LE DUC, LEBEL
LEBEL, s'inclinant.
Je présente mes respectueux hommages à monsieur le duc.
LE Dl'C, d'un air familier,et continuant a se promener.
Bonjour, Lebel, bonjour ! qu'y a-t-il de nouveau ?
LEBEL, avec émotion.
Il y a, monseigneur, que je viens à vous, parce que tous les jours je suis tenté de donner ma démission.
LE DUC, étonné.
Toi ! le ministre secret des plaisirs du roi l
LEBEL, avec une nuance d'orgueil.
Le poste est agréable, j'en conviens, pour le crédit et la considération... mais...
LE DUC, souriant et achevant sa phrase. Mais il te donne trop de mal, trop d'occupation ?
LEBEL
Ce ne serait rien ! depuis le temps, j'y suis fait!
LE DUC
Est-ce que Sa Majesté supprimerait le traitement qu'elle te fait sur sa cassette?
LEBEL, avec dignité.
Monsieur le duc, je vous prie de croire que je ne tiens pas aux appointements; mais je tiens à l'honneur !
LE DUC, étonné.
Vraiment?
LEBEL, avec chaleur.
Je tiens à mes prérogatives. J'ai une charge que je remplis, j'ose le dire, à la satisfaction générale. Eh bien ! non content de me l'envier, chacun ici va sur mes brisées et empiète sur mes attributions!... est-ce juste?
LE DUC, souriant.
Non, sans doute.
LEBEL, continuant à s'échauffer.
Vais-ie me mêler de ce que fait monsieur de Praslin? Vaisje troubler monsieur de Saint-Florentin dans la vente de ses
lettres de cachet? Vais-je empêcher monsieur de Jarente de coucher qui il veut sur la feuille des bénéfices? Eh bien ! tous ces messieurs de la cour sont loin d'avoir la même délicatesse que moi! il n'y en a pas un... je dis des plus huppés, qui, lorsque par hasard il a une jolie sœur ou une jolie femme, ne s'empresse, pour me faire du tort, de la faire trouver sur le passage de Sa Majesté.
LE DUC, détournant la tête avec indignation- Quelle infamie !
LEBEL, encouragé et croyant que le duc entre dans son idée.
C'est ce que je dis ! comme si je n'étais pas là pour les présenter! Après cela, de leur côté, les dames de la cour m'en veulent, parce que' main tenait Sa Majesté préfère la bourgeoisie. C'est un tort, j'en conviens : il vaudrait mieux que le roi ne choisit ses maîtresses que dans les rangs de sa fidèle noblesse... mais enfin est-ce ma faute?
LE DUC
Cela suffit...
LEBEL, continuant avec chaleur et sans s'apercevoir que le duc ne l'écoute
plus.
Celui qui me donne le plus d'inquiétudes, c'est M. de Richelieu ! Dans l'origine, je ne devais travailler qu'avec le roi; à présent, il faut que je soumette mon travail à M. le maréchal, qui, peu à peu, j'en suis sûr, finira par s'emparer totalement de ma place, et la fera ériger en grande charge de la couronne... C'est son intention.
LE DUC, impatienté.
Assez! assez! ce n'est pas de cela qu'il s'agit! Savez-vous comment il se fait que demain le roi doit aller déjeuner à Maisons, chez la marquise de Castellane ?
LEBEL
Oui, monseigneur; et cela me paraît juste. Comme la marquise a soupe hier chez Sa Majesté, et y soupe encore ce soir...
LE DUC
Que me dis-tu là? Et tu ne me l'avais pas appris?
LEBEL
C'est justement pour cela, monseigneur, que je venais vous adresser mes réclamations ! c'est sans m'en parler, sans que j'en fusse instruit, que dans une partie de chasse chez le prince de Soubise !... la marquise a été présentée !
LE DUC
Le prince de Soubise !...
LEBEL
Oui, monseigneur ; il est l'amant de madame de Castellane.
LE DUC
Lui qui vit publiquement avec mademoiselle Guimard?
LEBEL
Pour la forme ! parce qu'il croit de sa dignité d'avoir à ses gages une demoiselle de l'Opéra ; mais la vérité, vous pouvez m'en croire, moi qui m'y connais, c'est qu'il est amoureux fou de la marquise.
LE DUC
Et il la présente au roi ?
LEBEL, à demi-voix.
Raison de plus, pour s'élever avec elle, régner sous son nom, et renverser quelqu'un que vous connaissez.
LEDUC
J'entends !
LEBEL
Oui, monseigneur, le prince de Soubise veut prendre votre
place... comme il a déjà pris la mienne... il ne respecte rien !
LE DUC
Je crains peu ses efforts, mais je crains la faiblesse du roi.
LEBEL
Heureusement qu'il vous aime !
LE DUC, baissant la voix.
Il n'aime personne ! pas même ses maîtresses, il ne cède, en leur obéissant, qu'à l'empire de l'habitude qui peut tout sur lui : il fait aujourd'hui ce qu'il a fait hier : voilà pourquoi ces deux entrevues avec madame de Castellane commencent à m'inquiéter.
LEBEL
Peut-être y en a-t-il d'autres que j'ignore.
LE DUC, à part.
C'est probable : l'assurance de la marquise me le ferait croire; il y avait duPompadour dans sa démarche et dans son geste. ^Haut.) Lebel, il n'y a pas de temps à perdre, il faut arrêter cette liaison!
LEBEL
Et par quel moyen, monseigneur? D'ordinaire, avant d'aimer quelqu'un, le roi me demande mon avis, et je lui dis en honnête homme ce que j'en pense; mais dans cette occasion il ne m'en parle pas... ne me consulte pas... ce qui prouverait déjà qu'il a fait un mauvais choix... (A demi-voix.) Il y a plus... vous savez bien, dans la chapelle, cette tribune réservée aux maîtresses en titre de Sa Majesté, et qui n'a pas été occupée depuis la mort de madame d'Étiolles?
Eh bien!...
LEBEL
Eh bien!... sans m'en prévenir, le roi a donné l'ordre de la
Taire disposer pour après-demain dimanche ! Est-elle destinée à la marquise? c'est ce que j'ignore.
LE DUC, se promenant vivement et avec agitation. Oui... oui, plus de doute, ses menaces me le prouvent... — Maîtresse en titre... maîtresse déclarée. — Et c'est après-demain ! Il me reste à peine deux jours pour conjurer l'orage.-— Deux jours ! Cela a suffi souvent pour changer la face d'un empire... mais pour renverser une maîtresse... et une maîtresse nouvelle dont un roi est amoureux?... — N'importe. — 11 faut le tenter. — A qui m'adresser?... à mes amis!... ^11 s'arrête et réfléchit.) Peut-être déjà sont-ils les siens? — D'ailleurs, ils ne sauraient que ce que je sais. — Ce n'est pas à eux que la marquise irait se confier. — Non, c'est dans son parti même qu'il faut trouver les moyens de la perdre. — vilaut.) Lebel !
LEBEL, qui pendant ce temps s'est tenu à l'écart.
Monseigneur?...
LE DUC
Soupçonnes-tu quelles sont les confidentes de madame de Castellane ? ses amies intimes... pour le moment?
LEBEL
11 y avait avec elle, à ce dernier souper, madame de Marsan...
LE DUC
Parente du prince de Soubise. — Rien à faire de ce côté!
LEBEL
Madame de Flavacourt.
LE DUC
Peu ambitieuse... mais tendre à l'excès... Onn'en obtiendrait rien qu'en lui faisant la cour... et je n'en ai pas le temps.
LEBEL
Et madame la maréchale de Mirepoix.
UN MINISTRE SOUS LOUIS XV. Uo
LE DUC
La maréchale !... c'est juste ! ce devait être ! Voilà la preuve la plus certaine de la prochaine élévation de la marquise ! madame de Mirepoix a été de toute éternité l'amie des amies de notre royal maître. C'est une place de confiance qui semble avoir été créée pour elle et qu'elle remplit à merveille!... De l'habitude... de l'audace... de l'esprit, et une tète !... où il n'y a pas un préjugé... je dirais presque... pas un principe ! — Du reste, mon ennemie mortelle. C'est par là qu'il faut attaquer... Oui, allons chez elle. (Appelant.) Holà ! quelqu'un ! (Chompré paraît.) Mes chevaux... ma voiture... une voiture sans armes, et que George ne mette pas de livrée... Adieu, Lcbcl; soyez tranquille : nous réussirons ! Mais ne parlez à personne de notre entretien de ce matin... Vous n'avez rien vu, rien entendu !
LEBEL
Monseigneur sait bien que par état je n'ai jamais d'yeux ni d'oreilles.
LE DUC
C'est juste ! — Mon épée, mon chapeau. (Regardant le bureau.) Ce travail commencé, qu'il fallait terminer aujourd'hui... ce projet si utile, qui peut-être maintenant n'aura jamais de
SUite . . . ^Jetant le papier qu'il tenait, et marchant à grands pas.) Est-ce ma
faute, après tout, si, au lieu de m'occuper de l'État, je suis obligé de m'occuper de moi? On me déclare la guerre... je me défends!.... Allons... allons, faisons aujourd'hui nos affaires... et demain... si je suis encore en place, si l'on ne m'attaque plus, je songerai à celle de la France ! (11 sort.)
LEBEL
Oui... demain... Par malheur, on est attaqué tous les jours... et demain n'arrive jamais, (il sort.)