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Historiettes et proverbes

C'est un beau théâtre que l'Opéra de Paris ; et je ne parle pas ici des merveilles qu'il déploie à nos yeux, de la grâce aérienne de Taglioni, du charme magique des Elssler, du talent si puissant de Nourrit, Talma de la tragédie lyrique ; je ne parle pas des accords savants de Meyerbeer, l'honneur de l'Allemagne, ni des chants gracieux et inépuisables d'Auber, le premier de nos compositeurs s'il n'avait pas le malheur d'être notre compatriote. Je laisse de côté le prestige des décorations, des costumes et de la danse ; encore une fois, je ne parle pas ici du théâtre de l'Opéra : je ne parle que de la salle. C'est là un spectacle bien autrement curieux, gracieux, coquet, brillant. Regardez autour de vous, et si ce soir vous avez le loisir d'observer, si vous êtes de bonne humeur, si vous n'avez pas perdu votre argent à la Bourse ou entendu un mauvais discours à la chambre, si votre maîtresse ne vous a pas trahi, ou si votre femme ne vous a pas cherché querelle, si

2 HIS'IOH ■)VEtUU.S.

vous avez t'ait un bon vBHHMBB£cus ^esprit, ou micux encore avec de vrais amis,, placez-vous à l'orchestre de l'Opéra: tournez votre lorgnette, non du côté des coulisses, mais du côté des balcons, de l'amphithéâtre, et surtout des premières loges... Que de tableaux piquants et variés ! que de scènes de comédie, et souvent même que de scènes de drame ! ! ! Et notez bien que je ne veux pas que vous sortiez de l'observatoire où je viens de vous placer ; car que serait-ce si, quittant votre stalle d'orchestre et prenant le bras d'un ami, vous vous hasardiez dans le foyer de l'Opéra? Vous n'y pourriez faire un pas sans vous heurter contre une ambition ou un ridicule, sans froisser en passant un député, un homme d'État d'aujourd'hui, un ministre d'hier, une réputation de la semaine, un orgueil de tous les jours ; et là, autour de cette large cheminée, ce monsieur en gants jaunes qui raconte ses courses du matin et ses paris au bois de Boulogne ; ce journaliste orateur qui récite dans sa conversation son feuilleton du lendemain ; ce dandy qui vit aux dépens d'une actrice et la paye en éloges; cet autre qui se ruine pour elle et se croit obligé d'énumérer ses perfections, comme pour justifier aux yeux de ses amis le placement de ses fonds : tout ce bruit, ce fracas, ce pêle-mêle d'amours-propres et de prétentions, fourniraient de quoi écrire cent volumes, et je ne veux vous dire ici qu'une historiette. Un soir, c'était, si je m'en souviens, à la fin de l'année 1831, mademoiselle Taglioni dansait: il y avait foule : les curieux étaient échelonnés sur les marches, et les tabourets supplémentaires fournis par l'ouvreur de l'orchestre formaient une espèce de retranchement et de barricade que j'eus grand'peine à franchir au milieu des Paix là et des Silence ! des amateurs dont je troublais le plaisir ; car, lorsque danse mademoiselle Taglioni, non-seulement on regarde, mais on fait silence. On écoute! Il semble que 'es yeux ne suffisent pas pour admirer ! Je me trouvais donc fori embarrassé de nia personne, debout auprès de quelques amis qui m'a-

▼aient donné rendez-vous, mais qui, trop serrés eux-mêmes, ne pouvaient me faire place, lorsqu'un jeune homme se lève et m'offre la sienne, que je refusai, comme vous le pensez bien, ne voulant pas le priver du plaisir d'assister commodément au spectacle. — Vous ne me privez pas, me dit-il, j'allais sortir. — J'acceptai alors, en remerciant, et, prêt à s'éloigner, mon obligeant voisin jette un dernier regard sur la salle, s'arrête un instant, et, s'adossant contre la loge du général Claparède, semble chercher quelqu'un des yeux ; puis, tombant tout à coup dans une profonde rêverie, il ne songea plus à partir. 11 avait bien raison de dire que je ne le priverais pas du spectacle; car, tournant le dos à la scène, ne voyant rien, n'écoutant plus rien, il semblait avoir totalement oublié l'endroit où il était. Je l'examinai alors : il était impossible de voir une figure plus expressive, plus belle et plus distinguée. Vêtu avec une élégante simplicité, tout, dans ses manières et dans ses moindres gestes, était noble, comme il faut et de bon goût. Il avait l'air d'avoir vingtcinq à vingt-huit ans; ses grands yeux noirs étaient constamment fixés sur une loge de face des secondes, qu'il regardait avec une expression de tristesse et de désespoir indéfinissable. Malgré moi, je retournai la tête dans cette direction, et je vis que cette loge était restée vide. « Il attendait quelqu'un qui n'est pas venu, me disais-je; elle lui a manqué de parole... ou elle est malade... ou un mari jaloux l'a empêchée de venir... Et il l'aime!... et il l'attend !... Pauvre jeune homme! » Et j'attendis comme lui, et je le plaignis, et j'aurais donné tout au monde pour voir ouvrir la porte de cette loge qui restait constamment fermée !

Le spectacle était près de finir, et pendant deux ou trois scènes où les premiers sujets ne dansaient plus et où l'on causait presque à voix haute, on avait parlé de Roberl-le-Diable, qui alors était à l'étude et que Ton devait donner dans quelques jours ; mes amis me questionnaient sur la musique, sur les bal-

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lets, sur l'acte de? nonnes, et tous me demandaient instamment à assister aux dernières répétitions. C'est une chose si curieuse et si intéressante pour les gens du monde qu'une répétition à l'Opéra ! Je promettais de les y conduire, et nous nous levions tous pour sortir, car le rideau venait de se baisser, et, me trouvant à côté de mon inconnu, toujours immobile à la même place, je lui exprimais mes regrets d'avoir accepté son offre, et le désir de pouvoir reconnaître son obligeance. — Rien ne vous est plus facile, me dit-il : je viens d'apprendre, monsieur, que vous êtes monsieur Meyerbeer. — Je n'ai pas cet honneur.

— Enfin, vous êtes un des auteurs de Robert-le- Diable ? — Tout au plus : j'ai écrit les paroles. — Eh bien ! monsieur, permettez-moi d'assister à la répétition de demain. — Il y a encore si peu d'ensemble, que je n'ose y inviter que mes amis.

— Raison de plus pour que j'insiste, monsieur. — Et moi trop heureux, lui dis-je, que vous veuillez me faire une pareille demande. — 11 me serra la main, et le jour fut pris pour le lendemain.

Il fut exact au rendez-vous. En attendant que la répétition commençât, nous nous promenâmes quelques instants sur le théâtre. Il causait d'une manière grave et pourtant aimable et spirituelle ; mais il était aisé de voir qu'il faisait des efforts pour soutenir la conversation, et que quelque autre pensée le préoccupait. Nos jolies dames de la danse et du chant arrivaient successivement. Plusieurs fois je le vis tressaillir, et un instant son émotion fut telle qu'il s'appuya contre une coulisse. Je crus deviner alors qu'il avait pour une de nos déesses quelque passion malheureuse. Supposition que son âge et sa figure rendaient peu vraisemblable. En effet, je me trompais. 11 ne parla à personne, ne s'approcha de personne, et, du reste, personne ne le connaissait.

- La répétition commença. Je le cherchai à l'orchestre parmi les amateurs ; je ne l'y trouvai pas, et, quoique la salle fût à

peino éclairée, je crus l'apercevoir dans la loge de face qu'il contemplait la veille avec une émotion si profonde. Je voulus m'en assurer, et, à la fin de la répétition, après l'admirable trio du cinquième acte, je montai aux secondes. Meyerbeer, qui avait à me parler, m'accompagnait. Nous arrivons à la loge, dont la porte était entr'ouverte, et nous voyons l'inconnu la tête cachée dans les mains. A notre entrée, il se retourne brusquement et se lève; sa figure pâle était couverte de larmes. Meyerbeer tressaillit de joie, et, sans lui dire un mot, lui serra la main d'un air affectueux, comme pour le remercier. L'inconnu, cherchant à se remettre de son trouble, balbutia quelques mots de remercîment et d'éloges tournés d'une manière si vague et si générale, qu'il fut évident pour nous qu'il n'avait pas écouté la pièce, et que depuis deux heures il avait pensé à toute autre chose qu'à la musique . Me yerbeer me d it tout bas avec désespoir :

— Le malheureux n'en a pas entendu une note !

Nous descendîmes tous par l'escalier du théâtre, et, traversant la belle et vaste cour qui conduit à la rue Grange-Batelière, l'inconnu salua monsieur Sausseret, qui alors était employé à la location.

J'allai à monsieur Sausseret : Vous connaissez ce beau jeune homme qui s'éloigne ?

— Monsieur Arthur, rue du Helder, n° 7. Je n'en sais pas davantage. Il a loué pour cet hiver une seconde loge de face.

— Il y était tout à l'heure.

— 11 y va le matin, à ce qu'il paraît, car le soir il ne l'occupe jamais : la loge reste toujours vide.

En effet, toute la semaine la porte ne s'ouvrit pas ; la loge resta déserte et personne n'y apparut.

La première représentation de Robert approchait, et ce jourlà un pauvre auteur est accablé de demandes de loges et de billets. Vous croyez qu'il a le loisir de penser à sa Dièce, aux coupures et aux changements qui y seraient nécessaires ? nulle-

ment. Il faut qu'il réponde aux lettres et aux réclamations qui lui arrivent de tous côtés, et ce sont les dames surtout qui ce jour-là sont le plus exigeantes. — Vous deviez me faire r deux loges, et je n'en ai eu qu'une. — Vous m'aviez promis une avant-scène, et j'ai eu une première. — Vous m'aviez promis le numéro 10, à côté de la loge du général, et vous me donnez le numéro 15, à côté de madaine D***, que je ne peux pas souffrir et qui vous écrase toujours avec ses diamants. — Un jour de première représentation est un jour où l'on se fâche avec ses meilleurs amis, qui consentent à vous pardonner quelques jours après, quand vous avez eu un beau succès, mais qui vous tiennent longtemps rigueur en cas de chute ; de sorte qu'on reste brouillé avec eux comme avec le public. — Un malheur n'arrive jamais seul.

Or donc, le matin de la première représentation de Robert, il y avait une loge promise par moi à des dames, loge que le directeur m'avait enlevée pour la donner à un journaliste. — Je me plaignis. Il me répondit : — C'est pour un journaliste... Vous comprenez, un journaliste... qui vous déteste! !... mais qui, grâce à cette politesse, consentira à dire du bien... de la musique.

L'argument était sans réplique, et puis la loge était donnée. Mais où placer mes jolies dames, dont le courroux était pour moi bien autrement redoutable que celui du journaliste?... Je pensai à mon inconnu, et je me rendis chez lui.

Son appartement était fort simple et fort modeste, surtout pour un homme qui louait à l'Opéra une loge à l'année. — Monsieur, lui dis-je, je viens vous demander un grand service.

— Parlez.

— Comptez-vous assister à la représentation de Robert... dans votre loge?

11 parut troublé... et me répondit en hésitant : — Je le voudrais, mais cela me sera impossible.

— Avez-vous disposé de cette loge?

—* Non, monsieur.

~ Voulez-vous me la céder? vous me tirerez d'un grand embarras.

Le sien augmentait à chaque instant ; il n'osait me refuser... Enfin, et comme faisant un effort sur lui-même, il me dit : J'y consens ; mais à condition que vous ne mettrez dans cette loge que des hommes.

— Justement ! m'écriai-je, je vous la demande pour des dames.

Il garda un instant le silence.

— Parmi ces dames, y en a-t-il une que vous aimiez?

— Oui, sans doute, répondis-je vivement.

— Alors, prenez ma loge. Aussi bien, je quitte aujourd'hui Paris.

— Je fis un mouvement d'intérêt et de curiosité ; il devina ma pensée, car il serra ma main dans les siennes et me dit : Vous comprenez bien qu'il se rattache à cette loge des souvenirs bien chers et bien cruels... que je ne puis confier à personne'... A quoi bon se plaindre!... quand on est malheureux sans espoir... et qu'on l'est par sa faute?

Le soir eut lieu la première représentation de Robert, et mon ami Meyerbeer eut un immense succès qui retentit dans toute l'Europe. Depuis, bien d'autres événements littéraires ou politiques, bien d'autres triomphes, bien d'autres chutes se sont succédé. — Je ne revis plus M. Arthur; — je n'y pensais plus, — je l'avais oublié.

L'autre soir, je me trouvais encore à l'Opéra, à droite de l'orchestre. Cette fois on ne donnait pas Robert, — on donnait les Huguenots. — Cinq ans s'étaient écoulés. «.

— Vous arrivez bien tard, me dit un de mes amis, un professeur en droit, abonné de l'Opéra, qui a autant d'esprit le soir que d'érudition le matin. — Et vous avez grand tort, me

dit en me frappant sur l'épaule un petit homme vêtu de noir, à la voix aigre et à la tête poudrée. — Je me retournai : c'était M. Baraton, le notaire de ma famille.

— Vous ici! m'écriai- je ; et votre étude?

— Vendue depuis trois mois. Je suis riche, je suis veuf, j'ai la soixantaine ; j'ai été vingt ans marié et trente ans notaire... il est temps que je m'amuse...

— ... Et monsieur, dit le professeur en droit, est depuis huit jours un abonné de l'orchestre.

— Oui, vraiment ; j'aime à rire, — j'aime la comédie, et j'ai loué une stalle à l'Opéra.

— Pourquoi pas aux Français ?

— Ce n'est pas si drôle qu'ici !... On y voit et l'on y entend les choses du monde les plus singulières. Ces messieurs savent tout, connaissent tout... il n'y a pas une loge dont ils ne m'aient raconté l'histoire.

Et il regardait le professeur en droit, qui souriait avec cet air modeste et réservé que l'on croit discret, et qui signifie : J'en dirais bien d'autres si je voulais.

— En vérité ? m'écriai-je, et machinalement mes yeux se tournèrent vers la loge des secondes qui, quelques années auparavant, avait excité si vivement ma curiosité. Quelle fut ma surprise! elle était encore vide ce soir-là et, de toute la salle, c'était la seule !

Charmé alors d'avoir aussi une histoire à moi, j'appris en peu de mots à mes auditeurs celle que je viens de vous raconter, beaucoup trop longuement peut-être.

On m'écoutait attentivement. — Mes voisins se perdaient en conjectures. — Le professeur cherchait à rappeler ses anciens souvenirs; — le petit notaire souriait malignement.

— Eh bien ! leur dis-je, qui de vous, messieurs, qui savez tout, qui connaissez tout, nous donnera le mot de cette énigme? qui nous racontera l'histoire de cette loge mystérieuse?

Tout le monde se laisait... même le professeur, qui, pissant sa main sur son front pour se rappeler l'anecdote, aurait probablement fini par en inventer une : mais le notaire ne lui en laissa pas le temps.

— Qui vous dira cette histoire ?... s'écria- t-il d'un air de triomphe : moi, qui en connais tous les détails.

— Vous, monsieur Baraton !

— Moi-même!...

— Parlez ! parlez ! — Et toutes les têtes s'avancèrent vers le narrateur. — Parlez, monsieur Baraton !

— Eh bien ! dit le notaire d'un air important et prenant une prise de tabac, qui de vous a connu?... En ce moment le premier coup d'archet se fit entendre.

Et monsieur Baraton, qui tenait à ne pas perdre une note de l'introduction, s'arrêta tout court et dit : Au prochain entr'acte.

— Messieurs, dit le notaire au moment où finissait le premier acte des Huguenots, nous avons à habiller la reine Marguerite et toutes ses dames d'honneur ; nous avons à mettre en place le château et les jardins de Chenonceaux, et l'entr'acte sera, je crois, assez long pour vous raconter l'histoire que vous désirez connaître. Et après avoir savouré lentement une prise de tabac qui lui donnait le temps de rassembler ses idées, monsieur Baraton commença en ces termes:

— Qui de vous, messieurs, a connu ici la petite Judith? Tout le monde se regarda, et les vieux abonnés de l'orchestre

ne purent répondre.

40 HISToItlK I i R« ET l'K«>\ I II'

■ Lite Judith, une en fan 1 qui, il

de la dan-

— Attendez, dit le professeur en »lr<>it d'un air un pi dant... une petite blonde qui taisait dans la Muette un <lcs |..tgesdu vice-roi.

— Elle était brune, dit le notaire; quanta l'emploi que vous lui attribuez, je n'ai là-dessus aucun document positif, et j'aime mieux m'en rapportera votre Immense érudition.

Le professeur en droit s'inclina.

— Ce qui du moins ne saurait être contesté, c'est que la petite Judith était charmante.

— Un autre point qui parait authentique, c'est que madame Bonnivet, sa tante, était portière, rue de Richelieu, dans la maison d'un vieux garçon dont elle avait été autrefois la femme de confiance, d'autres disaient la cuisinière, mais madame Bonnivet n'en convenait pas. Du reste, elle tirait le cordon et taisait des ménages. — tandis que sa nièce faisait des conqu< car il était impossible de passer de\ant la loge de la portière sans admirer la petite Judith, qui alors avait à peine douze ans. — C'étaient déjà les plus beaux yeux du monde, des dents comme des perles, une taille délicieuse, et, avec sa robe d'indienne ou de stoff. l'air le plus distingué que l'on pût imaginer : de plus, une physionomie naïve, candide, et dans son innocence même, expressive et coquette; enfin, de ces figures à tourner toutes les têtes et à changer, comme on dit, la face des empires.

On faisait chaque jour tant de compliments à madame Bonnivet sur sa jolie nièce, qu'elle se décida à faire des sacrifices pour son éducation: elle l'envoya à une école gratuite de jeunes filles où on lui apprit à lire et à écrire, éducation brillante dont les avantages se firent bientôt sentir à madame Bonnivet elle-même, qui dans ses fonctions de portière, déchiffrait péniblement les adresses des lettres, et se trompait

toujours d'opinions et d'étages dans les journaux à remettre aux locataires.

Judith se chargea de ce soin à la satisfaction générale, et, persuadée qu'avec une figure et une éducation aussi distinguées sa nièce devait arriver sans peine à la fortune, madame Bonnivet n'attendait qu'une occasion ; elle ne tarda pas à se présenter. — Monsieur Rosambeau, maître de ballets, qui demeurait au cinquième, proposa de donner quelques leçons à la petite Judith, et, quelques jours après, madame Bonnivet apprenait à toutes les portières de sa connaissance que sa nièce venait d'être reçue dans les chœurs de l'Opéra ; nouvelle qui se répandit rapidement de porte en porte dans toute l'étendue de la rue Richelieu.

Voici donc Judith installée à l'Opéra, au foyer de la danse, prenant des leçons le matin, et paraissant le soir inaperçue dans les groupes de jeunes filles, de naïades ou de pages, comme le disait tout à l'heure monsieur le professeur.

C'était l'innocence même que Judith, quoique alors elle eût quatorze ans passés; mais elle avait été élevée dans une maison honnête, dont tous les locataires étaient mariés ; sa tante, qui était d'un rigorisme outré, ne la quittait presque jamais, la conduisant à l'Opéra le matin, l'en ramenant le soir, et restait même au foyer de la danse à tricoter des chaussettes, pendant que sa nièce étudiait et faisait des battements.

Vous me demanderez ce que devenait pendant ce temps la loge de la rue Richelieu. — C'est ce que je ne saurais vous dire. On a prétendu qu'une amie de madame Bonnivet s'était chargée de l'intérim, en attendant que la petite Judith fit fortune et eût un sort.

Car vous savez comme moi, messieurs, que l'on n'entre à l'Opéra que pour avoir un sort, une position. — Après cela on se retire, on est riche, on redevient honnête, et l'on marie sa fdle à un agent de change.

— Ou à un notaire... dit le professeur.

— C'est vrai, dit monsieur Baraton en faisant la grimace, cela s'est vu; — mais vous vous doutez bien que ni madame Bonnivet ni sa nièce n'avaient alors des idées de grandeur pareilles. — 11 faut en tout de la progression. ,

— Et Judith! m'écriai-je, car je voyais s'avancer l'entr'acte.

— Judith ! m'y voici ! Madame Bonnivet, malgré sa surveillance préventive, ne pouvait empêcher sa nièce de causer avec ses jeunes compagnes. — Le matin, au foyer de la danse, et surtout le soir, quand elles étaient en scène... limite terrible que la tante ne pouvait franchir et où s'arrêtait son inspection vigilante... — Judith entendait alors de singulières choses. — Une des nymphes ou des sylphides ses compagnes lui disait à demi-voix :

— Vois-tu, ma chère, à l'orchestre, à droite, comme il me regarde !

— Qui donc ?

— Ce beau jeune homme qui a un gilet de cachemire.

— Qu'fist-ce donc ?

— Une inclination à moi.

— Une inclination ? — disait Judith.

— Eh! oui, vraiment; — quel air étonné ! — Est-ce que tu n'as pas une passion, toi qui parles?

— 0 mon Dieu, non !

— Dites donc, mesdemoiselles, est-elle amusante!... — Judith qui n'a pas d'amoureux !

— Je le crois bien, sa tante ne veut pas.

— En vérité ! Ah bien ! si j'avais une tante comme cellelà...

— Ah ! ma chère, n'en dites pas de mal ; c'est une femme qui a des vues sérieuses et utiles, comme il nous en aurait fallu, et qui, pour préserver sa nièce du danger des passions, lui cherche un protecteur.

— Elle! un protecteur !... elle est trop niaise pour ceh ; elle n'en trouvera jamais.

Tout cela se disait pendant les chœurs de la Vestale. Judith n'en avait pas perdu un mot : elle n'osait en demander à personne l'explication. Mais, sans trop s'en rendre compte, elle se sentait humiliée de l'idée que l'on avait d'elle; elle aurait voulu se venger, abaisser ses bonnes amies, les hymilier à son tour. Aussi, lorsque, le soir, en rentrant, madame Bonnivet prit un air grave et solennel pour annoncer à sa nièce qu'il se présentait un protecteur pour elle, un protecteur distingué, son premier mouvement fut un mouvement de joie... et sa tante, qui était loin de s'y attendre, parut enchantée, et continua d'un air rayonnant :

— Oui, ma chère nièce, une personne recommandable sous tous les rapports, une personne qui assure ton bonheur et un sort à ta tante ; ce qui est bien juste, après les peines que lui ont coûtées ton éducation et les soins qu'elle t'a prodigués. Ici la tante essuya quelques larmes ; et Judith, émue de son attendrissement, se hasarda seulement alors à lui demander quel était ce protecteur, et en quoi elle avait mérité cette haute protection.

— Tu le sauras, ma chère enfant ; tu le sauras... Mais, en attendant, toutes tes compagnes vont en mourir de dépit.

C'était la seule chose que désirait Judith; et, le soir, grande en effet fut la rumeur, quand cette nouvelle circula dans le foyer de la danse. — Est-il possible? — Je te l'assure. —Ça n'est pas croyable... — Une mijaurée pareille ! est-elle heureuse "... — Une figurante, une choriste ! — Tandis que moi... un premier sujet!! — C'est révoltant! — C'est admirable ! disaient les autres; elle est si gentille... — Et si honnête! !... elle le mérite oien ! — Enfin, jamais alliance princière, alliance royale, ne donna lieu à plus de propos et de conjectures; et cependant le doute n'était déjà plus permis, car le soir même,

la tante avait paru dans les coulisses avec un châle Ternaux magnifique.

Mais quel était ce protecteur inconnu ? Ce ne pouvait être que quelque financier bien âgé, quelque grand seigneur bien respectable. C'était à qui interrogerait Judith et la ferait causer. Mais tout était inutile : Judith était d'une discrétion impénétrable, et la grande raison, c'est que Judith ne savait rien.

Depuis trois ou quatre jours elle avait quitté la loge de la portière pour habiter avec sa tante un appartement charmant, rue de Provence. Une chambre à coucher du goût le plus moderne, et un boudoir délicieux, si élégant, si bien drapé et garni de si beaux tapis, que la tante n'osait y entrer et demeurait par goût dans la salle à manger ou dans la cuisine... elle y était plus à son aise. — Mais depuis quatre jours Judith n'avait vu paraître personne, ce qui lui semblait singulier; — car Judith était sans éducation, mais non pas sans esprit. Sa candeur et sa naïveté étaient de l'ignorance, et non pas de la niaiserie ; et, se rappelant ce qu'elle avait pu comprendre, devinant une partie de ce qu'elle ne comprenait pas... elle commençait à s'inquiéter, à s'effrayer ; elle aurait voulu pour tout au monde avoir une amie à qui demander conseil... Mais seule, quelle protection implorer contre ce protecteur qu'elle ne connaissait pas et qu'elle redoutait déjà ? — il est vrai qu'à toutes ses idées qu'elle se formait d'avance se joignaient toujours celles de la laideur et de la vieillesse, — tant ses compagnes lui avaient répété que ce ne pouvait être qu'un vieillard goutteux, cacochyme et mal fait. — Aussi elle trembla de tous ses membres lorsque, le cinquième jour, sa tante, accourant tout essoufflée, ouvrit la porte du boudoir en lui disant : Le voici !

Judith voulmt se lever par respect... mais ses jambes fléchirent, et. prête à se trouver mal... elle retomba sur le canapé.

Lorsque enfin elle osa lever les yeux, elle vit debout, devant

elle, un beau jeune homme de vingt- quatre ans à peu près, d'une figure noble et distinguée, qui la regardait avec des yeux si doux et si bienveillants, qu'à l'instant même elle se crut sauvée. — 11 lui sembla que celui qui la regardait ainsi devait la défendre, et qu'avec lui elle n'avait rien à craindre.

— Mademoiselle, lui dit l'inconnu d'une voix grave, mais respectueuse... puis, s'apercevant que la tante était toujours là, il lui fit signe de sortir... Elle obéit à l'instant même, ayant justement des ordres à donner pour le dîner.

— Mademoiselle, vous êtes ici chez vous: je désire que vous v soyez bien, que vous y soyez heureuse. Pardonnez-moi si j'ai bien rarement l'honneur de vous présenter mes hommages... de nombreuses occupations me priveront de ce plaisir. Aussi je ne réclame qu'un titre... celui de votre ami! qu'un droit... celui de satisfaire vos moindres vœux!

Judith ne répondit pas ; mais son cœur, qui battait avec violence, soulevait fréquemment la percale légère de sa pèlerine.

— Quant à votre tante... et il prononça ce mot avec un air de mépris... c'est elle qui désormais sera à vos ordres; car j'entends qu'ici vous soyez la maîtresse et que tout le monde vous obéisse... à commencer par moi.

Puis il s'approcha d'elle, lui prit la main qu'il porta à ses lèvres, et, voyant que cette main était encore tremblante :

Est-ce mon aspect qui vous cause cette frayeur? Rassurez-vous, je ne reviendrai plus maintenant que quand vous aurez besoin de moi... quand vous m'appellerez !... Adieu, Judith... adieu, mon enfant.

Et il partit, laissant la pauvre fille dans un trouble, dans une émotion qu'elle ne connaissait pas encore et qu'elle ne pouvait s'expliquer.

Toute la journée Judith eut devant elle la figure du bel inconnu, ses grands yeux noirs si expressifs. Elle ne l'avait pas

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regardé, et pourtant rien de sa pose, de ses manières, d habillement même, ne lui avait échappé! Kilo croyait encore entendre cette voix si douce, dont tous les mots étaient gravés dans son souvenir. La pauvre Judith, qui d'ordinaire dormait si bien, passa cette nuit sans sommeil. C'était la première ! Le lendemain elle avait le teint pâle, les yeux fatigués. — Et la tante souriait.

On ne pouvait parler du bel inconnu sans que le joli visage de Judith se couvrît d'une rougeur soudaine.

Et la tante souriait encore !

Mais il ne paraissait plus ! 11 ne venait pas, et Judith ne pouvait lui dire de venir... En effet, qu'avait-elle à lui demander?... l'appartement le plus élégant, la table la mieux servie, des domestiques et une voiture à ses ordres... Rien ne lui manquait... que lui! !...

D'un autre côté, ses camarades du théâtre, la voyant si belle, si brillante, couverte de si riches parures, ne cessaient de la questionner!... Et leure questions en apprenaient maintenant à Judith plus qu'elle n'en voulait savoir; aussi, sans pouvoir s'en expliquer à elle-même le motif, elle gardait le plus profond silence avec sa tante et ses compagnes sur ce qui s'était passé entre elle et lui. 11 lui semblait, d'après ce qu'elle entendait autour d'elle, qu'il y avait dans la conduite de l'inconnu quelque chose qui n'était pas régulier... quelque chose d'humiliant pour elle, et que pour son honneur elle ne devait pas dire. Aussi serait-elle morte plutôt que d'en parler ou de se plaindre, lorsque le huitième jour... un jour de grande représentation, elle aperçut à l'avant-scène et dans la loge du roi, son inconnu qui la regardait. Elle poussa un cri de joie et de surprise qui fit manquer la mesure à un danseur qui en ce moment commençait une pirouette. — Qu'est-ce donc?... loi dit Nathalie, une de ses compagnes, qui tenait de moitié avec elle une guirlande de fleurs.

— C'est lui... le voilà!...

— Est-il possible! le comte Arthur de V..., un des jeunes seigneurs de la cour de Charles X, et de plus un joli garçon !... Tu n'es pas à plaindre... Eh bien ! qu'as-tu donc?... ne vas-tu pas te trouver mal pour un homme que tu vois tous les jours ?

Judith n'entendait plus rien, elle était trop heureuse ! Arthur venait de s'incliner vers elle et de la saluer, au grand scandale de la loge dorée où il se trouvait. Ce fut bien autre chose encore, lorsque, après le ballet, au moment où elle allait remonter à sa loge, Arthur se trouva dans la coulisse, et lui dit tout haut devant le gentilhomme de la chambre qui présidait alors aux destinées de l'Opéra : — Voulez-vous, mademoiselle, me permettre de vous reconduire?

— C'est bien de l'honneur pour moi, balbutia Judith toute tremblante, sans s'apercevoir que sa réponse excitait le rire de ses compagnes.

— Alors, hâtez-vous : je vous attends ici sur le théâtre.

Je vous réponds que Judith ne fut pas longtemps à se déshabiller ; dans son empressement, elle déchira sa robe de gaze et son pantalon de soie, et madame Bonnivet, qui alors lui servait de femme de chambre (fonctions privilégiées de toutes les mères et tantes de théâtre), madame Bonnivet avait peine à la suivre dans l'escalier, portant le cachemire que sa nièce oubliait. Arthur était resté sur le théâtre, causant avec un groupe déjeunes gens et avec Lubert, le directeur, à qui il recommandait mademoiselle Judith. Au moment où elle parut, il alla à elle aux yeux de tous, et tous deux descendirent par l'escalier particulier des acteurs. Un coupé élégant les attendait à la porte, et je ne puis vous exprimer le trouble et le ravissement de la pauvre Judith en se trouvant assise à côté de lui dans cet étroit passage qui rendait le tête-à-tête plus intime et plus doux. Il avait peur qu'elle ne s'enrhumât, et il leva les glaces ; il prit le cachemire qu'elle tenait à la main, le déploya,

en couvrit ses blanches épaules, sa jolie taille, et un cœur qui battait en ce moment d'une e'motion inconnue. Ah ! que Judith était jolie !... qu'elle était séduisante, embellie ainsi par le bonheur ! Mais ce bonheur ne fut pas de longue durée : il y a si peu de distance de la rue Grange-Batelière à la rue de Provence, et puis ces beaux chevaux gris allaient si vite!... La voiture s'arrête. Arthur descend, offre la main à sa compagne, monte avec elle l'escalier, et, arrivé au premier, à la porte de son appartement, — il sonne, la salue avec respect et disparaît.

Judith passa encore une mauvaise nuit. La conduite du comte lui paraissait si singulière ! car enfin il pouvait bien entrer dans son salon, s'asseoir, lui faire une visite; elle était, il est vrai, peu au fait des convenances; mais cela lui paraissait plus honnête que de prendre congé d'elle aussi brusquement.

Elle ne ferma pas l'œil; elle se leva, se promena dans sa chambre, et au point du jour, voulant se rafraîchir un instant par l'air pur du matin, elle ouvrit sa fenêtre... Quelle fut sa surprise! la voiture du comte était restée à la porte... elle avait passé toute la nuit dans la rue... Les chevaux piaffaient sur le pavé de froid et d'impatience, le cocher dormait sur son siège...

— Pardon, messieurs, dit le notaire en s'interrompant ; l'acte commencé, je ne veux rien perdre de l'opéra; j'ai loué une stalle pour cela... A l'autre entr'acte.

Le surlendemain, Judith ouvrit sa fenêtre de bon matin. La voiture du comte était encore à la porte.

11 était évident qu'il l'envoyait ainsi presque toutes les nuits. Dans quelle intention? C'est ce qu'elle ne pouvait deviner... Quant à lui en demander l'explication, elle n'aurait jamais osé. — D'ailleurs, elle ne l'apercevait presque jamais, si ce n'était le soir, les jours d'Opéra, à une seconde loge de face qu'il avait louée à l'année. — Il ne venait plus sur le théâtre, il ne lui proposait plus de la reconduire. Comment le voir?... Comment faire?...

Heureusement pour elle, on lui fit une injustice... un passedroit... Ses compagnes la crurent désolée ; elle était ravie. — Elle écrivit au comte pour lui dire qu'elle avait une demande à lui faire, et qu'elle le priait de passer chez elle. — Cette lettre n'était pas facile à écrire ; aussi Judith y employa une journée entière ; elle la recommença bien des fois, et en fit au moins vingt brouillons. Elle en avait dans ses poches, dans son sac, et probablement elle en laissa tomber une que l'on ramassa, car le soir, sur le théâtre, elle entendit de jeunes auteurs et des abonnés de l'orchestre s'égayer entre eux sur une lettre sans orthographe qu'ils venaient de trouver, et qu'ils se passaient de main en main. — Il fallait entendre leurs joyeuses exclamations, leurs commentaires satiriques, leurs plaisanteries sans pitié sur ce billet sans signature dont ils ne connaissaient pas l'auteur, mais qu'ils voulaient insérer le lendemain dans un journal, comme modèle du genre épistolaire des Sévignés de la danse.

Quels furent l'effroi et le supplice de Judith, non pas en s'entendant tourner en ridicule, mais en pensant que toutes ces réflexions railleuses, le comte les ferait à la lecture de sa lettre, que maintenant elle aurait voulu ravoir au prix de tout son sang ! Aussi elle était plus morte que vive lorsque Arthur entra le lendemain dans son boudoir.

— Me voici, ma chère Judith; j'accours au reçu de votre

lettre. — Et cette fatale, cette horrible lettre, il la tenait encore à la main. — Que me voulez-vous?

— Ce que je veux... monsieur le comte... Je ne sais comment vous le dire... mais ce billet... même... puisque vous l'avez lu... si toutefois vous avez pu le lire...

— Très-bien, mon enfant, répondit le comte avec un léger sourire.

— Ah ! s'écria Judith avec désespoir, ce billet même vous prouve que je suis une pauvre fille sans esprit, sans éducation, qui a honte de son ignorance, et qui voudrait en sortir... Mais comment faire, si vous ne venez à mon secours, si vous ne m'aidez de vos conseils et de votre appui?

— Que voulez-vous dire ?

— Donnez-moi des maîtres, et vous verrez si le zèle me manquera ; vous verrez si je profite de leurs leçons... Je travaillerai plutôt le jour et la nuit.

— La nuit?

— Autant l'employer à étudier qu'à ne pas dormir.

— Et pourquoi, mon Dieu! ne dormez-vous pas?

— Pourquoi? dit Judith en rougissant : parce qu'il y a une idée qui me tourmente sans cesse.

— Et quelle idée?...

— Celle que vous devez avoir de moi... Vous devez me mépriser, me regarder comme indigne de vous... Et vous avez raison, poursuivit-elle vivement, je me vois telle que je suis... je me connais... et je voudrais, s'il est possible, ne plus rougir à vos yeux et aux miens. — Le comte la regarda avec étonnement et lui dit : Je vous obéirai, ma chère enfant ; je ferai ce que vous me demandez.

Le lendemain, Judith avait un maître d'orthographe, d'histoire et de géographie. 11 fallait voir avec quelle ardeur elle étudiait; et son jugement, son esprit naturel, qui n'avaient

besoin que de culture, se développèrent avec une incroyable rapidité.

C'était pour Arthur qu'elle avait aimé l'étude, et maintenant elle aimait l'étude pour elle-même. C'était son plus doux passe-temps, sa consolation et l'oubli de tous ses chagrins. Elle n'allait plus à la salle de danse, ni aux répétitions ; elle se faisait mettre à l'amende pour rester chez elle à travailler, et ses compagnes disaient : Judith est dans les amours et les grandes passions ; on ne la voit plus; elle perd son état... Elle a grand tort.

Et Judith redoublait d'efforts en disant : Bientôt je serai digne de lui, bientôt il verra que je suis en état de le comprendre, il pourra juger de mes progrès. Vain espoir ! lorsque le comte était là, Judith, interdite et tremblante, n'avait plus de mémoire : elle avait tout oublié. Quand il l'interrogeait sur ses études, elle répondait tout de travers, et le comte se disait : La pauvre enfant a bonne volonté, mais peu de facilité. Ce qu'elle avait gagné à sa nouvelle science, c'était de sentir combien elle devait lui paraître sotte et ridicule. Cette pensée la rendait encore plus timide et plus gauche, et comprimait les épanchements de celte âme si naïve et si tendre. Aussi le comte venait rarement. De temps en temps il passait le soir une demi-heure avec elle; mais lorsque sonnait minuit, il se levait !... Alors, et sans lui adresser un reproche, Judith lui demandait seulement, d'une voix douce et inquiète : Quand vous reverrai-je?

— Je vous le dirai demain de loin à l'Opéra.

Et voici comment :

11 était presque tous les deux jours dans sa loge, aux secondes de face, et quand il lui était possible de passer le lendemain quelques instants avec Judith, il portait négligemment sa main droite à son oreille ; cela voulait dire : J'irai rue de Provence.

- Et alors Judith l'attendait toute la journée; elle ne recevait

-2'2 HISTORIETTES ET l'KOVEKBES-

personne; elle éloignait même sa tante pour être toute entière au plaisir de le voir.

Malgré la réserve du comte, elle avait fait une découverte : c'est qu'il avait quelque chagrin profond qui le dévorait. — Quel était ce chagrin? elle ne le lui demandait pas. Et pourtant elle aurait été si heureuse de pouvoir s'affliger avec lui !... Ce bonheur, elle n'osait l'espérer, mais elle partageait ses peines sans les connaître ; elle était triste de sa tristesse. Aussi le comte lui disait souvent : Judith, qu'avez-vous donc? quels sont vos chagrins?... Si elle avait osé, elle aurait répondu : Les vôtres !

Un jour il lui vint une idée horrible; elle se dit avec effroi : Il en aime une autre ! Mais alors, pourquoi prendre une maîtresse à l'Opéra? Comme caprice... comme objet de mode... comme un jouet qu'il a acheté sans le voir et sans le connaître... Mais alors, pourquoi?...

Elle leva les yeux sur la glace, et Judith était si jeune, si fraîche, si jolie!... Elle resta plongée dans ses réflexions.

La porte de son boudoir s'ouvrit brusquement. Arthur parut; il avait un air de trouble qu'elle ne lui avait jamais vu.

— Mademoiselle, lui dit-il vivement, habillez-vous ; je viens vous prendre pour aller aux Tuileries.

— Est-il possible?

— Oui, le temps est superbe; un soleil magnifique. Tout Paris y sera !

— Et vous voulez bien m'y conduire ! s'écria Judith enchantée ; car jamais le comte n'était sorti avec elle, jamais il ne lui avait donné le bras en public.

— Certainement... je vous y conduirai ; et aux yeux de tous, et dans la grande allée ! s'écria le comte en se promenant avec agitation... Allons, madame Bonnivet, dit-il brusquement à la tante qui entrait en ce moment dans le boudoir, habillez votie

nièce ; donnez-lui ce qu'elle a de plus élégant, de plus nouveau, de plus riche.

— Grâce au ciel et grâce à monsieur le comte, ce ne sont pas les jolies parures qui nous manquent.

— C'est bon, c'est bon... dépêchez-vous... nous sommes pressés.

— Allons, allons, monsieur le comte est pressé, dit madame Bonnivet en s'apprêtant à dénouer la robe de sa nièce.

Judith rougit et lui fit signe qu'Arthur était là.

— Qu'importe? Est-ce que nous nous gênons avec monsieur le comte ? Et avant que Judith eût pu s'y opposer, le corsage était déjà défait.

La pauvre fille, troublée et hors d'elle, ne savait comment se soustraire aux regards d'Arthur.

Mais, hélas ! sa pudeur prenait un soin bien inutile : Arthur ne regardait pas ; tout entier à une idée qui semblait exciter son dépit et sa colère, il se promenait à grands pas dans le petit boudoir, et venait de heurter un vase en rocaille qui volait en éclats.

— Ah ! quel malheur ! s'écria Judith, oubliant en ce moment le désordre de sa toilette.

— Porcelaine du Japon, dit la tante avec désespoir ; il coûtait au moins cinq cents francs ! .

— Non, mais il venait de lui ! ! !

— Eh bien ! êtes-vous prête ? dit Arthur, qui n'avait pas seulement entendu cette réflexion.

— Dans l'instant. Ma tante, mon châle... mes gants...

— Et votre mantelet, dit Arthur ; vous l'oubliez, et il fera froid.

— Je ne crois pas.

— En effet, dit la tante en touchant la main de sa nièce, elle est brûlante ; est-ce que tu aurais la fièvre ? Il ne faudrait pas sortir.

24 HISTORIETTES ET PKOVEKBES.

— Non, ma tante, s'écria vivement Judith ; je ne nie suis jamais mieux portée.

1 Le coupé était en bas ; ils y montèrent et traversèrent les boulevards ensemble, en plein midi ! ! ! ensemble ! ! ! Judith ne se sentait pas de joie ; elle aurait voulu que tout le monde la vît... Et, pour comble d'ivresse, elle aperçut, rue de la Paix, deux de ses camarades, qu'elle salua avec toute la gracieuseté que donne le bonheur !... deux premiers sujets quij ce jour-là, étaient à pied.

La voiture s'arrêta à la grille de la rue de Rivoli. Judith prit le bras du comte, et tous deux s'avancèrent dans l'allée du Printemps. C'était un jour de la semaine ; toute la population parisienne riche et oisive s'y était donné rendez- vous : la foule était immense.

En un instant, Arthur et sa compagne furent l'objet de l'attention générale. Ils étaient si beaux tous les deux, qu'il était impossible de ne pas les remarquer. Chacun se retournait en disant : Quel est donc ce joli couple?

— C'est le jeune comte Arthur de V...

— Est-ce qu'il est marié ?

Judith tressaillit à ce mot, éprouvant un sentiment de plaisir et de peine dont elle ne put se rendre compte.

— >*"ùn, vraiment, dit d'un air dédaigneux une grande et vieille dame, qui portait sur son bras un petit chien de Vienne, et qui était suivie par deux domestiques en riche livrée : non, vraiment, le comte Arthur n'est pas marié ; monseigneur son oncle ne le souffrirait pas.

— Quelle est donc cette jolie personne?... sa sœur peutêtre?

— Vous lui faites injure... c'est sa maîtresse... une demoiselle de l'Opéra... à ce que je crois.

Par bonheur, Judith n'entendait pas le discours de la douairière : car dans ce moment le baron de Blangy, qui était der-

rièrc elle, disait à son frère le chevalier : C'est la petite Judith.

— Celle dont Arthur est épris?

— Il en perd la tête... il se ruine pour elle.

— Il a raison, je voudrais bien être à sa place; regarde donc comme elle est jolie !

— Quel air distingué! quelle physionomie enchanteresse!

— Et cette taille élégante et gracieuse !

— Prends garde, tu vas en devenir amoureux.

— C'est déjà fait. — Viens donc, viens la voir de plus près.

— Si nous pouvons ; car il y a foule autour d'elle.

Et la foule répétait tous ces propos, et Arthur, à son tour, les entendait... Les jeunes femmes, en voyant l'air modeste de Judith, lui pardonnaient d'être si jolie, tandis que les jeunes gens, contemplant Arthur d'un œil d'envie, se disaient : Est-il heureux ! ! !

Pour la première fois alors il regarda Judith comme elle devait être regardée, — et s'étonna de la trouver si belle. — La promenade, le grand air, et surtout le bonheur de s'entendre admirer, avaient animé ses joues d'un nouvel éclat et donné à ses yeux une expression et un charme indéfinissables: et puis elle avait seize ans, elle aimait, il lui semblait qu'elle était aimée !... que de raisons pour être belle! Aussi le succès de Judith fut complet, il fut immense ! La foule la reconduisit jusqu'à la voiture. Mais alors, quand elle vit Arthur attacher sur elle un regard de tendresse, — tous ses triomphes s'effacèrent devant celui-là ; les éloges de la foule furent oubliés, et elle rentra chez elle en disant : Que je suis heureuse i

Le lendemain, à son lever, Judith reçut deux lettres. — La première était du baron de Blangy, qui, bien plus riche qu'Arthur, offrait son amour et sa fortune. — Judith n'eut pas même l'idée de montrer celte lettre à sa tante ou à Arthur. — Elle ne pensait pas en la brûlant faire le moindre sacnlicc.

26 HISTORIETTES Kl PROVEBB2S.

La seconde lettre portait une autre signature, que Judith relut deux fois, ne pouvant en croire ses yeux. — Mais il n'y avait pas moyen d'en douter, elle était signée : l'évêque de*** j elle était conçue en ces termes :

« Mademoiselle,

«Vous avez paru publiquement hier aux Tuileries avec mon « neveu, le comte Arthur, et comblé ainsi la mesure d'un scan- « dale dont les conséquences sont incalculables.

« Quoique, par l'impiété des hommes, Dieu ait permis que « tout fût bouleversé, nous avons les moyens de punir votre « audace. Je vous déclare donc, mademoiselle, que, si vous ne « mettez fin à un pareil scandale, j'ai assez de crédit auprès « du ministre de la maison du roi pour vous faire renvoyer de « l'Opéra. — Si, au contraire, vous abandonnez à l'instant mon « neveu, nous vous faisons offrir, car la fin sanctifie les moyens, « deux mille louis et l'absolution de vos fautes, etc., etc. »

Judith fut d'abord anéantie en lisant cette lettre, puis elle reprit courage, consulta son coeur, rassembla toutes ses forces et répondit :

« Monseigneur,

« Vous me traitez bien cruellement, et pourtant je pourrais « attester devant Dieu que je n'ai rien à me reprocher. — Cela « est ! je vous le jure, mais je ne m'en vanterai pas, j'y ai trop « peu de mérite ; il est tout entier à celui qui m'a épargnée et « respectée.

« Oui, monseigneur, votre neveu est innocent de tous les « torts dont vous l'accusez, et si l'on offense le ciel cri aimant « de toute son âme, c'est un crime dont je suis coupable, mais « dont il n'est pas complice.

jrniTH. 27

« Voici donc la résolution que j'ai prise.

« Je lui dirai ce que pour moi je n'aurais osé dire ; mais ce « sera pour vous, monseigneur... et le ciel m'en donnera la « force... Je lui dirai : — Arthur, suis-je aimée de vous? Et si, « comme je le crois, comme je le crains, il me répond : — Non, « Judith, je ne vous aime pas, — je vous obéirai, monsei- « gneur; je m'éloignerai de lui, je ne le verrai plus jamais, et « alors, je l'espère, vous m'estimerez assez pour ne rien m'of- « frir, et pour ne pas ajouter l'humiliation au désespoir. — Ce « dernier... suffira pour mourir.

« Mais si le ciel, si mon bon ange, si le bonheur de toute ma « vie, voulaient qu'il me répondît : — Je vous aime !

« Ah ! c'est bien mal ce que je vais vous dire, et vous allez « m' accabler, à juste titre, de vos reproches, de vos malédic- « tions; mais, voyez-vous, monseigneur, il n'y a pas de pou- « voir au monde qui puisse m'empêcher d'être à lui, de lui « tout sacrifier... Je braverai tout, même votre colère... car, « après tout, que pourrait-elle? Me faire mourir ; et que m'im- « porterait de mourir, — si j'avais été aimée ?

« Pardon, monseigneur, si cette lettre a pu vous blesser... « elle est d'une pauvre fille sans connaissance du monde, et « de ses devoirs, mais qui trouvera peut-être quelque grâce à « vos yeux, dans l'ignorance de son esprit, dans la franchise « de son cœur, et surtout dans le profond respect.

« Avec lequel elle a l'honneur d'être, monseigneur, etc. »

Cette lettre écrite, Judith la cacheta, l'envoya sans parler à personne, et dès ce moment, décidée à connaître son sort, elle attendit avec impatience la prochaine visite du comte.

C'était le soir jour d'Opéra. Elle était sur le théâtre, regardant s'il paraîtrait dans sa loge des secondes et s'il lui ferait le signe convenu.

Ce soir-là Arthur ne vint que bien tard, mais il semblait sombre et préoccupé. Il ne regardait pas du côté du théâtre et

ne fît aucun signe à Judith, qui se désespéra. Il fallait encore al tendre au surlendemain.

Le surlendemain, c'était un mercredi, elle fut plus heureuse. Il lui adressa de loin le signe qui lui indiquait le rendez-vous, et Judith se dit : — Demain matin il viendra, demain je saurai mon sort.

Mais, le matin, arriva le chasseur de monsieur le comte, annonçant que son maître n'avait pas un instant à lui dans la journée, et qu'il viendrait le soir assez tard souper avec mademoiselle Judith.

Souper avec elle en tête-à-tête, cela ne lui était jamais arrivé, à lui qui la quittait toujours avant minuit. — Qu'estce que cela voulait dire? La tante trouvait que c'était trèsclair : Judith ne voulait pas la comprendre.

A onze heures du soir, le souper le plus fin et le plus délicat avait été préparé par les soins de madame Bonnivet. Quant à Judith, elle ne voyait rien, n'écoutait rien ; elle attendait.

Elle attendait ! toutes les facultés de son âme se renfermaient, se résumaient dans cette idée !...

Mais onze heures et demie, minuit avaient sonné, et Arthur ne venait pas!

Toute la nuit s'écoula, il ne vint pas ; et elle attendait encore.

Et le lendemain et les jours suivants Arthur ne parut pas... Elle ne reçut aucune nouvelle, elle ne le revit plu? !

Qu'est-ce que cela signifiait ? qu'est-ce qu'il était devenu?

— Messieurs, dit le notaire en s'interumpaiit. voici le rideau qui se lève : la suite à l'autre entracte.

— Messieurs, dit le petit notaire au moment où finissait le troisième acte des Huguenots, je devine que vous tenez à savoir ce qui était arrivé à notre ami Arthur, et surtout à connaître au juste ce qu'il était?

— Si vous aviez commencé par là ? lui dis-je.

— Je suis maître de placer mon exposition où je veux ; c'est moi qui conte. — D'ailleurs, ce n'est pas ici, à l'Opéra, qu'il faut se montrer sévère sur les expositions, dit le professeur en droit, on ne les entend jamais.

— Ce qui est souvent un grand bonheur pour les auteurs de libretti, ajouta le notaire en me regardant ; et satisfait de son épigramme, il continua en ces termes :

— Le comte Arthur de V... descendait d'une très-ancienne et très -illustre famille du Midi. Sa mère, veuve de très-bunne heure, n'avait eu que lui d'enfant et était sans biens; mais elle avait un frère qui avait une immense fortune.

Ce frère, monseigneur l'abbé de V..., avait été successivement à la cour de Louis XV11I, et plus tard à celle de Charles X, un des prélats les plus influents, et l'on sait quelle était, à cette époque, la puissance du clergé, puissance qui gouvernait la France, le souverain et même l'armée. L'abbé de V... était d'un caractère froid et égoïste, d'un esprit sévère et hautain, et pourtant excellent parent; car il avait de l'ambition pour lui et les siens. 11 se chargea de l'éducation de son neveu, le mit bien en cour, fît rendre à sa sœur une partie de ses biens confisqués pendant l'émigration, et la pauvre comtesse de V*""

mourut eii bénissant son frère et en recommandant pour lui à son lils une obéissance aveugle.

Arthur, qui adorait sa mère, lui jura, à son lit de mort, tout ce qu'elle voulut, serment d'autant plus facile à tenir, que, depuis son enfance, il avait une peur horrible de monseigneur son oncle et avait toujours été habitué à se soumettre sans résistance à ses moindres volontés.

Grave, doux et timide, mais cependant plein de courage et d'honneur, Arthur avait toujours senti un vif penchant pour la carrière des armes, pour l'uniforme et pour l'épaulette, peutêtre aussi parce que dans le palais de son oncle il ne voyait que des robes noires et des surplis. Il osa un jour, et avec une grande réserve, faire part de ses intentions à monseigneur, qui fronça le sourcil et lui annonça d'une voix ferme et décidée qu'il avait d'autres vues sur lui.

L'abbé de V... avait été nommé évêque, et il espérait mieux ! Il avait des chances peur le chapeau de cardinal ; et, dans une si belle position, il voulait attirer après lui son neveu, l'élever auy plus hautes dignités de l'Église ; en un mot, lui faire embrasser la carrière qui seule alors conduisait rapidement aux honneurs et à la puissance.

Arthur n'osait résister ouvertement au terrible ascendant de son oncle, mais il jurait bien en lui-même de n'être jamais évêque.

Pourtant on en avait parlé au roi, qui avait accueilli ce projet avec une insigne bienveillance. — Arthur devait, dans quelques mois, entrer au séminaire, seulement pour la forme, puis recevoir les ordres, et passer rapidement des degrés inférieurs aux premiers rangs de son nouvel état.

Arthur n'avait pas oublié les serments faits à sa mère, et, d'un autre côté, c'eût été, aux yeux de tous, une insigne ingratitude de se brouiller ouvertement avec un oncle, son seul parent et son bienfaiteur. — N'osant donc déclarer la guerre au

7-edoutable prélat et s'opposer directement à ses intention? épiscopales, il cherchait quelques moyens détournés pour arriver au môme but et pour forcer l'abbé à renoncer de luimême à ses desseins. Le seul moyen était d'arriver à quelque bon scandale qui le rendît indigne des saintes et respectables fonctions qu'on voulait lui conférer malgré lui.

Ce n'était pas facile, car Arthur, soit que cela vînt de son naturel ou de son éducation, avait un fond de principes et d'honnêteté qu'il ne pouvait vaincre. — N'est pas libertin qui veut ; — il faut pour cet état une vocation comme pour les autres, et Arthur avait autant de peine à être mauvais sujet qu'à être évêque... Il y a des gens qui ne réussissent à rien.

Il avait pourtant des amis pleins de facilité et d'heureuses dispositions, qui, pour lui rendre service, l'entraînaient dans leurs joyeuses orgies. — Arthur y allait par raison... mais le désordre l'ennuyait autant qu'il amusait les autres; sa froide sagesse glaçait la folie de ses compagnons, et finissait souvent par les rendre raisonnables : — il était signalé comme un trouble-fête, et il y avait renoncé.

Alors, et en désespoir de cause, il avait tourné ses vues vers les dames de la cour. — Mais, dans cette cour, les dames fuyaient le bruit et le scandale ; non pas qu'il y eût moins d'intrigues qu'autrefois, mais on les cachait mieux ; et l'évèque, quoique averti des silencieuses passions de son neveu, eut l'air de ne rien savoir et de fermer les yeux, pensant probablement avec Molière,

Que ce n'est point pécher que pécher en silence.

Quel parti restait-il donc alors à ce pauvre Arthur, qui courait après le scandale comme d'autres courent après la gloire, sans pouvoir l'atteindre ? Un de ses amis, franc libertin, lui dit :

— Prends une maîtresse à l'Opéra ; ce théâtre est à la modo, tout le monde y va; cela se saura, cela fera du bruit, c'est tout ce qu'il faut.

— Moi ! dit Arthur en rougissant d'indignation, me mêler d'une intrigue pareille !

— Tu ne t'en mêleras pas; tout cela s'arrange avec les grands-parents ; et le traité une fois conclu, il n'en sera que ce que tu voudras ; il ne s'agit pas que cela soit, mais qu'on le croie et qu'on le dise.

— A la bonne heure !

— Tu seras en titre, et voilà tout ; tu sais bien que de nos jours... il y a une foule de titidaires qui n'exercent pas... tu seras comme eux.

— Soit, j'y consens.

On a vu les détails de la présentation et la première entrevue de Judith, d'Arthur et de la tante.

On s'arrangea pour que monseigneur l'évêque en fût instruit. — 11 ne dit rien.

On le prévint que presque toutes les nuits la voiture de son neveu stationnait rue de Provence ; et Arthur espérait chaque jour une explication et une scène où il comptait se rejeter sur la violence d'une passion qui désormais le rendait indigne des bontés de son oncle ; mais pas mie plainte ne se fit entendre, et Arthur ne savait comment expliquer ce sang-froid et cette résignation évangéliques.

C'était le calme précurseur de l'orage.

Monseigneur lui dit un matin : Le roi a été fort irrité contre vous, j'ignore à quel sujet.

— Je le devine.

— Et moi, je ne veux pas le savoir. Sa Majesté a pardonné, mais elle exige que dans deux jours vous entriez au séminaire.

— Moi, mon oncle?...

— Ce sont les ordres du roi, c'est auprès de lui qu'il faut réclamer.

Et il lui tourna le dos.

Arthur, furieux, hors de lui, ne sachant où donner de la tête, courut chez Judith, l'emmena aux Tuileries, l'avoua pour sa maîtresse aux yeux de tout Paris et à la veille de partir pour le séminaire. Cette fois, il n'y eut pas moyen de ne pas éclater. Impossible, après un tel scandale, de songer, de longtemps du moins, à le faire entrer dans l'Église. — C'était tout ce qu'Arthur demandait. Monseigneur écrivit à Judith la lettre menaçante que nous avons vue, et le roi envoya au comte '/ordre de quitter Paris dans les vingt-quatre heures. — 11 fallait obéir. Par bonheur, Arthur était inlimement lié avec un des fiisdemonsieur de Bourmont, qui lui-même partait la nuit suivante pour Alger, où se préparait une importante expédition. — Arthur le supplia de l'emmener avec lui comme volontaire, de n'en rien dire à personne, ni au roi ni à son oncle. — Puisqu'on me laisse libre du lieu de mon exil, se disait-il, je le choisirai glorieux. J'irai où il y a du danger et de l'honneur. Je me ferai tuer, ou j'entrerai un des premiers dans la Casauba, et quand je reviendrai avec un drapeau, on verra si l'on ose encore m'affubler d'une étole et me faire donner la bénédiction aux fidèles.

Il s'éloigna de nuit dans le plus grand secret, car toutes ses démarches étaient observées, et il craignait que, si on devinait le but de son voyage, on ne l'empêchât de partir. 11 écrivit un mot à Judith pour la prévenir seulement qu'il la quittait pour quelques jours; mais ce billet, tout insignifiant qu'il était, fut intercepté et ne parvint pas. Le préfet de police était aux ordres de monseigneur.

La semaine suivante, Arthur était en pleine mer, et le vingtième jour, il débarquait en Afrique. 11 monta des premiers à l'assaut, au fort de l'Empereur, et fut blessé à côté de

son intrépida ami monsieur de Bourmont, <jui tomba frappé à mort au milieu d'un triomphe. — Longtemps Arthur lut en danger; pendant deux mois on désespéra de ses jours, et quand il revint à lui, sa fortune, ses espérances, celles de son oncle, tout avait disparu en trois jours avec la monarchie de Charles X.

L'évêque n'avait pu résister à un pareil désastre ; malade et souffrant, il avait voulu suivre la cour exilée, il ne l'avait pu. — L'impatience, la colère continuelles qu'il éprouvait, avaient exalté son cerveau et enflammé son sang ; une fièvre dangereuse se déclara, et dans l'état d'irritation où il était, ne sachant à qui s'en prendre, ce fut sur son neveu qu'il se vengea de la révolution de juillet.

Arthur, à peine rétabli de sa blessure, arriva à Paris, et c'est ici, messieurs, dit le notaire en élevant la voix, que je commence à entrer en scène. — Monsieur le comte vint chez moi pour me confier les affaires de la succession, dont il était peu en état de s'occuper. — J'étais depuis longtemps son notaire et celui de sa famille, cela me revenait de droit : nous procédâmes d'abord à la levée des scellés.

Je ne vous parlerai point des détails de l'inventaire, quoiqu'un inventaire bien fait et bien dressé ait bien aussi son prix ; en inscrivant à leur numéro d'ordre les différents papiers que renfermait le secrétaire de monseigneur, j'aperçus un billet gaufré et satiné, et signé Judith, danseuse à l'Opéra. La lettre d'une danseuse chez un évêque!... J'aurais voulu, pour l'honneur du clergé, la faire disparaître; mais déjà Arthur s'en était saisi, et, voyant son trouble et son émotion, je crus un instant, Dieu me pardonne cette mauvaise pensée, que monseigneur et son neveu avaient été rivaux sans le savoir.

— Pauvre fille !... pauvre fille !... disait Arthur... Quelle noblesse! quelle générosité! quel trésor je possédais là!... Tenez... monsieur... tenez, lisez, me dit-il; et quand je relus cette phrase :

67 ïon offense le ciel en aimant de toute son âme, c'est un crime dont je suis coupable, mais dont il n'est pas complice.

— C'est pourtant vrai! s'écria Arthur, qui avait alors les larmes aux yeux: elle m'aimait de toute son âme, et je ne m'en apercevais pas, et je ne songeais pas à l'aimer... et elle avait seize ans, et elle était charmante ! ... car vous ne savez pas, monsieur, comme elle est jolie... c'est la plus jolie femme de Paris.

— Je n'en doute pas, monsieur le comte... Mais si vous voulez que nous achevions l'inventaire...

— Comme vous voudrez...

Et il continuait à lire à Toix haute les fragments de la lettre.

« Si le ciel, si mon bon ange, si le bonheur de toute ma vie « voulaient qu'il me répondit : Je vous aime.

« Ah ! c'est bien mal ce que je vais vous dire, et vous allez à «juste titre m'accabler de vos reproches, de vos malédictions; « — mais, voyez-vous, monseigneur, il n'y a pas de pouvoir « au monde qui puisse m'empêcher d'être à lui, de lui tout sa- « crifier... »

— Et j'ai méconnu.. . j'ai repoussé un pareil amour ! s'écriait Arthur. — C'est moi, c'est moi seul qui fus coupable... Mais je réparerai mes torts, — je lui consacrerai ma vie tout entière... je vous le promets, je vous le jure. — Eh ! qui maintenant d'ailleurs pourrait me blâmer d'avouer une telle maîtresse?... J'en suis fier. — Je l'aime, je le dirai à tout le monde, et tout le monde me l'enviera... à commencer par vous, monsieur le notaire, qui ne m'écoutez pas... et qui regardez si attentivement ces fatras de papiers.

— Ces papiers... c'était le testament de son oncle, que je venais de découvrir, — testament qui le déshéritait et qui disposait de l'immense fortune du défunt en faveur des hospices, et pour des fondations pieuses.

36 HISTORIETTES ET PKOVERBES.

Je le dis à Arthur, qui ne montra pas la moindre émotion, et se mit à relire la lettre de Judith.

— Vous la verrez, ma jolie maîtresse, me dit-il, vous la verrez; je veux que vous diniez aujourd'hui avec elle.

— Mais ces papiers... ce testament...

— Eh bien ! me dit-il en souriant, cela ne me regarde plus ; — heureusement, Judith m'aimera sans cela... Adieu, monsieur, adieu, je vais la voir, je vais retrouver près d'elle plus que je n'ai perdu.

Et il sortit les yeux rayonnants de plaisir et d'espoir.

— Singulier jeune homme, me dis-je, qu'une maîtresse console d'une succession perdue ! Et j'achevai mon inventaire.

Quelques heures après, j'étais de retour chez moi. Je vois entier Arthur comme un fou, comme un homme en délire. — Elle n'y est plus ! me dit-il, elle n'y est plus! Perdue... elle est perdue pour moi! *

— Eh quoi ! une infidélité !...

— Qui vous l'a dit ? s'écria-t-il vivement en me prenant au collet.

— Je n'en sais rien.

— A la bonne heure! car je n'y survivrais pas ! Depuis mon départ, depuis trois mois, elle a disparu, elle a quitté l'Opéra.

— Que vous ont dit ses compagnes?

— Des absurdités. Les unes prétendent qu'elle a été enlevée... Une autre m'assurait de sang-froid qu'elle avait l'intention de se périr.

— C'est possible ! depuis la révolution de juillet le suicide devient à la mode !

— Ne dites pas cela... J'en perdrais la raison. J'aicuuru ù son appartement de la rue de Provence, elle l'avait quitte sans dire où elle allait.

— Aucun indice ?

— L'appartement est à louer. — Personne ne l'a habile' depuis elle.

— Et vous n'avez rien trouvé ?

— Rien ! seulement, dans la chambre de sa tante, à terre... cette adresse, celte carte d'emballage, sur laquelle était écrit : A madame Bonnivet, à Bordeaux... Car, je mêle rappelle, elle est de ce pays-là.

— Eh bien?...

— Eh bien, chargez-vous ici de mes affaires, arrangez cela comme vous l'entendrez.

— Que voulez-vous faire?

— Suivre ses traces ou celles de sa tante... la chercher, la découvrir.

— Souffrant comme vous l'êtes, vous voudriez partir demain pour Bordeaux ?

— Demain, c'est trop tard !

Il partit le soir même !... — Ici le quatrième acte des Huguenots commença : le notaire ne parlait plus, il écoutait... Et il nous fallut attendre à l'autre entracte la suite de l'histoire.

M. Nourrit venait de sauter par la fenêtre, mademoiselle Falcon venait de s'évanouir: le quatrième acte des Huguenots finissait au bruit des applaudissements, et le notaire continua son récit en ces termes :

Arthur était resté six mois à Bordeaux, cherchant, interrogeant, demandant à tout le monde madame Bonnivet, dont personne ne pouvait lui donner de nouvelles. 11 l'avait même l'ait

mettre dans les journaux ! et la pauvre femme serait morte de plaisir, si elle s'y était vue !... Mais cela ne lui était plus possible. Le propriétaire d'une petite maison dans laquelle elle avait demeuré vint donner à Arthur les renseignements qu'il avait fait demander par les gazettes. Madame Bonnivet était morte depuis deux mois.

— Et sa nièce!...

— N'était pas avec elle; mais la tante jouissait d'une certaine aisance : elle avait cent louis de rente viagère.

— D'où cela lui venait-il ?

— On l'ignore.

— Parlait-elle de sa nièce?

— Quelquefois elle prononçait son nom... et puis s'arrêtait, comme craignant de trahir un secret qu'elle devait garder.

Arthur, malgré tous ses soins et ses recherches, n'avait pu en apprendre davantage ; il était revenu désespéré. Car depuis qu'il avait perdu Judith, depuis qu'il en était séparé à jamais, son attachement f>our elle était devenu un amour, une passion véritable. C'était maintenant la seule affaire, la seule occupation de sa vie. 11 se rappelait amèrement les instants si rares qu'il avait passés auprès d'elle; il la voyait devant ses yeux, parée de tant de charmes, de tant d'amour !... Et tous ces biens qui lui avaient appartenu, il les avait dédaignés ; il n'en connaissait le prix qu'en les perdant pour toujours. — 11 recherchait tous les lieux où il l'avait vue. Il ne quittait pas l'Opéra.

Il voulut habiter l'appartement de la rue de Provence. A son grand regret, il avait été loué en son absence par un étranger qui ne l'occupait pas ! Il voulut le revoir, du moins. — Le concierge n'en avait pas les clefs, et les portes et les persiennes de l'appartement restèrent constamment fermées.

Vous vous doutez bien que, tout entier à ses regrets et à son amour, Arthur ne songeait guère à ses affaires : mais moi, je m'en inquiétais pour lui, et je voyais avec peine qu'elles pre-

naient une tournure fâcheuse. — Déshérité par son oncle, Arthur n'avait pour toute fortune que le bien de sa mère, quinze mille livres de rente à peu près. — 11 en avait dissipé plus de la moitié, d'abord dans les folies qu'il avait faites autrefois pour Judith, et ensuite dans les dépenses qu'il faisait maintenant pour découvrir ses traces, car rien ne lui coûtait.

Au plus léger indice, il expédiait des courriers dans toutes les directions et semait l'or à pleines mains... mais toujours sans succès. Aussi il me répétait sans cesse qu'elle n'existait plus, qu'elle était morte ! Dans nos rendez- vous d'affaires, il ne parlait que d'elle, et moi, je lui parlais de la nécessité de vendre et de liquider. — Je l'y décidai enfin, et non sans peine ; c'était pour lui un grand chagrin de se défaire des biens qui lui venaient de sa mère... mais il le fallait... Il devait près de deux cent mille francs, et les intérêts à payer auraient bientôt absorbé le reste de sa fortune.

On apposa donc les affiches, on fit les insertions dans les journaux, et, la veille du jour où la vente devait se faire dans mon étude, je reçus d'un de mes confrères une communication qui me remplit de surprise et de joie. Le sort se lassait donc de poursuivre ce pauvre Arthur !

Un monsieur de Courval, homme d'une probité équivoque, et débiteur de sa mère d'une somme considérable, demandait à s'acquitter; le capital et les intérêts montaient à cent mille écus; la dette était bien réelle, bien exigible, et mon confrère m'apportait les fonds en bons billets de banque. — Il n'y avait pas moyen de douter d'un pareil bonheur. Je courus l'annoncer à Arthur, qui reçut cette no uvelle sans plaisir n i pe ine.

Dès qu'on ne lui parlait pas de Judith, tout lui était indifférent.

Pour moi, je me hâtai de donner quittance, de payer nos créanciers, de dégrever nos biens, et tout allait à merveille, sauf un incident difficile à expliquer.

Arthur rencontra un jour ce vieux monsieur de Courval, qui venait de s'acquitter si noblement envers nous. 11 habitait d'ordinaire la province et se trouvait par hasard à Paris. — Arthur lui tendit la main, et le remerciait de son procédé, au moment même où celui-ci s'excusait avec embarras des malheurs multipliés qui le mettaient dans l'impossibilité de jamais faire honneur à ses affaires.

— Et vous venez, le mois dernier, de me payer cent mille écus. — Moi ?

— Je n'ai plus de titres contre vous, ils sont anéantis. Vous ne me devez plus rien.

— Ce n'est pas possible !

— Voyez plutôt mon notaire.

Le débiteur, qui ne l'était plus, accourut chez moi, et ne pouvait revenir de son étonnement.

— C'est fort heureux pour vous, lui dis-je.

— Et encore plus pour monsieur Arthur... me répondit-il d'un air triste et mécontent ; car moi, j'avais pris mon parti... Ne pouvant pas payer, c'est comme si je ne devais pas; et cette affaire-là ne me rend pas plus riche; mais lui!... c'est bien différent !... il peut se vanter d'avoir du bonheur !...

— Quoi ! vraiment, vous ne savez pas d'où cela vient?

— Je ne m'en doute pas ; mais si toutes les faillites s'arrangeaient ainsi, il y aurait du plaisir... tandis que franchement il n'y en a guère...

— Monsieur doit donc encore ?

— Près du double de ce que j'ai, ou plutôt de ce qu'on a déjà payé pour moi, et si l'on se présentait pour continuer la liquidation, je vous prie de m'avertir.

— Je n'y manquerai pas.

Notre surprise redoubla, et Arthur se désolait de ne pouvoir deviner le mot de l'énigme. Je courus chez mon confrère, un honnête homme... fort instruit, qui n'en savait pas plus que

moi... dans cette affaire-là, s'entend... On lui avait envoyé les fonds en lui recommandant de retirer et d'anéantir les ti 1res. 11 me confia la lettre d'envoi, que je portai à Arthur. 11 l'examina avec attention, et n'en fut pas plus avancé. La lettre était timbrée du Havre, ville où demeurait monsieur deCourval. L'écriture, qui n'était pas la sienne, nous était tout à fait inconnue... Mais Arthur poussa un cri de surprise et devint pâle comme la mort en apercevant le cachet à moitié brisé : c'était celui de Judith. 11 lui avait fait cadeau autrefois d'une pierre antique et précieuse sur laquelle était gravé un phénix. Loin de voir dans ce présent une allusion ou un éloge, Judith n'y avait vu qu'un emblème de tristesse, et elle avait fait graver à l'entour ces mots : Toujours seul! Ce cachet ne la quittait pas, et cette devise, insignifiante pour tout autre, et pour elle si expressive, ne pouvait appartenir qu'à elle.

— Cette lettre vient d'elle, s'écriait Arthur. Et il la laissa échapper de ses mains tremblantes.

— Eh bien ! vous voilà sûr qu'elle existe encore et qu'elle pense à vous... Vous devez être enchanté.

Arthur était furieux. Il aurait mieux aimé qu'elle fût morte; car enfin, disait-il, pourquoi se cacher ? Pourquoi, lorsqu'elle sait où j'habite, craint-elle de venir à moi et de se montrer? Elle est donc indigne de paraître à mes yeux ? elle ne m'aime donc plus? elle m'a donc oublié ?

— Cette lettre, lui dis-je, prouve le contraire.

— Et de quel droit, reprit Arthur hors de lui, vient-elle m'imposer ses bienfaits? D'où viennent ces richesses? Qui lui a donné l'audace de me les offrir, et depuis quand me croit-elle assez lâche pour les accepter? Je n'en veux pas, reprenez-les.

— Je ne demande pas mieux... mais à qui les rendre ?

— Peu m'importe !... je les refuse.

— Vous aurez beau les refuser, vos dettes sont payées,

vos propriétés sont dégrevées, grâce aux cent mille écus...

— Vous vendrez mes biens, vous réaliserez cette somme, à laquelle je ne toucherai jamais et qui restera déposée chez vout, jusqu'au moment où on pourra la reprendre.

— Mais l'état de fortune où vous vous trouverez alors!...

— Peu m'importe! tout inûdèle qu'elle est, je ne me repens pas de m être ruiné pour Judith... Mais être enrichi par elle est une humiliation que je ne puis supporter !

Et malgré mes efforts, malgré toutes mes remontrances, il tint à ses résolutions. Les biens furent vendus, et très-bien vendus, grâce à l'augmentation successive des propriétés ; les trois premiers cent mille francs furent déposés dans mon étude, et il resta encore à Arthur de quoi acheter six mille livres de rentes sur le grand-livre : ce fut là toute sa fortune.

Il vécut ainsi pendant deux ans, cherchant à bannir un souvenir qui le poursuivait sans relâche ; sombre et mélancolique, refusant tout plaisir ou toute distraction, il était devenu incapable de se livrer au travail ou à l'étude, et je gémissais en moi-même de l'empire qu'exerçait une si cruelle passion sur un homme d'un esprit et d'un caractère aussi élevés. Il venait me voir presque tous les jours, afin d'oublier Judith, et il m'en parlait sans cesse.

Il ne l'aimait plus, disait-il, il la méprisait; il aurait fui au bout du monde plutôt que de la revoir, et malgré lui ses pas le ramenaient dans les lieux qui lui parlaient d'elle et qui lui rappelaient son souvenir.

Un jour, ou plutôt une nuit, il était au bal masqué dans cette salle d'Opéra où il n'entrait jamais sans un battement de cœur. Seul, malgré la foule... toujours seul (car c'est lui qui maintenant avait pris la devise de Judith), il se promenait silencieusement au milieu du bruit... sur ce théâtre. . . à cette place où tant de fois il l'avait vue apparaître... puis, s'égarant dsns les corridors, il monta lentement à cette loge, à cette seconde de

face ou dans des temps plus heureux il s'asseyait tous les soirs et d'où il lui donnait le signal de leurs innocents rendez-vous.

La porte de ia loge était ouverte. Une femme en domino élégant y était seule et semblait plongée dans de profondes réflexions. A l'aspect d'Arthur, elle tressaillit, voulut se lever et sortir... mais, pouvant à peine se soutenir, elle s'appuya sur un des côtés de la loge et retomba sur son fauteuil. Son trouble même la fit remarquer d'Arthur, qui s'approcha vivement et lui offrit ses services .

Sans lui répondre, elle le refusa de la main.

— La chaleur vous aura fait mal, lui dit-il avec une émotion dont il n'était pas le maître, et si vous détachiez un in stant ce masque...

Elle refusa encore, et se contenta, pour chercher de l'air, de rejeter en arrière le camail du domino qui couvrait son front.

Arthur vit alors de beaux cheveux noirs qui retombaient en boucles sur ses épaules. C'était ainsi que Judith se coiffait... Cette pose gracieuse, cette taille fine et élégante, c'étaient les siennes... c'étaient là sa tournure, ses manières, ce charme invisible et pénétrant que l'on devine et que l'on ne peut rendre!...

Elle se leva enfin...

Arthur poussa un cri ! C'était lui à son tour qui se sentait mourir... mais, rassemblant promptement toutes ses forces, il lui dit à demi-voix :

— Judith!... Judith !... c'est vous!

Elle voulut sortir.

— Restez ; restez, de grâce ! laissez-moi vous dire que je suis le plus malheureux des hommes, car je vous ai méconnue lorsque vous méritiez tout mon amour.

Elle tressaillit.

— Oui, vous le méritiez alors... oui, vous étiez digne des hommages et des adorations de toute la terre, et. pourtant, in-

sensé que je suis, je vous aime encore, je n'aime que Vous, je vous aimerai toujours... maintenant même que vous m'avez été infidèle... que vous m'avez trahi !

Elle voulut répondre, la parole expira sur ses lèvres... mais elle porta la main à son cœur, comme pour se justifier.

— Et comment, sans cela, expliquer votre absence, et surtout vos bienfaits... ces bienfaits dont je rougis pour vous et que j'ai repoussés? Oui, Judith, je n'en veux pas, je ne veux que vous et votre amour; et s'il est vrai que vous ne m'ayez pas oublié, que vous m'aimiez encore... venez!... suivez-!)..; '. Il faut m'ai mer pour me suivre... car maintenant je n'ai plus de fortune à vous offrir... Eh quoi! vous hésitez... vous ne répondez pas !... Ah ! j'ai compris votre silence! Adieu, adieu pour jamais !

Et il allait sortir delà loge. Judith le retint par la main.

— Parlez, Judith, parlez, de grâce !

La pauvre femme ne le pouvait pas ; les sanglots étouffaient sa voix.

Arthur tomba à ses genoux. Elle ne lui avait rien dit... mais elle pleurait ! 11 lui semblait qu'elle s'était justifiée !

— Vous m'aimez donc encore !... vous n'aimez que moi !

— Oui, lui dit-elle en lui tendant la main.

— Et comment vous croire?... quelles preuves? qui me les donnera?

— Le temps.

— Que dois-je faire?

— Attendez !

— Et quel gage de votre amour?...

Elle laissa tomber le bouquet de bal qu'elle tenait à la main, et pendant qu'Arthur se baissait pour le ramasser, elle s'élança dans le corridor et disparut.

11 la suivit quelques instants, l'aperçut de loin dans la foule ; mais, arrêté lui-même par le flot des masques, il la perdit de

vue. Puis il crut la retrouver... Oui. . oui... c'était elle... il était sur ses traces, et, au moment où il arrivait sous le vestibule, elle s'élançait dans un riche équipage que deux chevaux superbes emportèrent au grand galop.

— Messieurs, dit le notaire en s'interrompant, il est bien tard ; je me couche de bonne heure, et, si vous voulez le permettre, nous remettrons à après-demain la fmde l'histoire.

Le mercredi suivant, c'était jour d'Opéra : nous étions tous à l'orchestre, exacts au rendez-vous, et le notaire n'arrivait pas. On donnait Robert, et cet ouvrage me rappelait ma première entrevue avec Arthur. Je m'expliquais surtout sa tristesse, sa préoccupation, et je pensais que Meyerbeer lui-même ne pourrait lui en vouloir, et lui pardonnerait de n'avoir pas écouté le sublime trio de Robert.

Mais en ce moment Arthur était-il mieux disposé à apprécier la belle musique? Était-il plus heureux? Avait-il enfin retrouvé ou perdu sa Judith ?

Nous ignorions encore les obstacles qui les séparaient, et notre impatience de connaître la fin de l'histoire redoublait encore de l'absence de l'historien. 11 arriva enfin après le second acte, et jamais acteur aimé du public, jamais danstui qui reparait après trois mois de congé, n'eut une entrée plus brillante que le petit notaire... — Vous voilà ! — Venez donc, mon cher ! — Vous arrivez bien tard !

— Je viens de dîner en ville et d'assister à un contrat... Je

46 HISTORIETTES ET PROVEKBKS.

dis assister... cur je n'exerce plus, j'ai vendu ma charge, et grâce au ciel, je ne dois rien à personne...

— Excepté à nous !

— Vous nous devez un dénoûment...

— [/histoire de Judith...

— Nous vous avons gardé votre place ; mettez- vous là.

On se serra, on s'assit, et le notaire acheva ainsi l'histoire de Judith :

— Elle avait dit : Attendez!... et pendant quelques jours Arthur prit patience ; il espérait toujours une lettre ou un rendez-vous . Je la reverrai, disait-il ; elle reviendra, elle me l'a promis. Mais les jours, les semaines s'écoulèrent, et Judith ne revint pas.

— Six mois se passèrent ainsi, puis un an, puis deux ans. Arthur me faisait peine, et plus d'une fois je craignis pour sa raison. Cette scène du bal masqué l'avait vivement affecté... Il y avait des moments où, se rappelant cette Judith qu'il avait retrouvée sans la voir, qui lui était apparue sans montrer ses traits, il se croyait sous l'empire de quelque hallucination. Sa tète, affaiblie par ses souffrances, lui persuadait que c'était un rêve... une illusion; il en vint à douter de ce qu'il avait vu et entendu. 11 tomba sérieusement malade, et, dans le délire de la lièvre, il voyait Judith lui apparaissant pour la dernière fois et venant lui faire ses derniers adieux; et je ne pourrais vous dire tout ce qu'il lui adressait de tendre et de touchant... Judith était sa seule pensée, son idée fixe... C'était là le mal et le tourment dont il se mourait.

Nos soins le rendirent à la vie; mais il resta sombre et mélancolique, et, excepté moi, il ne voyait personne. Il n'avait jamais voulu toucher à la fortune qu'il tenait de Judith, et la sienne, comme je vous l'ai dit, ne consistait plus qu'en six mille livres de rentes. Il en avait employé quatre pour louer à l'Opéra une loge à l'année... cotte seconde loge de face où il

avait passe, avec Judith, la nuit du bal masqué. — Il y alla tous les soirs, tant qu'il espéra qu'elle reviendrait... et puis, quand il eut perdu cette espérance, il n'eut plus le courage ni la force d'y entrer : il s'y trouvait seul, toujours seul (son éternelle devise), et cette idée lui faisait trop de mal. Seulement, il venait de temps en temps à l'orchestre, il regardait douloureusement du côté de la loge de Judith, puis il s'en allait en disant :

— Elle n'y est pas!...

C'était là toute sa vie; et, excepté quelques voyages qu'il faisait de temps en temps, toujours dans l'espérance d'obtenir des nouvelles de Judith ou quelques indices sur son sort, il revenait toujours ici, à Paris, et chaque soir, sans qu'il y eût de <a volonté ou de sa faute, ses pas se dirigeaient vers l'Opéra. C'est pour m'y rencontrer plus souvent avec lui que j'avais loué ma stalle à l'année.

L'autre semaine, il était venu ; — il était assis à l'orchestre, non pas de ce côté, mais de l'autre. — Ce jour-là, tout à fait découragé et n'ayant plus aucun espoir, il tournait le dos à la salle, et, plongé dans ses réflexions, il ne voyait rien et n'entendait rien. Quelques exclamations bruyantes l'arrachèrent pourtant à ses rêveries.

Une jeune dame, d'une beauté remarquable et d'une parure charmante, venait d'entrer dans une loge, et toute l'artillerie des lorgnettes était dirigée de ce côté.

On n'entendait que ces mots : Qu'elle est jolie ! Quelle fraîcheur ! Quel air gracieux et distingué !

— Monsieur, quel âge lui donnez-vous ?

— Vingt à vingt-deux ans.

— Laissez donc... Elle n'en a pas dix-huit.

— Savez-vous qui elle est?

— Non, monsieur ; c'est la première fois qu'elle vient à l'Opéra... car je suis un abonné.

D'autres voisins ne la connaissaient pas davantage.

Mais, non loin d'eux, un étranger de distinction s'inclina respectueusement et salua la jolie dame.

A l'instant chacun lui demanda son nom.

— C'est lady lnggerton, la femme d'un riche pair d'Angleterre.

— En vérité !... si jolie et si riche !...

— Et l'on dit qu'elle n'avait rien... que c'était une pauvre jeune tille, qui, dans un désespoir amoureux, voulait se jeter à l'eau... et que, rencontrée et recueillie parle vieux duc, qui la traita comme son enfant...

— C'est un vrai roman.

— Ils ne finissent pas tous si bien: car le vieillard, qui l'avait prise en amitié et qui ne pouvait plus se passer d'elle, a voulu, dit-on, l'épouser pour lui laisser sa fortune... Ce qu'il a fait.

— Diable!... Si elle est veuve... c'est un joli parti.

— Aussi son deuil est expiré, et, en Angleterre comme en France, c'est à qui lui fera la cour.

— Je le crois bien, dit le jeune homme qui parlait, et qui d'une main releva sa cravate, tandis que de l'autre il lorgnait lady lnggerton. Eh! mais, monsieur, je crois qu'elle regarde de notre côté.

— Vous vous trompez, dit l'étranger.

— Non, parbleu!... je ne me trompe pas... Je m'en rapporte à monsieur. Et il s'adressait à Arthur, qui n'avait rien entendu, et à qui il fut obligé d'expliquer ce dont il s'agissait.

Arthur lève les yeux, et, dans la loge des secondes de face... dans cette loge qui autrefois était la sienne, il aperçoit... Ah ! l'on ne meurt pas de surprise et de joie, puisque Arthur existait encore... puisqu'il conservait as?ez de force et de raison pour se dire : C'est elle ! c'est Judith !... Mais en même temps, il restait immobile... il n'osait remuer... il craignait de s'éveiller!

— Monsieur, monsieur, lui dit son voisin. . vous la connaissez donc?...

JIDITH. -49

Arthur ne répondait pas, car en ce moment les yeux de Judith avaient remontré les siens... Il y avait vu briller un éclair de joie et de plaisir. Et que devint-il, mon Dieu ! comnn ni sa tête aurait-elle pu y résister... quand il vit la main de Judith, cette main si blanche et si jolie, s'élever lentement à la hauteur de son oreille, et, imitant le signal qu'on lui donnait autrefois, jouer quelques instants avec des boutons en émeraudes dont Arthur lui avait fait présent !

Ah ! cette fois, il crut devenir fou ! Il détourna la vue, mit la tête dans ses mains, et resta ainsi quelques instants pour se convaincre que ce n'était point une illusion, pour se répéter qu'il existait encore et que c'était bien Judith qu'il venait de voir... Puis, quand il en fut bien sûr, il leva encore une fois les yeux vers elle !... la vision céleste avait disparu!... Judith n'était plus là... elle était sortie!...

Un froid mortel parcourut tous ses membres... une main de fer lui serra le cœur... Puis, se rappelant ce qu'il venait de voir... et d'entendre... car elle lui avait parlé... elle lui avait donné un signal... il s'élança de sa place... sortit de l'orchestre, et courut dans la rue en disant :

— Si je m'abuse, cette fois... si c'est encore une erreur... ou je perdrai la raison, c'est sûr... ou je me tuerai...

Et, décidé à mourir, il se dirigea directement vers la rue de Provence. — Il frappa à la porte, qui s'ouvrit... et, tremblant, il demanda : Judith !

— Madame est chez elle, dit tranquillement le concierge. Arthur poussa un cri et s'appuya sur la rampe de l'escalier

pour ne pas tomber.

Il monta au premier, traversa tous les appartements, ouvrit la porte du boudoir.

11 était meublé comme autrefois... il y avait six ans.

Le souper qu'il avait demandé avant son départ était là, tout servi. Il y avait deux couverts.

50 HISTORIETTES ET PKOVEKBES.

Et Judith, assise sur un canapé, lui dit, au moment où il entra : — Vous venez bien tard, mon ami. Et elle lui tendit la main. Arthur tomba à ses genoux!... Ici le notaire s'arrêta.

— Eh bien?... s'écria tout le monde, achevez. Le notaire sourit et dit :

— Arthur ne m'en a pas conté davantage... D'ailleurs, voici le troisième acte de Robert qui commence.

— Qu'importe ? achevez !

— Que vous dirai-je déplus?... Je viens de dîner avec eux... j'ai signé au contrat !

— Ils se marient donc ?

— Certainement, Judith l'a voulu !

— Pour dernière surprise, sans doute.

— Peut-être lui en réserve-t-elle encore une autre !

— Laquelle ? demanda vivement le professeur en droit.

— Je n'en sais rien, répondit le notaire en souriant ; mais on assure que le vieux duc son mari ne l'appelait jamais que : ma fille !

En ce moment, la loge des secondes s'ouvrit, Judith parut, enveloppée dans son manteau d'hermine et appuyée sur le bras de son amant, de son mari.

Et un même cri partit à l'instant des bancs de l'orchestre : — Qu'elle est jolie ! — QuHl est heureux !

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