vêtement, il n'eut pas de peine à la reconnaître : c'était la fille de la maison, Ihéritière de ce beau domaine, et, pour lui donner un titre qui sonnait mieux au cœur de notre jeune homme, c'était sa fiancée.
Elle avait dix-huit ans. Je ferai son portrait avec une image des contes de fées : elle était « belle comme le jour ». N'entendez pas une statue grecque, ni une Circé parisienne. Cette beauté, c'était un éclat de candeur, une grâce ingénue. Voilà ce que veut dire « belle comme le jour ». Du reste, toute la splendeur, tout le rayonnement d'un sang pur. Une charmante et vigoureuse fleur de tige patriarcale. On pouvait remonter dans sa fortune sans y trouver une injustice, dans sa race sans y voir une félonie. Elle se nommaitClaire.
Le jeune homme qui devait l'épouser, Fabien, était de très loin son parent : ils s'appelaient cousin et cousine. Le mariage était arrangé depuis la naissance de Claire. Toute petite, on lui disait : Aime-le bien, voilà ton mari ; et à lui, plus âgé : Prie le bon Dieu pour Claire ; elle sera ta femme. Les désirs des deux familles furent remplis : ces enfants s'étaient aimés comme des anges. N'ayant jamais cessé de penser qu'ils s'appartiendraient, aucune autre affection n'avait effleuré leurs coeurs, aucune dissimulation n'avait existé entre eux.
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Orphelin, presque sans patrimoine, Fabien devait son éducation à la générosité des parents de Claire. En le faisant magnifiquement élever, ces vrais chrétiens songeaient sans doute à leur fille ; mais ils voulaient également mettre Fabien à l'abri d'un changement possible dans le cœur de la jeune fille ou dans son propre cœur, afin que, si Claire le refusait, ses talents lui restassent comme une fortune, et que, se sentant lui-même riche et libre par l'effet de cette culture d'esprit, aucun calcul ne le tentât de s'engager contre son goût. Imaginez les sentiments d'une âme qui sentait ces nobles délicatesses, puisqu'elle avait pu les deviner.
Tandis que Claire achevait son éducation chez les Visitandines, Fabien, déjà docteur en droit, perfectionnait la sienne par des voyages. Il n'avait pas encore fait choix d'une carrière. Les lettres le tentaient; mais il était si sincèrement modeste, qu'il ne pensait pas pouvoir jamais s'y rendre utile. Ses plans se terminaient donc à faire autour de lui le plus de bien qu'il pourrait, étudiant et servant Dieu dans cette obscurité, puisque Dieu semblait ainsi le vouloir. Cependant la paix n'était pas parfaite dans son âme ; il avait frôlé des doutes graves. Durant ses voyages., lorsqu'il visitait un lieu de dévotion célèbre, ou lorsqu'il contemplait certaines misères navrantes de l'Église, il lui était arrivé souvent de se jeter à genoux, de s'offrir à Dieu tout entier : « — Mon Dieu,
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s'écriait-il, vous aimer, vous servir, vous servir uniquement! »Et il prêtait l'oreille, attendant presque une voix du ciel et une mission. Il n'avait rien entendu, ou il avait cru n'entendre que de vagues murmures. Son^ avenir était fait ; il l'accepta, comme chose sérieuse quoique douce et séduisante, et qui venait de Dieu aussi. Il y mit toute son ardeur, il se dévoua pleinement au bonheur de ceux qui l'avaient tant aimé, faisant de sa vie, qu'il leur donnait, une première récompense dont le ciel couronnait leur charité envers lui.
Sylvestre interrompit le conteur.
— Ami Louis, dit-il, soignons la vraisemblance. Si tuas fait un fidèle portrait de Claire, c'est une femme que l'on irait demander assez loin, quand même on ne serait pas certain de l'obtenir, et l'on pourrait se mettre à labourer la terre du bonhomme Laban pour un pareil gage. De plus, quarante mille livres de rente font un beau denier, sans compter que la maison entre cour et jardin est encore une assez jolie nacelle à descendre le fleuve de la vie ! Ton Fabien se dévoue donc à prendre tout cela? Je l'en approuve. Mais il soupire, et tu as presque l'air de le plaindre I Il n'y a pas de quoi...
— Je m'étonne constamment, dit Edouard, que ce peintre-ci ait tant de goût pour les vieux maîtres chrétiens. Tu devrais être de l'école de Rubens, mon cher : il ne se peut rien de plus charnel que ton pre-
mier mouvement. Tu ne conçois pas que ce digne Fabien gémisse un peu en se chargeant d'une aimable femme et de tant de fermes, prés et bois qui, forment son bouquet de mariée? Voilà ce que l'on gagne à ne rien lire! Apprends que dans les in-douze et dans les iîi-octavo les choses ne se passent guère autrement, et connais l'âme des gens de lettres. C'est ainsi que nous regardons les biens de ce monde.
— Plaisantez, dit Louis ; je vous attends à la tin : nous verrons s'il s'agit de littérature. Nous sommes tous chrétiens, en âge d'homme, et trop engagés dans le siècle pour nous en pouvoir déprendre. Mais supposons-nous libres, plus jeunes de quelques années ; supposons qu'au lieu d'être chargés de la fangeuse expérience du monde, nous avons l'ingénuité plus sage de la foi et cette pureté qui donne à l'âme des ailes toujours ouvertes au-dessus des choses de la vie: je dis que nous sentirions au moins la moitié de nos vœux se porter vers ces beaux renoncements dont l'instinct nous reste, après même que le courage de les accomplir est perdu. C'est comme un membre amputé, que l'on croit parfois posséder encore; et, selon ce que nous disait tout à l'heure Edouard de l'effet des matinées d'automne, il s'en ressent, comme les invalides, aux changements de saison. Mais je te prends, toi. Sylvestre : on peut bien aimer le bon Dieu avec autant d'ardeur pour le moins que tu aimes ton art, et faire en outre une part dans son cœur à de très légitimes
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affections? Eh bien,, on te propose des rentes, une maison, une aimable femme^ cette Claire dont nous parlons ; tu l'aimes, tu en es aimé ; tu en es aimé à ce point que peut-être la félicité de sa vie dépend de toi ; pourtant, il y a une condition au mariage: tunepourras plus peindre... Qu'en dis-tu?
— La condition serait dure, répondit Sylvestre, et il y faudrait songer.
— Tu vois donc, reprit Louis, qu'on peut encore avoir besoin d'une certaine résignation pour emprisonner sa vie dans la main d'une fille de dix-huit ans, riche, vertueuse, aimée. Avant de sacrifier la peinture, la musique, l'Art, et seulement le travail, on regarderait deux fois. Que sera-ce donc, s'il s'agit, non pas d'abandonner Dieu — la supposition serait absurde, et ce n'était nullement le cas de Fabien — mais d'abandonner la joie peut-être vaguement entrevue de faire à Dieu un sacrifice entier, d'entrer dans la royale voie des saints, d'aller volontairement aux combats, à la douleur, à la croix? Ces actions-là ne sont pas de notre pratique, à nous autres chrétiens de mine, affadis par toutes les langueurs du temps, qui ferions volontiers l'abjecte prière de Luther et qui ne dirions qu'en rechignant nos grâces, s'il fallait diner d'un morceau de pain. Hélas I nous avons horreur de la croix ; mais il y a des âmes qui l'aiment, qui la désirent, qui la recherchent. Et j'ajoute que ces aspirations ne sont pas tellement étranges, que nous-
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mêmes, lâchement et en nous replongeant dans notre mollesse, nous ne les sentions parfois.
— Il est vrai, dit André, l'eau du baptême développe en nous des germes sublimes ; l'esprit du monde fauche avec soin la floraison naissante, mais les racines demeurent.
.— Puisqu'il a été question de littérature, continua Louis, jesuisbien aise de vous dire que la dévotion de Fabien n'avait rien de littéraire. La religion n'était point dans son âme ce petit terrain réservé où tant de grimauds arrosent des élégies. Il y allait tout franchement. Il aimait beaucoup sa fiancée, mais il ne se proposait pas moins de devenir un saint, et il pensait quelquefois qu'en prenant le chemin le plus doux, il prenait aussi le moins sîir. Sa foi le tourmentait du désir de montrer à Dieu plus de générosité. Enfin (ce que vous appellerez peut-être de la poésie, mais ce que je voudrais nommer d'un autre nom, car j'en suis pour la. poésie comme Sylvestre pour la vertu : j'aime la chose et ne puis souffrir le mot, à cause des petits rimeurs et de leurs petites préfaces), enfin la virginale pureté de Claire était si profondément chère à Fabien, il respectait tant lui-même l'angélique chasteté deson cœur et de son amour, que la pensée de la voir autre et de l'aimer autrement, lui apportait je ne sais quoi de pénible, qu'il ne traversait qu'en fermant les yeux. Me comprenez-vous? Je suis troublé des difficultés que la langue m'offre ici. Il y a des choses souverai-
nement nobles et pures qu'on ne sait plus comment expliquer pour les oreilles françaises, pleines de hideux échos.
Après cela, pour confesser toute la vérité, Fabien avait vingt-cinq ans, et ces idées lui venaient plus particulièrement quand il voyageait loin de Claire, En définitive, il était épris, elle était heureuse, et on allait publier les bans.
— Et Fabien n'avait aucune envie de se jeter à l'eau, dit Sylvestre.
— Aucune, reprit Louis. Néanmoins, regarde sur sa table le livre où il lisait tout à l'heure, avec une admiration qui soulevait sa poitrine : c'est V Exhortation au martyre, de saint Gyprien.
La présence de Glaire produisit sur Fabien l'effet accoutumé. G'était un certain rayonnement, oîi saint Gyprien, les martyrs et le reste du monde ne tardèrent pas à disparaître. Il se demandait d'où la jeune fille pouvait venir si matin, lorsqu'il la vit remettre à une femme de chambre qui l'accompagnait un livre et un petit panier caché sous sa pelisse. « Ghère sainte! pensa-t-il, elle a déjà visité Dieu et les pauvres... »
— Que votre goiit, dit Louis en s'interrompant, me pardonne ce trait digne de la morale en action ; mais nous entrons dans l'histoire, et il s'agit d'être exact. Il est vrai que Glaire venait de visiter un pauvre.
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Quand on entreprend de conter la vie des chrétiens, le pauvre en est inséparable, et il faut s'attendre à rencontrer de ces incidents vulgaires. Fabien ne s'étonna point d'une chose aussi simple ; il ne se défendit pas non plus d'en être ému. Touché de la beauté du matin, il remercia Dieu du rayon de soleil qu'il avait envoyé réjouir aussi la demeure de l'indigent, et il continua de regarder vsa cousine à travers les pleurs qui lui venaient aux yeux. Il vit que Glaire, au lieu de rentrer à la maison, restait dans le jardin ; bientôt il eut une espèce déboute de rester lui-même, comme en contemplation, à cette fenêtre. Il éteignit sa lampe et reprit sa lecture. Au bout de quelques instants, il s'aperçut que le bruit des pas de Glaire, qu'il n'entendait point, étouffait cependant la voix de saint Gyprien. Une attraction irrésistible le ramena promptement à la fenêtre. Glaire était toujours là, se promenant, ou plutôt marchant avec cette joyeuse activité de la jeunesse, heureuse et fière de toute la vie qu'elle peut dépenser. Fabien sentit qu'il ne tenait plus dans sa chambre. Il se mit à chercher des prétextes pour descendre au jardin . Il ne lui en fallait aucun , si ce n'est pour lui-même; et s'il avait pu réfléchir à ce qui se passait dans son cœur, il eût eu beaucoup de peine à reconnaître d'oîi lui venait cet embarras de conscience. Il trouva enfin que l'air pouvait être froid, et qu'il se formait sur la rivière un léger brouillard, h l'humidité duquel sa cousine s'exposait impru-
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demment. Satisfait de cette découverte, il jugea qu'il fallait avertir Glaire, et qu'il ne serait pas séant de crier par la fenêtre. Au moment de sortir, ses yeux tombèrent sur un crucifix d'ivoire, seul et grave ornement de sa chambre. Il fléchit les genoux. — c 0 mon Dieu! quevousdonnerai-jeetquemedemanderez-vous pour tant de bonheur? » Et il partit comme un oiseau dont on ouvre la cage, ne s'attendant guère à ce que Dieu lui allait demander.
— Allons donc! dit Sylvestre, c'est invraisemblable. " .
— Quoi? demanda Louis; qu'est-ce qui est invraisemblable?
— Je te vois venir ! répondit Sylvestre : tu nous prépares cela depuis une heure. Glaire a changé d'amour, comme une demoiselle de feuilleton. Elle va le déclarer à ce pauvre Fabien, qui s'en ira chercher le Nouveau et lui dira généreusement : « Donnezvous donc la peine d'entrer! »
— Je t'avertis que tu m'indignes, dit Louis. Dans le fond, tu es Flamand.
— Et moi je t'avertis, dit Sylvestre, que ce genre de femmes perfides est usé, que ton Fabien va tourner à la vertu, et que le tout est invraisemblable à choquer une bourgeoise de Ghignac.
— 11 n'y a d'invraisemblable que toi-même, reprit Louis. A-t-on idée d'un peintre qui voit dessiner une
église, et qui devine qu'on y va mettre les mannequins du Jownal des Modes! Pour qui meprends-tu ? Croistu quej'aie étudié le cœur humain dans les romans de l'an passé? Quelle touche ai-je donnée au caractère de Glaire, — j'en appelle à Edouard, il connaît le métier, — qui fasse supposer que cette aimable fille... ?
— Mais, observa doucement André, si tu achevais ton histoire, la démonstration serait meilleure, — et nous irions peut-être déjeuner.
— C'est vrai, dit Louis ; seulement je crois qu'à l'avenir nous ferons bien d'exclure ce peintre de toute conversation sérieuse.
Donc, Claire sourit en voyant arriver Fabien ; elle prit son bras.
— Mon cousin, vous êtes un paresseux, lui dit-elle, et je suis scandalisée de ne vous avoir point vu ce matin à la messe. Savez-vous. seulement que c'est aujourd'hui la fête de sainte Thérèse?
— En effet, s'écria Fabien, je l'avais oublié. Pourquoi ne m'avez-vous pas averti, cousine?
— Puis-je supposer qu'on oublie ces choses-là, et qu'on dort à six heures du matin?
— Jugement téméraire! je ne dormais pas. A six heures du matin, chère cousine, je lisais depuis longtemps, et avec une si grande attention, que je n'ai pas entendu sonner la messe.
— Voilà bien la science ! on étudie, et on ne prie pas.
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Vous avez besoin qu'on vous réforme. Laissez faire, je vous tirerai de la dévqtion des livres, et je vous mettrai dans celle des bonnes femmes. Quelisiez-vous de si beau ?
— Du latin.
— Que c'est fier ! Suis-je digne d'apprendre ce que disait ce latin?
— Très digne. Je vous en lirai tantôt, et vousserez ravie. C'est un traité de saint Gyprien, où il exhorte les chrétiens de son temps à supporter le martyre.
— Oh! dit la jeune fille, riant de tout son cœur, quel compliment! mon fiancé se fait exhorter au martyre.
— Ce n'est pas cela tout à fait, reprit Fabien ;mais je l'avoue, dans l'enivrement de mon bonheur, j'ai besoin de me rappeler ces beaux exemples, pour ne pas oublier absolument que le métier de chrétien est de souffrir, et que toujours il faut être prêt.
— Pauvre cousin! dit^Claire, vous tombez mal, car j'ai le dessein formel de vous rendre heureux. Sérieusement, voyez ce qu'il en coiite de manquer la messe, même pour écouter saint Cyprien. J'avais aussi, en me levant, je ne sais quelles vapeurs sur l'esprit. J'ai prié, j'ai communié : me voilà contente. Le malheur paraîtrait à trois pas d'ici , que je l'attendrais de pied ferme. Au couvent, il y avait ordre d'être gaie. Gaudete in Domino semper : je vais aussi vous parler latin, moi! Si vous avez la bonté de trouver que votre bonheur
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est grand, je vous assure que le mien ne me paraît pas moindre. J'aime et je suis suffisamment aimée sur la terre; j'aime au ciel encore plus, et jusqu'à présent je n'ai pas lieu de croire que j'y sois haïe. La vie s'offre à moi comme une suite de prospérités: partout la paix, l'affection, le bonheur. Quelquefois j'en ai été inquiète; j'ai dit dans mes prières : « Mon Dieu, que ferai-je donc pour vous? » Et tout à l'heure encore, me rappelant les paroles de sainte Thérèse : Ou souffrir, ou mourir, il m'a semblé que j'allais au ciel par une route étrangement douce et fleurie.
— Eh bien? demanda le jeune homme attentif.
— Eh bien, reprit Claire, j'ai pensé que ce n'était pas ma faute. J'ai prié Dieu d'arranger cette affaire coname il l'entendrait, protestant que je n'y mettrais nul obstacle, et j'en suis revenue à la consigne du couvent : Réjouissons-nous dans le Seigneur! Remercions-le des grâces qu'il nous envoie aujourd'hui, en attendant les épreuves qu'il peut nous envoyer demain, et dont nous le remercierons et nous réjouirons également. Sa miséricorde me fait un doux oreiller: j'y dors, mais tout habillée, en lui demandant l'unique grâce de me lever au premier mot, au premier signe, acceptant d'avance les épines de Jésus pour ce front qui n'a porté que des fleurs.
— 0 mon Dieu, pensa Fabien, voilà ce que vous apprenez aux enfants et aux tendres vierges!
— Pourquoi s'épouvanter delà prospérité plus que
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du malheur? poursuivit Claire : ni l'un ni l'autre ne sont assurés du lendemain. Au couvent, j'avais une religieuse spécialementchargéede mes mystères, h qui je me plaignais d'être si riche, si bien portante, de faire si facilement tous mes devoirs, et même d'avoir un si bon cousin. «Bah! bah! « me répondait-elle, » tout cela n'a qu'un temps. Examinez seulement si parmi ces trésors vous avez la chose nécessaire, c'est-à-dire la ferme volonté de toujours .obéir h Dieu, et vivez en paix. Quand vous aurez tout perdu, ce bien vous restera et remplacera tout. Il ne faut que celui-lh. » Et je pourrais encore vous le dire en latin, mon savant.
— Vous êtes plus savante que moi, cousine : j'irai à votre école ; vous m'apprendrez à être saintement heureux.
— Oui, s'écria Claire avec un chaste enthousiasme, saintement heureux pour l'être toujours, même dans les larmes, même sur un tombeau ! Nous embrasserons avec une chrétienne ardeur tous les devoirs de notre état, de notre position, de notre bonheur même. Que de bien à faire autour de nous ! Ce pays est plein de pauvres. Nous serons la main de la douce Providence. Nous irons voir tous ces malheureux: je les soignerai, et vous les convertirez.
— Vous aurez encore cette besogne, Claire : c'est la charité qui convertit. Ah! que je vous aime! et que Dieu est bon pour moi !
— Dites qu'il est bon pour le monde. Où n'éclate
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sa bonté? Sur la terre même, il prodigue des merveilles qui semblent n'avoir d'autre but que de nous réjouir. Ne dirait-on pas une mère qui s'est plu à parer le berceau de son enfant ?
En prononçant ces mots, Glaire promenait des regards ravis sur la belle et joyeuse nature qui les entourait.
— Tenez, poursuivit-elle en présentant à Fabien une scabieuse qu'elle venait de cueillir, je vous donne cette fleur comme un grand témoignage des tendresses de Dieu envers nous, comme un grand témoignage de ma reconnaissance éternelle envers lui. Je n'aurais à le louer que de lajoiedont m'ont remplie labeauté, l'innocence et le parfum des fleurs, ce serait assez pour m 'inspirer l'hymne sans fin que je chanterai dans le paradis. Ces fleurs ont un langage, et je l'ai toujours mieux compris à mesure que je gagnais des années. Toute petite, je leur parlais ; leurs doux balancements semblaient me répondre. La variété des formes et des couleurs me disait des choses inouïes. Je croyais que le parfum des fleurs était une prière ; et quand le vent les agitait, je pensais qu'elles faisaient effort pour s'en aller au ciel avec cette prière incessante. Alors j'entreprenais de les consoler. Après que nous avions bien causé, je cueillais celles que j'aimais davantage, et tantôt je les abandonnais feuille à feuille au vent, pour qu'il leur fût plus facile de s'envoler; tantôt je les portais devant la statue de la sainte Vierge. Je
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les trouvais si heureuses de se faner à ses pieds I A présent je ne leur parle plus, mais parfois j'en suis tentée encore; l'aspect des fleurs n'a pas cessé de m'enchanter et de m'édifier. J'imagine que ce sont des sourires du bon Dieu, comme les étoiles : les uns sont tombés sur la terre, les autres sont restés en chemin. Combien de fois, traversant cette allée le matin, et la trouvant tout éblouissante de ces divins sourires, je me suis dit que Dieu m'avertissait d'être bonne, simple, douce à chacun, pareille à ces généreuses fleurs qui s'épanouissent à la place que Dieu leur assigne, sans s'inquiéter qui les regarde ou qui ne les regarde pas, sans que les humbles envient l'éclat des brillantes, sans qu'aucune demande plus qu'il ne lui est donné de rosée et de soleil !
— Et si nous examinons le monde, dit Fabien, c'est laque Dieu fait des miracles d'amour! Il forme, en nombre suffisant, des âmes incomparables, qu'il établit les messagères de ses bienfaits. Ce sont comme de vivants réservoirs qui vont partout répandre les trésors de sa bonté. Que font dans le monde ces êtres dévoués? Ils n'y sont pas pour eux-mêmes, car ils s'oublient continuellement ; mais ils n'oublient qu'eux, ils se souviennent de tous les autres ; et quelque douleur que l'on ait, quelque besoin que l'on éprouve, de quelque mal que l'on soit atteint, on les voit arriver, les mains chargées d'offrandes, le cœur riche de charité, l'esprit illuminé d'une sagesse divine. C'est Dieu qui
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les envoie : rien ne les arrête, rien ne les décourage; il n'y a point d'entraves pour eux. Les parfums ne volent pas si loin sur l'aile des vents ; un oiseau, qui retourne à son nid, se hâte moins dans les airs, et ne connaît pas mieux sa route. Dieu les a donnés à tout ce qui gémit dans l'univers : ils vont à leur mission sans se détourner un moment, et pour ainsi dire sans reprendre haleine. L'un apporte aux esprits une lumière plus douce que celle du jour et de la liberté; l'autre s'arrête parmi les malades, les soigne, les caresse, les guérit, ou fonde la vie éternelle dans l'âme des mourants. Ils separtagentles orphelins, suppléent la vigilance endormie des mères, servent comme des fils le vieillard délaissé. On en voit qui vont aux limites du monde combattre le démon et lui arracher des âmes, dans les lieux mêmes où son empire est le mieux affermi ; ils veulent bien donner tout leur sang pour l'espoir de verser sur le front d'un sauvage la goutte d'eau du baptême. Saintes âmes, trésor de Jésus-Christ! elles se livrent pour les misérables, elles souffrent pour les heureux. Combien y en a-t-il, toutes les nuits, en prière dans les cloîtres, offrant leur pénitence afin que la justice divine remette nos oublis!
— Ames dignes d'envie ! s'écria la jeune fille. Et penser qu'elles ne font rien en comparaison de ce que fait Dieu lui-même! penser que le roi de ces ambassadeurs sublimes sert le pauvre, pardonne à l'ingrat,
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s'offre et se donne h tous avec incomparablement plus de générosité que n'ont pu lefairelesplus grands saints! Il est descendu du ciel, il s'est livré aux tortures et à la mort, il renouvelle incessamment son sacrifice; il se tient là, dans de pauvres tabernacles, à nous attendre comme un indigent qui sollicite notre charité. Et qu'attend-il? Que nous venions auprès de lui, puiser par avance à la source de l'éternelle joie. Hélas! combien peu nous y pensons! que nous répondons froidement à tant d'amour! 0 Fabien, excitons-nous à l'aimer davantage; servons-le de tout notre cœur et de toutes nos forces : c'est un si grand bonheur de le servir!
— De le servir uniquement, dit Fabien, soudainement rempli de pensées plus enivrantes que tous les rêves de son amour.
— Oui, reprit Glaire, et de ne recevoir que de lui sa récompense.
— Et de ne demander qu'à lui sa joie ici-bas, continua Fabien.
— Ah ! dit en soupirant la jeune fille, c'est là aimer Jésus ! Que ceux qui le servent ainsi ont une vocation heureuse !
— Il y a, poursuivit Fabien, des âmes qui sont appelées et qui ne répondent pas. Quel sera leur sort?
— Hélas ! dit Glaire, cette pensée fait frémir.
— Sans vous, ma cousine, je l'ai sentibien souvent, j'aurais été prêtre.
— Et moi, je serais déjà sous le voile si vous n'aviez pas existé, Fabien.
— Tout mon cœur ne pouvait être qu'à Dieu.
' — Je n'aurais voulu donner qu'à lui toute ma vie et tout mon cœur.
— Prêcher, instruire, sauver des âmes!... quelle autre gloire et quelle autre joie peut désirer un chrétien ?
— S'enfermer dans le silence et dans l'humilité, travailler sans relâche à l'éclat de la couronne céleste que l'on portera devant Dieu, n'être connue ici-bas que des anges, mortifier sa vanité et la vaincre, sans cesse prier pour ceux que l'on aime, avoir dès ce monde sa société au ciel, mourir pure et deux fois chère à Marie dans la robe du baptême et de la communion... ô désirable destinée !
— Ainsi, chère cousine, vous m'avez préféré à tous ces biens ? Vous auriez fait une sainte religieuse
— L'autre jour, Fabien, vous parliez de Dieu. Votre voix était si touchante, vos raisonnements me paraissaient si forts et si beaux, je voyais tout votre visage si brillant de zèle!... je me disais que vous auriez fait un bon prêtre, et que je ravissais peut-être une grande grâce aux malheureux impies.
— Oh ! moi, Glaire, je ne suis rien, mais du moins j'aurais dit la messe et j'aurais pu consoler encore quelques infortunés. C'est quand je vous vois, que je m'épouvante de concentrer sur moi seul ces trésors de
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douceur et de charité que je vénère en vous. Sœur hospitalière, verrait-on un malade qui ne s'empressât de bénir vos soins et de prier avec vous? Carmélite, vous seriez une de ces roses de la solitude qui parfument le monde. Dans une maison comme celle d'où vous êtes sortie remplie de tant de foi et brillante de tant de candeur, heureuses les enfants qui recevraient vos leçons! Quel caractère difficile vous résisterait? quel esprit sauvage ne sauriez-vous pas assouplir? On ne peut dire combien de familles vous auraient du leur bonheur.
Ils gardèrent quelques instants le silence. Claire, d'une voix, plus timide, le rompit la première.
— Nos parents, dit-elle, ont peut-être eu tort de nous destiner au mariage, avant de savoir si nous ne serions pas choisis de Dieu pour un état plus parfait. . .
Fabien a révélé ce qui s'était passé dans son cœur en ce moment. Ce fut comme un éclair où il vit Jésus lui présenter d'une main la couronne d'épines et de l'autre des fleurs empourprées par le sang de ses plaies. Il ferma les yeux, il eut peur. Les paroles de Glaire lui déchiraient l'âme, mais une voix intérieure lui criait d'achever.
— Oui, dit-il, triomphant de cette angoisse, je crains davantage, depuis un instant, que nos parents ne se soient un peu trop hâtés, et que Dieu ne leur en demande compte.
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— Je veux bien, continua Claire, que vous m'ayez préférée au reste du monde, mais je m'estimerais malheureuse que vous m'eussiez préférée à Dieu,
— Certes, ma cousine, si j'étais le seul osbtacle entre la paix du cloître et votre cœur, je me trouverais de trop sur la terre. Dieu sait pourtant si je vous aime !
— Un jour, Fabien, pour me faire de la peine, on me dit que l'on vous avait vu très empressé de plaire à une de mes amies, et que vous vouliez l'épouser. Je n'en crus rien, et pourtant cette méchanceté me fit pleurer et troubla mon cœur. Un autre jour, on me dit que vous parliez d'entrer dans les ordres : je pleurai encore; mais, paisible, je vous offris à Dieu,
— Et moi, ma cousine, quand vous fûtes, il y a deux ans, si malade, une nuit Je rêvai que vous étiez morte. Persuadé par ce rêve, je pensai mourir moimême, et je demeurai dans un abattement inexprimable, jusqu'à ce que l'on m'eût bien rassuré. Plus tard, lorsque je partis pour mon dernier voyage, je vous vis à la grille du couvent. Vous alliez faire une retraite. Jamais encore vous ne m'aviez tant charmé. Vous veniez d'obtenir un rang d'honneur. Vous étiez enveloppée des plis d'un grand voile blanc, et je ne puis vous dire combien j'étais ému de cet éclat d'innocence et de grâce qui brillait en vous. Une religieuse vint vous chercher, ma mère vous embrassa, et vous partîtes en me laissant un sourire radieux... Vous rappelez-vous ce jour?
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— Oui ; et moi j'étais enchantée de vous voir si modeste, si grave, et pour ainsi dire tout rayonnant de la paix de Jésus-Christ.
— Quand vous nous eûtes quittés, reprit Fabien : «C'est un ange ! » s'écria ma mère ravie. — « Oui», dit la religieuse, « c'est l'honneur de notre maison. » Chacun vous loua, et je n'en perdis pas un mot. Cependant je pensais que cette retraite où vous entriez, pouvait avoir pour résultat de vous séparer à jamais de moi et du monde. Eh bien! medis-je, au Seigneur les anges du Seigneur ! Si elle est religieuse, je serai prêtre. Et, sachant bien ce que je perdrais, je priai néanmoins avec ferveur, demandant que Dieu vous inspirât des résolutions conformes à sa gloire et à votre salut. D'avance je m'inclinai sous sa volonté souveraine, sous la vôtre. Cent fois, dans mes rêveries, je vous vis prendre le voile, je vous entendis me dire adieu, et je ne pleurai point.
— Hélas! que faut-il conclure, dit Claire, sinon que nous sommes faits pour le service de Dieu?
— Nous le reconnaîtrions un peu tard, observa Fabien.
— Pourquoi, dès qu'il n'est pas trop tard? répliqua-t-elle.
Insensiblement Claire avait quitté le bras de Fabien, et depuis quelques instants ils marchaient à côté l'un de l'autre, parlant la tête baissée, sans se
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regarder. A ce mot : « Il n'est pas trop tard», Fabien leva les yeux sur sa cousine, le cœur gonflé d'un singulier mélange de foi, de courage, de bonheur et , d'amour. Elle attendait ce regard. Ses yeux brillaient d'un feu céleste. Le jeune homme y reconnut tous les sentiments qui remuaient son cœur.
— Que dites-vous. Glaire? s'écria-t-il.
— Je dis, répondit Glaire pâle d'émotion, que Dieu m'appelle et vous appelle aussi ; que vous entendez sa voix, et que, ne sachant pas si je l'entends moi-même, vous n'osez m'avertir. C'est pourquoi je vous avertis.
Dès ce moment leurs combats furent terminés. Dieu était content : ils le connurent à la paix de leurs âmes.
— 0 sainte ! s'écria Fabien, je n'aurai ni moins de foi ni moins de courage que vous.
— Eh bien ! reprit Glaire avec la sérénité d'un ange, en retirant de son doigt un anneau que Fabien lui avait donné, il n'est pas nécessaire d'attendre plus longtemps : anéantissons l'alliance de la terre, nous sommes fiancés dans le ciel.
Elle pleurait. — Je pleure aussi à la communion, ajouta-t-elle : ne vous inquiétez pas de mes larmes.
— Gardez l'anneau que vous avez reçu de moi, ma sœur, dit Fabien. Qu'il soit désormais le souvenir d'une union plus durable et plus sainte. Pour moi, je ne vous rends pas cette fleur que vous m'avez donnée en témoignage des bontés de Dieu. Vous en faites une
relique: elle séchera sur mon cœur, et j'en conserverai la poussière ; et le jour même où je recevrai le sacerdoce, je ne la rejetterai point, tant est pur l'amour dont je vous chéris devant mon Maître, et libre et content le sacrifice que je lui fais!
— Bientôt, dit Claire, je serai dans mon cher couvent, où je ne vous ai jamais oublié.
— Demain, dit Fabien, je prierai pour vous dans ma cellule.
Il y a dansuncoin retiré du jardin une salle de verdure au fond de laquelle s'élève un petit calvaire. A l'autre extrémité, un piédestal de gazon, dressé entre deux arbres, supporte une statue de la sainte Vierge. Fabien et Claire s'y rendirent en silence. Étant arrivés au pied du calvaire, ils se mirent à genoux et prièrent quelques instants. Claire ensuite, se levant, prit la main de son fiancé, et, lui montrant l'image de Notre-Seigneur :
— Je vous donne, dit-elle, à Jésus crucifié. Réservez-moi quelque petite part dans le prix de vos travaux, de vos fatigues, de vos souffrances ; et, quand vous offrirez le saint Sacrifice, pensez à moi.
De là ils allèrent à la statue' de la sainte Vierge, et, ayant encore prié, Fabien prit à son tour la main de sa cousine :
— Que la Reine des vierges et des martyrs, dit-il, daigne accepter l'offrande pure que je lui fais ici. Abraham n'avait pas résolu d'immoler au Dieu éternel
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une victime qui lui fût plus chère. Je vous donne sans regret, mais ce n'est rien à présent de donner ma vie. Que les bons anges, à qui je rends une sœur, m'obtiennent les vertus sublimes dont le prêtre a besoin !
Ils se séparèrent, n'ayant plus désormais rien à se dire dans le langage d'ici-bas.
Ils ne se revirent jamais. Fabien quitta le château une heure après cet adieu, n'emportant de tout ce que Glaire lui avait donné que la scabieuse cueillie le matin, fleur de deuil, humide des pleurs de l'automne. Le lendemain, comme il l'avait promis, il était au séminaire. Quelques semaines plus tard, les parents de Glaire, soumis à la volonté divine, ramenèrent leur fille au couvent.
Les supérieurs ecclésiastiques, toujours un peu défiants des résolutions soudaines, exigèrent de longues épreuves avant d'admettre nos deux fiancés. Mais il fallut bien voir que tout venait de Dieu, et que la vocation était des deux côtés irrévocable. Glaire prononça ses vœux; Fabien devint prêtre.
Je connais Glaire, j'ai vu Fabien, et leur histoire m'a été contée par un saint prêtre, leur ami. Si j'étais peintre, du doux visage de la religieuse et des nobles traits de son fiancé je ferais un tableau pour quelque chapelle consacrée à Marie étoile du matin.
Solcsiiics, septembre 1843.