LE ROI , LE DUC
LE ROI
Venez, mon cher duc ; vous arrivez à propos... votre présence m'est nécessaire... je suis retombé ce soir dans ma mélancolie habituelle... j'ai les idées les plus sombres...
LE DUC, d'un air triste.
Je crains alors que les miennes n'égayent point Votre Majesté, car j'ai la mort dans le cœur.
LE ROI
Eh, mon Dieu! mon ami! qu'est-ce donc? quelles nouvelles?... M. de Prusse ferait-il encore des siennes?... tant mieux, nous ne le craignons pas, et je ne demande, au contraire, qu'une bonne occasion, car j'ai sur le cœur ses dernières épigrammes contre moi et toute ma cour...
LE DUC
Non, sire... grâce au ciel... tout va bien; je comptais vous soumettre ce soir plusieurs affaires qui importent au bien du royaume .. mais je n'en ai pas le courage... les intérêts de Votre Majesté avant tout...
LE ROI, vivement.
Vous avez raison. — Qu'y a-t-il ?
LE DUC
Il y a, sire, que je suis indigne de l'audace des pamphlétaires.
UN MINISTRE SOl'S LOUIS XV. 129
Non contents de distribuer dans le royaume et à l'étranger :es lib^Vos ies plus infâmes...
LE ROI
C'est ce que je me disais tout à l'heure... mais c'est vous qui soutenez toujours les gens de lettres, et qui par votre protecion leur donnez une importance qu'ils ne méritent point. Où ;st la nécessité que ces messieurs impriment?
LE DUC
Quand on les en empêcherait, on a inventé à présent à l'usage delà cour un nouveau système de diffamation... celui des nouvelles à la main. Et on en a fait courir depuis ce matin, dans Versailles, qui contiennent les calomnies les plus atroces et les plus absurdes contre votre auguste personne.
LE ROI
Qu'est-ce que c'est?... Les avez-vous là?
LE DUC
Oui, sire : je ne voulais point d'abord en parler à Votre Majesté... persuadé que dans tout cela il n'y a pas un mot de vrai; mais depuis j'ai changé d'idée... car il faut bien chercher à connaître d'où viennent de pareilles horreurs...
LE ROI
Vous avez raison; souvent la haine se trahit elle-même par un mot, par le plus léger indice, et nous devinerons peut-être... Lisez, monsieur le duc, lisez, je vous écoute. Quel en est le titre?
LE DUC
« La dernière nuit du roi, bulletin officiel écrit par une dame « de Versailles à une amie de province. »
LE ROI
Le titre est piquant ; voyons la suite.
LE DUC, lisant.
« J'arrivai hier à neuf heures du soir à la porte du salon « jaune : ce fut Lebel qui vint m'ouvrir respectueusement et « en se courbant jusqu'à terre ; mais rien qu'à la salutation, il « m'a semblé que nous n'étions pas bien ensemble. On dit « qu'il en faisait trois pour madame de Pompadour... »
LE ROI
C'est vrai U..
LE DUC, continuant.
« Il m'a conduite près de Sa Majesté, qui s'est levée pour « venir à moi, et m'a fait asseoir sur l'ottomane bleu de ciel à « côté de la cheminée.»
LE ROI, avec surprise.
C'est vrai!...
LE DUC, continuant.
« L'entretien a commencé par de grands épanchements de « sensibilité, car vous savez que le roi est une espèce d'égoïste « sentimental qui croit aimer tout le monde, ses sujets et sa « famille, et qui n'aime que lui... »
LE DUC, voyant un mouvement de colère que fait le roi, s'arrête en ce moment.
j£ vous ai dit, sire, que c'était un libelle infâme, et il n'est
pas nécessaire, je crois, d'aller plus loin.
LE ROI
Si vraiment... il y a là dedans des détails qui piquent ma curiosité... j'ignore comment on a pu les connaître. (D'un air 6évère.) Je vous ordonne de ne rien passer.
LE DUC, continuant.
« Du reste, le roi est le seigneur le plus aimable et le plus « Spirituel... (La physionomie du roi s'éclaircit.) quand il est de
« bonne humeur et en bonne santé ; et il m'a semblé d'abord
« qu'il se portait à merveille. Aussi, en attendant le souper, il « a été d'une gaieté charmante . Nous avons ri ensemble aux « éclats aux dépens des parlements et de leur éloquence, aux « dépens de monsieur de Saint-Florentin, qui est si fripon et « si bête qu'il semble le faire exprès ; et comme je disais que « dans sa carrière il avait joué de malheur, « Dites plutôt de « bonheur , » a repris le roi , de n'avoir pas encore été « pendu ! »
LE ROI
C'est vrai ! j'ai dit cela hier soir.
LE DUC, continuant.
« A propos de monsieur de Sartines et de son luxe de perru- « ques, car on dit qu'il en a quarante, rangées par ordre, dans « une seule chambre, le roi a dit que, s'il était dans cette « pièce-la, il se croirait au milieu de son conseil d'État ; que « monsieur de Maupeou était un brouillon, monsieur de Ja- « rente un mauvais sujet, monsieur le duc un important... »
LE ROI, vivement.
Je n'ai pas dit cela, mon ami, je ne l'ai pas dit.
LE DUC, froidement.
Peu importe, sire ; ce n'est pas de moi qu'il s'agit. (Continuant.) « Le roi était de si bonne humeur, que, toujours en riant, je « lui ai demandé pour le marquis d'Aubuisson, mon parent, « un régiment de cavalerie. — Je l'ai promis ce matin au duc « pour monsieur de Faverolles, son protégé, m'a-t-il répondu; « et si je Lyi manque de parole, ce seront des pourparlers, des « discussions, des réclamations!... et, pour arranger cette af- « faire, je réponds qu'il faudra que je tienne un lit de justice. « — Et moi je réponds que personne n'entrera clans le mien « si 3e n'obtiens pas ce régiment. — Vous l'aurez, s'est-on « écrié $ je vous l'accorde: il est à vous. Et, tombant à mes
« genoux, de protecteur qu'il était, le roi est devenu solliciteur. « Le moyen de refuser une grâce à qui vient de nous en accor- « der une !... Aussi, transporté de joie, le roi voulait balbutier « un remercîment; mais, soit le trouble, L'émotion ou l'excès « même de la reconnaissance... les mots ne lui venaient pas... « les expressions lui manquaient. Sa Majesté était fort embar- «rassée... moins que moi, cependant, quand, par bonheur,
« On a annoncé le SOUper. » (Le roi pousse un soupir d'indignation et de souvenir.— Le duc s'arrête.) Qu'avCZ-VOUS, sire ?
LE ROI
Rien, continuez.
LE DUC, continuant.
« Le souper fut assez gai ; mais il régnait encore sur la phy- « sionomie de mon auguste convive un léger nuage, que j'ai « eu beaucoup de peine à dissiper. Après le repas, le roi a voulu « reprendre la conversation interrompue; mais il paraît que « s'être moqué de l'éloquence des parlements avait porté mal- « heur à la sienne; et, trompé encore une fois dans ses royales « intentions... il a pris dans un bonheur du jour une boîte de « pastilles de chocolat . »
LE ROI, qui iusque-là a modéré sa colère, arrache le papier dos niains du duc.
Assez !... assez!... (Achevant de lire tout bas.) C'est bien cela!... quelle infamie !... quel abus de confiance !
LE DUC
Eh bien! sire, qu'en dites-vous?
LE ROI, à voix basse, avec une fureur concentrée. Mon cher duc, il n'y a pas un seul des faits consignés dans cet exécrable libelle qui ne soit de la plus exacte vérité. (Leilar-
mes aux yeux.) Oui, mon ami, je suis vieux... ce n'est pas ma faute. — Tous ces détails viennent de la marquise de Castellane. 11 n'y a qu'elle ou moi qui ayons pu les donner. — Et vous ne croiriez pas, mon cher duc, que demain je devais la présenter à la cour, à ma famille !... lui donner, en un mot, la place d'une personne qui m'aimait tant ! et que je ne remplacerai jamais! Pauvre marquise de Pompadour ! ! Ce n'est pas elle qui aurait divulgué de pareils secrets, qui aurait abusé de la faiblesse de son souverain !... Mais j'aurai du moins la force de leur apprendre qu'on ne se joue pas de moi impunément... et je punirai de manière !...
LE DUC
Non, sire, vous éviterez l'éclat ! vous éloignerez de vous la perfide, vous l'oublierez, et elle sera assez punie !
LE ROI
Vous avez raison : il ne faut pas ébruiter cette affaire... mettez-vous là... et écrivez!...
(Il dicte.) « La marquise de Castellane partira demain au a point du jour pour sa terre de Saintonge, et d'ici à deux ans « ne reparaîtra pas à Versailles !
« Pour le roi, le secrétaire d'État au département, etc., etc. »
LE DUC
Apprendrai-je aussi à la marquise que Votre Majesté, qui récompense chacun selon ses mérites, vient d'accorder le régiment vacant à monsieur de Faverolles, un vieux et fidèle serviteur ?
LE ROI
Ah! celui-là est fidèle?
LE DUC
Oui, sire, je vous l'atteste.
LE ROI
Et il est vieux? (Soupirant.) C'est bien... c'est bien... il est nommé.
LE DUC, écrivant avec un air de triomphe et de malice. « P.-S. Je suis désolé d'apprendre à madame de Castellane « que le régiment qu'elle sollicitait pour le marquis d'Aubuis- «. son, son jeune cousin, vient décidément d'être accordé par « Sa Majesté, et sur ma présentation, (Appuyant sur chaque mot) à « monsieur de Faverolles, chevalier de Saint-Louis, lieutenant- « colonel, qui depuis quinze ans attend de l'avancement. »
LE ROI
C'est bien !
LE DUC, à part.
Ce n'est pas sans peine ! (Haut.) Puisque Votre Majesté paye aujourd'hui le zèle et la fidélité, il est encore une autre récompense que je lui proposerai pour la veuve d'un de ses meilleurs officiers, du maréchal de Mirepoix !
LE ROI
Comment ! la maréchale...
LE DUC
Est tellement gênée, qu'elle a été obligée avant-hier de
mettre ses diamants en gage. Et après les services que son
mari a rendus à l'État, j'ai pensé qu'un bon de cent mille
écus...
LE ROI, vivement.
Sur ma cassette?... non pas!
LE DUC
Non, sire, sur U trésor.
LE ROI
C'est différent ! Oui, oui, mon cher duc, il ne faut pas être ingrat ! il faut payer les services rendus. — Un roi est heureux quand il voit tout par lui-même, quand il sait distinguer la vérité, et surtout quand sous son règne (Signant le bon de la maréchale.) les fonds de l'État sont si bien employés.
C'était dans un bal superbe, et elles causaient toutes deux près de la cheminée !... Causer au lieu de danser!! A quinze ou seize ans !... Il fallait que la conversation fût bien intéressante, et cette idée seule me donnait grand désir de l'entendre ; c'était mal ! Mais à qui la curiosité serait-elle permise, si ce n'est à un auteur dramatique? Ce qui est défaut chez les autres est pour lui un devoir; il doit écouter... ne fût-ce que par état!... et puis ces deux jeunes filles étaient si jolies, si élégantes ! ! Dans leur pose, dans leurs regards, il y avait tant de charme et de naïveté, elles étaient si rieuses, si insouciantes de l'avenir, qu'on ne pouvait s'empêcher d'y penser pour elles. L'une, qui était blonde, parlait vivement et à voix basse ; l'autre, aux beaux cheveux noirs, écoutait les yeux baissés et en effeuillant le bouquet decamellias blancs qu'elle tenait à la main !... H était évident qu'on l'interrogeait... qu'elle ne voulait pas répondre, et un instant après, elle leva sur sa compagne des yeux bleus d'une expression ravissante, qui, à coup sûr, voulaient dire : Je te jure, ma chère, que je ne comprends pas! Et l'autre répondit par un éclat de rire, que je traduisis ainsi : Laisse donc ! Je n'en crois pas un mot. 11 m'était prouvé que je comprenais, que j'étais à la conversation... Mais malgré cela, j'aurais voulu pour beaucoup l'entendre de plus près. La maî-
tresse de la maison m'en offrit l'occasion en me présentant une carte de whist. Je ne suis pas bien avec le whist ; je le joue fort mal; il me traite de même, ce qui fait que je l'aime beaucoup. C'est une passion malheureuse ; il n'y a que celles-là qui durent ! ... Cette fois, cependant, je fus favorisé ; la table de whist était près de la cheminée, et par la place que me donna le sort, mon fauteuil se trouva contre celui de mes deux jolies causeuses, qui ne firent même pas attention à nous! Pour elles et à leur âge, un bal se compose de jeunes filles, de parures, de toilettes, de danseurs, de cavaliers... les joueurs de whist ne comptent pour rien... Ils n'existent pas ; ce sont quatre fauteuils de plus dans un salon.
— Quoi ! ma chère, tu n'y as jamais pensé?
— Jamais.
— Même en rêve?
— Est-ce que j'ai le temps? je dors si bien.
— Et ta mère ne t'en a pas parlé ?
— Pas encore.
— Moi, j'ai déjà refusé deux partis.
— Et pourquoi ?
— Ils n'avaient pas assez de fortune. Moi, je veux qu'il soit riche... Et toi?
— Moi, je voudrais qu'il fût jeune et qu'il eût de l'esprit.
— Bah ! de l'esprit, tout le monde en a... Moi, je voudrais qu'il eût une belle place à la cour... pour être présentée...
— C'est là tout ce que tu désires ?
— Certainement... J'aurais ce jour-là une si belle toilette!
— Quoi ! en te mariant tu penses à ta toilette ?
— Toujours.
— Et à ton mari ?.,.
— Monsieur, s'écria vivement mon partner, vous n'a\ez donc pas de trèfles ?
— Si monsieur.
— Alors on en donne.
— Je vous demande pardon... J'écoutais... je veux dire... je combinais... je comptais les cartes déjà passées.
Et pendant ce temps, j'avais perdu quelques phrases de la conversation qui avait lieu derrière mon oreille et qui continuait toujours.
— L'aimer... certainement... si cela se trouve... si cela se rencontre...
— Oh ! cela avant tout.
— En vérité !
— Pour cela, je veux qu'il soit à peu près de mon âge, qu'il ait à peu près les mêmes goûts, et à peu près les mêmes défauts... cela le rendra indulgent pour les miens... Quant à ceux qu'il aura... je les lui pardonne tous d'avance... pour qu'il m'aime bien et qu'il n'aime que moi.
— Ma tante dit que c'est impossible.
— Pourquoi donc ?... Moi, je l'aimerai tant !
— Es-tu folle ?
— C'est mon devoir, et ce devoir-là me semble si doux..;
— Et si lui cessait de t'aimer ?
— Qu'importe ?... Je l'aimerais toujours... C'est mon devoir.
— Et s'il te trahissait ?
— Ah ! j'en mourrais !... Mais, c'est égal, je l'aimerais toujours.
— Trois levées que nous perdons ! s'écria mon partner. Comment, monsieur, je renonce à cœur... je l'indique clairement, et vous ne rentrez pas une seule fois dans mon invite !
— Qu'importe, monsieur ?
— Ce qu'il importe... J'avais la main pleine de petits atouts que vous avez fait tomber en jouant vos supérieurs.
— Et qu'est-ce que ça fait ?
— Cela fait que ces messieurs gagnent dix fiches !
— Excusez-moi, monsieur, je ne suis qu'un écolier... je vous ai fait perdre... Et je pensais en moi-même que lui m'avait fait perdre bien plus encore, en m'empêchant d'entendre la fin de la conversation ; car les deux jeunes filles venaient de se lever... 11 y en avait une que je suivais des yeux... et qui déjà m'intéressait vivement... Je voulais et je n'osais demander son nom.
— Cécile, lui dit une grande femme au regard altier, aux formes sèches et anguleuses, Cécile, mettez votre châle et partons.
— Volontiers, maman! L'on venait pourtant dem'inviter, je vais me dégager.
— Je ne le souffrirai pas î s'écria la maîtresse de la maison. Madame d'Orthès nous accordera bien un quart d'heure... Puis, m'apercevant, et me prenant par la main : Madame la vicomtesse, me dit-elle, désirait vous connaître et m'avait priée de vous présenter à elle.
C'est une des plus ennuyeuses choses du monde qu'une présentation... Mais je sentais que celle-ci donnerait à Cécile le temps de danser sa contredanse, et j'étais heureux de commencer notre connaissance par un sacrifice. C'en était un. Madame la vicomtesse d'Orthès était une femme de grande famille, de grande naissance et de grandes prétentions. Elle faisait des livres qui trouvaient plus d'admirateurs que de lecteurs. Il était si bien établi et convenu dans le monde, que tous ses ouvrages devaient être religieux, monarchiques et sublimes, que chacun, sans les connaître, lui en faisait compliment d'avance et de confiance, dès qu'ils étaient annoncés par le libraire.
Celui de ses livres qui a eu le plus de succès et qui, sans contredit, a le plus contribué à sa réputation, est son roman
Il est inutile d'ajouter que, vu sa dévotion, ses principes et surtout son grand nom, madame la vicomtesse ne mettait jamais le sien à ses ouvrages ; c'est encore un moyen de vogue.
Elle tit beaucoup de frais et parla presque seule, ce qui me convient infiniment. J'aime les femmes d'esprit, quand il n'en faut pas faire avec elles, et qu'au plaisir de les entendre je puis joindre celui de me taire ; car je suis un peu comme ce monsieur qui disait : Je vais me dépêcher de faire un gros livre bien spirituel, pour avoir, après, le droit d'être bête pendant toute ma vie. — Je ne sais pas si j'ai acquis le droit ; mais je le prends.
Madame la vicomtesse me parla de mes ouvrages ! moi, des siens ; de sa fille ! C'était le meilleur, sans contredit, et c'était cependant celui dont elle me semblait le moins fière. Il en est toujours ainsi : les auteurs sont d'ordinaire les plus mauvais juges de leurs œuvres.
La conversation dura si longtemps, qu'au lieu d'une contredanse, Cécile en avait dansé deux. La pauvre enfant ne savait comment me remercier, et sans qu'elle s'en doutât, déjà nous étions quittes... Elle venait de m'adresser le sourire le plus aimable et le plus gracieux, et me rappelant les paroles que j'avais entendues, je me dis en la voyant s'éloigner : Heureux le jeune homme qui pourra lui plaire ! heureux le mari qu elle choisira !
Pendant cette année et pendant l'hiver su.vant, je ne rencontrai plus Cécile ; je ne vais presque jamais au bal.
Au printemps de 1833, j'avais beaucoup de chagrin. Pourquoi ? Cela intéresse peu le lecteur et je lui demande la permission de ne pas lui en parler. Je pris alors ce que je regarde,
moi, comme le remède à tous les maux, je pris la poste, et tôt en cherchant quelque sujet de comédie pour m'égayer et me distraire, je visitai l'Auvergne et les Pyrénées.
Bien peu de gens connaissent ces deux pays.
Il n'y a pas de négociant ou d'employé en retraite, pas d'avoué ou d'avocat en vacances, qui ne se croient obligés de faire un voyage en Suisse, afin de pouvoir dire à sa femme et à ses enfants : J'ai vu la vallée de Lauterbrun, le lac de Brientz et le Grindelvald, chemins battus et parcourus par tout le monde, itinéraire aussi banal maintenant que celui de Paris à Saint- Cloud
Et personne ne pense à aller en Auvergne et dans les Pyrénées!!! 0 voyageurs parisiens, voyageurs à la suite, vous ne savez donc pas que sans sortir de France, vous trouverez des cascades, des avalanches et des pics terribles ! vous ne savez donc pas que ces Pyrénées, qui sont chez vous, qui vous appartiennent, vous offrent des vues aussi gracieuses, des scènes aussi sublimes, des spectacles aussi terribles que les Alpes elles-mêmes. Oui, j'en appelle à tous ceux qui ont voyagé par eux-mêmes, et non par des livres, le cirque de Gavarnie, les tours de Marboré, la brèche de Roland, ne sont-ils pas, dansleur genre, aussi admirables, aussi incompréhensibles, aussi étourdissants que l'éternel mont Blanc, la chute du Rhin et la chute de l'Aar?... Et dans aucun pays trouverez-vous, au haut d'une montagne, un lac dans le caractère d'un volcan?... Oui, messieurs, oui, abonnés du café Tortoni et de l'Opéra... oui, un vc 1 i table lac... et un véritable volcan... car voici encore le cratère avec sa forme évasée, et offrant une ouverture circulaire d'une demi-lieue ; voici les couches de lave, et à l'endroit où bouillonnaient le soufre et le salpêtre, vous voyez maintenant un lac limpide et pur, qui j'élève jusqu'à la moitié de ce vaste entonnoir, tandis quela partie supérieure, couverte d'arbres et de gazon, muraille verdoyante de cent cinquante
pieds de haut, descend presque à pic jusqu'aux bords du lac, de ce lac dont on n'a pu trouver le fond, de ce lac mystérieux et magique sur lequel personne n'oserait s'aventurer, car à l'instant ses eaux tournantes auraient fait chavirer la barque... et le hardi nautonier, précipité jusqu'au fond de l'abîme, dans des feux souterrains, aurait commencé comme la Pérouse, et fini comme Empédocle.
Eh bien! ces merveilles... qui ressemblent à un conte des Mille et une Nuits... ce lac qm a pris la place du volcan, ce volcan qui menace de reprendre sa place... où pensez-vous que tout cela se trouve*? Dans les Alpes, dans les Cordillères?... Non vraiment... En Auvergne... à deux ou trois lieues du Mont-Dor... et ce lac est le lac Pavin... où vous arriverez après deux ou trois heures de marche... en prenant pour conducteur M. Michel Garnier, mon guide; qui ne vous demandera pour cela que quarante sous, et qui vous prendra pour un prince étranger, si vous allez jusqu'à trois francs.
J'étais donc avec mon guide près du lac Pavin... couché sur le gazon, au bord du cratère et regardant, au-dessous de moi, ces eaux transparentes et pures que je croyais à chaque instant voir en ébullition, ce qui m'aurait grandement amusé et effrayé, lorsque j'entendis marcher auprès de moi : c'étaient d'autres voyageurs. Un vieillard appuyé sur le bras d'une jeune fille s'écriait d'un air de mauvaise humeur : N'allez donc pas si vite... on ne peut pas vous suivre. — Je levai les yeux et je crus reconnaître, dans la jeune personne, la tournure élégante et gracieuse, la physionomie enchanteresse de ma jolie danseuse, de mademoiselle Cécile d'Orthès : mes doutes se changeront en certitude, lorsque j'aperçus, à quelques pas derrière elle, une femme qui, tenant un album et un crayon, écrivait en marchant... C'était madame la vicomtesse, qui composait, sur le lac Pavin, une description à coup sûr meilleure que la mienne et que j'aurais bien fait de lui emprunte! uiandes
\hh, HISTORIETTES ET PROVERBES.
exclamations de surprise de part et d'autre... phrases admirativeset obligées sur le tableau sublime qui se déroulait devant nos yeux, et puis, les devoirs de politesse une feis remplis, je songeai à mon plaisir et je demandai à être présenté à mademoiselle Cécile.
— Mademoiselle!... s'écria la vicomtesse d'un air étonné... mais Cécile est mariée !
— En vérité! et regardant autour de moi, je cherchais le jeune mari, m'étonnant de ce qu'il n'avait pas accompagné sa femme.
— Voici mon gendre, me dit madame d'Orthès en me présentant au vieillard, et avec emphase elle prononça son nom que je ne vous dirai pas. C'était un homme de haute noblesse, général sous l'Empire, duc et pair sous la Restauration, ayant dans ce moment encore un commandement militaire important, une immense fortune et beaucoup de bonnes qualités... Mais ces bonnes qualités, il y avait, par malheur, bien longtemps qu'il les possédait... car il avait soixante-sept ans !... de plus, des blessures, des rhumatismes et même de temps en temps la goutte avec toutes ses prérogatives, c'est-à-dire, l'impatience, la brusquerie et la mauvaise humeur; du reste, fort aimable quand il se portait bien... et il souffrait pendant dix mois de l'année.
C'était là l'époux de Cécile.
Je me rappelai sa conversation du bal, le jeune mari qu'elle avait rêvé, ses projets de bonheur pour l'avenir; et malgré moi je regardai la pauvre fille avec un air d'intérêt et de compassion qu'elle devina peut-être, ou dont elle me sut gré sans le savoir, car au bout de quelques minutes nous étions les meilleurs amis du monde.
Son vieux mari venait de s'asseoir et se reposait, sa mère écrivait toujours et nous causions. Tout ce qu'elle disait était simple et sans affectation, mais empreint d'une douceur et
d'une mélancolie touchantes. J'amenai la conversation sur son mari ; elle m'en fit le plus grand éloge ; elle me parla avec reconnaissance des titres, de la considération, de la fortune qu'il lui avait donnés, et ne dit pas un mot de son bonheur qu'il lui avait enlevé. . . Ame noble et vertueuse où tout était résignation, dévouement et sentiment de ses devoirs. Mais à ce pailer si grave et si solennel, qui aurait reconnu la jeune fille que j'avais vue, il y a deux ans, si étourdie, si naïve et si rieuse?...
Que de jugement maintenant ! que de tact! que de raison! Pour avoir acquis si vite, me dis-je en moi-même, elle a donc été bien malheureuse !
Nous étions au bord du lac si pur, si limpide, si transparent... image de son âme... Je le lui dis; elle me regarda en souriant de ce sourire triste qui fait venir des larmes, et elle me dit : Oui, le calme à la surface...
— Et au fond peut-être... repris-je en montrant le lac. Je n'achevai pas ma phrase ; mais elle la devina, car elle s'écria vivement : Non, monsieur, non, jamais ! et elle leva les yeux au ciel!... Était-ce pour le prendre à témoin, ou pour lui demander du secours?...
En ce moment, une voix aigre se fit entendre; c'était celle de sa mère. Le général avait froid, la fraîcheur du lac ne lui valait rien. Il fallut partir . j'aurais bien voulu prendre le bras de Cécile, elle l'avait déjà donné à son mari. Sa mère restait : ce n'était point un dédommagement, au contraire, car il fallut parler littérature : elle composait un nouveau roman qu'elle voulait me lire quand il serait achevé... à moi, qui voyageais Dour mon plaisir !
— Je crains, madame, de ne pouvoir jouir de ce bonheur, je pars pour les Pyrénées.
— Nous aussi ! on a recommandé au général les eaux de Baréges, qui sont souveraines pour les blessures.
«— Je croyais que le général s'était anèté au Mont-Dor.
146 HISTORIETTES ET PROVEKHES.
— Par hasard, et en passant, il a voulu essayer de ces eaux, qui, Tan dernier, avaient réussi au maréchal Soult ; mais après quelques hains, qui ne lui ont fait aucun bien, il y a renoncé; et nous partons, dans quelques jours, pour les Pyrénées... J'espère que nous ferons route ensemble?
Je m'inclinai respectueusement.
— Où demeurez-vous au Mont-Dor?
— A l'hôtel Chabaury, madame.
— C'est le nôtre ; et je compebien qu'aujourd'hui vous nous ferez le plaisir de dîner avec nous.
Je m'inclinai encore. Me voici donc, décidément, le commensal, le compagnon de voyage, l'ami de la famille.
L'amitié va vite en voyage, et surtout aux eaux : je profitai de mon nouveau titre et des droits qu'il me donnait pour parler de Cécile. Je donnai à entendre à madame d'Orthès que ce mariage, si avantageux du reste, m'inspirait quelques craintes pour le bonheur à venir de son enfant.
— Vous ne connaissez pas ma fille, monsieur... si vous saviez quelle éducation elle a reçue!... elle a été élevée au Sacré- Cœur, comme toutes les demoiselles nobles de ma connaissance ! elle a lu tous mes ouvrages... elle les lit tous les jours; et les principes qu'ils renferment...
— Sont excellents, madame ; mais enfin votre fille est bien jeune, et si son cœur venait à parler...
— 11 ne parlera pas, monsieur! ils ne parlent jamais dans notre famille.
— Je le conçois, lui dis-je en la regardant, pour le passé... mais pour l'avenir...
— Monsieur !... et elle me toisa des pieds à la tête, dans quelque position que l'on se trouve, on ne manque jamais à ses devoirs... quand on a de la religion et des principes ! Avec lare-
ligion et les principes, monsieur, il n'y a jamais de mariages disproportionnés... jamais de dangers... entendez-vous bien!
— Je suis de votre avis, madame.
Nous arrivâmes à l'hôtel.
Le général était mal disposé, et sa mauvaise humeur redoubla en trouvant des lettres auxquelles il fallait répondre, et des ordres à expédier.
— Si Henri était là, dit-il à sa femme, il m'aiderait, il se chargerait de ce soin ; mais vous n'avez pas voulu qu'il vînt avec nous.
— Nous étions déjà trois dans la voiture... et ma femme de chambre m'était indispensable.
— Voilà bien un raisonnement de femme ! c'est pour un motif pareil que vous me privez d'un neveu que j'aime et d'un aide de camp dont je ne puis me passer.
— Vous oubliez que ma mère et moi sommes là pour vous soigner, et que d'ailleurs monsieur Henri de Castelnau, votre neveu, doit rester à Paris pour vos intérêts.
— Dites plutôt pour vos caprices... parce que ce pauvre Henri vous déplaît, parce que vous ne pouvez le souffrir.
— Moi, monsieur !
— C'est assez visible ! à peine si vous le regardez ou si vous lui parlez, et il faut qu'il ait bien du courage pour revenir encore chez moi après l'accueil que vous lui faites habituellement.
— Vous m'accusez à tort, monsieur : le neveu de mon mari aura toujours droit à mes égards.
— C'est bien heureux!... et je voudrais bien voir, morbleu! qu'on y manquât. Si quelqu'un de vous deux a raison d'en vouloir à l'autre, à coup sûr c'est lui... lui, mon seul héritier, à qui ce mariage enlève toute sa fortune.
Ii8 HISTORIETTES ET PROVERBES.
— J'espère liien que non! s'écria vivement Cécile.
— Une partie, du moins... Eh bien ! loin de se plaindre de sa jeune tante, il n'en dit jamais que du bien. 11 est rempli pour vous et votre mère de soins et d'attentions, il courrait tout Paris pour vous être agréable, il crèverait ses chevaux pour vous avoir un billet de bal ou une loge à l'Opéra.
— C'est vrai, dit la vicomtesse, et, ne fût-ce que pour ton mari, tu devrais, Cécile, être mieux pour Henri.
— Je fais ce que je dois, ma mère, répondit Cécile d'un ton froid et décidé.
— Allez au diable ! s'écria le général avec colère, on n'a pas idée d'une tète pareille ! 11 y a des moments où elle est douce comme un ange, et d'autres où rien ne la ferait céder !... A dixsept ans! cela promet! Je ne sais pas, madame la vicomtesse, comment vous l'avez élevée, mais cela n'a pas le sens commun.
— Monsieur ! elle a lu mes ouvrages.
— C'est ce que je voulais dire.
— Général... vous vous oubliez !
— Vous avez raison... j'oublie que le dîner est servi... Par don, monsieur, dit-il en se tournant vers moi, de vous rendre témoin d'une scène de famille; j'espère que vous ne nous trahirez pas, et ne nous mettrez pas dans quelque comédie. Il prit mon bras, me plaça à table à côté de lui. et, pendant tout le repas, fut maussade pour tout le monde, excepté pour moi. Je dois dire, cependant, que, dans ses brusqueries, il y avait toujours une préférence bien marquée... pour sa belle-mère.
Au dessert, arriva encore une lettre, et le général s'écria en frappant sur la table, de manière à tout briser :
— Là!... il ne manquait plus que cela... Henri est blessé ! Cécile pâlit à l'instant, et ses lèvres devinrent toutes tremblantes.
— Oui, blessé... il a reçu un coup d'épée, le maladroit... Rassurez-vous, dit-il à sa belle-mère, qui savourait tranquillement une tasse de café... Il n'y a pas de danger, il y a huit jours de passés... il va mieux; mais son médecin lui a conseillé les eaux de Baréges, et demain il sera ici.
— Demain ! reprit la vicomtesse avec joie.
— Demain ! dit froidement Cécile, et sa physionomie avait repris son calme ordinaire.
J'attendis le lendemain avec impatience.
Une voiture de poste est toujours un événement dans toutes les petites villes du monde, mais à plus forte raison au Mont- Dor, où l'unique plaisir réservé à la population locale est de voir arriver ou partir les voyageurs. Aussi toutes les têtes se mirent aux fenêtres, lorsqu'à dix heures du matin l'on entendit rouler une calèche.
Monsieur de Castelnau entra dans le salon, embrassa affectueusement son oncle, et salua les deux dames avec respect.
11 avait vingt-cinq ans à peu près. Grand, bien fait, une tournure distinguée, en un mot, un fort beau garçon, et, ce qui vaut mieux encore, il n'avait pas l'air de s'en douter, car il ne s'occupait que des autres et jamais de lui-même. Sa physionomie franche et ouverte portait les traces de la souffrance. La fatigue de la route, ou d'autres causes peut-être, venaient de rendre sa blessure plus vive.
J'observai Cécile : pas la moindre émotion ne parut sur ses traits; elle reçut Henri avec une politesse affectueuse et s'informa de sa santé avec un intérêt fort aimable... mais qui n'était pas celui auquel je m'attendais!
Quant à Henri, il était visiblement ému... 11 pouvait à peine s'exprimer... et il me sembla que je lui rendais service en lui parlant de la route et du temps, qui était affreux. En effet, l'ennui de cette conversation le remit peu à peu, et il respira
plus à l'aise. 11 y a des moments où les indifférents et les ennuyeux sont bons à quelque chose.
Dans la journée on se promena à la cascade de Ceureuil et à celle de la Venière. Henri s'approcha plusieurs fois de Cécile, mais elle donnait toujours le bras à son mari ou à sa mère, et quand elle causait, c'était avec moi.
Le soir, il fit la partie du général, il lui lut les journaux, il expédia ses dépêches, et il écouta avec une attention digne d'un meilleur sort deux grandes dissertations de la vicomtesse. Seulement, de temps en temps et à la dérobée, ses grands yeux noirs se tournaient comme malgré lui du côté de Cécile, qui travaillait sans le regarder, et ne faisait pas plus attention à lui qu'à toute autre personne.
Décidément je m'étais trompé ; mes conjectures étaient fausses. Le pauvre jeune homme pouvait aimer Cécile, mais Cécile ne pensait pas à lui.
Le lendemain, veille de notre départ, pendant que sa mère écrivait près d'elle, Cécile était au piano, et l'air qu'elle jouait était si vif et si joyeux que tous mes doutes furent dissipés. Il est impossible, me disais-je, d'avoir une passion dans le cœur quand on joue des variations pareilles, et surtout quand on les joue aussi bien.
Entre en ce moment dans le salon un jeune médecin de ma connaissance ; il venait de Paris avec un grand seigneur qu'il soignait et qu'il avait accompagné aux eaux du Mont-Dor. Les militaires parlent de leurs campagnes, les auteurs de leurs ouvrages, et les médecins de leurs malades ; c'est de droit. Aussi mon jeune docteur, au risque d'ennuyer ces dames, se mit à nous raconter les cures merveilleuses ou bizarres qu'il avait faites, le tout assaisonné d'anecdotes plus ou moins piquantes, auxquelles moi seul prêtai quelque attention, parce que, ainsi que je vous l'ai déjà dit, par état j'écoute toujours.
11 nous raconta, entre autres choses, qu'il avait été appelé dernièrement près d'un jeune homme qui avait reçu un coup d'épée, et que la biessure, quoique assez grave, iui avait paru des plus singulières. Elle n'était pas droite, ni faite de bas en haut; c'était tout le contraire ; et comme le malade était luimême fort grand, il fallait, pour l'avoir ainsi frappé à la poitrine du haut en bas, que son adversaire fût immensément plus grand que lui, c'est-à-dire eût huit à dix pieds, et qu'enfin, pressé par ses raisonnements et par ses questions, le blessé avait fini par lui avouer que c'était un coup d'épée qu'il s'était donné à lui-même... — Et pourquoi, je vous le demande? vous ne devineriez jamais une extravagance pareille... Parce qu'il voulait avoir un prétexte pour aller aux eaux de Bai-éges, et il me suppiiaitde les lui ordonner... ce que je fis à l'instant même ! Pauvre jeune homme ! ! ordonnance qu'il me paya généreusement en me recommandant le secret !...
— Et vous tenez bien parole, lui dis-je en souriant.
— Avec vous, c'est sans danger.
La porte s'ouvrit ; parut le général, appuyé sur le bras de son aide de camp. Henri, en apercevant le jeune médecin, courut à lui : — Vous ici, docteur ! s'écria-t-il en lui prenant la main. Puis, nous lô présentant : Mesdames et messieurs, c'est mon Esculape... celui qui m'a guéri de ma blessure et m'a ordonné les eaux de Baréges ! N'est-il pas vrai?
Le docteur balbutia quelques mots et prit congé de nous... car son malade l'attendait. Le général s'assit tranquillement dans son grand fauteuil ; Henri, le sourire sur les lèvres, resta debout près de la cheminée ; la vicomtesse, frappée de surprise et d'indignation, voulait et n'osait parler. Cécile, pâle, la tête appuyée sur sa main, réfléchissait en silence; et moi, je les regardais tous, trouvant la scène fort bien posée, et attendant avec inquiétude le développement qu'elle allait prendre, et sur» tout le dénouaient qu'elle aurait.
Le général fut le premier qui rompit le silence, en fredonnant un petit air qu'il affectionnait beaucoup. C'était un air nouveau, que le compositeur lui-même n'aurait pas pu réclamer, tant le général se l'était approprié et l'avait fau sien par la manière originale dont il le chantait.
— Eh bien ! mesdames, s'écria-t-il après cette espèce de ritournelle, c'est donc demain que nous partons pour les Pyrénées, et que nous allons pour un mois nous établir à Baréges ?
Point de réponse ; chacun garda le silence ; mais un rayon de joie brilla dans les yeux d'Henri.
— Ma belle-mère et ma femme, vous êtes-vous occupées des bagages... avez-vous emballé vos bonnets et vos chapeaux?... Tout est-il prêt pour le départ?
— Oui, monsieur, pour le vôtre, dit Cécile en cherchant à se donner du courage.
— Comment ! le mien. . . Est-ce que nous ne partons pas tous ensemble?
— Non, monsieur.
— Et pourquoi cela, s'il vous plait?
— Ma mère et moi voulions d'abord vous conduire jusqu'à Pau, où vous avez une terre et un château magnifiques que nous ne connaissons pas; notre intention était de nous y installer jusqu'à votre retour.
— Et de me laisser aller seul à Baréges !.. C'était bien.
— Non, monsieur, c'eût été mal, et la preuve, c'est que nous étions décidées à vous accompagner, à ne pas vous quitter ; mais maintenant que vous avez monsieur Henri, votre neveu, nos soins ne vous sont plus nécessaires.
— Qu'est-ce à dire'
— El je vous avoue qu'un séjour d'un mois dans ces horri-
blés montagnes me paraît la chose du monde la plus triste, la plus pénible, la plus ennuyeuse, si j'en juge seulement par les trois jours que je viens de passer ici.
Pendant ce temps, le général s'agitait sur son fauteuil, froissait sa tabatière entre ses doigts, et je prévoyais l'orage qui allait éclater... Mais ce que je ne pus voir sans être touché de pitié, c'était la figure d'Henri, qui, pâle et se soutenant à peine, venait de s'appuyer sur la cheminée. Le désespoir était empreint sur tous ses traits, et je devinai ce qui se passait dans l'âme du malheureux jeune homme ! S'être blessé pour elle... pour passer un mois auprès d'elle... et se voir enlever ce bonheur... par un caprice ! !
— Corbleu ! s'écria le général en se levant avec colère et en repoussant du pied son fauteuil qu'il renversa au milieu de la chambre, me prend-on pour un conscrit?... Croit-on que je me laisserai mener par une femme, par un enfant? Vous viendrez, madame, car je l'ai dit... vous viendrez!
Cécile se leva, et toute tremblante, elle répondit froidement :
— Je n'irai pas.
— Et pourquoi ? morbleu !
— Pourquoi ?... Cécile ne tremblait plus; elle avait pris sa résolution; et résignée à tout, n'écoutant que son devoir... elle répondit à demi-voix, mais avec fermeté : — Parce que je ne le veux pas !
Le général furieux allait s'élancer vers elle ; mais un gémissement sourd se fit entendre... C'était Henri qui se trouvait mal et allait tomber sur le parquet... Je le soutins dans mes bras... et la colère du général, changeant à l'instant d'objet, se tourna vers son neveu: L'imprudent! l'imbécile! qui depuis une heure reste là debout... Il n'y a rien de plus mauvais... Sa blessure se sera rouverte... je le lui dis toujours... mais personne ici ne m'écoute... personne ne m'obéit... allez tous au diable !... Eh bien ! revient-il à lui?
ihi HISTORIETTES ET PROVERBES.
— Oui, monsieur, répondit Cécile, qui s'était élancée près de Henri, lui avait fait respirer des sels et lui prodiguait les soins les plus touchants.
— Ah ! dit le général, le voilà qui ouvre les yeux.
Cécile s'éloigna vivement, rentra dans sa chambre suivie de sa mère, et quelques instants après le général alla lesrejoindre; mais il paraît que ses prières et ses menaces furent inutiles, car il nous dit le soir : Cette petite fille-là a une tête de fer.
— Elle n'ira donc pas à Baréges! s'écria Henri.
— Non, mon ami... nous irons tous les deux, et elle, pendant ce temps, nous attendra dans mon château de Lescar aux environs de Pau.
— Quoi ! général, vous avez cédé ! dit Henri d'un ton de reproche.
— Et comment faire?... à moins de la tuer! il n'y avait que ce moyen... je le lui ai parbleu proposé ! !
— Et qu'a-t-elle répondu?
— Elle a répondu : Si vous me tuez... tant mieux... je n'irai pas à Baréges... — Le raisonnement était juste !... Une obstinée... je vous dis!... une tête de fer... Du reste, la meilleure petite femme du monde.
Le lendemain, de grand matin, les deux voitures étaient prêtes. — Tous les paquets étaient faits, par madame ellemême, me dit la femme de chambre ; elle n'a pas dormi de la nuit. — Les chevaux étaient attelés; Cécile s'élança vivement dans la berline, et au moment où j'offrais la main à la vicomtesse pour l'aider à monter en voiture : Eh bien ! monsieur, me dit-elle, vous voyez qu'avec de la religion et des principes... il n'y a jamais de mariages disproportionnés , jamais de danger.
ïl y a au moins combats et souffrances, me dis-je en moi-
même, en voyant la figure pâle de Cécile, et en voyant dans ses yeux de grosses larmes qu'elle voulait sans doute cacher à tout le monde, car apercevant de loin son mari qui s'avançait vers elle, appuyé sur le bras de son neveu... elle s'écria vivement: Partez... partez, postillon!... Le fouet se fit entendre, les chevaux s'ébranlèrent, et la voiture disparut à nos yeux, pendantquele vieillard s'écriait: Eh bien!... eh bien!... voyez la folle... partir sans nous dire adieu... sans nous embrasser.
— Ma foi, monsieur, vous qui cherchiez un sujet de comédie, en voilà une! — Ou plutôt un drame, me dis-je en moimême, en contemplant la figure de Henri, qui, incapable de voir, d'entendre ou de répondre, se laissa mettre par moi en chaise de poste à côté du général. Il ne pensa même pas à me remercier... ni à me dire adieu. Pauvre jeune homme! il en mourra, me disais-je.
Quelques heures après, je partis aussi pour les Pyrénées. Rassurez-vous, lecteur, et ne frémissez pas ! Je ne vous mènerai pas sur les pics du mont Perdu, aussi curieux peut-être et plus accessible que le mont Blanc ; je ne vous conduirai pas à Luz, à Saint-Sauveur, dont l'aspect est si riant et si pittoresque ; je me hâterai de vous faire traverser le chaos, cette pluie d'énormes rochers tombés du ciel ou vomis par l'enfer. Je ne vous ferai pas entrer dans l'enceinte de Gavarnie : confondu à l'aspect de tant de magnificence, ébloui par tant de merveilles, vous ne voudriez pas en sortir. Je vous montrerai seulement les tours du Marboré, immenses rochers découpés en créneaux, citadelle magique dont les neiges éternelles reluisent au scleil comme des remparts de diamant. Je vous montrerai de loin ia brèche, de Roland, ce mur de granit qui séparait la France de l'Espagne, et que Roland découpa d'un coup de sa bonne épée... Venez, approchez ! il fit pour vous une ouverture de deux ou trois cents pieds, par laquelle vous pouvez apercevoir i' Aragon
et le parcourir tout entier. C'est là, au pied de ces sublimes tours, que combattirent autrefois Agramant et Ferragus contre les pieux de Charlemagne. Vous n'êtes point seul dans ces déserts, vous y êtes entouré de tous les héros de l'Arioste, et avec lui, vous vous élèveriez dans les nues, si ce n'était le froid qui vous saisit et vous force à redescendre sur terre ; venez alors, venez vous réchauffer au feu du bon montagnard, regagnons le village de Cèdres, moitié français, moitié espagnol, où nous déjeunerons sans doute avec quelque contrebandier ; puis, traversant le Bastan et franchissant le Tourmalet, nous descendons dans la délicieuse vallée de Campan, ce paradis terrestre qui nous conduira à Bagnères ; et si vous êtes fatigué, si vous voulez trouver le calme et le bonheur, c'est là qu'il faut vous arrêter et vous reposer.
C'est ce que je fis.
Chemin faisant et tout en gravissant les montagnes, j'avais trouvé dans une fable de la Fontaine, l'idée d'une comédie en cinq actes que nos derniers événements politiques pouvaient rendre assez piquante. Je m'arrêtai à Bagncres pour l'écrire. Je louai dans un endroit charmant, à côté de la belle maison de monsieur Lugo, une petite maisonnette qui donnait sur les allées de Maintenon.
Je passai là les quinze jours les plus tranquilles et les plus heureux de ma vie, travaillant matin et soir, et parcourant dans la journée le pays enchanteur qui m'environnait, les vallées de Campan et de l'Esnonne, le couvent de Medoux et l'Elysée Saint-Paul! Un jour, je gravissais le camp de César ou la pêne de l'Heyris ; un autre jour, je tentais des excursions au Pic du Midi, d'où l'on découvre les plaines du Bigorre et du Béarn. Que l'air pur des montagnes, que ces riantes vallées, que ce beau soleil vous donnent de joie et de santé ! il? vous rendent la jeunesse et le bonheur; car là, au sommet de ces montagnes, tout est oublié, la souffrance du corps et les chagrins
de l'âme. Par malheur, en descendant, on les retrouve dans la plaine et à la ville, où ils nous attendent !
Mes cinq actes terminés, il fallut partir et quitter ce beau pays. Je traversai le riant vallon d'Argèles, la ville de Lourdes ; j'admirai la jolie chapelle de Notre-Dame de Bétharram, et je me dirigeai sur Pau, où plusieurs motifs m'appelaient. D'abord, j'avais un ami, un aimable et excellent jeune homme, ancien chef d'escadron de la garde, qui habitait avec sa jolie famille le château royal de Pau, et je ne voulais pas quitter le Midi sans l'embrasser; et puis, aux environs de cette ville, était le domaine de Lescar, où la vicomtesse d'Orthès et le général m'avaient engagé à m'arrêter quelques jours. J'avais grande envie de revoir Cécile, et j'arrivai au château.
C'était un fort bel édifice, admirablement bien situé ; le parc s'étendait jusqu'aux bords du Gave, et, des fenêtres du salon, on découvrait les coteaux de Jurançon, et à l'horizon, à quinze lieues, les montagnes bleuâtres, les cimes blanches des Pyrénées.
En descendant de voiture, je fus reçu par la vicomtesse et sa fille, qui me rirent l'accueil le plus aimable. Le général, que l'on attendait, était encore à Baréges; mais quel futmonétonneraent, lorsqu'en entrant dans le salon ,j 'aperçus monsieur Henri de Castelnau, assis sur un canapé et lisant le journal !
— Le général l'a envoyé en avant, me dit la vicomtesse, pour porter des dépèches au gouverneur de Pau et pour savoir des nouvelles de Cécile, qui a été très-malade.
— En vérité ! m'écriai-je avec inquiétude.
— Ce n'est rien, elle va beaucoup mieux, et en attendant le général, Henri ne pouvait pas demeurer ailleurs que dans le château de son oncle; c'est, du reste, l'intention formelle de mon gendre, qui, depuis une semaine, nous annonce chaque jour son arrivée.
158 HIST0&IETTE8 ET Ni 0 VENDES.
— Voilà donc une semaine que monsieur de Custelnau est ici? dis-je à la vicomtesse, qui, devinant l'idée qui me préoccupait, se hâta de me répondre :
— Rassurez-vous, monsieur ; d'abord, vous connaissez ma fille, et ensuite je puis vous attester que, pendant tout ce temps, je ne l'ai pas quittée une minute de la journée.
Elle disait vrai. Cécile restait au salon à travailler près de sa. mère, et dans les promenades mêmes du parc, jamais Henri ne se trouvait seul avec elle. 11 faut dire aussi qu'il n'en cherchait pas les occasions.
Sa tenue et ses manières étaient admirables. Tout respirait en lui l'affection la plus tendre, les soins les plus empressés; mais pas un mot, pas un regard n'aurait pu trahir aux yeux d'un étranger le secret de son âme. Il avait même repris de la gaieté, de l'enjouement, il était moins distrait, il prenait part à la conversation, et seulement alors, je m'aperçus qu'il était fort aimable, fort instruit, et qu'à une modestie très-grande il joignait l'esprit le plus fin etle plus délicat, un noble caractère, des pensées élevées et généreuses... enfin une foule de bonnes qualités cachées jusqu'alors et qui maintenant brillaient dans tout leur éclat.
La vicomtesse nous lut un article du journal qui parlait d'un suicide.
— Le malheureux !... s'écria Cécile d'un air qui semblait presque une approbation.
— L'insensé ! s'écria Henri avec mépris.
— Cela ne vous arriverait donc pas ? lui dis-je vivement.
— Jamais, monsieur, jamais ! Mourir pour soi, c'est se priver d'un si grand bonheur !
— Et lequel ?
— Celui de mourir pour ceux qu'on aime !
Allons, me dis-je, il l'aime toujours, mais il a pris son parti
LE ROI DJ. CARREAU. Iri9
vec courage et résignation. Il aura la force de combattre et de aincre !
La vicomtesse me proposa d'entendre la lecture de son derier roman. J'acceptai, et j'entrai avec elle dans son cabinet 'étude, en pensant que dans ce moment son amour-proper 'auteur l'emportait sur sa surveillance de mère, et qu'elle liait ainsi laisser à Henri quelques instants de tête-à-tête.
Je me trompais ; il n'en profita même pas ! la lecture que
soutins avec un courage héroïque, fut longue, je m'en vante... endant ce temps, j'entendis Cécile jouer sur son piano des irs tristes et mélancoliques ; mais elle était seule, car j'avais perçu de loin Henri, se promenant dans une des allées du parc, t quand je rentrai dans le salon, elle était seule encore, assise ans un grand fauteuil, la tête appuyée sur sa main et les yeux Duges ! Elle se leva vivement, et vint à moi le sourire sur les •vres. Dans le mouvement qu'elle fit, son mouchoir tomba...
me hâtai de le ramasser... Il était mouillé... Elle s'en aperut et me dit en me montrant un livre qui était sur la chemiée : Je suis bien ridicule, n'est-ce pas ?... C'est ce roman qui
'a fait pleurer. Je regardai... c'était un ouvrage de sa mère !
n'avais pas besoin de cette preuve pour être persuadé qu'elle ie trompait !
Le soir il y eut beaucoup de monde au château... Toute la )ciété de Pau et des environs vint rendre visite. Cécile faisait :s honneurs de son salon avec une grâce et une aisance qui e paraissaient rien lui coûter ; elle s'occupait de tout le monde,
cepté de Henri, à qui, de temps en temps seulement, elle Dnnait quelques ordres pour l'arrangement des tables de jeu.
On me mit au whist avec trois dignitaires du département ; 3 vieux messieurs furent placés au piquet, de vieilles dames u buston, sous la présidence de la vicomtesse '.e receveur 2s contributions jouait avec monsieur le maire au billard, et écile, prenant autour d'elle les jeunes personnes et les jeunes
160 BISTOBŒTTES ET PROVKHBES.
gens, leur proposa, pour les occuper, des jeux innocents qui furent acceptés avec enthousiasme. Les jeux innocents sont encore en honneur en province, surtout dans le département des Basses-Pyrénées.
Pendant ce temps, je faisais des fautes qui durent donner à mon partner une bien mauvaise idée des joueurs de la capipitale : mais il était dit que Cécile me ferait toujours perdre au whist, car cette fois encore, je pensai à elle bien plus qu'à mon jeu... Et mes yeux se dirigeaient constamment sur le cercle joyeux qu'elle présidait !
Henri s'en était éloigné et regardait jouer au billard; des jeunes personnes rappelèrent le bel aide de camp, et bon gré, malgré, il fallut bien qu'il prît une place. Celle qu'il choisit était loin de Cécile, et dans les pénitences qu'il ordonna, il évita toutes les occasions qui auraient pu le rapprocher d'elle. Une fois cependant, et d'après les règles rigoureuses du jeu, il fut ordonné à Cécile d'aller embrasser le jeune aide de camp... Elle se leva... En ce moment je coupai à mon partner un huit de cœur qui était roi!... 11 fit un mouvement d'impatience, peu m'importait! Mon attention se portait tout entière sur la jeune femme, qui s'approcha tranquillement de Henri et lui présenta | ses deux joues fraîches et rosées.
Henri les effleura du bout des lèvres, nne rougit point, il ne pâlit point, il ne perdit pas connaissance, comme je m'y a tten dais, il resta calme et de sang-froid. Décidément, me dis-je, c'est un héros! Et je l'admirais, et je le plaignais, et sans le vouloir, je me surpris faisant des vœux pour lui et pour cet amour sans espoir !
Tous les gages étaient touchés ; les jeunes demoiselles quelques jeunes gens s'assirent autour d'une grarde tabl< ronde qui tenait le milieu du salon, et l'on se mit à feuilletai des albums, des revues et des gravures. Les uns prirent 1< crayon et dessinèrent, d'autres peignaient à la sépia quelque
points de vue des environs, et Henri, par complaisance pour une petite fille placée à côté de lui, sculptait, avec un canif anglais,, un morceau de bois auquel il donnait la figure d'un ermite; genre de travail auquel se livrent avec succès les bergers des Alpes ou des Pyrénées. — Le bois était dur, le" canif coupait très-bien, et dans un mouvement un peu brusque, le fer glissa de la main droite, et fit à Henri une coupure assez forte à un doigt de la main gauche. Cécile poussa un cri et devint toute pâle ! Un instant après, elle se mit à rire. La blessure n'était rien, mais saignait beaucoup. Tous les mouchoirs de ces dames furent à l'instant offerts au blessé, tous les nécessaires s'ouvrirent, on chercha du taffetas d'Angleterre, on le découpa, et vingt petites mains bien blanches et bien adroites s'offrirent à panser sa blessure. On riait beaucoup et on avançait peu ; c'était très-difficile. La coupure avait porté sur la seconde phalange du doigt, et l'appareil ne pouvait jamais tenir. L'on avait beau recommencer et chercher à l'assujettir de nouveau, au moindre mouvement il se dérangeait.
— Mais, monsieur, restez donc tranquille, et surtout ne ployez pas votre doigt.
— Eh! mesdames, c'est aisé à dire... Mais je n'y pense jamais.
— Monsieur a raison, m'écriai-je, et il faudrait, pour tenir son doigt immobile, ce que l'on appelle en chirurgie des... des...
— Des ^clisses ! s'écria Henri, comme pour un bras ou une jambe cassée.
— Précisément!...
— Et où en trouver? s'écria tout le monde en riant.
— En voici ! Et sur la table où notre whist venait de finir, je pris une carte... C'était, je crois, un roi de carreau; je le
roulai autour du doigt blessé... Ces dames l'assujettirent avec une soie, et ainsi retenu désormais par cet appareil de carton, il n'y avait plus à craindre que le doigt se ployât et que la blessure se rouvrît. Le pansement s'acheva aux cris de joie et aux applaudissements de toute l'assemblée qui me félicita sur mes talents en chirurgie. Henri me pria de lui présenter mon mémoire pour mes frais et honoraires, et Cécile me promit sa clientèle pour toutes les piqûres d'épingle ou d'aiguille qu'elle se ferait.
Onze heures venaient de sonner, chacun prit son bougeoir, et je rentrai dans ma chambre, d'où j'entendais encore, dans les corridors, les courses joyeuses et les éclats de rire de cette folle jeunesse.
Le lendemain, à dix heures, je descendis dans le salon et je causais avec la vicomtesse, lorsqu'à notre grande surprise, nous voyons entrer le général qui nous crie gaiement :
— Bonjour, mes chers amis.
— Eh! mon Dieu ! mon gendre, d'où venez-vous? Comment arrivez-vous? On n'a pas entendu de voiture entrer dans la cour.
— C'est que je suis arrivé ce matin à cinq heures, pendant que vous dormiez tous.
— En vérité !
— Je n'ai voulu réveiller personne, et je suis monté tout droit à la chambre de ma femme, qui ne voulait d'abord pas m'ouvrir... tant elle avait peur.
— Je le crois bien... Quand on est réveillée en sursaut.
— Elle croyait que les Espagnols ouïes contrebandiers s'emparaient du château! Cette pauvre petite femme !... Heureusement je l'ai bien vite rassurée. — Sa santé, la vôtre, comment tout cela va-t-il?
— A merveille !
— Ne vous êtes- vous pas trop ennuye'es en mon absence? Qu'est-ce que vous avez fait?
— Nous avons eu hier du monde. On a joué au whist, au boston.
— Justement ! Et c'est à ce propos-là, ma belle-mère, qu'il faut que je vous gronde. Vous allez rendre votre fille joueuse.
— Moi!!
— Joueuse comme les cartes ! 11 paraît qu'elle ne pense qu'à cela le jour et la nuit... car voici, continua-t-il en riant aux e'clats, une carte, un roi de carreau, que j'ai trouvé tout roulé sous son oreiller... C'est drôle, n'est-ce pas?
Je m'efforçai de rire, ne fût-ce que pour cacher au général le trouble de la vicomtesse, qui semblait frappe'e de la foudre.
— Voyez, voyez, s'écria le général en donnant un libre accès à sa gaieté... elle ne rit pas... elle est déconcertée, parce qu'elle se sent coupable.
— Oui, bien coupable ! me dis-je en moi-même. En ce moment descendirent Henri, puis Cécile. On se mit à
table, on déjeuna en famille, nous n'étions que nous, et comme la veille c'était la même réserve, la même indifférence ; mais mieux instruit maintenant, combien je trouvai d'amour dans ces yeux qui s'évitaient continuellement, dans cette froideur apparente, dans cet accord silencieux de tous les moments et de toutes les pensées.
On se leva de table, et au moment où l'on entrait dans le parc, me trouvant derrière les autres avec la vicomtesse, je lui dis : Eh bien ! madame, croyez-vous encore que malgré la religion, malgré les meilleurs principes, il n'y ait pas d« dangers dans une union disproportionnée ?...
— Taisez-vous, me dit-elle, voici le général.
En effet il s'approchait de nous et me dit en riant : Eh bien ' monsieur, avez-vous trouvé dans les Pyrénées quelque sujet de pièce?
— Mais oui !... un entre autres assez piquant.
— Et vous en ferez une comédie?
— Non, général; j'en ferai une nouvelle !
POTEMKIN
OD