TRENTE LIEUES EN POSTE
La grande route de Paris entre le village de Conflans et celui de Carrières. Une calèche de voyage attelée de deux chevaux est arrêtée près d'une madone qui est au bord du chemin. — Le postillon est à cheval et siffle un petit air. Un jeune homme, habillé dans le dernier goût et enveloppé d'un manteau, se promène sur la grande route, et regarde tantôt à sa montre, tantôt du côté de Paris.
EDMOND
Je ne vois rien! elle ne vient pas! (Avec impatience.) Elle ne viendra pas ! Postillon, quelle heure est-il ?
LE POSTILLON
Cinq heures viennent de sonner à Conflans.
EDMOND
Il n'est encore que cela ! attendons. Je ne puis rester en place. (11 se promène en long et en large sur la grande route.) J'ai beau marcher à grands pas, l'aiguille n'en va pas plus vite. Et comment tuer le temps ? (S*arrêtant près de la calèche.) Postillon, quel est ce beau château dont le parc s'étend jusqu'ici ?
LE POSTILLON
Le château de Bercy, qui appartient à monsieur de Nicolaï.
EDMOND
Et ce grand bâtiment non loin de la rivière?
LE POSTII.I v
La maison de campagne de l'archevêque, et à côté le séminaire. Ils sont là une bande de malins, des espicyles, qui «'en donnent joliment.
EDMOND
Qui ? les séminaristes ?... Tu connais cela ?
LE POSTILLON
Je crois bien, il y en a partout, et heureusement, car toutes les routes qui conduisent chez eux sont toujours soignées et réparées : il n'y a pas à craindre que l'ingénieur du département s'avise de les négliger ; ce qui est bien propice tout de même pour les chevaux de poste.
EDMOND
Certainement.
LE POSTILLON
Dans celui-ci... le séminaire de Conflans... j'y ai une connaissance, le neveu à Jean-Louis le grainetier, qui vient d'y entrer. Logé, nourri, et rien à faire... c'est un meilleur état que celui de postillon.
EDMOND, sans l'écouter et regardant sa montre. Je n'y conçois rien ; il faut que ma montre soit arrêtée... Postillon, quelle heure est-il?
LE POSTILLON
Parbleu ! v'ià trois fois que vous me le demandez... le quart sonne; et tenez, Via les corbeaux qui sortent... C'est le séminaire qui se rend à matines, ou à quelque chose comme ça. (Parlant à son cheval. )Ohé ! ohé ! petit gris !... sacredié ! veux-tu te tenir?... Il a toujours peur quand il les voit. Otez donc vot' chapeau, nul' bourgeois.
EDMOND
Et pourquoi donc?... devanl le neveu à Jean-Louis le grainetier?
C'est égal, je fi ôte toujours. Hein! en v'ià-t-il !... sont-ils gros et gras ! tous jeunes gens ! Quels beaux soldats ça aurait faits pour Alger !
EDMOND, regardant du noté de Paris.
Je crois que j'aperçois un fiacre... oui vraiment. Dieu ! qu'il va lentement!
LE POSTILLON
C'est son état, comme le nôtre est de courir la poste : chacun le sien. Mais dites donc, monsieur, est-ce que vous comptez que je vais rester ici en faction jusqu'à ce soir ?
EDMOND
Je t'ai dit que je te paierais une poste de plus.
LE POSTILLON
C'est différent.
EDMO>D.
Le fiacre approche... je ne me trompe pas... je l'ai aperçue ;
C est elle. (Courant au-devant de la voilure qu'il va ouvrir.) Mathilde,
Mathilde, c'est bien vous ! (L'aidant à descendre.) Ne craignez rien, ne tremblez pas ainsi.
MATH! LDE.
Soutenez-moi, je n'ai pas la force de marcher.
EDMOND
Quelle pâleur ! qu'avez-vous?
Je me sens mourir. (Apercevant la madone qui est au bord de la
route.) Mon Dieu ! mon Dieu ! protégez-moi. Edmond, je suis venue parce que je vous l'avais promis, et pour ne pas manquex à ma parole... Maintenant, laissez-moi retourner à Paris,
54 HISTORIETTES ET PROVEKBES.
EDMOND
Renoncer à vous ! jamais.
MATHILDE
J'ai mal fait, le ciel m'en punira : je ne dois pas vous suivre.
EDMOND
Et comment faire maintenant? Comment pourriez-vous rentrer à l'hôtel ? Le sort en est jeté ; fiez-vous à moi et à mon amour. Ma calèche est là qui nous attend, et dans quelques heures nous serons à l'abri des poursuites.
MATHILDE
Vous croyez donc qu'on peut nous poursuivre, que quelque danger nous menace?
EDMOND
Moi, du moins.
MATHILDE
Ah ! venez alors, venez ; plutôt me perdre que de vous exposer.
EDMOND
Combien je suis heureux ! (Il la soutient jusqu'à la calèche, l'aide à y monter, s'y élance après elle.) Postillon, partez!
LE POSTILLON
Oui, monsieur. (A son cheval.) En route, p'tit gris! (Il fait claquer son fouet, la calèche part au grand galop. Mathilde, la tête cachée dans son mouchoir, reste quelque temps sans rien dire.)
Mathilde, vous êtes à moi, rien ne peut plus nous séparer ! Pourquoi pleurer ainsi? vous n'êtes pas raisonnable.
MATHILDE
Jamais mon père ne me pardonnera.
EDMOND
Et pourquoi donc? Il est si bon ! il vous aime ; et quand nous
serons arrivés en Italie, quand nous y serons mariés, il oubliera tout. Je n'ai pas son immense fortune, il est vrai ; mais j'ai un nom, de la naissance, et j'ai tant d'amour pour vous !
MATHILDE
Ah ! sans cela, Edmond, croyez-vous que jamais j'aurais pu me décider à une pareille démarche ?
EDMOND
Il le fallait, ou vous m'étiez ravie. Votre tante vous entraînait loin de la capitale, dans sa terre près de Lyon, et là sans doute un autre mariage...
MATHILDE
Jamais je n'y aurais consenti. Vous ne me connaissez pas ; je n'ai que seize ans, mais j'ai du caractère, et les serments que j'ai faits, je les tiendrai jusqu'au tombeau.
EDMOND
C'est comme moi, vivre et mourir avec vous,
MATHILDE, avec exaltation.
Toujours, n'est-il pas vrai ?
Toujours.
LE POSTILLON, s'arrêtant, faisant claquer son fouet. Ohé ! ohé ! deux chevaux et les harnais. (Descendant de cheval.) J'espère, mon bourgeois, que je vous ai mené bon train.
MATHILDE
Où sommes-nous?
LE POSTILLON
A Charenton... La première poste. (Otant son cnapeau.) Vous savez, mon bourgeois, qu'il y a poste royale.
EDMOND
Certainement, Voilà pour toi, et dis qu'on se dépêche.
LE POSTILLON, à part.
Diable ! cent sous de guides... Le bourgeois est généreux.
EDMOND à demi-voix.
Et sois discret.
LE POSTILLON
Oui , monseigneur. (A l'autre postillon qui met ses bottes.) Allons , Théophile, allons, feignant, un peu d'intensité ! (A demi-voix.) C'est un prince étranger qui enlève la fille d'un banquier.