‹ Historiettes et proverbesChapitre 6 sur 35 · LA MAÎTRESSE D'AUBERGE · texte numérisé non relu

LA MAÎTRESSE D'AUBERGE

Madame parait souffrante.

EDMOND

Oui, ma femme est un peu indisposée de la route... Une chambre.

la maItresse d'auberge.

A deux lits?

LE TÊIE-A-TÊTE. 87

EDMOND

Certainement...

LA MAÎTRESSE d' AUBERGE, criant.

Catherine, le numéro 2.

CATHERINE

Oui, madame. (Éclairant.) Par ici, monsieur, par ici. Une chambre à deux lits, une cheminée, un canapé, une table. — Portes à droite et à gauche.)

EDMOND, posant Mathilde sur un canapé.

Ce ne sera rien... voilà qu'elle revient à elle... Vite du feu !

CATHERINE

Vous voyez qu'on est en train de l'allumer.

Et à souper ici... près de la cheminée.

CATHERINE

Oui, monsieur.

EDMOND

Qu'est-ce que vous allez me donner ?

CATHERINE

Si monsieur veut voir ce qu'il y a, et choisir lui-même.

EDMOND

Ce sera plus prudent... Je vais commander le diner, pendant que vous ferez nos lits... C'est le plus pressé. (Prenant la main de Mathilde. ) Allons, allons, Mathilde, revenez à vous, et ne craignez plus rien . Nous sommes maintenant à l'abri de tout danger. (A Catherine.) C'est par ici, n'est-ce pas? la porteà gauche? (llsort.)

CATHERINE

Oui. monsieur. (Mathilde, qui l'a à peine entendu, reste anéantie et la tète penchée sur sou sein.) Voilà une pauvre jeune dame qui a l'air

bien souffrante. Si madame veut s'approcher du feu... Madame, m'entendez-vous ?

MATHILDE

Oui, ma bonne... oui ; je vous remercie.

CATHEKlSE, à part.

Je vais chercher des draps. Je crois que le sommeil est ce qui lui est le plus nécessaire.

MATHILDE, restée seule, lève les yeux, et sort peu à peu de son anéantissement.

Où suis-je?... Seule enfin !... Ah ! je respire ! Que s'c>t-il donc passé?... C'était un songe, un songe affreux!... (Regardant autour d'elle.) Non... ce n'est que trop vrai, je suis à lui... pour toujours à lui ! Ce n'est pas possible... Mes sens m'abusent et m'égarent... Ce n'est pas là celui que j'aimais... celui que mon cœur avait rêvé ! Quelle différence! mon Dieu! et quel réveil !... et qui dois-je accuser? moi, moi seule... Ah ! je suis bien coupable et bien malheureuse... Insensée que j'étais! je n'ai écouté que ma tête et mes idées romanesques ; j'ai méprisé les conseils de la raison et de l'amitié ; j'ai mérité d'être punie... Mais être à lui !... mais lui appartenir !... Ah ! mon châtiment serait plus grand encore que ma faute... et cependant maintenant comment lui échapper ? Mon honneur, ma réputation ne sont-ils pas entre ses mains? Que faire, ô mon Dieu! que faire? qui viendra à mon aide? (Poussant un cri et joignant les mains.) Ah ! je n'ai que ma tante... je n'ai qu'elle au monde... et c'est pour me sauver que le ciel l'a conduite si

près de moi... Oui... (Apercevant sur la table du papier, une plume et

de l'encre.) Vuilà ce qu'il faut poui' lui écrire... Elle saura tout.

(Elle écrit vivement, et n'aperçoit pas Catherine qui apporte deux paires de draps.)

CATHERINE

Madame veut-elle quelque chose ?

MATHILDE

Non... Que venez-vous faire?

CATHERINE

Mettre des draps à votre lit... et à celui de votre mari.

MATHILDE

0 ciel !

CATHERINE

Vous êtes toute tremblante.

MATHILDE, troublée.

Moi! non... Dites-moi, vous êtes de cette ville? Connaissezvous l'hôtel de l'Écu de France ?

CATHERINE

C'est au bout de cette rue... Vous traversez la grande place... et juste devant vous.

MATHILDE

C'est bien... (A part, regardant Catherine.) Si je l'y envoyais?...

Non... non... Je ne resterai pas un moment de plus... Cette lettre, je la porterai moi-même... et si on refuse de me voir... 'Avec confiance.) Ce n'est pas possible ! C'est la sœur de mon père... c'est ma seconde mère... son cœur et ses bras me sont ouverts.

CATHERINE, la regardant avec inquiétude.

Qu'avez-vous donc?... Comme vous êtes agitée!

MATHILDE

J'ai besoin de prendre l'air.

CATHERINE

Si madame veut se promener en attendant le souper... nous avons un jardin d'un demi-quart d'arpent. Je vais vous y conduire.

MATHILDE

C'est mutile; je le trouverai bien. Restez... occupez- vous du

souper; C'est l'essentiel... (Entendant du bruit du côté (le la porte à gauche.) On monte... C'est lui... (Sortant par la porte à droite.) Restez;

je reviens dans l'instant. (Elle sort.)

CATHERINE, restée seule.

Voilà une petite daine qui est bien gentille, mais qui tout de même a un air bien singulier.

EDMOM), entrant avec deux garçons d'auberge qui portent des assiettes et des serviettes.

Allons, vite... mettons là le couvert, et dépêchons-nous. (A Catherine.) Où est donc ma femme?

CATHERINE

Sortie pour un instant... Elle avait besoin de prendre l'air.

EDMOND

C'est bon, c'est bon, cela lui fera du bien... Là, près du feu, son couvert et le mien... Qu'est-ce que c'est que ce vin-là?

LE GARÇON

Du vin du pays.

EDMOND

Je n'en veux pas. Je vous ai demandé du vin de Bourgogne.

LE GARÇON

C'en est... Nous sommes en Bourgogne.

EDMOND

Comment ! Sens est en Bourgogne?

LE GARÇON

Oui, monsieur.

EDMOND

Est-ce étonnant ! ce que c'est que de voyager ! Nous sommes

en Bourgogne! .Goûtant le vin.) Oui, ma foi ! ;Voyaut un autre garçon

qui entre.) Ah! voilà déjà le potage, et les pigeons en compote. C'est bien. On sert ici avec une activité! Ce n'est pas comme

au café de Paris, où avant-hier j'ai eu des entr'actes d'un quart d'heure entre chaque plat. On perd le fil d'un diner, et on n'a plus de suite dans les idées. Mettez toujours le potage sur la table, et la compote auprès du l'eu. (A. Catherine.) 11 me semble que ma femme est bien longtemps; où est-elle donc?

CATHERINE

Je lui avais indiqué le jardin, où elle se promène.

EDMOND

Elle s'y sera perdue.

CATHERINE, souriant.

Ce n'est pas possible ; mais si monsieur veut, je vais la chercher, et lui dire que le souper est prêt.

EDMOND

Vous m'obligerez. Je n'aime pas à attendre, surtout quand on a servi. Les lits sont-ils faits?

CATHERINE

Oui, monsieur, et les couvertures aussi.

EDMOND

A merveille.

CATHERINE

Faut-il des oreillers?

Pour moi, certainement. Mais pour madame, je l'ignore. Demandez-le-lui.

CATHERINE

Est-ce que monsieur ne sait pas l'usage de madame ?

EDMOND

Non, pas encore.

CATHERINE, à part.

C'est des nouveaux mariés... Est-ce gentil!

EDMOND, seul auprès du feu.

C'est gentil... Je le crois bien... Un bon souper... un bon feu... et une jolie femme !... Aïe! j'ai les pieds gonflés. (Otant ses bottes et metian* des pantoufles.) Autant se mettre à son aise... quand on est chez soi... Mais voyez si elle viendra... Je meurs de faim... et

le potage qui va refroidir ! (Il attend quelques instants, se promène dans la chambre.) Est-ce qu'elle aurait oublié le souper? Gravement.) 11 y a bien du désordre dans cette tête-là... Je ne dis rien, (froidement) parce que je L'aime... Mais une fois ma femme, il ne faudra pas qu'elle s'avise de me faire attendre... pour mes repas. (Avec impatience et s'asseyant.) Ma foi ! elle dira ce qu'elle voudra, je vais toujours me servir. (Prenant une cuillerée de soupe.) Dieu ! que c'est chaud ! Je vais aussi lui en mettre dans son assiette pour que ça refroidisse... Cela passera pour une attention... Otons la soupière et servons les pigeons... là... (Mettant sa serviette et mangeant son potage.) Nous y voilà. (La porte à laquelle il tourne le dos s'ouvre en ce moment. Sans retourner la tête.) Enfin la voilà!... Je savais bien que cela la ferait venir... Allons donc... Allons donc, retardataire... Votre soupe vous attend. (Paraît une

dame d'une cinquantaine d'années : tournure distinguée, costume de voyage.

Elle s'avance près d'Edmond et lui dit : ) Monsieur Edmond de Verneuse ?

EDMOND, tout étonné et se levant.

C'est moi, madame... (Balbutiant.) C'est-à-dire, c'est moi et ce n'est pas moi... car je suis ici incognito, et je m'étonne que vous me connaissiez.

l'étrangère.

Vous allez être au fait... Je vous demande seulement cinq minutes d'entretien, et je me retire... Mais je vous prie, avant tout, de ne pas vous déranger, et de vouloir bien continuer votre souper.

EDMOND, se remettant à table.

Puisque vous l'exigez... je n'en serai pas fâché. (Il découpe le

pigeon, dont il se sert une aile.) Pardon, madame... je vous écoute. l'étrangère.

Je suis madame de Bussières.

EDMOND, laissant tomber sa fourchette

Ah ! mon Dieu! (A pan.) La tante de Mathilde... Qu'est-ce que cela signifie?

Mme DE BUSSIÈRES.

Partie ce matin de Paris, je viens d'arriver à l'Ëcu de France, où j'avais fait d'avance retenir mon logement pour cette nuit. A peine entrée dans l'appartement qui m'était destiné, on me remet cette lettre, que je ne vous donnerai pas, mais dont vous connaissez l'écriture.

EDMOND

Celle de Mathilde.

Mme DE BUSSIÈRES.

Je dois avant tout vous la lire : « Ce 6 octobre, hôtel de l'Europe, neuf heures du soir. »

EDMOND

Cela n'a pas une demi-heure de date.

Mme DE BUSSIÈRES.

Précisément. (Continuant à lire.) « Ma tante, ma seconde mère, « sauvez-moi : c'est une coupable qui vous écrit, une coupable « qui n'a d'espoir qu'en vous. Égarée par les conseils d'une « compagne d'enfance, par mes lectures romanesques, par ma a jeunesse, mon inexpérience, j'ai aimé... non, c'est profaner « ce mot ! j'ai cru aimer quelqu'un que mon cœur seul avait « créé... car ce qui m'avait séduite en lui, grâce, esprit, ama- « bilité, noblesse, courage, tout cela n'existait que dans mon a imagination ! Je ne le connaissais pas, cl il m'a suffi de le « connaître pour que l'illusion fût détruite...

EDMOND

Qu'est-ce à dire ?

Mme DE BUSSIÈRES, continuant.

• « Un «cul jour, un jour entier passé près de lui, me l'a mon- « tré tel qu'il était. Ce matin, je l'adorais, et maintenant je le « déteste, je l'abhorre. Plutôt mourir que d'être à lui. »

EDMOND

Assez, madame, assez.

Mme DE BUSSIÈRES.

J'ai fait comme vous, je n'ai pas achevé cette lettre ; j'ai couru à ma nièce, qui, pâle et tremblante, attendait son arrêt ; elle voulait tomber à mes genoux, je l'ai prise dans mes bra?, je l'ai rassurée. Elle m'a tout raconté, et je connais maintenant tous les détails de votre liaison et de votre voyage.

EDMOND, confus.

Quoi! madame...

M™ DE BUSSIÈRES, sévèrement.

Je ne vous dirai pas tout ce que je pense de votre conduite. On peut pardonner à la jeunesse de Mathilde, à son inexpérience ; mais vous, monsieur, chercher à séduire, à enlever une riche héritière, une jeune personne de seize ans ! vous n'avez pas songé qu'il y avait là une réunion de circonstances dont, même à notre défaut, la justice pouvait s'emparer-

EDMOND, pâlissant.

Quoi ! vous croyez ?

Mme DE BUSSIÈRES.

Loin de nous une pareille idée! ce serait à jamais vous perdre d'honneur, et nous tenons à votre réputation autant qu'à celle de notre famille. Daignez donc m'écouter avec attention.

(Lentement et avec gravité.) Mon frère a quitté hier Paris, persuadé que sa fille partait avec moi.

EDMOND

Oui. madame.

Mme DE BUSSIÈRES, de même.

Ha nièce a quitté ce matin l'hôtel de son père, seule, dans une voiture de place, et en disant qu'elle allait me rejoindre pour partir avec moi.

EDMOND

Oui, madame.

Mme DE BUSSIÈRES, appuyant sur chaque mot. Eh bien ! mettez-vous dans l'idée et persuadez-vous bien que c'est réellement avec moi qu'elle est partie ce matin et qu'elle a fait la route de Paris à Sens.

Que voulez-vous dire ?

Mrae DE BUSSIÈRES.

Qu'il n'y a maintenant au monde que vous et Mathilde qui ayez connaissance des événements d'aujourd'hui: et si jamais le moindre bruit en courait, si un mot en transpirait, ce ne serait que par vous, par votre indiscrétion.

EDMOND

Madame!...

Mme DE BUSSIÈRES.

Et j'ai deux fils, tous deux militaires, qui tiennent encore plus que moi à l'honneur de leur famille et à la réputation de leur cousine.

EDMOND, avec émotion.

Madame, vous me connaissez mal, et vous pouvez être sûre

que mon honneur et ma délicatesse m'engageront seuls au silence.

Mme DE BUSSIÉRES.

J'en suis persuadée, et j'en doutais si peu, que mon intention était de vous demander la seule lettre que ma nièce vous ait écrite, et qui, ce matin encore, à ce qu'elle m'a dit, était là, dans votre portefeuille.

EDMOND, l'ouvrant et la lui donnant.

Comment donc ! trop heureux de vous donner cette preuve de ma sincérité.

Mme DE BUSSIÉRES, la prenant.

C'est bien, monsieur... Je pars donc avec ma nièce, (Avec intention.) qui ne m'a jamais quittée : j'achèverai la route avec elle; j'arriverai avec elle à ma terre où ma famille nous attend, et là notre amitié et nos conseils la guériront bien vite de quelques défauts, fruits de son inexpérience et de sa jeunesse ; mais ce qui n'appartient qu'à elle, c'est la noblesse et l'élévation de ses sentiments, c'est surtout la bonté de son cœur. Avec cela, et grâceà laleçon d'aujourd'hui, on se corrige aisément, et bientôt, je l'espère, ma nièce deviendra une femme accomplie. Vous n'y aurez pas peu contribué, monsieur, et ce sera pour vous une satisfaction intérieure de tous les instants.

EDMOND, s'inclinant.

Madame, certainement...

LE GARÇON, entrant avec un plat de rôti.

Monsieur, voici les perdreaux.

Mme DE BUSSIÉRES, souriant.

Je vous laisse avec eux, et retourne à mon hôtel... Non, non, ne vous dérangez pas, de grâce ! Désolée d'avoir interrompu votre souper. (Elle sort.)

EDMOND, resté seul, et jetant avec colère sa serviette sur la table.

Vit-on jamais une aventure pareille? Et elle avait peur que je n'en parlasse!... Ah bien, oui.! on se moquerait trop de moi à Paris. Avoir conduit jusqu'ici, dans ma voiture, une jeune personne charmante... le souper prêt... la couverture faite... et tout cela pour rien... rien au monde... que pour mes frais de voyage ! si jamais maintenant on me rattrape à courir la poste de cette manière-là !... C'est une bonne leçon, et je me souviendrai du proverbe :

Il vaut mieux tenir que courir.

UN

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