‹ Historiettes et proverbesChapitre 21 sur 35 · ERS EST · texte numérisé non relu

ERS EST

Si vous la voyez en Portugal, vous êtes bien habile !

Ce sont des mots, et si don Miguel lui-même me faisait l'honneur de m'appeler, je le traiterais comme mon ami, comme mon frère.

ERNEST

Et lui , pour vous payer de vos soins, vous traiterait peut-être. . ; comme sa sœur.

Ce sont des affaires de famille, cela ne nous regarde pas. (Ouvrant une autre lettre.) Ah ! mon Dieu ! la marquise deNangis !... Moi qui dîne aujourd'hui chez elle !

ERNEST, avec émotion.

Madame de Nangis !...

Son mari est député, un homme grave, profond, qui, à la Chambre, ne parle jamais, mais qui vote beaucoup, ce qui le rend très-influent, très-utile au pouvoir; et il y a dans ce moment, à la maison du roi, une place de médecin qui est vacante et qu'il pourrait me faire obtenir.

ERNEST

Une place ! vous en avez tant !

Raison de plus ! Ce sont des droits, cela prouve qu'on a du mérite, du crédit. J'en ai déjà parlé à madame de Nangis, une femme charmante, qui est la vertu et la coquetterie même. Coquette et vertueuse ! avec cela on arrive à tout. Aussi a-t-elle dans le monde une puissance d'opinion... Elle seule aurait fait ma réputation, si elle n'eût été déjà faite. C'est moi qui l'ai tirée dernièrement de cette maladie que vous avez soignée.

ERNEST, soupirant.

Oui, monsieur; j'ai passé cinq jours et cinq nuits à l'hôtel.

C'est vrai, je n'y pensais plus. Quoique parfaitement rétablie, et en apparence bien portante, elle souffre.

ERNEST

0 ciel !

Et il y a trois jours que je lui ai promis un mot de consultation, que j'ai oublié net.

ERNE.ST.

Vous avez pu l'oublier!

Sur le nombre, c'est facile; mais, puisque mes chevaux ne sont pas encore mis, j'aurai le temps d'écrire ma consultation.

ERNEST

Et qu'a-t-elle donc?

LE DOCTEUR, écrivant.

Rien d'alarmant; il y a en elle, au contraire, trop de sève, trop d'existence ! A son âge, à vingt-cinq an?, elle est, malgré sa coquetterie, d'une insensibilité, d'une froideur, même avec son mari, qui s'en est plaint souvent. C'est un tort. Aussi je veux l'effrayer et lui prescrire...

ERNEST

Quoi donc ?

LE DOCTEUR, écrivant toujours.

Un régime tout opposé, sous peine de perdre sa beauté, sa fraîcheur; menace terrible pour une jolie femme... (Souriant.) Le marquis, je l'espère, m'en remerciera.

ERKEST.

Vraiment?

Lui, qui aspire à la pairie, et qui voudrait faire revivre après lui son nom...

ERNEST, à part, avec dépit.

Qui est déjà mort de son vivant !

LE DOCTEUR, fermant la lettre et y mettant t'adresse. Voilà qui est fini... Je m'en vais. — Vous n'oublierez pas ce matin de passer à mon hôpital.

ERNEST

Quoi ! vous n'irez pas?

Je ne peux pas tout faire. — Il faut que j'aille aujourd'hui même toucher mes appointements de médecin en chef.

ERNEST

C'est qu'il y aura peut-être des opérations importantes, et si je ne réussis pas...

Tant pis pour vous ! vous en aurez le blâme.

ERNEST

Et si j'ai du succès, vous en aurez l'honneur.

Qu'est-ce à dire...?

ERNEST

Que j'ai besoin, monsieur, de vous parler une fois à cœur ouvert. Depuis trois ans, je me suis attaché à vous ; je n'ai épargné ni mon temps ni mes peines; mes travaux même vous ont été souvent utiles ; et, loin de m'en savoir gré, loin de me protéger, de me produire, il semble que vous ayez pris à tâche de me tenir dans l'ombre.

Ce n'est pas ma faute, c'est la vôtre, si vous n'avez rien de ce qu'il faut pour parvenir. Vous êtes trop jeune, trop timide ; vous n'avez pas d'aplomb, vous vous effrayez d'un rien. Dans la dernière maladie de madame de Nangis, par exemple, quand j'ai ordonné cette saignée, votre main tremblait. J'ai vu le moment où vous faisiez un malheur ; et, quand j'ai prescrit

cette ordonnance salutaire qui l'a sauvée, je vous ai vu pâlir, hésiter... Vous ne sauriez jamais de vous-même prendre un parti vigoureux et décisif.

ERNEST

C'est ce qui vous trompe, monsieur ; selon moi, cette ordonnance devait tuer la malade.

LE DOCTEUR, d'un air railleur.

Vraiment ! qui vous l'a dit ?

ERNEST

L'événement même ; car je n'en ai pas suivi un mot : j'ai fait tout le contraire, et la marquise existe encore.

LE DOCTEUR, furieux.

Monsieur, un pareil manque d'égards... un tel abus de confiance...

ERNEST

Vous êtes le seul qui en soyez instruit : mais quand je me tais sur ce qui pourrait nuire à votre réputation, ne cachez pas au moins ce qui pourrait servir la mienne. Que la bonté soit chez vous égale au talent ; et quand vous êtes arrivé, daignez tendre la main à ceux qui marchent derrière vous !

Demain, monsieur, vous êtes libre , nous nous séparerons. (A Guillaume qui entre.) Hé bien ! cette voiture ?...

GUILLAUME

Elle est prête.

LE DOCTEUR, à Guillaume.

C'est bien heureux ! vous porterez cette lettre à l'instantà l'hôtel de Nangis. Vous la remettrez à la marquise... à la mai-

quise elle-même, entendez-vous? (A Ernest.) Adieu, monsieur. (A part.) Un jeune homme qui me doit tout ... que j'ai fait ce qu'il est!... quelle ingratitude !

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