DE L'ANCIENNE VILLE DE GHIGNAG
N 4836, toute la bonne société de Ghighac fut agitée pendant quinze jours par une lettre manuscrite, sans nom d'auteur, que chacun se flattait de pouvoir rendre à sa véritable adresse, inconnue comme la main qui l'avait lancée. Toutes les demoiselles y reconnaissaient toutes leurs amies. Bientôt elles prirent chaudement fait et cause pour ces amies qu'elles prétendaient indignement calomniées, et il y eut de terribles clameurs contre un certain Léonce, à qui l'on finit par attribuer cet écrit séditieux. Ce Léonce était un fort honnête garçon, original et même bizarre, et très capable d'avoir commis le crime. Cependant il ne s'en vanta point.
Ayant lu à mon tour son badinage, je n'y ai point trouvé les méchancetés dont on parlait ; j'y ai trouvé une philosophie dont on ne parlait point. Seulement,
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cette philosophie est un peu absconse et volatile. Je laisse au lecteur le soin delà découvrir. Certaines friandises d'esprit sont comme ces fruits sauvages qu'il faut cueillir soi-même dans la haie ; cueillis par d'autres, ils n'ont plus rien d'agréable.
Quant à la ville de Chignac, c'était une charmante ville, et la société de Chignac était une charmante société. La ville avait de quatre à cinq cents ans, la société avait de seize à vingt-cinq ans. On voyait dans la ville quantité de vieilles maisons étranges, de petites rues tortueuses, de tourelles, de balcons grillés et d'étroites fenêtres où paraissaient de jeunes visages. Lejour, il faisait frais danslesrues; la nuit, on entendait de tous côtés des sérénades, et cette vieille ville était comme ces aimables ruines qui sont pleines de fleurs, d'arbustes et de nids. Autour de la ville, il y avait de grands arbres, vieux comme elle ; sous les vieux arbres se promenaient de vieilles amitiés et de jeunes tendresses, et des rêves plus chantants et plus voltigeants que les oiseaux. Dans ce pays-là, en ce temps-là, il courait des chansons, des contes, des mélodies, et même des odes et des histoires tragiques ; et la vie semblait un fleuve tantôt tranquille, tantôt tumultueux, toujours profond et plein de flots puissants.
Tout est bien changé. Maintenant c'est la ville qui est jeune et la société qui est vieille. La ville a seize ans ; elle est correcte, alignée, fraîchement fardée de
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plâtre. Elle est éclairée au gaz ; elle a un égout central, un commissaire central, un grand préfet, un chemin de fer, des arbres neufs. La société a cinquante ans et pas de souvenirs. Elle lit le Siècle. Ce serait fort inutile aujourd'hui de jeter dans Ghignac des lettres anonymes comme celle que l'on va lire: personne n'y comprendrait rien. Oh! que de choses en ce monde, qui semblaient si vivantes il y a trente ans, sont depuis longtemps mortes aujourd'hui!
Voici l'écrit attribué à Léonce :
CLORINDE ET CLEMENTINE.
Qui vous a dit, Clorinde, que je vous haïssais? Vous seule, peut-être ! Lorsqu'elles ne se sentent plus aimées, les femmes ont la faiblesse de vouloir être haïes. Vraiment non, je ne vous hais point : car enfin, quelle raison à cette haine ? je ne vous ai pas fait de mal, Clorinde, et vous ne m'avez pas fait de bien. Vous entriez dans la vie, je sortaisde l'école ; vous cherchiez un danseur, et je dansais; je demandais une muse, et quel plus fantasque lutin, quelle matinée d'avril plus claire, plus brumeuse, plus changeante que vous? L'éducation n'avait embarrassé nos esprits d'aucun de ces préjugés de retenue extrême et de sauvage pudeur qui réservent toute l'âme k de secrets et glorieux combats; nous nous acceptâmes, après quelques façons
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obligées de votre part, dont je vous suis reconnaissant. Vous saviez déjà, sans les avoir lus, tous les romans de France et d'Allemagne. Vous me fites faire les relais marqués sur la carte du Tendre. Je les fis, en poste, il est vrai. Néanmoins, lorsque j'obtins votre premier sourire, j'avais assez langui. Véritablement, Glorinde, nous étions formés l'un pour l'autre. N'étais-je pas le plus facile à désespérer du monde? Je pense que cela vous faisaitbicn quelquehonneur lorsque, me dérobant au bout de cette grande salle où nous dansions l'hiver, chacun me pouvait voir, le front triste, l'œil dolent, souffrant de si bon cœur, parce qu'un rival, n'importe lequel, tenait votre main. J'attirais dans un coin mes meilleurs amis, et je leur disais de vous tout le mal imaginable. Plusieurs, ayant vu mes tourments, ont pensé que je pourrais en mourir. Il y eut de vos cruautés qui furent célèbres.
Un jour, à la campagne, vous aviez à passer la Lisonne. Le gué était de pierres chancelantes, et l'eau n'en laissait voir qu'une petite pointe, suffisante à peine pour y poser vos petits pieds. Jeunes gars, jeunes filles, pères, mères et grand'mères passèrent toutefois sans encombre; mais vous restâtes au bord, effrayée, et d'une frayeur, certes, qui vous allait bien. Or j'étais là, paré comme un berger de Florian : j'avais de fins souliers, des bas de soie, un pantalon de couleur tendre. Vous demeuriez donc, le pied sur la première pierre, l'autre pied sur le rivage, joignant
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VOS mains pleines de fleurs des champs, vous écriant de la voix la plus charmante que vous n'oseriez jamais! Était-ce vous que nous entendions? était-ce quelque fauvette cachée dans les feuillages? C'était vous ; la voix des fauvettes n'avait point alors ce riche et doux éclat. Le vent jouait dans les rubans de votre chapeau de paille, l'odeur des foins coupés était enivrante, le soleil vous entourait des plus obligeantes clartés. Ah! Flavie..., Clorinde, veux-je dire...
Il est sûr que depuis ce jour-là j'ai vu de beaux paysages: j'ai vu l'Océan ébranler ses rochers, l'Adriatique caresser les marbres de Venise ; j'ai traversé d'une course rapide, au milieu des bruits de guerre, le lit plein de lauriers-roses des fleuves africains ; j'ai rêvé dans les herbes odorantes des Alpes, ayant à mes pieds la beauté des lacs et sur ma tète la beauté des glaciers ; j'ai contemplé, dans les solitudes de l'Italie, la majesté des ruines romaines ; j'ai vu les châteaux du moyen âge se mirer dans les eaux limpides du Rhin ; la brise de juillet m'a bercé tout un soir sur les paisibles flots du lac de Trasimène ; je me suis arrêté aux danses des mortels fortunés dont les moissons environnent le lac Majeur... Mais qu'ai-je vu, jusqu'à ceii tain jour, qui me soit resté dans la mémoire autant que cette odeur des foins coupés, cette richesse du soleil et ce jeu du vent dans les rubans de votre chapeau de paille, ce brin de réséda sauvage qui tomba de vos mains et s'en alla doucement au cours de l'eau,
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cette touffe d'herbe, cette pierre au bord delaLisonne, d'où il me semblait — tant j'étais poète alors! — que vous alliez prendre votre vol, ô sylphide évanouie des légendes de mon jeune temps !
Écoutez, Flavie, sans rancune : vous faisiez bien de ne point passer. Cependant votre mère s'impatientait; je craignis qu'on ne vous accusât de malice, et qu'à la fin vous ne fussiez embarrassée du dénouement de cette petite comédie. — Alors, — et souvenez-vous de mes bas de soie, de mes souliers fins, de mon pantalon de couleur tendre! — aux yeuxdu public émerveillé, j'entrai stoïquement dans la rivière, j'allai jusqu'à vous, je vous offris la main... Cœur de bronze! à peine vîtes-vous cela, que, légère et moqueuse, semblable aux oiseauxdes rêves, en trois pas, en trois bonds, en trois coups d'ailes, ce passage qui vous effrayait fut franchi sans mon secours ; et je vous présentais encore la main, que, parvenue de l'autre côté, vous regardiez comment j'allais revenir. Hélas! je sentis que ma marche à travers le courant n'avait point d'élégance, que je pataugeais, que j'étais de mauvaise humeur. Il m'arriva cent désastres : je faillis tomber, j'enfonçai dans la vase, il fallut me tendre un bâton pour m'aider à sortir, je sortis botté jusqu'aux genoux d'une boue affreuse, et vous me dîtes pour consolation que je m'étais fait de beaux brodequins"! Ce fut au point que chacun me plaignit, dontj'enrageais au fond de l'âme. Oh ! que vous étiez fière de mon silence farouche ! oh !
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que vousétiez vaine de voir dansmesyeux que j'aurais voulu vous tuer ! car il est vrai que je maudissais la Lisonne de n'avoir point de précipice assez profond pour vous précipiter, et me perdre avec vous. Voilà pourtant comme vous me traitiez, cruelle Edmonde! S'il ne fallait faire qu'un volume du lamentable récit de vos caprices et de mes désespoirs, il serait bientôt écrit. Heureusement, deux ou trois heures après, il vous plaisait de cueillir dans Tlierbe une campanule bleue. « Voyez », me disiez-vous, « cette jolie fleur... elle estbleue:jevousla donne. » Il était anciennement convenu entre nous que nous aimions les fleurs bleues; notre tendresse était touthabillée de bleu. La campanule bleue était un symbole. Je la mettais, avec la date de ce grand jour, dans un portefeuille bleu, qui devait expressément ne point quitter cette poche de l'habit qui avoisine le cœur.
Il ne la quitta point, Florine ! Mais il faut avouer que moi, je quittai l'habit, qui s'était fait vieux ; et que le portefeuille, ayant également subi la vieillesse, devint, avec tout ce qu'il contenait, en même temps que l'habit, la propriété de ce garçon qui me servait si mal, et que je gardais néanmoins, Aglaure, par considération pour vous.
Donc vous me donniez ce brin d'herbe, et c'était une victoire vengeresse du passage de la Lisonne, désastreuse un moment comme une Bérésina. Mais si vous consentiez encore, Éliante, à me faire enten-
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dre au retour, sur votre clavecin, la Dernière Pensée de Weber — qui m'a tant fait pleurer sur votre harpe, Clélie ! — c'est alors que charmé, je m'en allais sous les arbres, murmurant en vers la gloire de vos cheveux blonds... Je ne me trompe pas, Glorinde : vos cheveux certainement sont blonds ? à moins que ce soient pourtant les vôtres, Flavie? Blonds et longs, cela faisait deux bonnes rimes. Il était bien doux et commode, Flavie, de vous adresser des sonnets : belle, rebelle, toujours poursuivie, toujours ravie, toujours aimée pour lavie ! Votre nom, Glorinde, est loin d'offrir ces facilités.
Comment arriva-t-il qu'un jour je ne pensai plus à vous, et que vous ne pensâtes plus à moi ? Il est peu nécessaire d'en entreprendre le conte. Faut-il écrire vingt pages pour dire que certaines herbes ne croissent qu'à certaines époques, et que la saison des sonnets finit avec les derniers jours d'avril ? — Il se trouva que vous prîtes plaisir à tourmenter Léandre, et que vous ne fûtes point fâchée que cette taquinerie ne me fâchât point. Ce fut donc à Léandre de traverser la Lisonne, à moi de le regarder faire en souriant. Il eut les fleurs bleues, /« Dernière Pensée de PFeôer, l'enthousiasme sous les arbres, le travail aisé de chercher des rimes à Flavie, le plaisir plus rare d'en trouver à Glorinde ; j!eus le souci de résoudre, au seuil de mes vingt-cinq ans, des problèmes autrement sombres que celui de notre inconstance. — Mais le plus clair de cette his-
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toire sera toujours que vous m'oubliâtes, et que je vous oubliai. Clorinde,Flavie, Edmonde, Florine,Aglaure, Clélie, Éliante, je ne sais, il est vrai, guère plus que vous-iïicme,ce qu'est devenu l'amour éternel que je fis profession d'avoir pour vous, ma obère. Cependant, il n'y a point là de quoi nous baïr.
J'ai regretté, sans doute, amèrement regretté, tant de jours précieux ravis à l'étude, h la méditation, à de plus graves devoirs, pour vous les donner ; pour apprendre au bout de quatre ou cinq années, que vous étiez de simples mortelles et que j'étais un assez grand ingénu ; que je prétendais obéir à mon âme, et que j'obéissais à quelques grimauds dont je lisais le mauvais français ; que je prétendais me gouverner en homme, mais qu'un visage attifé de rubans, un son de voix, un sourire, un regard, détaisaient toutes mes résolutions. . . Et quels regards ! quels sourires ! quelles voix! Tenez, Glorinde, c'est peut-être que j'ai peu de mémoire : mais quand je me rappelle nos conversations, il est à peine croyable comme je me prends à penser que vous n'aviez pas tant d'esprit que je vous en trouvais; et cependant je voulus un jour me couper la gorge avec ce pauvre Léandre, qui pensait tout justement de même avant de vous aimer.
Voilà, Flavie, qui est bien étrange : il me semble que vous ne jouiez pas en mesure la Pensée de Weber ! Et je vous confesse, Florine, que la dernière fois où je vous priai de chanter la romance du Saule, — vous
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savez pourtant si cet air m'avaitsouvent bouleversé ! — je me mis en tête que vous chantiez un peu faux, avec toutes sortes de petites mines presque bizarres, délie peut se souvenir qu'elle était là, et que je lui fis part de mes remarques, dont elle ne s'offensa point, quoiqu'elle eût été jusqu'à ce jour votre bien sincère amie. Bonne délie ! comment ai-je fait pour voir que vos regards n'étaient pas réguliers? ou comment ne l'ai-je pas toujours vu? Vos beaux yeux, Éliante, m'aidèrent en cette découverte, qui vous vengea de délie et qui me vengea de Damon. Est-ce donc que je faisais moi-même le grand éclat de ces beautés, la douceur extrême de ces voix, le charme infini de ces sourires ? Pourquoi non ? Vous faisiez bien l'agrément de mes vers, qui n'ont eu la fortune de plaire qu'à vous. Enfin, toutes ces amours étaient plaisanterie pure et temps perdu, et je ne sais où prennent ce qu'ils disent ces oisons qui nous font de l'amour une passion formidable ; qui nous montrent deux cœurs s'aimant uniquement, deux cœurs de tourtereaux séparés par un destin barbare, qui s'en vont, loin l'un de l'autre, languir, puis mourir ^2im<^i que je l'ouïs l'autre jour chanter sur la vielle, par un Savoyard en habit noir et une vieille petite femme bossue.
Et savez-vous, ma chère, ce qui me console ? C'est qu'après tout vous êtes restée honnête fille, et que je me conduisis en honnête garçon. Ce peu que nous
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connaissions de morale, au moins nous ne l'offensâmes jamais. Voilà toute la joie qui me reste, Madame ou Mademoiselle, de vous avoir aimée, d'avoir cru vous aimer ; voilà d'où vient uniquement que je n'ai à faire nul effort pour ne point vous haïr.
Vous souvenez-vous,Éliante, d'un certain soir azuré, où je vous fis une querelle sur le motif légitime qu'en me donnant des campanules et même des myosotis, tous vos serments n'étaient néanmoins que contes bleus, puisque positivement, en ce même temps-là, vous étiez fort douce et suave pour le grand Gléobule, qui soupirait comme un soufflet de forge ? Vous le prîtes tragiquement : et comme une victime innocente, et d'une voix mouillée, et d'un regard fait pour tripler mes chaînes, vous me demandâtes en quoi méritait ce Gléobule qu'on me le préférât. Je le savais, je vous le dis avec une naïveté cruelle : je n'étais que le germe douteux d'un mari ; Gléobule était un mari en fleur, en graine, en héritage, mûr et bon à cueillir ; il portait le deuil de son oncle, il avait fini de pleurer son cousin, le médecin désespérait de sa marraine. Ah ! l'aimable homme ! et que je sentais bien sa supériorité, quoique la fortune, aumilieu des enterrements qu'elle lui prodiguait, lui refusât encore vos myosotis! — Et à la fin il les eut, les myosotis, et aussi la charmante blanche main qui les donnait : Gléobule — tant je fus sorcier ! — est devenu votrt époux, le plus heureux et le plus respecté des époux, — de quoi je vous assure
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que je fus vraiment charmé Car voilà votre trahison, Cécile, et voici la mienne :
Vous avez certainement jeté plus d'un regard dédaigneux sur l'humble Clémentine, la fille du vieux juge, qui demeurait auprès du pont, entre les Clarisses et l'église de Saint-Nicolas. Elle était pauvre, modeste, à peine jolie. Elle n'allait pas quatre fois l'an dans le monde ; il fallait être assidu aux promenades, h l'heure oïl vos beautés n'y paraissaient point, pour l'y rencontrer. Elle entendait tous les jours la messe, soit aux Clarisses, soit à Saint-Nicolas ; mais c'était la première messe, que l'on dit le matin, quand nous dormons encore, pour les servantes et les gens de travail. Vous la connaissiez à peine, l'humble Clémentine. Si par hasard on parlait d'elle, c'était une dévote, c'était une niaise. Quelquefois un instinct de jalousie, étrange contredesvertus si peu vantées, faisait dire : « C'est une orgueilleuse ! » Je me taisais : je craignais d'attirer sur ce doux nom les sarcasmes du monde, je ne me trouvais pas digne de le prononcer.
Cette dévote, cette niaise, cette orgueilleuse, c'était vraiment mon amour. Elle ne le savait pas ; longtemps je l'ignorai moi-même. Je l'admirais seulement ; je savais seulement qu'elle fuyait les regards et les louanges, qu'elle donnait tous ses soins aux vieux jours de son père, qu'elle aimait les pauvres, qu'elle menait enfin une héroïque et sainte vie. Je l'avais découvert, on ne s'en doutait pas dans la ville.. Fier et
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jaloux de mon secret, je ne voulais pas le révéler. A mon admiration chacun aurait deviné mon amour. Je laissais donc passer vos railleries ; mais elles me blessaient plus que tous vos caprices, et je ne vous ménageais guère, quand par hasard vous aviez touché cette corde cachée, frappé dans mon cœur ce coup de stylet. Pour vous je pouvais passer la Lisonne et faire d'autres folies. Savez-vousce dont j'étais capable pour Clémentine?
J'atteignais vingt-cinq ans ; je l'aimais, quoique attaché toujours à vous par des liens ridicules ; je pouvais prétendre à plus de richesse et de beauté qu'elle n'en avait : et je n'aspirais pourtant au bonheur de l'obtenir qu'en me disant que je ne la méritais pas. Elle n'allait point dans une maison où je n'eusse trouvé le moyen dem'introduire, non pour la voir — j'aurais craint d'éveiller de méchants propos — mais pour entendre parler d'elle ; elle n'avait pas un parent de qui je ne fusse bien vu, pas un pauvre qui ne reçût ma visite lorsqu'elle venait de le quitter et qu'il y avait encore dans ces grabats je ne sais quelle bonne odeur et quelle douce lumière que son passage y laissait. J'entrais à l'église même — que Dieu me le pardonne I — après qu'elle y avait prié : car de l'y suivre, d'aller porter là des pensées bien pures pour moi, mais non pas assez pures pour elle, et qui l'auraient désolée si elle avait pu les soupçonner un jour, jamais je n'osai. Enfin, je la voyais partout, et ses chastes veux baissés sous
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le voile de leur modestie ne m'apercevaient nulle part. C'est ainsi que je l'aimais !
Gomment se faisait-il qu'en même temps je semblasse vous aimer? Hélas! c'était un mystère pour moi-même, et ce mystère était mon supplice. Je ne saurais vous dire à quel point je m'humiliais de cette légèreté, de ce mensonge, de cette bassesse où m'enchaînaient vos caprices pleins d'art, et ma vanité plus encore que vos coquetteries. Vous ne me fîtes pas, sur la fin, Éliante, — il me semble que c'est par vous que j'ai fini — commettre une lâcheté, dont je n'aie demandé aussitôt pardon dans le fond de mon cœur à cette chère et respectée Clémentine. J'avais une vengeance dont j'usai souvent. Vous savez ces gros bouquets dont vous aimiez à charger vos mains durant nos promenades du soir? J'en obtenais toujours quelques débris, — car c'est le destin des pauvres fleurs, de servir à ces éternelles fadaises, et j'en ai cueilli dans ma vie en votre honneur. Mesdames, assez pour le dîner d'un bœuf; — mais que faisais-je de ces chers débris ? Oh ! je les avais bien désirés, c'est la vérité pure. Mais à peine de vos mains avaient-ils passé aux miennes, que je pensais à Clémentine, et je brûlais de vous quitter.
Prenant tout de suite les rues sombres qui mènent aux Clarisses, et faisant de mystérieux détours, j'allais pourtant, Clorinde, jeter sur le seuil de Clémentine les fleurs que vous aviez cueillies, que vous aviez por-
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lées, que vous m'aviez données ! Ma grande joie était d'espérer que Clémentine les foulerait aux pieds, sans même les voir, en se rendant h la messe le lendemain.
Gomme mon cœur battait I comme il me venait aux • yeux de douces larmes, quand je pensais qu'un jour, bientôt, je pourrais démasquer tous mes plans, demander la main de Clémentine, l'obtenir et jouir de vos dépits!... Non, non, je ne songeais guère à vos dépits: je songeais au bonheur de mon âme, à la sécurité de ma vie, à cette félicité d'une affection pleine d'estime et de confiance ; et, sans remords, je portais en espoir il Clémentine un cœur fatigué de vos liens, parce que je sentais ce cœur l'aimer véritablement, d'une première affection, forte, sérieuse, et qui n'était pas du tout celle que je vous offrais.
Hélas ! je ne méritais même pas le bonheur de ces rêves, et Clémentine, par ses vertus, a^ait déjà mérité un autre sort. Elle mourut ; elle alla connaître dans le ciel un amour meilleur. J'avais caclié mes rêves, je cachai mon désespoir ; je ne me plaignis qu'à Dieu, ((ui seul savait que je fusse frappé. De même que jadis, pour passer devant la porte de Clémentine, j'attendais la nuit, je l'attendis encore pour aller visiter son tombeau. Je n'y portai plus des fleurs que je ne songeais plus à vous demander ; mais je sentis là se sécher enfin pour jamais, sous le feu d'une vraie douleur, ces vains sentiments, ces plantes folles quf envahissaient mon cœur comme un terrain stérile. Et ce fut la fin
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de ma jeunesse, qui, perdue aux frivolités du monde, y aurait peut-être engagé ma vie entière, si quelques rayons de l'auréole d'une sainte cachée, éblouissant mon âme, n'étaient venus me révéler de plus nobles desseins que je n'en formais, des beautés plus durables que vous n'en saviez montrer, des affections qui sont les chastes sœurs de la vertu et les filles sérieuses du devoir.
Tel est, Clorinde, le mystère de ce changement tout à coup survenu dans ma vie, dont on s'occupa beaucoup alors,et dont j'ai ouï dire que vous aviez badiné souvent. Je ne voulais point vous l'apprendre, à cause du nom de Clémentine ; mais puisque ce nom, toujours présent à mon cœur, est venu se placer sous ma plume, et que l'histoire en est faite, je ne l'effacerai point. A force de pleurer Clémentine, je finis par prier ; à force de m'asseoir à sa place dans les églises, j'y vis l'autel oîi se portaient ses yeux. Je l'aimais, je la regrettais comme une épouse, et Dieu voulut bien 'se servir de ce moyen pour toucher mon âme, dont la frivolité n'aurait pas supporté peut-être une autre lumière. Qui sait, d'ailleurs? qui osera dire que cette sainte enfant n'a point connu là-haut ce qu'elle ne sut jamais ici-bas, et qu'elle n'a point intercédé pour moi? Connaissons-nous la sereine compassion des anges? Enfin je devins un homme, vous restâtes un hochet.
Maintenant, mes beautés, où en êtes-vous? Je
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l'ignore ; mais ce que je sais et ce que j'use \uiis déclarer, c'est que nous vieillissons. Certes, vous seriez pardonnables de n'y pas songer ; hàtez-vous néanmoins d'en convenir : plus tard vous ne voudri«'/ plus le savoir, et ce serait fâcheux. Nous vieilliv^niiv, cela veut dire qu'il faut changer de niaxiiin ^ : , ar ce (|ui semblait charmant hier, ne sera plus pardonné demain. Et il arrivera une chose effroyable, dont il faut encore que je vous avertisse : vous ne trouverez point de maris: — si vous trouvez des maris, vous ne trouverez point le bonheur.
Parmi vos courtisans, plusieurs sont fort empressés de vous plaire, et comme moi fort rési^lus d'en épouser une autre qui n'aura point toutes vos splendeurs. Je sais qu'il ne faut pas se lier à ces sortes de résolutions, et que vous êtes capables de mener un pauvre garçon plus loin qu'il ne voudrait aller. Mais considérez tout ce que peut enlever cette diligence qui, chaque soir, part de la ville, et met en une nuit quarante lieues entre les entraînements de la veille et les actions du lendemain ! Honnêtes et belles filles, tremblez de n'être, à la fin, épousées que par un rustre épris de votre dot ; tremblez d'être épousées même par un galant homme, s'il ne le fait qu'à contreraison, dans le trouble d'une de ces frénésies qui ont la violence et la durée de l'ivresse. La paix ni le bonheur ne sont point le fruit de ces calculs sordides et de ces surprises. L'ennui, j'oserai dire le vrai mot,
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le dégoût les suit, le soupçon y mêle ses venins, les larmes y viennent avec le remords. Voilà ce que savent ou pressentent presque tous les hommes, et par quelle sorcellerie tant d'amoureux font si peu d'époux. Les plus enflammés comme les plus tièdes éprouvent ce désir bizarre d'avoir une femme qui n'aime qu'eux, (jui ne soit sensible qu'à leur tendresse, et qui sache, dans l'avenir, élever ses filles comme ils souhaiteraient qu'elle-même eût été élevée.
Si beaucoup de gens vous admirent et vous le disent, si votre figure est jolie, si votre taille est fine, si votre démarche est pimpante, si votre chant est plein d'expression, si votre danse enlève les cœurs..., vous êtes encore au-dessous de cinquante actrices qui chargent nos théâtres ; vous n'avez là que des mérites qui charment autant que moi le dernier des commis ; — et vous pouvez très bien, d'un jour à l'autre, aimer dans un sous-lieutenant ce que j'aime en vous, — Si vous êtes pure, modeste, pieuse ; si vous avez du sens, de la douceur ; si vous méprisez ou seulement si vous craignez d'indiscrets hommages, il n'y a au-dessus de vous que les anges de Dieu, et je n'ai pour mon repos à redouter ni les avantages extérieurs d'un imbécile, ni l'esprit et même le cœur d'un rival plus distingué. Je trouve en vous une amie indulgente, qui sous le poids de mes torts possibles s'efforce doucement de me rendre meilleur, qui ne demande vengeance à personne, et ne cherche consolation qu'en Dieu. —
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Comprenez-vous maintenant, mes Clorindes toutes belles, toutes souriantes, toutes bien-aimées en ce temps-là, que je vous aie fuies, et que je n'aie pas eu besoin de vous haïr?
A M. P. G. DE DUMAST.
ous dînions chez Théodore de Bussière, pour fêter Eugène Bore, arrivé de Perse avec le beau titre de voyageur musionnaire^ qu'il a si bien mérité et si bien porté. Nous étions en famille, nous causions pleins de confiance et d'allégresse. H y a trois semaines, je ne connaissais de Théodore et d'Eugène que leur foi abondante en œuvres, à peine avaient-ils entendu mon nom, et nous voici intimes. C'est la joie chrétienne à laquelle je m'habitue le moins, que cette promptitude et cette plénitude des relations entre chrétiens. J'en suis toujours charmé comme aux premiers instants. Je suis présenté, je suis reçu en frère. On ne me demande pas de titres, ni d'où je sors, ni ce que je vaux. « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! » Il est chrétien, c'est son nom glorieux et vénérable. S'il n'a point d'œuvres, il a de bons désirs. Qu'il prenne
place à ce bon foyer du Christ qui brûle dans nos cœurs. Ardent et doux foyer, resserré comme la famille, large comme le monde! Frère, as-tu laissé quelqu'un sur la route? va l'appeler, qu'il vienne! Astu d^' malades? nous tâcherons de les secourir. As-tu des/ affligés ? nous saurions les consoler peut-être. V^ix-tu des efforts ? veux-tu des aumônes? veux-tu des prières?
0 prévoyants bienfaits de Jésus! ô fontaines vives ! ô sèmirables oasis semées dans l'aridité de la vie humaine! que de fois j'ai vu déjà mon chemin soudainement embdli par ce repos, par cette joie que vous y répandez ! On a quitté le compagnon de la ^^ille ; la tente hospitalière s'est repliée, peut-être pour jamais ; ^u est seul, on traîne le poids d'un inquiet ennui ;/tout est morne, et l'on sent germer en son âme je u/^s quel ingrat et farouche chagrin. Un inconnu croise le chemin ; vous approchez : c'est un frère! La volonté de Dieu ne le conduit pas sur la terre au même lieu que vous : il vient d'un autre rivage, il se rend sous d'autres cieux ; mais Dieu, qui connaît votre poids et votre douleur, et qui a mis dans l'âme de ce frère ce qui peut vous alléger, veut que vous le rencontriez ici. Dans l'espace immense des lieux et des temps, votre Père qui est aux cieux a désigné le point où vos pas se rencontrent, où vos cœurs se reconnaissent et se confient. Vous allez goûter une joie qui fleurira tout ce désert, vous allez entendre
des paroles pleines de force et de douceur, vous sentirez que l'on soulage en vous des plaies que peut-être vous n'y connaissiez pas. Ainsi l'on vous aime et l'on vous secourt en Dieu ; ainsi Dieu lui-même vous secourt et vous aime. Ahî mon ami, que je comprends bien pourquoi le nom impie du hasard, retranché de la langue que nous parlons, ne vient jamais sur nos lèvres outrager les grandes actions de la Providence.! Nous causions donc, nouvelles connaissances, vieux amis, comme des frères qui n'ont cessé de vivre ensemble, quoique séparés ; ne sachant rien de nos aventures réciproques, connaissant tout de nos sentiments les plus profonds; et, selon ce que racontait n'importe lequel d'entre nous, les autres affligeaient ou sp^ réjouissaient avec lui, sans qu'il eu^besoin de dire*. Là, j'ai été heureux; là, j'ai souffert. Ces discours étaient francs et modestes. Une mèr|^t deux enfants écoutaient; leur présence purifiait dans l'expression jusqu'au plus amer souvenir que les spectacles du monde avaient pu nous laisser : autre bonheur que vous ne sentez pas aussi vivement que moi, sans doute ! car vous vivez, vous parlez toujours dans cette chaste atmosphère delà famille, dont l'influence, unie aux conseils d'une indulgente raison, ferme votre bouche à toute parole violente, vous fait taire les plaies que vous ne pouvez guérir, et seulement plaindre des excès qu'un zèle moins sage s'emporte parfois à maudire inutilement.
Cependant la conversation nous avait conduits en Angleterre. Théodore nous racontait comment il avait jadis passé un été à Londres, au milieu du beau monde. La suprême élégance était de vivre la nuit, de dormir le jour. On se levait après midi, on s'habillait pour déjeuner, on déjeunait d? une heure à deux, et tout de suite on courait à la promenade. 11 y follait paraître, non pour jouir du beau ciel, des arbres, des fleurs, mais pour voir et pour montrer des habits, des robes et des chevaux. Vers quatre heures on s'habillait de nouveau pour les visites du matin. Ces toilettes n'étaient pas une petite affaire et ne prenaient pas peu de temps. Les visites du matin se faisaient de cinq à î^sept heures du sojr ; après quoi l'on avait à s'habiller encore, afin de se rendre aux invitations à dîner. Los invitations étaient pour huit heures ; l'élégance voulait qu'on n'arrivât pas avant neuf heures. Le convive sans usage qui se serait présenté à huit heures et demie, aurait appris que la maîtresse de la maison n'avait pas terminé ses visites du matin. On dînait à grand appareil de vins, de viandes, de laquais ; on restait jusqu'à onze heures à table, jusqu'à minuit chez l'hôte. Après minuit, quatrième toilette, et alors on allait en soirée ; l'on ne rentrait plus qu'au jour, pour fermer au jour les volets de la chambre à coucher. Cette folie des riches Anglais, qui emploient ainsi à briller de l'huile et de la cire les courts moments de l'année où le ciel leur accorde de la lumière et des
fleurs, nous paraissait presque incroyable. — De tout ce temps, ajoutait Théodore, je n'ai pas ouvert un livre ; si j'avais voulu réfléchir un peu sur moi-même, je ne l'aurais pu. Toute ma vie, comme celle des autres, était de m'habiller et de me montrer ; et le plus ridicule est que ce fol usage n'amusait personne. Chacun en maudissait la tyrannie ; mais ainsi le voulait l'élégance. Dans ce pays du libre arbitre religieux et politique, une semblable raison domptait les plus révoltés. Ces gens qui m'auraient dit que la religion exige trop de veilles, d'abstinences, de pratiques et de rigueurs, se soumettaient à changer d'habits cinq fois par jour, se privaient de sommeil, de liberté, de réflexion, détruisaient niaisement tout l'ordre de l'existence humaine, obéissaient en esclaves aux plus puériles prescriptions d'une loi que changeait tous les jours le caprice du tailleur et de la couturière.
Là-dessus nous mesurions le degré de misère morale où il fallait que ces pauvres riches fussent tombés pour imaginer de si maussades extravagances et s'en faire des plaisirs ; puis d'autres discours venaient, et d'autres histoires. Vous savez quels exemples redoutables, quels phénomènes affreux peuvent produire ces trois plaies : la richesse, le désœuvrement, et la plus terrible de toutes, l'ignorance de Dieu. Malgré la noble femme et les deux anges qui étaient là, nous en eûmes bientôt dit plus qu'il ne fallait pour nous attrister.
— Laissons ce pénible sujet, reprit Théodore, comme si, se rappelant l'anathème prononcé contre ceux qui deviennent le scandale de leur prochain, il eût craint d'ajouter notre légitime colère au lourd fardeau de ces malheureux. Voilh des excès de folie et de vice ; mais j'ai vu aussi sur la terre des merveilles de vertu qui sauront bien vous consoler.
Alors il nous conta les histoires de son village, un bon village d'Alsace, tout ignoré, tout caché dans les bois, tout catholique au milieu des protestants; très dévot à Dieu, à la bonne sainte Vierge, à sainte Odile et à tous les saints du Paradis. J'ai retenu ces histoires et je les écris, tandis qu'elles sont encore vives dans mon cœur, tandis que les douces paroles de Théodore résonnent encore dans ma mémoire. Je les écris par mandement spécial de ceux qui furent, comme moi, ravis de les entendre ; je les adresse à vous, parce que je ne sais pas de plus fier et de plus noble esprit qu'elles puissent charmer. Lisez-les à nos amis, répétez-les : qu'elles aillent partout réjouir tous les cœurs qui s'aiment en Dieu.
« J'ai connu », nous dit Théodore, « une vieille femme qui dans sa jeunesse avait fait le vœu de^ne jamais refuser assistance auxpauvresMe Jésus-Christ.
Elle était pauvre elle-même, ne possédant que sa chaumière, un petit champ et sa robuste santé. Jusqu'au jour de sa mort, c'est-à-dire pendant cinquante ans et plus, à travers tout ce que Dieu lui voulut envoyer d'infortunes, de maladies, de mauvaises années, elle fut fidèle à son vœu. On la connaissait : on savait que" sa maison ni sa main n'étaient jamais fermées; qu'elle était toujours prête à veiller un malade, à ensevelir un mort, à donner au mendiant qui passait la meilleure part de son dernier morceau de pain ; et, s'il passait deux mendiants, ou que le morceau fût trop petit, elle donnait tout. Que de fois, au milieu de la nuit, elle entendit frapper à sa porte ! Chaque fois elle se leva diligemment, même dans sa vieillesse et dans ses maladies, ouvrit à l'hôte que Dieu lui adressait, et le remercia, quel qu'il fût, d'être venu chez elle. S'il avait froid, elle allumait le feu ; s'il avait faim, elle préparait en hâte un repas aussi bon qu'elle pouvait l'offrir ; si c'était un infirme, un malade, elle pansait sa plaie et lui donnait son lit, heureuse de prendre pour elle la paille réservée aux hôtes bien portants. Le matin arrivé, elle renouvelait ses remerciements, ajoutait quelque chose à l'aumône de la veille, et le pauvre pouvait partir sans dire son pays ni son nom. »
— Mon Dieu ! s'écria l'un de nous, interrompant Théodore, quand le jugement viendra et que la charité de cette femme sera glorifiée aux yeux de tout
runivers, quelle pensée aurons-nous de nos misérables aumônes, si pompeuses et pourtant si avares ?
— Oui, reprit un autre, quelques-uns recevront le ciel pour un verre d'eau, mais beaucoup recevront seulement ce qu'ils auront donné. Eussent-ils donné des millions, qu'ils seront pauvres alors! Dieu, qui se sert souvent de notre paresse et de notre vanité pour nourrir les pauvres, peut - il nous savoir gré d'un peu de monnaie jetée à l'indigent, afin d'écarter sa vue et sa prière ? Autant vaudrait dire que c'est vertu de prendre une voiture pour s'épargner le mauvais chemin ! Et ces riches qui achètent h prix d'argent un renom dechartté, sans songer le moins du monde à ranimer la charité dans leur âme, ils peuvent s'attirer le sourire des quêteuses ; mais que leur doit le bon Dieu ? Trop heureux si cette générosité ne s'appelle pas hypocrisie dans le ciel! Cent hôpitaux bâtis avec pompe seraient une œuvre petite devant l'humble cabane que tenait toujours ouverte cette servante de Jésus-Christ.
« C'était une femme ignorante », continua Théodore, « mais vive, gaie, avec ce bon sens supérieur et parfait des ignorants qui connaissent Dieu. Je ne pense pas qu'elle ait su lire ; mais, quand elle parlait du ciel, de l'âme, de Dieu, je vous assure qu'elle en parlait plus clairement, plus éloquemment et plus savamment que nous. J'ai rencontré dans ma vie des philosophes entêtés, contre lesquels je m'épuisais vai-
nement : combien j'aurais voulu les voir au foyer de cette ignorante, ou à son chevet lorsqu'elle attendait paisiblement sa fin ! Elle fut charitable envers la souffrance, et douce envers la mort. Elle les vit venir et les reçut comme elle avait reçu les pauvres, ces autres visiteurs de Dieu : avec le sourire, l'empressement et la paix. Les souffrances lui donnaient souvent le délire ; alors elle s'agitait, criait, bondissait, devenait folle, et il fallait la lier. Or elle ne voulait pas qu'on la liât. Quand une crise s'annonçait, sa fille prenait tranquillement les cordes : — Allons, ma mère, il faut que je vous lie. — Pourquoi donc, ma fille? — Votre mal vous reprend. — Je t'assure que non. — Si, ma mère : je le vois. — Je ne veux pas qu'on me lie I s'écriait-elle avec force. — Eh quoi ! reprenait la fille, Notre-Seigneur lui-même n'a-t-il pas été lié? — L'effet de ce mot était immanquable. Le nom puissant de Jésus-Christ calmait soudainement tout le désordre de la nature. Cette pauvre malade présentait ses bras : — Fais, ma fille, disait-elle. — Et elle se laissait lier.
« Je l'aimais beaucoup ; j'allais souvent m'édifier auprès d'elle. Sa prière était entraînante; elle disait d'admirables choses. Un jour, au premier coup d'œil, son état me parut amélioré. Elle semblait avoir plus de forces, elle parlait gaiement et nettement. — Vous voilà bien, lui dis-je. — Mais oui, me répondit-elle, c'est aujourd'hui que je meurs. — Je me tournai vers
sa fille, et je lui demandai ce que pensait le médecin, ne pouvant croire qu'elle fût si bas. — Le médecin est content, me répondit cette fille avec la même fermeté ; mais moi, je crois que ma mère va mourir, puisqu'elle le dit. — Oh! j'en suis bien sûre, reprit la bonne femme ; de minute en minute je sens que le moment approche. Je suis prête : j'ai vu M. le curé, il m'a promis de revenir ; j'aurai le temps de me confesser encore une fois : j'irai jusqu'au soir. — Et elle se mit à me parler du ciel avec cet accent de la foi et de la vérité qui prophétise dans la bouche des saints mourants.
« C'était là surtout ce qui me faisait penser qu'elle allait en effet mourir, car extérieurement elle n'affaiblissait pas. Vous jugez bien qu'il n'y avait en elle pas plus de philosophie et de jactance que je n'y voyais de terreur. L'humble créature ne s'était jamais dit qu'il convenait de mourir bravement. Elle ignorait que sa vie avait été sublime, et je savais seul quel grand spectacle m'offrait sa mort. Point de faiblesse, point de regrets, point d'impatience : c'était le voyageur au bout de sa course, qui, voyant à peu de distance la maison de sa famille, oublie le chemin, ne doute pas de l'accueil, et déjà se sent tout reposé au seul aspect du lieu de son repos. Le médecin vint : il dit encore, sans ébranler la conviction de la malade, qu'elle n'était pas au moment de mourir : il ne lui trouvait qu'un peu de fièvre. Et moi, persuadé
comme elle que son heure était heureusement venue, je me demandais si cette fièvre qui lui donnait la force et l'éclat de la santé, venait de la faiblesse du corps ou de la force de l'âme, si elle trahissait la nature expirante ou révélait l'assistance de Dieu. Le curé vint. La mourante se confessa une dernière fois: semblable à l'envoyé- fidèle, qui, sans songer au mérite de sa mission remplie et du long chemin parcouru, secoue, avant de paraître à l'audience de son roi, un reste de poussière jeté sur lui par l'effort du vent. Oh! qu'il faisait bon la voir, toute revêtue de la splendeur du pardon suprême, attendre, pour ainsi dire debout, le jugement, la récompense magnifique du tout-puissant Maître qu'elle avait si bien servi! Elle ne cessa point d'être modeste; et néanmoins, entre elle et moi, la supériorité du rang temporel disparut. Son lit, où les pauvres avaient si souvent pris sa place, était vraiment un trône. Au pied de ce trône, je reçus avec bonheur la promesse d'être protégé. Je ne lui demandai pas de me bénir» elle ne m'aurait pas compris ; je lui demandai de prier pour moi. Elle m'en donna l'assurance.
« Le soir même, elle me tint parole. Ainsi qu'elle l'avait annoncé, elle acheva le jour, mais elle n'alla pas plus loin. Au moment où le soleil entre dans la mer, cette âme bénie s'éleva paisiblement dans l'éternité. Elle arriva devant Dieu avec les prières de V Angélus. Si les bienheureux laissaient ici-bas une autre
lumière que celle dont ils illuminent nos cœurs, l'œil aurait, ce soir-là, compté une étoile de plus parmi les flambeaux charmants qui dirigent, la nuit, les pas fatigués du pauvre et du pèlerin.
« Gomment dire toutes les héroïques vertus qui fleurissaient dans ce chePvvillage ? Vers le même temps, j'y connaissais un jeune paysan, qui, depuis plusieurs années, était frappé d'une maladie horrible. La moitié de son corps tombait en lambeaux, il exhalait une odeur épouvantable, il souffrait des douleurs que l'on ne peut exprimer. Jugez de ce que c'était ! Celui-là aussi, je l'aimaisbeaucoup; je savais quelles consolations lui procuraient mes visites, et moi je ne pouvais penser à lui sans être pénétré d'admiration : car tant de tortures, qui lui arrachaient des cris, ne pouvaient lui arracher une plainte; au contraire, il bénissait Dieu et le remerciait tendrement. — Néanmoins, cette odeur de chair en putréfaction était si terrible, que je tremblais de l'affronter ; le cœur me manquait < quand je l'avais subie, j'en étais malade. A cause de cela, je laissais passer souvent plusieurs jours sans pouvoir prendre sur moi de faire une visite à l'innocent martyr. J'allais jusqu'à la porte, et je n'osais entrer. Une fois, j'avais été plus lâche que de coutume,
ot je m'en faisais d'amers reproches, car le malheureux m'avait demandé. Enfin je m'efforce, j'y vais lentement, par le plus long. A peine au seuil, je crois entendre ses gémissements : un insurmontable dégoiit me saisit, me suffoque ; je perds tout courage et je m'enfuis..., mais en courant..., et je fais ainsi plus de deux cents pas. Alors la réflexion vient : j'ai honte, je retourne ; et je me condamne, si cette pusillanimité me reprend encore, à découvrir le malade et à regarder ses plaies. Au moment d'entrer, on m'appelle d'une autre maison : c'était une bonne vieille voisine. Elle m'apprend qu'elle me guettait depuis plusieurs jours pour me donner des fleurs hâtives, que les premiers soleils du printemps avaient fait éclore dans son pauvre jardin. En un clin d'œil, elle me compose un énorme bouquet, dont l'agréable senteur me fit penser que Dieu avait pitié de ma faiblesse. Mon bouquet h la main, j'aborde le malade. — Ah! s'écria-t-il, soyez bénil Depuis quelques jours cette infection est devenue telle, que je ne la puis supporter moi-même, et je priais tant la sainte Vierge de m'envoyer des fleurs ! »
• Ce fut tout le récit de Théodore sur cet enfant. 11 n'ajouta rien, sinon qu'après cinq années de souffrances, sans avoir une seule fois murmuré contre la volonté de Dieu, il mourut saintement. Ah! Prosper, dites! ne songez-vous pas combien elles durent briller aux yeux de Théodore, ces aimables fleurs,
dans les mains du pauvre affligé? J'ai vu la belle rose s'épanouir au soleil du matin, le lis bercer dans son calice les gouttes de la rosée, le chèvrefeuille et l'aubépine réjouir les haies sauvages, les branches souples de l'églantier, toutes chargées d'étoiles, former des arceaux embaumés où chantaient la mésange et le bouvreuil ; et ce sont là, certes, d'heureux et charmants spectacles. Cependant, que j'échangerais volontiers le souvenir de la plus belle matinée de mai, dans les champs les plus ornés de la terre, pour la vive image de cet infortuné sur son lit de torture, souriant en remerciant Dieu, dont la bonté daignait lui envoyer quelques-unes de ces fleurs qui s'étalent par essaims innombrables aux regards de tant d'ingrats heureux!
Mais Théodore nous fit connaître encore une histoire plus touchante : c'est celle de Matthias, l'idiot, et de ses parents adoptifs.
« Une femme du village allait mourir. Elle était très misérable, et n'avait rien à regretter dans la vie^ elle était très chrétienne, et ne redoutait rien dans la mort; mais elle était mère, et elle laissait sans appui deux enfants : une fille affligée d'un goitre qui la rendait impotente; un garçon, Matthias, tout à
fait idiot. Elle avoua ses inquiétudes à une amie qui l'assistait en ses derniers moments. — Ne soyez point en peine, répondit celle-ci : mon mari et moi nous adopterons vos orphelins. — Sur cette assurance, la pauvre femme mourut en paix. Les orphelins avaient pourtant un père, mais c'était un malheureux abruti de vices. L'amie, fidèle à sa parole, présenta les deux enfants à son mari, qui les accueillit avec joie.
« Or, quelles ressources possédaient ces gens po ur se charger d'une telle famille? L'homme était le fossoyeur du village, la femme travaillait à la journée. Dans toute la paroisse, on ne connaissait point d'habitants plus pauvres. Leur maison valait bien, en tout, deux cents francs. Elle se composait d'une seule chambre. Ils y firent un second lit, et s'en remirent à Dieu pour ne pas mourir de faim, puisque ces enfants, qui allaient accroître les dépenses, prendraient encore bien des heures au temps du travail, par les attentions et la surveillance qu'ils exigeraient. Ils vécurent, Dieu sait comment, Dieu sait à quel prix .'Tout ce que nous avons su, nous, c'est que, durant dix-huit longues années, les deux orphelins reçurent sans interruption les soins les plus assidus, les plus tendres, et que jamais le fossoyeur ni sa femme, voyant qu'ils suffisaient à leur œuvre céleste, ne demandèrent des secours qu'ils savaient pourtant bien qu'on ne leur eût point refusés. Non qu'ils y missent de l'orgueil, ô mon Dieu ! mais en travaillant avec
une ardeur sans pareille, mais en se privant avec une rigueur inexorable, mais en jeûnant lorsqu'il n'y avait du pain dans la chaumière que pour la goitreuse et pour l'idiot, mais en se refusant le sommeil après leurs journées pleines de fatigues lorsque ces pauvres êtres tombaient malades, ce qui arrivait souvent; mais en se dépouillant l'hiver pour les couvrir, comme ils s'épuisaient et s'abstenaient en toute saison pour les nourrir, ces cœurs héroïques parvenaient chaque jour à leur but, et, l'ayant atteint, ne songeaient plus qu'à remercier Dieu. Vous qui m'écoutez, vous êtes chrétiens : le constance de ces saints n'est pas pour vous un problème ; vous mesurez aux insondables profondeurs de l'amour de Dieu leur confiance, leur bonheur et leur paix. . . »
J'y songe, Prosper, peut-être connaissez-vous déjà cette histoire? Elle a été publiée en détail dans un rapport de l'Académie sur la distribution des prix Monthyon, et vous demandez comment arriva au pauvre fossoyeur l'aventure étrange d'être au bout de dix-huit ans découvert et couronné par l'Académie? Ce ne fut pas sa faute, assurément I Toute la paroisse s'était émue : les pauvres admiraient; les riches s'informèrent, admirèrent à leur tour, firent des démarches ; enfin ils obtinrent, non sans peine, un second prix ou un demi-prix de vertu, trois mille francs, que l'humble héros à qui on les donnait ne voulut jamais recevoir en personne, tant il craignait les regards du
monde ! Et ({uel(|iie étonnés que fussent les gens de Paris au récit de ce qu'il avait fait, il s'étonna luimême bien plus encore de leur étonnemcnt. Ce fut un mystère au-dessus de son intelligence, de voir qu'on se mettait en frais d'argent pour payer un homme qui s'était constitué le créancier du bon Dieu. Toutefois il prit l'argent, et là s'arrête pour vous l'histoire. Vous allez voir ce qu'il fit de ces trois mille francs, et comment le diable, qui a peut-être fané de bien belles couronnes avec les prix du bonhomme Monthyon, perdit ici sa peine.
— Çà, dit le lauréat à Théodore dès que la somme lui fut rendue, je n'ai nul besoin de cet argent, et ce n'est pas à moi que Dieu vient de l'envoyer ; mais, dans sa bonté, il a songé à nos pauvres enfants : il a voulu les mettre à l'abri du besoin, quand ma femme et moi viendrons à leur manquer. Plaçons donc tout de suite la somme en leur nom, afin qu'ils la trouvent entière avec les intérêts, lorsque nous serons morts. Et que Dieu soit béni !
« Peu de temps après », poursuivit Théodore, « le fossoyeur tomba malade, et, comme tous les saints que j'ai vus souffrir, il souffrit cruellement. Cependant il faudrait trouver un mot pour caractériser ces douleurs pleines d'espérances, pleines de joie et d'amour, durant lesquelles le chrétien est comme une statue intelligente, qui, sous le fer et le marteau du sculpteur divin, aurait, par-dessus le sentiment de la
douleur, l'inénarrable conscience du travail qu'elle subit, verrait à cha([ue coup apparaître en elle une nouvelle beauté, une ressemblance de plus au Modèle sublime qu'elle doit reproduire, et la vie gagner partout la pierre morte, et son Créateur, qu'elle aime, l'aimer davantage lui-même à mesure qu'il la rend plus digne du lieu d'honneur où, vivante et glorieuse, et parfaite comme il est partait, il veut la placer sous l'éternité de ses regards.
« Je ne puis vous rapporter toutes les paroles pieuses, surprenantes, ineffables, que ce pauvre homme prononçait; j'ose dire à peine de quelles grâces Dieu daignait le prévenir, et les ravissements de sa prière, et les visions ou tout au moins les beaux rêves qui le consolaient. Un jour, en sortant, dirai-je du sommeil ou de l'extase? il regarda sur son lit, comme s'il cherchait quelque chose qu'il était fâché de ne pas y voir : — Eh bien! demanda-t-il enfin, oh sont donc mes roses? — Quelles roses? lui dit-on : il n'y en a point ici. — Les roses, reprit-il, que la sainte Vierge m'a données : il y en avait six, trois blanches et trois rouges. Elle est venue, elle m'a souri, elle m'a présenté ce bouquet de roses, et je l'ai gardé. — Nous crûmes qu'il avait le délire ; mais il jouissait de sa droite raison. — J'ai rêvé, ajouta-t-il doucement ; et il nous parla de bon sens, selon sa coutume.
« Lui et sa femme m'honoraient de leur amitié; j'allais fréquemment les voir. Souvent leur pauvre mai-
son n'était qu'un hôpital. Joly (c'était le nom de ce digne homme) languissait sur son lit; la goitreuse, sujette à des oppressions effrayantes, étouffait sur le sien, râlant plus qu'elle ne respirait; l'idiot, immobile et muet dans un coin, laissait deviner des souffrances dont il ne pouvait parler. Au milieu d'eux, M""" Joly, épuisée de vieillesse, de fatigue, de misère, mais valide encore, puisque, hélas! les autres ne pouvaient remuer, allait à son mari, à ses enfants, faisait boire celui-ci, soulevait celle-là, tâchant qu'un peu d'air entrât dans sa poitrine ; veillait à l'idiot, devinait son mal, l'embrassait, était secourable à tous et n'avait besoin de consoler personne, parce que le malade, la goitreuse, l'idiot lui-même, on le vit plus tard, se tenaient comme elle dans la sainte présence de Dieu, offraient leurs maux au Sauveur crucifié, priaient sans cesse. Oh! l'admirable femme I oh! les sublimes coeurs! ô bénédictions de Dieu qui tombaient sur cette pauvreté, plus abondantes que la rosée et la manne, et qui rassasiaient ces indigents des fruits de lumière dont se nourrissent les anges ! Vous ne pouvez imaginer combien cette femme était humble. Il m'arriva, la rencontrant faible et lasse, de prendre son bras sous le mien, afin de l'aider à marcher; et cela lui parut un tel effort de charité, qu'elle en parlait sans cesse avec admiration. Il semblait, à l'entendre, qu'à côté de cette action, toute sa vie ne fût rien, qu'elle n'avait rien fait que de naturel.
d'ordinaire, et que le grand exemple était donné par moi.
« Mais je voulais vous raconter l'histoire de Matthias. Je ne dis point que je vais vous faire le récit d'un miracle. J'ai vu une chose surprenante, que je ne qualifie point ; et je vous la dis simplement, comme je l'ai vue.
" Ce garçon était idiot. A dix-neuf ou vingt ans, il ne savait prononcer que quelques mots à peine, ou plutôt il poussait des cris inarticulés, dont sa sœur et ses parents adoptifs savaient seuls pénétrer le sens. Il fallait deviner tous ses besoins, et le servir comme un petit enfant. Un jour, pendant que Joly était malade, Matthias fut tout à coup saisi d'une inquiétude et d'une angoisse extraordinaires. 11 .parut très souffrant. On le déposa sur son lit, et l'on jugea qu'il allait mourir. Il fit entendre par des signes, en indiquant ma demeure et en prononçant mon nom, qu'il voulait me voir. Je n'étais pas chez moi, ou j'étais occupé ; enfin je ne pus me rendre à son désir que sur la fin du jour, et il ne cessa de me demander. Lorsque j'arrivai, il laissa voir sa joie, me prit la main, et la plaça sur sa tète, comme s'il demandait une bénédiction. Je m'informai : on me dit qu'on l'avait cru à l'extrémité. Cependant il se leva, s'approcha avec une sorte de solennité du lit où gisait son père adoptif,et, posant ses deux mains sur les bras de Joly, durant quelques instants, il arrêta silencieusement sur lui un
œil intelligent qu'on ne lui avait jamais vu. Surpris, et ne devinant ni ce qu'il voulait ni ce qu'il allait l'aire, nous attendions la fin de cette scène. — Mon père, dit enfin à son bienfaiteur, et d'une voix distincte et tendre, celui qui n'avait jamais parlé, mon père, je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour moi ! — Que dis-tu, Matthias? s'écria sa sœur, saisie comme nous tous d'une profonde stupeur. — Oh ! reprit Matthias en regagnant sa couche, après avoir baisé pieusement le front de son père, je m'en retourne, je vais à lamaison. — Il remonta sur son lit, mit ses bras en croix, leva les yeux au ciel, poussa un soupir... C'était le dernier. Matthias était mort.
« Voilà ce que j'ai vu. »
Et moi, très cher Prosper, voilà ce que j'ai été heureux d'entendre, et ce que je suis heureux de vous redire. Oui, heureux et bienheureux, après tant de spectacles, tant de discours, tant de lectures, tant d'écrits pleins et saturés des violences et des passions du temps, de sentir en mon cœur des frémissements et des larmes devant ces tableaux de l'humble vertu chrétienne! heureux et bienheureux d'être encore jugé digne de les voir ! heureux et bienheureux de connaître dans le monde de nobles esprits à qui je peux les montrer à mon tour !