‹ Historiettes et souvenirs d'un homme de théâtreChapitre 9 sur 65 · AUBER · texte numérisé non relu

AUBER

3es œuvres, chacun les connaît, les nomme, les

loue.

Sa vie fut celle d'un épicurien, d'un homme de goût et d'esprit, d'un charmant égoïste, d'un fanatique de Paris.

On sait qu'il y est mort pendant le siège ( 12 mai 1 871). Ses funérailles furent provisoires.

Le service funèbre eut lieu à la Trinité, le i6 juii^^ de cette même année 1871.

Le mot lugubre de funérailles peint mal la pb^^ sionomie particulière de la cérémonie. Sans ^ crainte de commettre quelque impiété, on sera* tenté de la comparer à : a une grande première. »

Toilettes claires ; regards cherchant avec empres^ — ^ sèment et mondanité les personnes de connais--^ sance ; saluts de la main échangés à distance ; fea croisé des lorgnettes; artistes du chant et de la danse curieusement accoudées aux galeries supérieures ; jusqu'au soleil éclatant , — comme un éclairage à giorno^ — tout contribuait à faire illusion.

Eh bien ! si, par delà la vie, on sourit encore, il est permis de penser que le mort illustre déposé sous le catafalque solennel, au milieu des trépieds d'argent, et dans la lueur fantastique des flammes vertes, — eut un tressaillement sympathique, en présence de ces élégances, de ces illustrations accourues comme à une réunion du printenîps. Il dut leur pardonner d'être moins émues, moins accablées de douleui* , autour de son cercueil, qu'heureuses de revoir le vrai Paris vivant et se comptant, ainsi qu'il le fit alors, après dix mois de deuil et d'angoisses.

Aimable et harmonieux jusque dans la mort, Auber servit, par ses funérailles, de trait d'union

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. eatre les deuils passés et les espérances de l'avenir.

Et puis, on savait qu'il ne laissait après soi ni

^^niille éplorée, ni deuils déchirants, ni misères, ni

détresses. Comme l'a dit un des plus éloquents

Oï'^teurs de cette cérémonie, « c'est qu'il ne voulait

t^vivre éternellement que dans la descendance qui

^^ peut pas périr, dans les œuvres de son esprit ;

^^ voilà pourquoi les enfants qu'il nous laisse,

^U lieu de pleurer et de gémir ici comme des

enfants ordinaires, chantaient tout à l'heure sur sa

tombe. »

On regrettait donc Auber avec une amertume

mêlée de douceur. C'était un ami absent. Il ne

semblait point qu'il fût mort, mais simplement parti .

Sept discours furent prononcés au cimetière

Montmartre. Il y en avait cinq de trop. Le défunt,

qui n'aimait point les longueurs a, sans doute,

tenu compte des intentions.

Quelques années plus tard, on songea à décerner à la "mémoire d' Auber les honneurs funèbres qu'il n'avait pas été possible de lui rendre pendant le siège.

On fit élever au Père-Lachaise une tombe entourée d'une balustrade en cuivre, soutenue par des colonnes également en cuivre; à la tête un chapiteau en pierre , terminé par une . pyramide en marbre noir.

En haut de cette pyramide, une étoile d'or, ^-^ dessous de laquelle on lit le nom d'Auber, la dat^ ^^ sa naissance (Caen, 29 janvier 1782), et celle ^^ sa mort. Au-dessous, sur une console, le bu^^^ d'Auber, en marbre blanc. Ce buste est ux^^ copie de celui de Dantan qui se trouve au Conser-" vatoire.

Comme attributs, sculptées dans la pierre, un^ lyre et une couronne entrelacées de feuilles dç laurier. Sur les deux façades de droite et de gauche de la pyramide, la longue nomenclature des œuvres du maître.

La tombe est placée dans là grande allée qui fait face à l'entrée du cimetière du Père-Lachaise, à côté du tombeau de la famille Baroche, ayant en face le grand monument élevé aux généraux Clément Thomas et Lecomte, à deux pas de Rossini et d'Alfred de Musset.

La cérémonie d'inauguration du monument eut lieu le 29 janvier 1877, avec chants, chœurs et musique militaire dans l'intérieur du Père-Lachaise.

Si j'avais eu voix délibérative dans le conseil où l'on régla la mise en scène de cette cérémonie, je déclare que je ne me serais point montré favorable au programme qui fut adopté et exécuté.

J'aurais divisé la cérémonie en deux parties distinctes : l'une purement artistique, l'autre exclusi-

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veinent funéraire. On a confondu les deux éléments, et j'estime que Ton a eu tort !

Qu'ont de commun, avec les silences solennels ^*un cimetière, les bruits d'instruments, les fanfares ^^ les voix humaines aux sons mélodieux ? La ^"^iste mélopée religieuse pour les ministres et serviteurs du culte, et puis quelques suprêmes paroles d'un parent, d'un ami ou d'un disciple en sanglots, voilà les seuls bruits qui convenaient au champ des morts.

i II eût donc été bien, selon moi, de garder, pour

la première partie de la cérémonie, les morceaux de musique, les chœurs, et même, contrairement à l'usage, les discours officiels et artistiques, par la raison qu'ils devaient avoir, forcément, un aspect plus académique encore que mortuaire, à l'inverse de ce qui a lieu au lendemain d'un décès.

Pour cette première partie, ce n'est point le Père- Lachaise que j'eusse proposé, c'est la grande cour du Conservatoire. .

Elle eût été assez grande pour contenir « les invités, 3> sans compter que l'on aurait pu utiliser les nombreuses fenêtres qui donnent sur cette cour. Dans un endroit d'honneur, on aurait placé le buste d'Auber. Peut-être même eût-il été bon de disposer un fac-similé, en peinture, du monument du Père-Lachaise, et alors aurait commencé la cérémonie artistique, devant un public attentif.

jo Historiettes et Souvenirs

pouvant entendre les paroles des orateurs, paral^^ qu'il est toujours si difficile de recueillir en plein air.

De la sorte, cette fête commémorative aurait été complète, et elle se fût trouvée à sa place, dans cette maison, si longtemps le domaine d'Auber.

J'ai prononcé le mot : fête. Ce n'est point m^ blasphème. La foule d'invités et de curieux qui, par un beau soleil, se pressait dans les allées, sur le gazon, et parfois même sur les tombes du Père* Lachaise, était-elle en grand deuil d'Auber ? Non ; on saluait son génie, on oubliait sa dépouille terrestre. C'était la fête de sa gloire.

Eh bien ! le cimetière n'est fait pour aucune fête, excepté celle de la mort.

Voilà pourquoi j'aurais complété la première cérémonie de la grande cour du Conservatoire par le dispositif suivant :

Après les musiques et les discours, toute l'assemblée se serait mise en marche vers le Père-Lachaise en passant par les boulevards, ce qui aurait fait dire : « Ceci est le grand cortège artistique d'Auber. On lui rend aujourd'hui l'hommage public et national que les tristes événements politiques n'ont pas permis de lui rendre, lorsqu'il est mort, il y ^ quelques années, » Et tout le monde se serait incliné, comme si le corbillard lui-même, avec sa charge funéraire, eût été présent.

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Parvenu au Père-Lachaise , le cortège aurait silencieusement entouré le monument. La religion aurait donné ses bénédictions à celui qui n'est plus, ainsi qu'à ceux qui sont encore, et le seul détail de ^ise en scène accessoire que j'eusse compris alors, ^ût été loffrande de la couronne d'immortelles, achetée par les élèves du Conservatoire, en l'honneur de leur illustre et vénéré maître.

Marc Bayeux ne goûta nullement cette idée. Elle ^^i inspira la boutade poétique suivante :

Pour la première fois, Hostein, mon camarade, Nous sommes loin, bien loin, de nous trouver d'accord. Que voulez-vous r II vente ! Il pleut! Je suis malade. Et vous entreprenez de m'arranger la mort!

Elle est proche pour moi, je le crains, la camarde.

Je le crains, c'est façon de parler. Je ne veux

Pas vous rééditer les phrases qu'on hasarde

Sur : Celui qui meurt jeune est bien aimé des Dieux...

Moi j'ai vécu. Je sais ce que disent les choses Qui, d'après mons Virgile, ont des pleurs quelquefois. Je comprends les soleils rieurs des matins roses, Et le rouge couchant aux profondeurs des bois...

Voici déjà six ans, après les hécatombes.

Je marchais en Lorraine, au milieu des débris. Et je m'ébahissais à voir que, sur les tombes, La nature avait mis de grands gazons fleuris.

Nos soldats étaient morts. Leur bravoure fauchée Ne laissait qu'un désert tout rempli d'ossements. La nature, sur eux, mettait une jonchée De gazons émaillés et de buissons charmants;

Le vent, qui passait là, disait une musique

Qui caressait l'ouïe à ces morts étendus.

Elle leur redisait la fanfare héroïque

De ces grands régiments qu'elle avait entendus...

Auber eut un talent facile. Son génie N'allait point aux grands coups. Il a vécu cent ans Presque; et toujours heureux : il eut la mélodie Qui caressait l'esprit par des refrains chantants.

Jeune, il connut les temps des grandes épopées. Il avait ses trente ans à la Bérésina.

Sa musique n'eut pas de grincements d'épées; Il laissa sangloter la France, — et ne daigna...

Eh bien, mon cher Hostein, d'où vous vient cette idée De le faire enterrer dans le fond d'une cour. Avec mille pudeurs de fille mal gardée?

Auber, vivant, aurait pris cela pour un four...

Il aurait dit : Va-t'en au diable! Et qu'on me mène Promptement, au milieu des cyprès toujours verts, Sur ce mont d'ossements, tétte colline humaine. Où dorment tant de gens, auteurs de mauvais vers.

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