LES MISES EN SCÈNE DE TABLE
Le réalisme de table a, de tout temps, été accentué avec le plus grand soin dans les mises en scène de la Comédie-Française, qu'il se soit agi du répertoire ancien ou du théâtre moderne.
Provost ne buvait en scène que du bordeaux de première qualité.
Monrose était intraitable sur le chapitre des volailles à découper devant le public. Il les lui fallait en chair et en os, et d'une provenance respectable. Il se serais absolument refusé à désarticuler des membres en carton, à l'imitation des pièces anatomiques du célèbre docteur Auzoux.
Dans un ordre d'idées moins matérialistes, M"® Mars détestait les fleurs artificielles, pour ses jeux de scène. Elle voulait des bouquets nature, et elle en avait toujours de superbes. Les nombreux admirateurs de cette incomparable diva de la comédie épargnaient, sur ce point, plus d'une dépense à l'administration.
L'emploi d'accessoires réels pour les repas de théâtre n'a gagné que tardivement les scènes d'ordre secondaire. La soupe aux choux est cependant d'ancienne date, mais en ce qui me concerne, c'est au second acte du Naufrage de la M^'^w^equej'aivu
D*un Homme de Théâtre. 247
pour la première fois, aux boulevards, fumer en scène une «raie soupe aux choux, a L'accessoire » était préparî par la con^l^ge du théâtre, qui y apportait tous les soins et tous les légumes nécessaires. Elle la mettait au feu vers trois heures de l'après-midi ; aussi, à partir de cinq heures, les couloirs de l'administration embaumaient, contrairement à l'usage.
La première répétition de la soupe aux choux se fit la veille de la représentation. M"® Racine, qui jouait le rôle de la servante d'auberge, et à qui incombait, par conséquent, le maniement de la soupière^ i>* avait jamais eu en mains qu'un ustensile vide et destiné à figurer. ,
Ce soir-là, Tactrice arrivait en retard et n'avait que le temps de se précipiter sur la scène, sans accorder* la moindre attention aux fumets insolites que humaient les comparses rangés le long de l'escalier voisin de la cui§ine. M"* Racine saisit la soupière hermétiquement coiffée du couvercle; elle apporte le tout en scène, conformément à son rôle, elle enlève le couvercle pour servir les invités. surprise! ô délices! l'arôme culinaire se dégage, remplit la scène et la salle. Tous les yeux brillent de convoitise; les assiettes sont avidement tendues. M"« Racine elle-même subit le charme; sans doute elle avait mal dîné. Elle reprend la soupière, elle l'entoure de ses bras pour la protéger, et elle es-
quisse un pas joyeux qui menace de faire chavirer le potage. Un cri d'effroi se fait entendre; mais la voix du directeur domine l^kumulte et calme M"* Racine : « Bravo, ma petite, s*écrie-t-il, garde avec soin l'effet que tu viens d'improviser, et danse ferme, demain, devant le public. »
M"* Racine suivit le conseil ; elle eut un succès fou... et* la soupe aussi.
LES FUNAMBULES ANCIENS ET NOUVEAUX. — PANTOMIMES ET PANTOMIMISTES. — LES ANCIENS THÉA«rRES DE LA BANLIEUE. — SAINT-MARCEL.