UN CAPRICE IMPÉRIAL
(anecdote de la COUR DE RUSSIE)
Un appartement magnifique dans le palais de la Tauride. — Sur un lit recouvert de peaux de tigre, un homme à moitié habillé est étendu, et sommeille. — Près de lui, sur le parquet, des papiers, des cartes géographiques. — Un sabre richement damasquiné, des ordres en diamants. — Sur une table à côté les restes d'un repas et plusieurs bouteilles vides.
LA COMTESSE BRANITZKA, entrant.
Midi... Et il dort encore.
LE PRINCE POTEMKIN, rêvant.
Constantinople!... Constantinople!... c'est là le chemin!... En avant!...
LA COMTESSE, s' approchant délai.
Grégoire, éveillez-vous.
LE PRINCE POTEMKIN, s'éveillant.
A moi, grenadiers!... Se mettant sur son séant.) Qui vient là?... Ah ! c'est toi, comtesse... toi, manièce bien-aimée?.. . Pourquoi m'ê veiller en ce moment?
4(t6 HISTORIETTES ET PROVERBES.
LA COMTESSE
Voici le milieu du jour, et tous les grands de l'empire, les minisires de Catherine sont là, dans votre antichambre, à attendre votre lever.
POTEMKIN, avec humeur.
Qu'ils attendent!... Et quand Catherine elle-même serait avec eux, qu'ils attendent ! (Se frottant les yeux.) Je faisais chanter un Te Deum dans la grande mosquée.
LA COMTESSE
Des projets d'agrandissement, même en dormant !
POTEMKIN
Oui, l'empire russe est trop étroit ; j'y suis gêné : je n'y respire pas... Ah ! s'il ne tenait qu'à moi !...
LA COMTESSE
Et que voulez- vous de plus ?
POTEMKIN
Ce que je veux ! ce que je veux !... Être heureux, et je ne le suis pas... Quand n'aurai-je rien à faire? quand pourrai-je me reposer ?... Le bonheur, c'est le repos.
LA COMTESSE
Vous voilà bien!... Ami de la paresse et toujours au travail !... envieux de tout ce que vous ne faites pas, et ennuyé de
tout ce que vous faites !
POTEMKIN
Le moyen de ne pas l'être ! Toujours des craintes, des inquiétudes... J'avais laissé en mon absence le commandement de l'armée à Romanzoff, et j'ai reçu hier la nouvelle...
LA COMTESSE
D'une défaite.
POTEîUKIN. 167
P0TEMK1N.
Non, d'une victoire!... je le rappellerai.
LA COMTESSE
Y pensez- vous ?
POTEMK1N.
Pour le récompenser... Il est vieux, il faut qu'il se repose... C'est à nous de combattre... Je retournerai commander... Le prince Repnin et Souvarow m'inquiètent aussi ; mais je ne peux pas être partout. (Montrant les papiers qui sont sur la table.) Et ces
édits, ces ukases à rendre, ces établissements à créer, ces ordres à signer... tout retombe sur moi.
Chaînes pesantes ! esclavage continuel, dont vous seriez bien fâché d'être délivré !... Vous, mon cher oncle, qui, il y a vingt ans, n'étiez qu'un petit élève en théologie à l'université de Moscou, plus tard simple porte-enseigne dans les gardes, et maintenant...
POTEMKIN, lisant l'adresse d'une lettre qu'il tient à la main . « Au prince Potemkin, premier ministre, généralissime de « toutes les armées russes, grand amiral des flottes de la mer « Noire, de la mer d'Azoff et de la mer Caspienne, grand hetman « des Cosaques, etc.. etc.. »
LA COMTESSE
Eh mon Dieu ! que de titres !
POTEMKIN
C'est à coup sûr quelqu'un qui demande... (Lisant.) Ah! rien que cela... le titre de chambellan... une place qui admet dans l'intimité de l'impératrice!... Et qui donc? (Regardant la signature.) Le comte de SchérémézofJ.
LA COMTESSE
POTEMKIN
Un joli cavalier.
Ce n'est pas un mal
LA COMTESSE
De plus, un homme de tète et de mérite.
POTEMKIN, déchirant la pétition.
Il n'aura pas la place!... Colonel, s'il le veut... général, si cela lui plaît... Nous l'enverrons avec le prince Repnin. Il y a là de la gloire à gagner et des coups de fusil.
Et s'il revient avec un bras ou une jambe de moins ?
POTEMKIN
Alors il n'y aura plus de danger, nous le ferons chambellan.
LA COMTESSE
Ah! vous êtes jaloux !
POTEMKIN
Moi?... et de quoi? Me crois-lu donc amoureux? Je ne l'ai été que deux fois dans ma vie... D'abord il y a vingt ans, lorsque ma fortune en dépendait ; lorsque dans la conquête d'une maîtresse je voyais celle de la Russie. ,11 fallait plaire pour renverser ces ambitieux Orloff; et quand je me rappelle leurs affronts, celui surtout du jeu de paume... j'avais la rage dans le cœur; je n'ai jamais été plus aimable que ce jour-là, et de ce jour je fus heureux, je fus empereur.
LA COMTESSE
Et votre amour, que devint-il dans le palais des czars?
POTEMKIN. 4G9
POTEMKIN
Amour de gloire et de puissance... Celui-là dure toujours, et mourra avec moi... Par lui on est grand, on est envié... on souffre, mais on règne! Et cette fortune immense, colossale, que la Russie, que l'Europe entière essaye en vain de renverser, toi seule, Nadèje, as manqué de l'ébranler.
LA COMTESSE
Moi!
Oui, il n'y a que toi que j'aie aimée, toi, jeune tille que j'avais élevée: c'est ma seule faute en politique... et quand j'y pense... quelle folie ! Quelle lièvre me tenait alors! Je me rappelle qu'un jour, là, à tes pieds, je te disais : « L'amour d'une souveraine, le trône de la Russie, tout pour un seul de tes regards. » Et ce jour-là, je l'aurais fait... j'aurais tout sacrifié.
LA COMTESSE
Oui, mais le lendemain !
POTEMKIN
Le lendemain... je ne dis pas... Mais y songe-t-on quand on aime ?
LA COMTESSE
Et tu te croyais amoureux !..
POTEMKIN
Je l'aurais juré, et souvent, Nadèje, je le jurerais encore.
LA COMTESSE
Erreur! tu ne seras jamais qu'ambitieux... et moi, je ne serai jamais que ton amie, ta nièce, ta fille... Tout le monde te craint, te respecte ou t'admire... il faut bien qu'il y ait quelqu'un qui t'aime... ce sera moi.
POTEMKIN
Jamais je n'en eus plus besoin... jamais je n'ai été plus malheureux, plus ennuyé... Courtisé par eux tous, et moi-même courtisan assidu; obligé d'épier, de deviner les fantaisies d'une souveraine; de prévenir tous ses vœux; de ne pas lui laisser même un désir à former ; et souvent elle en a de si extraordinaires, de si bizarres, de si absurdes !
Elle, Catherine, notre magnanime impératrice !
POTEMKIN
Oui, c'est un grand souverain, un grand homme ; mais c'est une femme! Maîtresse d'un empire immense, ses caprices sont plus grands encore que son pouvoir ; et ce despotisme intérieur, ces royales fantaisies d'une imagination en délire, moi seul en suis le témoin et la victime. Froide et impassible aux yeux de sa cour et de toute l'Europe, on ne voit en elle qu'un grand politique, un conquérant, un roi législateur : c'est la raison, la philosophie sur le trône, et Voltaire l'appelle un sage ! Ah ! s'il avait été à ma place, il saurait à quoi s'en tenir.
LA COMTESSE, avec gaieté.
Vraiment !
POTEMKIN
Et voilà comme on écrit l'histoire ! Ah ! que de fois j'ai maudit l'empire du jupon ! Que de fois, foulant la pourpre des czars, accablé de bonheur et d'ennui, tenant dans mes bras ma fortune, je la pressais contre mon cœur, non avec amour, mais avec rage, comme pour l'étouffer !
LA COMTESSE
Quelle horreur !
POTEMKIN, revenant à lui.
Qu'ai-je dit?... Je te confie tout, Nadèje, je te laisse lire dans
POTEMKIN. 171
mon cœur, et j'ai tort, peut-être; car si tu me trahissais, si tu me livrais à mes ennemis!...
• * LA COMTESSE
Se défier de moi !
Non pas de toi; mais tu es jeune, tu es jolie, tu es entourée de courtisans qui t'adorent, ne t'y trompe pas, parce que tu es la nièce de Potemkin.
LA COMTESSE, souriant.
Et pour d'autres raisons aussi.
POTEMKIN
C'est là ce qui m'effraie. Tu n'aurais qu'à les aimer; tu leur livrerais mes secrets. Je ne le veux pas, je le défends, ou sinon...
LA COMTESSE, riant.
Sinon, le knout, la Sibérie...
POTEMKIN, avec colère.
Oui, je puis tout... et malheur à eux, malheur à toi!
LA COMTESSE
A merveille ! voilà qui est galant, qui est aimable ! et j'admire, Potemkin, comment ton caractère réunit à la fois les avantages et les défauts les plus opposés. Semblable en tout à l'empire russe, que tu soutiens, et dont tu es la vivante image, tu es, comme lui, moitié civilisé et moitié barbare. 11 y a en toi de l'Asiatique, de l'Européen, du Tartare et du Cosaque; mais ce dernier domine. Je n'en veux pour preuve que la déclaration que tu viens de me faire.
POTEMKIN
Qui, moi? ,. Pardonne, Nadèje.
172 HISTORIETTES ET PROYEKBES.
LA COMTESSE
Non pas ; et pour te punir, j'achèverai ton poitrail, et je te forcerai à te regarder. Gâté par la fortune, blase sur tontes les jouissances de la vie, malheureux à force d'être heureux, grand général, ministre habile, mais tour à tour despote et populaire, avare et magnifique, libertin et superstitieux.
P0TEMK1N.
Moi!
LA COMTESSE
Oui, oui, tu crois en toi, en ton étoile, et tu ne redoutes rien, si ce n'est le diable, que tu révères beaucoup.
POTEMKIN, d'un air gêaé.
Quelle folie !
LA COMTESSE
D'où vient donc alors ce cachet magique que tu portes toujours là, sur ton sein ?
POTEMKIN
Tais-toi, tais-toi ; tu blasphèmes ! et quand il serait vrai, quand j'aurais cette faiblesse ! le diable a assez fait pour moi pour que je fasse quelque chose pour lui. Franchement, il faut qu'il se soit mêlé de mes affaires. Je crois souvent que c'est lui qui me conseille.
LA COMTESSE
Oui, tout à l'heure encore, quand il te portait à soupçonner ta meilleure, ta seule amie : moi qui ne tiens ni à tes honneurs, ni à ton pouvoir ; moi qui ai tout refusé, jusqu'à ton amour ; moi enfin qui n'ambitionne rien que ton amitié, et qui braverais pour elle le knout et la Sibérie, que tu as daigné me promettre tout à l'heure !
POTEMKIN
Ah ! ma nièce chérie ! ah ! Nadèje ! je suis un monstre, un ingrat !
Non, je te l'ai dit, tu es ambitieux, et voilà tout... Mais habillez-vous, donnez vos audience*, car on vous attend. Je vous dirai plus tard ce qui m'amène.
POTEMKIN
Non pas, toi d'abord, toi avant tout !... Parle ; que veux-tu? je suis riche; l'impératrice m'a envoyé hier cinq cent mille roubles : ils sont à toi.
LA COMTESSE
Je ne veux rien pour moi; je viens vous parler pour un pauvre diable, un simple soldat auquel je m'intéresse.
POTEMKIN
Je le fais officier.
LA COMTESSE
Au contraire, il veut son congé. Voici son nom et celui de son régiment.
POTEMKIN, regardant le papier qu'elle lui a donné. Mouravieff, grenadier au régiment de Kerson... régiment arrivé hier à Saint-Pétersbourg. (Riant.) Comment ce soldat a-t-il l'honneur d'être votre protégé ?
LA COMTESSE
C'est depuis ce matin. Il était de garde à l'hôtel des Monnaies, où un incendie venait de se déclarer, et il restait immobile sous les armes dans sa guérite en l'eu, parce que le caporal qui l'avait mis en faction n'était pas là pour le relever.
POTEMKIN
Bel exemple de discipline russe... obéissance aveugle; c'est le secret de notre force. Une armée oui ne raisonne pas plus que cela est une armée invincible.
LA COMTESSE
Quoi qu'il en soit, je m'intéresse à mon jeune soldat, car il est jeune : un superbe grenadier, qui ne répond que par monosyllabes ; je l'ai interrogé, et il fait la conversation comme il
fait l'exercice.
POTEMKIN, riant.
En douze temps.
LA COMTESSE
Je lui ai promis son congé, car il est amoureux, et il doit épouser dans son pays une jeune fille qui l'attend aussi patiemment qu'il attendait le caporal.
POTEMKIN
Vraiment ! Je veux le voir. Holà ! quelqu'un !
LA COMTESSE
Je suis sûre que cela vous amusera et vous intéressera.
POTEMKIN, au domestique qui entre, lui donnaut le papier.
Qu'on fasse venir sur-le-champ ce soldat. (A la comtesse.) Vous me restez ? vous déjeunez avec moi ?
LA COMTESSE
Volontiers... mais vos audiences...
POTEMKIN, au domestique.
Je ne reçois pas. Vous direz que je travaille avec l'impératrice, et qu'on ne me dérange pas. Rien ne doit déranger un ministre qui déjeune ou qui dine. Cest le seul moment où il vive pour lui.
LA COMTESSE
Encore un défaut à ajouter au portrait... Vous êtes gourmand.
POTEMKIN
C'est qu'il n'y a que cela de réel et de positif; c'est le seul
POTEMKIN. 1"5
plaisir d'autrefois qui me soit resté iidèle dans ma grandeur. (On a servi le déjeuner.) Allons ! à table... Voyons ces vins de France. (Buvant.] A vous, comtesse !
LA COMTESSE
Et moi, je bois au vainqueur d'Oezakoff!
POTEMKIN
Flatteuse ! ils mangent tous deux.) Quelles nouvelles débite-t-on à Saint-Pétersbourg? En savez-vous de piquantes dont je puisse divertir l'impératrice ?
LA COMTESSE
On ne parle dans toutes les sociétés que de l'aventure de cette pauvre princesse Waronska.
POTEMKIN, souriant.
Ah! oui... je sais.
LA COMTESSE
Cela vous fait rire, un attentat pareil ! Un homme de rien, un mougik, un cosaque, employer la violence contre une femme de qualité ! déshonorer une noble famille !
POTEMKIN
J'en conviens comme vous, c'est épouvantable, et je ne ris que parce que la princesse est de toute la cour la vertu la plus prude et la plus sévère.
LA COMTESSE
Est-ce une raison?
POTEMKIN
Non, sans doute. Aussi les lois ont prononcé : le mougik Oglou est condamné à mort, et sera probablement exécuté aujourd'hui ou demain, dès que l'impératrice aura signé son arrêt, que j'ai là.
17G ai&rOIUEl il., il PROVERBES.
LA COMTESSE
C'esl justice.
POTEMKIN
Toutes les femmes penseront comme vous.
LA COMTESSE
Et les hommes aussi.
POTEMKIN
Certainement... Mais d'autres nouvelles plus gaies que celle-là.
LA COMTESSE
On dit, ce qui n'est guère probable, que les Turcs vont nous céder la Crimée.
POTEMKIN, à demi-voix.
C'est déjà fait. J'ai conquis sans combattre les plus riches provinces musulmanes.
Et comment cela?
POTEMKIN
On le saura plus tard... quand ce sera ma propriété.
LA COMTESSE
Y pensez-vous?
POTEMKIN
C'est là l'objet de mes vœux, c'est là que je veux amener Catherine. Le gouvernement de la Crimée, joint à ceu.v d'Astrakan et d'Azoff, que je possède déjà, me rendront un souverain plus puissant que bien des souverains de l'Europe. Alors je pourrai tout braver.... même un caprice de femme!
LA COMTESSE
Que dites-vous?
POTEMKIN. 177
POTEMKIN
Qu'il faut toujours qu'un favori songe à se rendre indépendant. Arrivé où je suis, je ne puis plus descendre : et si je tombe, ce sera en moulant. Mais, grâce au ciel, nous n'en sommes pas là.
LA COMTESSE
L'impératrice vous aime tant !
POTEMKIN
Je le crois, car je lui suis nécessaire.
LA COMTESSE
Vous exercez sur elle une telle influence !
Pas toujours. Il y a ici quelque machination qui se trame et que je veux déjouer. Depuis hier, Sa Majesté est rêveuse, préoccupée : elle a dans l'âme une pensée que je ne connais pas, et dont je veux me rendre maître.
LA COMTESSE
Peut-être un rival qu'elle va vous donner.
POTEMKIN, souriant.
Si ce n'était que cela, je le saurais, elle me l'aurait dit.
LA COMTESSE
Est-il possible ?
POTEMKIN
C'est un traité passé entre nous. Je vois les choses trop en grand, et elle aussi, pour attacher de l'importance aux mutations de ce genre ou aux nombreuses promotions que peut faire Sa Majesté. Comme souveraine, elle a le droit de nommer à tous les emplois; mais j'exige, moi, premier ministre, que les choix soient soumis à mon approbation.
LA COMTESSE, riant.
C'est admirable.
POTEMKIN
Traité auquel elle n'a jamais manqué, et qu'elle a toujours exécuté avec une fidélité et une bonne foi vraiment impériales. C'est à moi alors de n'admettre dans le personnel que des sujets qui ne peuvent me porter ombrage. J'ai nommé dernièrement le comte Momonoff, jeune Moscovite très-distingué, qui n'a pas en politique deux idées de suite, mais qui réunit du reste toutes les qualités nécessaires au poste brillant où je l'ai placé, et où je tâcherai de le maintenir.
Je ne puis revenir de ma surprise.
POTEMKIN
Pourquoi donc? Nous avons chacun nos attributions. Ce sont deux ministères, deux départements tout à fait distincts, les sentiments et les affaires, et où souvent ce n'est pas moi qui suis le plus occupé. A un major qui entre.) Qui vientlà? que voulez-vous ?