SCENE PREMIERE
(Le cabinet du premier médecin de Paris.)
LE DOCTEUR, que Guillaume, son valet de chambre, achève d'habiller, ERNEST, près d'une table et travaillant.
LE DOCTEUR, à son valet de chambre.
Ma montre ! ma tabatière ! Pas celle-là.
GUILLAUME
Celle de l'empereur Alexandre ?
Non, celle d'Autriche. Je vais déjeuner chez M. d'Appony, à l'ambassade. Ma liste de visites.
GUILLAUME
H y en a beaucoup pour aujourd'hui.
Peu m'importe, je n'en ferai que la moitié, tantôt, aprèt déjeuner.
GUILLAUME
Et les malades qui vous attendent ce matin?
Je les verrai ce soir... Il n'y a pas de mal à ce qu'un médecin soit en retard. C'est en me faisant attendre que j'ai fait ma fortune. On se disait : « Voilà un jeune homme bien occupé, un jeune homme de mérite : il n'a pas le temps d'être exact; et chaque quart d'heure de retard me valait un client. » Aussi tu sens bien que maintenant...
GUILLAUME
Ça augmente en proportion.
Sans doute : on tient à sa réputation. Demande mes chevaux, ma voiture, et n'oublie pas d'y porter ma chancelière ; car il y a, grâce au ciel, beaucoup de rhumes cette année. — Ernest, que faites-vous là ?
ERNEST
Je travaille, monsieur, j'étudie.
LE DOCTEUR, à part.
Est-il bête ! voilà trois ans qu'il a le nez fourré dans les livres, et ne sort de mon cabinet que pour aller à mon hospice voir mes malades. S'il croit que c'est ainsi qu'on fait son chemin... (Haut.) Et qu'est-ce que vous étudiez là?
ERNEST
h cherche l'origine et la cause de ces maladies inflarama*
LE JEUNE DOCTEUR. 22 i
toires si communes à présent, et qu'on pourrait, il me semble, aisément prévenir.
Les prévenir ! une jolie idée ! Ce sont les seules à la mode ! Je vous demande alors ce qui nous resterait à guérir ? Apprenez, mon cher ami, qu'il n'y a pas déjà trop de maladies ; et si vous vous avisez de nous en ôter... Mais voilà, vous autres jeunes fanatiques de la science, où vous mène la rage des investigations et des découvertes ! (Se parlan» à lui-même.) En vérité, si on les laisse faire, ils deviendront plus savants que nous. Il est vrai que celui-là, qui est mon élève, ne travaille que pour moi, et je puis sans danger... (Haut.) Allons, allons, étudiez. Je vais déjeuner ; s'il vient des clients, vous les recevrez.
ERNEST
Et vos lettres? (Il les lui donne.)
Bah ! des malades qui s'impatientent ! Demain nous verrons !
ERNEST
Et s'ils meurent aujourd'hui ?
LE DOCTEUR, avec impatience.
S'ils meurent ! s'ils meurent ! Faut-il pour cela que je me tue? c'était bon autrefois... (Ouvrant des lettres.) Le général Desvalliers, un officier retraité, une demi-solde ? joli client! — Un peintre?... un artiste? un employé ?... tout peuple, tout cinquième étage. — Je n'ai pas le temps d'aller si haut.
ERNEST
J'irai, moi, monsieur, si vous voulez.
A la bonne heure. — Monsieur le bailli de Ferrette, l'envoyé
222 HISTOK1ET1ES El PROVERBES.
de Bade ? L'ordre de Bade est le seul qui me manque : une cou* leur qui tranche et qui fait bien à la boutonnière. D'ailleurs, c'est moins connu et moins commun que les autres... J'irai. (Ouvrant d'autres lettres.) Un banquier prussien? — Un Anglais millionnaire? — Vous avez raison, il faut voir ce que c'est. (En ouvrant une autre.) Ah! mon Dieu! l'envoyé de don Miguel qui a fait une chute! quel malheur! J'y passerai. Pourvu que je ne sois pas prévenu par quelque confrère !
ERNEST
Eh! mon Dieu ! quel amour pour l'étranger!
En médecine, il n'y a pas d'étranger ; je ne vois que des hommes, je ne vois partout que l'humanité.