PLAISIR ET CHARITÉ
Toujours en 1871 : je trouve dans mon carton un souvenir relatif à TinauguratioTides concerts du Cirque-Olympique, inauguration qui eut lieu au profit de l'œuvre des fourneaux économiques.
A cette occasion, on vit un vénérable curé veniç. improviser un discours philanthropique, suH'estrade où s'étaient fait entendre tour à tourJoachim, Wilhelmy, Léonard, Vieuxtemps, Sivory. Di^osant de la parole de la même façon triomphante que ces artistes célèbres manient l'archet, M. Duquesnay, curé 'de Saint- Laurent, ne causa, par sa présence insolite, aucun Mottubohu, comme on disait
alors.
f Loin de là, son discours obtint un très- vif succès
et fut interrompu à plusieurs reprises par les applaudissements les plus chaleureux.
L'orateur, au visage intelligent et bienveillant, à la voix pleine et sonore, se mit rapidement en communication avec ses auditeurs.
D'abord, il entreprit la justification de M. Pasdeloup, qui ne se trouvait pas, dans le principe, sans quelque inquiétude sur la question de savoir si la présence de l'ennemi n'était pas un obstacle à ce que les Parisiens entendissent de la grande musique.
D'un. Homme de Théâtre, 3 lo
^ Le bon abbé expliqua comment il avait rassuré le
^ directeur des concerts populaires, en lui ^^émontrant qu'un but charitable peut parfois sanctifier ie plaisir. A Tappui de cette assertion, M. Duquesnay raconta, avec un chaiWe particulier, qu'il s'était autorisé de l'exemple historique d'un de ses supérieurs ecclésiastiques. Voici dans quelles circonstances :
$ Il y a un siècle environ, un hiver très-rigoureux sévissait à Marseille. Un soir, il y avait grand bal chez le gouverneur ; toute la noblesse de la Prol^l^nce y assistait. Au moment où la fête était dans tout son éclat, un laquais annonce d'une voix troublée : <c Monseigneur Du Belloy! » Les danses sont Interrorqpues, le gouverneur se pi'écipite au-devant : ., au prélat qui lui dit en souriant:
— Vous ne vous attendiez pas à me voir ici. Je viens parce que fts pauvres ont froid. J'ai pensé que dans une assemblée consacrée au plaisir, la charitélSerait plus facile.
Aussitôt, la fille du gouverneur s'avance et, pre- . nant.la««nainde l'évêque, fait la quête dans les salons. Les hommes vident leur bourse. Les femmes, d'al5ord émues à la vue de Mgr Du Belloy, et dont
• les toilettes eussent été peut-être modifiées si l'on eût prévu pareille visite, se dépouillaient de leurs bijoux. Les unes donnaient leurs pendants d ofeilles, les autres leurs bagues, d'autres enfin leurs bracelets; lorsque la quête fut terminée, Tévéque
avait de quoi chauffer ses pauvres pendant tout l'hiver ! • ^ % Il exigea que les danses fussent reprisQ^ et ne s*é-* * loigna qu'en voyânt4e bal rendu à toute son animation première. * '"•^ .. ': -.-^^
Après avoir rappelé ce #souvenî3întéressaiiÇ'-..| M. l'abbé Duquesnay conclut en disant à ses audi- /' teurs charmés qu'il n'avait ni le rang, nij autorité de Mgr Du Belloy, mais que puisqu'il s'agissait , aussi d'une œuvre pieuse, il n'aVait pas eu plus de peur d'un concert que l'illustre évêque de Marseille n'avait redouté un bal. ^
La présence de l'abbé Duquesnay appoTfa à la recette un fructueux contingent, sans compter le produit d'une quête qui ne s'éleva pas à mpins a? ^ deux mille francs. ^