SCÈNE VI
(L'hôtel de Mirepoix. — Le boudoir de la maréchale.) LE DUC, LA MARÉCHALE.
LA MARÉCHALE, d'un air très-digne et très-froid.
J'étais loin de m'attendre, monsieur le duc, à une pareille visite, et je ne puis m'en expliquer encore le but ni le motif.
LE DUC
Aucun de vos gens ne m'a vu entrer, j'ai laissé ma voiture dans l'autre rue : daignez, pour un instant, madame la maréchale, faite défendre votre porte.
LA MARÉCHALE, sans se lever, et ouvrant la porte du boudoir près de laquelle elle est placée.
Moi, monseigneur! Je m'en garderais bien! J'attends du monde ce matin, et je ne veux même pas qu'on puisse me soupçonner capable...
LE DUC
D'une entrevue particulière avec un ministre du roi?
LA MARÉCHALE
Oui, monsieur...
LE DUC, souriant d'un air railleur.
Il me semble qu'autrefois votre auguste époux n'était pas si jaloux... Est-ce que depuis votre veuvage...
LA MARÉCHALE, avec fierté.
Vous oubliez, monsieur, que vous êtes chez moi, et que je dois être étonnée de vous y voir, après vos^procédés affreux, après votre indigne conduite, lorsque depuis trois ans, en un mot, nous sommes brouillés à mort !
LE DUC
C'est justement pour cela que je venais. Ne trouvez-vous pas, madame, que trois ans... c'est bien long? trois ans de haine !... pour s'être aimés aussi peu de temps? 11 n'y a pas de proportion... il n'y a pas de justice.
LA MARÉCHALE, avec indignation.
S'il y en avait une... monsieur...
LE DUC, froidement.
11 y en a, madame ; demandez plutôt à M. de Maupeou, votre ami... Son père en vendait, et lui aussi.
LA MARÉCHALE
S'il ne dépendait que de lui et de moi, monsieur, vous seriez traité comme vous le méritez. — Mais cela arrivera, grâce au ciel ! — Car je suis plus franche que vous ; je le dis hautement, j'ai juré de vous perdre.
LE DUC
C'est vrai !... mais je sais par bonheur que vous ne tenez pas tous vos serments... Ce n'est pas un reproche que je vous fais... loin de moi l'idée de vouloir vous offenser en rien, et j'espère bientôt vous le prouver. (Avec chaleur.) Oui, madame la maréchale, je vous le jure.
LA MARÉCHALE
Pensez-vous, monsieur le duc, que j'ajouterai foi à vos discours?
LE DUC
Non, madame, j'ai trop bonne idée de vous pour cela. — Vous savez comme moi que, dans le temps et dans le lieu où nous vivons, il ne faut juger les gens que sur leurs actions, sur leurs démarches... Eh bien!... il me semble que la mienne aujourd'hui ne vous annonce que des intentions conciliatrices.,.
C'est moi qui fais le premier pas... c'est moi qui viens vous trouver.
LA MARÉCHALE, ironiquement.
Pour m'offrir la paix, peut-être.
LE DUC, la regardant en riant.
Non, vous n'en voudriez pas... ni moi non plus. — Mais, parce que l'on n'est pas en paix, est-on obligé de vivre en guerre ? N'y a-t-il pas, entre parties belligérantes, des trêves, des armistices, qui n'empêchent pas de se haïr?... Au contraire... car je n'entends pas, madame la maréchale, gêner en rien vos sentiments; m'en préserve le ciel! Et c'est pour les maintenir dans toute leur intégrité, pour conserver le statu quo, que je venais vous proposer...
LA MARÉCHALE
Quoi donc?...
LE DUC
Un terme moyen qui ne change presque rien à notre position réciproque, et nous laisse tous les deux sur la défensive; comme qui dirait, en un mot, une neutralité armée.
LA MARÉCHALE, fermant la porte du boudoir et se rapprochant du duc.
Qu'est-ce que cela signifie?
LE DUC, se jetant sur le canapé.
A la bonne heure ! j'étais bien sûr qu'entre gens d'esprit... il y aurait moyen de s'entendre. (Après un instant de silence.) Vous êtes liée avec madame de Castellane ?
LA MARÉCHALE
Liée ! vous appelez cela une liaison! Je suis son amie intime, monsieur, son amie à la vie et à la mort, et i'ai pour elle autant d'attachement...
LE DUC
Qu'elle en a pour Sa Majesté !
LA MARÉCHALE
Qu'est-ce à dire ?
LE DDC.
Que je vois dans cette occasion, en effet, une grande preuve de votre amitié pour elle... 11 est bien généreux de vous contenter du second rôle, quand il ne tiendrait qu'à vous d'aspirer au premier...
LA MARÉCHALE, souriant.
Je comprends, monsieur le duc. Tenez, soyez franc... si toutefois cela est possible à un homme d'État : les bruits qui se répandent dans ce moment vous ont troublé... Vous désirez savoir qui de madame de Castellane ou de moi a fixé les regard de Sa Majesté, nous inquiéter l'une par l'autre, nous désunir et pénétrer nos secrets... Mais vous l'espérez en vain, car malgré votre esprit, votre finesse, votre éloquence... je vous préviens d'avance, monsieur le duc, que vous n'obtiendrez pas un mot de moi, et que vous ne saurez rien.
LE DUC
Je n'en ai pas besoin. — Je sais tout. (La regardant bien en face et parlant lentement.) Madame de Castellane a eu plusieurs entrevues avec le roi. Elle a soupe hier chez lui, et ce soir encore elle aura cet honneur. — Dimanche prochain... après-demain... (elle en a la promesse formelle de Sa Majesté) elle doit être maîtresse déclarée et en titre...
LA MARÉCHALE, étonnée.
Cela n'est pas... je l'atteste.
LE DUC, (le même.
Cela est si vrai qu'on a fait préparer pour elle, dans '
pelle de Versailles, la tribune occupée autrefois par madame de Pompadour.
LA MARÉCHALE, vivement.
Monsieur, qui a pu vous apprendre?...
LE DUC, froidement.
Est-ce que je ne sais pas tout... même ce qui vous regarde personnellement, vous, madame la maréchale? Je rie vous parlerai pas du chevalier de Blançay, car nous autres hommes d'État, lorsque nous sommes disgraciés, peu importe qui nous ' succède et qui jouit de la faveur dont nous sommes privés.
LA MARÉCHALE, troublée.
Monsieur...
LE DUC
Mais pour vous prouver jusqu'à quel point mes rapports sont exacts, je puis vous parler du moins de ces diamants que vous avez engagés hier en secret pour une somme de trente mille francs...
LA MARÉCHALE
0 ciel !
LE DUC, vivement et d'une manière affectueuse.
C'est entre nous, dans l'intimité. Je vous dirai même à ce sujet que vos nouveaux amis me semblent peu obligeants," et qu'il en est d'anciens qui auraient été trop heureux de vous rendre ce service sans aucun intérêt personnel ; car je vous ai prouvé, madame, que je connaissais tous vos secrets et toute votre position, que je n'avais besoin d'aucuns renseignements, et que, loin de vouloir vous brouiller avec madame de Castellane... je verrais avec plaisir resserrer encore les nœuds d'une si sainte amitié !
LA MARÉCHALE
Quoi ! vous ne voulez pas me détacher de son parti?
LE DUC
En aucune façon.
LA MARÉCHALE, d'un air triomphant.
J'entends... Vous voulez vous y réunir... vous venez à nous !
LE DUC
Non, madame. On ne m'a vu jusque présent suivre le char d'aucune favorite. Ce serait perdre mon crédit, ma popularité, et bientôt le pouvoir... car aujourd'hui votre allié, je serais demain votre esclave. — Ce que je demande, madame, ne regarde que vous... vous seule. — C'est une affaire entre nous, dans votre intérêt, plus encore que dans le mien... car cela ne vous oblige à rien qu'à être du parti vainqueur, s'il y en a un.
LA MARÉCHALE. Expliquez- VOUS, monsieur. (Elle sonne avec force. — Paraît une femme de chambre.) Henriette, faites défendre ma porte. Je n'y suis pour personne... (Appuyant sur ce mot.) personne, entendez-vous?
HENRIETTE, sortant.
Oui, madame.
LA MARÉCHALE, s'asseyant sur le canapé auprès du duc, et se retournant vers lui de l'air le plus aimable.
Parlez, monsieur le duc, je vous écoute !
LE DUC, se penchant vers elle avec un air de confiance et d'abandon.
Vous entendez bien, ma belle ennemie, que je n'ai pas la prétention d'empêcher Sa Majesté d'avoir des maîtresses ; la place de favorite est comme celle de ministre... elle ne saurait longtemps rester vacante, vu la concurrence !... 11 m'importe donc fort peu que madame de Castellane ou toute autre soit nommée à ce ministère (qu'elle remplira du reste à merveille) ; mais ce qui m'importe beaucoup, c'est de connaître le degré d'affection que le roi porte à la nouvelle favorite, de pouvoir apprécier,
i32 HISTORIETTES ET PROVERBES.
par le détail de leurs relations intimes, les conséquences et la durée probable d'un pareil attachement. Si autrefois, témoin invisible, j'avais pu seulement contempler Sa Majesté dix minutes aux pieds de madame de Pompadour, il ne m'en aurait pas fallu davantage pour deviner quelle aurait été, la semaine suivante, la marche du gouvernement. Eh bien ! madame, c'est ce service-là que j'attends de notre nouvelle alliance.
LA MARÉCHALE
Que voulez- vous dire?
LE DUC
Que ce soir, madame de Castellane doit souper avec Sa Majesté, et probablement il sera trop tard pour qu'elle ne reste pas an château... Eh bien ! ce que je demande de vous, sa confidente et son amie intime, ce sont les détails de cette soirée, détails exacts, véritables ; et la vérité est une chose si précieuse, que je ne croirai pas trop la payer par un bon de cent mille écus sur le trésor.
LA MARÉCHALE, avec inquiétude.
Comment ! monsieur le duc, vous voulez de moi un récit. , par écrit?
LE DUC
Nullement. A quoi bon vous donner cette peine?... De vive voix et à moi seul... cela suffit. Je ne veux rien qui puisse vous exposer ou vous compromettre... J'espère que c'est là de la loyauté.
LA BIARÉCHALE, avec joie.
J'en conviens...
LE DUC
Vous voyez donc bien, comme je voife le disais tout à l'heure, que ma proposition ne contrarie ni vos alliances ni vos amitiés, et ne vous oblige à rien... pas même à m'aimer !...
LA .MARÉCHALE, se récriant.
Ah ! monsieur le duc !
LE DUC
Oui, madame; permis à vous, si vous le jugez convenable, de me haïr... en public, car en vous-même, je le parie, vous me rendez justice, vous revenez de vos préventions!...
LA MARÉCHALE
Ah ! vous ne croyez pas si bien dire... malgré moi je vous
aime au fond.
LE DUC, lui baisant la main.
J'en étais sûr ! Adieu, ma charmante ennemie. Demain je vous attendrai, vous et les documents historiques que vous me promettez.
LA MARÉCHALE, riant.
Comment! ces détails-là aussi seront un jour de l'histoire?
LE DUC
Pourquoi pas ? Tout aussi bien que notre entrevue d'aujourd'hui, si parmi nous il y avait un indiscret. (Rentre Henriette avec un air effrayé et mystérieux.)