‹ Historiettes et proverbesChapitre 14 sur 35 · SCÈNE VIL · texte numérisé non relu

SCÈNE VIL

(Le lendemain au soir. — La chambre à coucher du roi.) LE ROI, seul, dans un fauteuil au coin du feu.

Oui... je serai le maître chez moi !... Je ferai ce que veut la marquise ! Je n'en ai pas parlé ce soir à Mesdames, parce qu'au seul mot de favorite en titre, de maîtresse présente... Chiffe et Graille ' auraient jeté les hauts cris. Mais demain je leur apprendrai.. . ou plutôt je leur ferai dire. . . Oui, cela vaut mieux ! Mais par qui?... Ah! par l'évêque de Senlis, par M. de Roquelaure, qui, pour avoir la feuille des bénéfices, se ferait Turc au besoin... Ou plutôt par M. de la Vauguyon, le gouverneur de mes petits-ûls, qui s'en chargera volontiers. C'est un homme à moi, un saint homme, qui a la meilleure réputation ; et, venant de lui, cette nouvelle-là sera mieux reçue par mes enfants.

(S'ëchauffant et se donnant du courage.) D'ailleurs, que Cela leur plaise

ou non, à eux, à la cour et à Messieurs du parlement... que m'importent leurs criaiîleries? Je parlerai en roi... je parlerai bien haut... c'est le moyen découvrir leurs voix à tous!... — Mon frère de Prusse est bien heureux... tout le monde lui

i Mesdames Adélaïde et Sophie, filles du roi.

obéit dans son royaume... ou du moins toutle monde se tait... 11 n'est pas comme nous inondé d'un tas d'écrivassiers, de rimailleurs, de pamphlétaires, qui, si on les laisse faire finiront par se mêler de tout et par tout renverser !. .. A commencer par leur chef, que j'ai relégué à Ferney, et que j'aurais dû mettre à la Bastille, lui et toute sa séquelle littéraire... Ce sont eux qui m'ont fait perdre l'affection de mes sujets... car ils m'aimaient autrefois... ils m'appelaient le Bien-Aimé... Il me souvient encore des jours de Fontenoi... et des journées de Metz... Ils me pleuraient, ils s'inquiétaient alors quand j'étais malade... et maintenant... (11 tousse plusieurs fois et appelle.) Lebel !... (Lebel parait.) Donne-moi mes tablettes pectorales.

LEBEL, les lui donnant.

Votre Majesté est souffrante?

LE ROI

Oui, j'ai de la fièvre... j'ai passé une mauvaise nuit... aussi celle-ci, je l'espère... je reposerai mieux... (il regarde la pendule.) Ah! voici une journée qui a été bien longue... elles le sont toutes maintenant! Au nombre des charges royales, ils ne comptent pas l'ennui... et cependant, de tous les revenus de la couronne, C'est le plus assuré... ;I1 bâille, s'étend dans son fauteuil, croise les jambes, et reste un instant absorbé dans ses réflexions.) Dis-moi,

Lebel...

LEBEL, s' avançant.

Sire!...

LE ROI, sans le regarder, et avec un soupir. Pourquoi les Français ne m'aiment-ils plus? LEBEL, étonné.

Votre Majesté y pense-t-elle ! Partout on la respecte, on la révère... et depuis votre aïeul Henri IV, aucun souverain n'a élé plus adoré par la grande majorité de la nation.

LE ROI, après un instant de réflexion.

Oui... je le crois aussi... car moi, je les aime comme un père... je les aime tous, excepté mes parlements, que je voudrais faire pendre... car ce sont eux qui soufflent l'esprit d'opposition... qui apprennent à mes sujets à ne pas m'obéir; etune fois qu'on en aura pris l'habitude... Ces maudites robes noires me porteront malheur... ils achèveront ce que les jésuites ont commencé; il y aura quelque Damien parmi eux...

LEBEL

Ah ! sire, quelle idée !

LE ROI

Je les renverrai... ainsi que tous ces fermiers généraux qui pressurent mes sujets et qui me rapportent si peu... 11 faut les chasser.

LEBEL

Ce sont eux cependant qui soutiennent l'État.

LE ROI

Oui, comme la corde soutient le pendu. — Voilà pourquoi on murmure ! Et pourtant qu'ont-ils à dire ?... Tout ce que j'ai entrepris a réussi... caria guerre de Sept ans, je ne la voulais pas!... c'est madame de Pompadour!!! — Du reste, tout va bien... Le commerce a repris, à ce que dit M. de Praslin... la population augmente...

LEBEL

C'est vrai... et j'ose dire que je n'y ai pas nui.

LE ROI, riant.

Toi, Lebel! à la bonne heure au moins, toi tu ne te plains jamais ; tu es toujours content... Voltaire a eu raison de t'appeler l'ami du prince.

LEBEL, avec satisfaction.

Monsieur de Voltaire aurait parlé de moi?

LE ROI, riant.

Indirectement, dans un ouvrage que tu ne connais pas... mi m'a amuse... (Sérieusement.) et que j'ai fait défendre... parce [lie les mœurs avant tout... (Il tousse plusieurs fois et reprend ses ablettes.) J'ai la poitrine en feu.

LEBEL

C'est une toux d'irritation... ce ne sera rien, sire.

LE ROI, vivement et d'un air fâché.

Ce ne sera rien, monsieur, cène sera rien !... On en meurt!... Louis XII en est mort ! (Tristement et après un instant de réfleiion.)

Lebel, si j'en mourais aussi !...

LEBEL

Ah! sire... pouvez-vous le croire?

LE ROI, à part.

Quelle imprudence à moi ! je me sens bien mal!... Il faudra demain que je cause avec levèque de Tarbes... Je n'ai rien fait pour lui... mais je lui rends justice... c'est Je seul honnête homme de mon clergé... en qui j'ai confiance. (Haut, avec attendrissement.) Quand je ne serai plus, Lcbel, ils me regretteront... car je suis un bon maître...

LEBEL

A qui le dites- vous, sire!

LE ROI

Oui... je sais que tu m'aimes, loi, et une autre personne... qui m'a quitté ce matin... Aussi je la défendrai... je la protégerai... je ferai pour elle ce que je lui ai promis, et je confondrai par là SCS ennemis et les miens. (La porte s'ouvre, parait le duc.)

LE ROI

Laisse-nous... Lebel... laisse-nous...

LEBEL

Oui, sire. (11 sort en faisant au duc un signe d'intelligence.)

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