UN MYSTERIEUX AMI
Je le vois encore, bien qu'il ait disparu depuis de longues années...
C'était un petit homme de trente-six ans, aux yeux bleus d'une grande douceur, aux gestes félins, à l'allure fluide. Il allait sans bruit, pour mieux dire il se glissait; quand il nous faisait visite, il choisissait l'heure qui n'est plus le jour et qui n'est pas la nuit, celle que l'on désigne vulgairement par ces mots imagés : « entre chien et loup. »
A cette heure-là, oti, en hiver, les flambeaux ne sont pas encore allumés, si l'on entendait un coup de sonnette, venant timidement du dehors, on disait : a C'est lui ! »
C'était lui, en effet. Rentrait, comme poussé par la domestique; il saluait un peu bas, et restait
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auprès de la porte, quelque instance que l'on mît pour le rapprocher de la cheminée, où il faisait chaud et clair. La pénombre lui plaisait. Le froid, lui paraissait. indifférent. Il était si modeste!
Il attendait qu'on lui adressât la parole. Il répondait brièvement et ne questionnait jamais. Rarement, il venait les mains vides. Tantôt c'était une fleur exotique, tantôt un fruit magnifique. On avait beau refuser, il insistait tellement qu'on ne pouvait se défendre de garder ce qu'il offrait. Une fois, on se risqua, avec tous les ménagements possibles, à lui proposer le remboursement de ces raretés qui devaient lui coûter très-cher. Il répondit qu'elles ne lui coûtaient rien du tout, par la raison qu'étant fleuriste de sa profession, il avait accès dans des jardins de luxe, oti il dessinait, d'après nature, des fleurs merveilleuses, non répandues dans le commerce, et où, en échange de quelques-uns de ses produits artistiques, on lui donnait de temps à autre des spécimens intéressants, dont il était trop heureux de faire ensuite hommage à des connaisseurs.
Il n'y avait rien à dire à cela. On laissa donc agir cet aimable fleuriste; on s'habitua à ses visites, à sa manière d'être, à ses singularités. Mais l'intimité n'allait pas plus loin. Lui-même ne s'y prêtait guère. Plus d'une fois, comme il se trouvait présent au moment où la bonne annonçait que lé dîner
5o Historiettes et Souvenirs
était servi, on le pria, par occasion, de vouloir bien le partager. Il refusa constamment avec une douce ténacité. On parvint à lui faire accepter quelques 'billets de spectacle, et encore c'était pour sa femme et sa petite-fille.
Car il était marié. Il nous avait souvent parlé avec une tendresse infinie de sa fillette qui était si gentille, si bonne, si intelligente I Cela lui avait attiré définitivement les sympathies des dames de la maison.
— Comme il aime son enfant I disaient-elles. Quel brave homme !
Ce brave homme, que l'on aurait cautionné au besoin, restait cependant inconnu. On savait qu'il était fleuriste, qu'il était marié et père, excellent père même ; mais on ignorait comment il s'appelait et oti il demeurait ; on n'avait jamais le temps de le lui demander. Cela importait si peu, et il s'en allait si vite !
Maintenant, où l'avais-je connu? C'était, si mes souvenirs ne me trompent point, à la porte du Théâtre-Historique, sur les marches d'entrée. Je faisais volontiers de cette localité mon poste d'observation. Or, étant là, un soir, je reçus un grand salut d'un monsieur qui passait et qui s'arrêta devant les affiches. Je rendis le salut, sans m'inquiéter de la personne à qui je le réciproquais.
Le lendemain, le surlendemain, mêmes politesses
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de la part du monsieur ; mêmes rendements de la mienne, et ainsi de suite^ tous les jours, à de rares exceptions.
On ne se figure point combien un témoignage quotidien de politesse, à heure fixe, finit par établir de bienveillance entre les gens! On s'habitue au 'visage de celui qui salue avec cette persévérance : à la longue il semble qu'on l'a toujours connu. Dans tous les cas, ce n'est plus un étranger. Le coup de chapeau, ainsi pratiqué, devient un lien social.
Un soir qu'il pleuvait, je trouvai mon salueur (le mot n'est pas usité, mais Littré le consacre), tout mouillé et grelottant devant le théâtre. Je l'invitai à venir s'asseoir aux fauteuils d'orchestre où il se sécherait et se réchaufferait. Il se fit prier ; comme j'insistais, il accepta.
Nous nous approchâmes de la boîte oîi le contrôleur en chef était gravement assis, et je dis à cet employé supérieur de vouloir bien placer mon compagnon. Celui-ci me remercia, et son regard exprima une si affectueuse reconnaissance, que je me sentis pris d'un grand élan, et je prescrivis que Ton marquât aux entrées monsieur...
— Monsieur?... reprit le contrôleur attendant renonciation du nom.
Mon ami donna à voix basse l'indication demandée, et, après m'avoir encore remercié, il pénétra dans la salle.
Je me fis remettre le livre sur lequel on venait d'inscrire le nouveau bénéficiaire d'entrées quotidiennes, et je lus :
— Durbety, rue..., n°...
Donc il s'appelait Durbety, ce n'était pas un prince déguiçé ; Durbety* tout simplement.
A quelque temps de là survinrent les graves événements de février 1848. J'eus des occasions plus fréquentes de voir mon ami Durbety. Garde national actif, délégué de section, il allait et venait au milieu de l'agitation de la rue. Un moment, j'eus peur que mon ami ne cachât, sous sa modeste enveloppe de fleuriste, les agissements d'un personnage politique. Crainte vaine! Durbety ne s'élevait pas au-dessus de sa sphère. C'était un homme d'ordre, un conservateur, et je ne tardai pas à en avoir la preuve.
Dans le cours de ce mois de février, on eut à redouter des manifestations subversives de la propriété. Je ne sais pas si la phrase est de M. Joseph Prudhomme, mais ce qu'il y a de certain, c'est que l'on parlait ainsi dans la classe bourgeoise du quartier.
Un jour, des gens armés se présentèrent au théâtre, rue des Fossés-du-Temple. Ils paraissaient obéir à un garde national gradé qui n'était autre que l'ami Durbety. Évidemment, il ne pouvait conduire que des hommes d'ordre comme lui. Trouvant la porte
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fermée, ces hommes d'ordre appelèrent le concierge et menacèrent d'enfoncer ladite porte, si on ne l'ouvrait à r instant.
Le concierge monta à Tentre-sol ; là, derrière les contre-vents, il demanda ce qu'on lui voulait. « Ne me reconnaissez- vous point ? s'écria Durbety, d'une voix enjouée. Je suis l'ami de votre directeur! — Peut-être bien que je vous reconnais, monsieur Durbety, répondit le gardien ; mais quant aux amis, à cette heure-ci, ils ne sont pas faciles à démêler. »
Le concierge était, on le voit, un serviteur sagace. Il avait l'art des distinctions. Il est vrai que dans la rue Basse-du -Temple, il avait eu mainte occasion de voir des frères et amis de plus d'une sorte.
Cependant les compagnons de Durbety s'impatientaient. Précisément j'arrivais par le faubourg du Temple ; ayant reconnu de loin mon ami le fleuriste, je courus à lui en lui demandant ce qui l'amenait dans nos parages.
— Tiens, fit Durbety avec un léger étonnement, je vous croyais aux Tuileries avec la 6® légion. Ma foi, je suis bien ravi de vous voir. — Il m'expliqua qu'on avait fait courir le bruit dans son quartier qu'on devait mettre au pillage divers théâtres, et particulièrement le nôtre, où il y avait, disait-on, beaucoup d'argent. « Cela m'a inquiété, dit Durbety en terminant, et, avec quelques voisins et
amis, je suis venu pour vous sauvegarder, vou3 ^^ vos biens. »
Je remerciai avec effusion mes braves défenseuirs; je les fis monter dans mon bureau. Je leur offris ^^ s'asseoir. On leur devait bien cette politesse. Je n® pouvais leur proposer des rafraîchissements, 1^^ cafés du voisinage étant fermés. J'aurais dû pens^^ aux marchands de vin qui ferment moins q^^^^ jamais aux époques troublées et altérées ; faute d'h»- ^' bitude, ridée ne m'en vint pas à l'esprit.
Durbety et ses amis restaient donc debout, B^^s regards fixés sur une grosse caisse en fer qui donn^^^^ au bureau un aspect très-riche, a Ah ! ah ! dis— — ']^ en riant, voilà qui vous tire l'œil. La boîte ai — -*^^ recettes I Eh bien, rassurez-vous. Aussitôt reçu^^^^» aussitôt distribuées. Voyez. » Et j'ouvris la caiss^^^^* Elle ne contenait que quelque menue monnaie.
— Oh ! à la bonne heure, s'écria Durbety av»» ^'^^ satisfaction, nous savons à quoi nous en tenir, ^^
nous voilà tranquilles, n'est-ce pas, mes amis?...
^Ces braves gens se retirèrent comblés de n^ -^^^ remercîments.
Peu de jours après Durbety vint à la maison, crr:^*^" se -trouvaient quelques personnes intimes, parim^-'*^^ lesquelles une dame, artiste de notre théâtre.
On ne tarissait point sur les louanges de Durbetm:*/;' sur sa belle conduite, sur son dévouement.
Je laisse à juger de l'ovation qu'on lui fit qua
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^' parut ! Ensuite la conversation roula sur les vols ^Hes voleurs.
— Oh ! moi, je ne les crains pas, dit la dame artiste. Vous ne devineriez jamais ce que j'ai imaginé pour les dépister, dans le cas où il leur prendrait la fantaisie de venir visiter mon logement delà rue...
Et la bavarde, car elle l'était dans ce temps-là, — peut-être Test-elle encore un peu ? — se mit à faire -onfidencedes cachettes, d'ailleurs fort ingénieuses, qu'elle avait inventées pour mettre en sûreté son Dr, ses bijoux, ses valeurs, le tout s'élevant à un :otal assez important. — A propos, ajouta- t-elle en riant, inutile de vous recommander la discrétion, [l'est-ce pas ? Tout ce que nous disons ici est perdu.
— Absolument, répondit Durbety, du côté de qui la dame s'était tournée en achevant sa phrase.
Vers la fin du mois, nous décidâmes, — vu la
misère théâtrale qui régnait à Paris, en l'absence
de tout autre règne, — d'aller donner à Londres
des représentations de la Reine Margot, En passant,
je rappellerai que la pièce fut défendue à cause de
son titre, et à cause des légèretés anti-britanniques
de l'épouse du roi de Navarre. On remplaça la
pièce par Monte- Christo. Mais n'anticipons point.
Nous traitâmes de la location de Drury-Lane ,
théâtre voué à Shakespeare. Notre troupe se prépara à passer le détroit. Je la précédai polir les installations.
A Boulogne, me promenant sur le pont du bateau en partance pour Folkestone, je vis un monsieur s'avancer vers moi, la main tendue. C'était Durbety.
— Vous allez donc aussi en Angleterre? lui dis-je.
— Oui, ma foi, un de mes plus importants expéditeurs à l'étranger, inquiété par nos secousses politiques, a définitivement quitté Paris. Il sVst installé à Londres, où je vais le trouver pour régler nos relations d'affaires. Instruit de votre voyage, j'ai profité d'une occasion qui nous rapprochait.
— En vérité, mon cher Durbety, vous êtes le plus attentionné dès amis. Ah ! çà, j'espère que l'on va vous voir là-bas !
— Oh! je craindrais de vous importuner; et puis, vous serez bien occupé. Tout ce. que je me permettrai, c'çst d'aller vous demander une place pour votre première représentation à Drury-Lane.
— Comment donc, je vous la réserverai avec le plus grand plaisir. Oti faudra-t-il faire remettre le coupon ?
— Inutile de déranger quelqu'un pour moi. Je viendrai le prendre, vous dis-je.
— Mais, mon cher Durbety, vous ne savez pas où je demeurerai.
Hun Homme de Théâtre, bj
— Oh! je le saurai, répondit-il vivement; puis se . reprenanten souriant : a On mêle dira au théâtre. » Arrivé à Londres, je fus absorbé par mille détails qui ne me laissèrent point le temps de penser à mon ami le fleuriste.
Au moment de la représentation, il vint chercher sa place. Je la lui donnai, sans causer longuement avec lui. Je n'étais pas en humeur de confidences.
■^ Vous paraissez soucieux, dit-il; eh bien, il '^'y a pas de quoi. Vous tenez une veine, une vraie I vous verrez.
— Merci, répondis-je, et je le congédiai assez brusquement. — S'il avait eu connaissance de ce 9^i se passait, il n'aurait pas conçu une idée aussi avantageuse de nos futures représentations.
La vérité est qu'une cabale formidable s'organisait dans l'ombre pour s'opposer non-seulement ^ notre succès, mais à toute installation durable ^J notre part à Drury-Lane. J'instruisis du fait notre •bienveillant appui, M. le comte- d'Orsay. Il fut ^ ^vis qu'il fallait jouer quand même, et il retint ^^tes les places que les cabale urs avaient laissées ^^Ponibles. Je prévins aussi la police anglaise : elle s^ déclara incompétente, à moins que pendant la ^^Présentation on n'en vînt aux coups. Dans ce ^^^» elle se proposait de faire indistinctement main ^sse sur les battants et les battus.
. Ces perspectives étaient peu rassurantes. Je réi nis nos comédiens : je leur exposai la situation, l'unanimité il fut décidé que l'on jouerait, et q Ton affronterait la tempête.
Elle éclata, dans la salle, avant même le lever i rideau. Les artistes français eurent la constance dire leurs rôles, sans en omettre une phrase, au n lieu de vociférations, de cris d'animaux et d'i jures. Cela dura de sept heures à minuit! V< le milieu de la soirée, les cabaleurs, exaspérés par courage et l'impassibilité de la troupe, parure vouloir se livrer à des voies de fait. Ils se préci] lèrent dans les corridors de la salle, pour, de chercher à se ruer sur la scène; mais en chemin trouvèrent le club des cuisiniers français : ils avai( le couteau au poing I... Il ne fut plus question d' 1er boxer les comédiens...
Quelle représentation ! Nous en ferons, s'il j lieu, l'objet d'un récit spécial.
La partie était perdue.
A deux heures du matin, au moment où je s< tais du théâtre, en me frayant une route à trav une foule hostile, une main chercha la mienne la serrant énergiquement. C'était Durbety. Son gard sympathique croisa le mien, et ce fut tout, se perdit dans le nombre. Je ne le revis plus, ni Angleterre, ni à Paris où nous retournâmes.
Nous y étions installés depuis un mois enviro
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rè.f ^^^ choses avaient repris leur cours habituel, lors- L J îu'un matin, on me remit un billet ainsi conçu : je;} * En revenant *de jouer, j'ai trouvé ma serrure crochetée, mes meubles sens dessus dessous... mes Di/oux et tous les objets que j'avais si bien cachés ont été volés... Je suis folle. Venez à mon aide, le P^us tôt possible... »
^e billet était de notre amie l'actrice, •^'instruis la maison de l'événement et je cours, ^urle boulevard, je heurte Canler, de la police de sûreté .
^ Où allez-vous ainsi? me demande-t-il.
^^ lui fais lire le petit mot que je venais de recevoir^
-Ah I ah ! dit Canler, oti demeure-t-elle ?
Ici près, rue de Vendôme* Il consulta rapidement sa montre : « J'ai le temp^^ ; allons ! »
^^^\is franchissons vivement la distance. Arrivés a la tïîaison, nous gravissons quatre à quatre l'escalier . Nous voici au dernier étage; c*est là au bout ^^ ^Orridori.. Notre amie était devant sa porte- entievrée, échevelée, elle pérorait et gesticulait au mili^u. d^j quelques voisines. Celles-ci essayaient de pénétrer dans l'appartement pour en apprécier les ^^âts, mais la dévalisée les maintenait instinctivement à distance.
Le concierge était là.
6o Historiettes et Souvenirs
— Cest étonnant, disait-il, une maison si \:> gardée !
— Si mal gardée, au contraire! En voilà preuve, s'écria Canler qui arrivait à cet instant, qui, d*un geste sévère, désignait au concierge porte fracturée. Le concierge commença une justi cation, que Tagent de la sûreté arrêta net, puis renvoya les voisins et les voisines ; au bout d'i moment, le corridor restait libre.
S*approchant de notre amie, Canler lui expliqi en peu de mots qu'il était instruit du vol, et q pour arriver à en découvrir les auteurs, il avait b soin d examiner la porte et les cachettes. Il jeta < passant un coup d*œil sur la serrure brisée ; il pi courut rapidement Tappartement et revint à porte d entrée.
Là, il se courba, il considéra la serrure attentiv ment, et pendant cette opération, il murmun entre ses dents : « Joli travail ! il n'y a que gueux-là pour opérer aussi proprement... Je n' pas besoin de faire une plus longue inspection, di il en se relevant. Cest lui. Je le jurerais la tête s le billot. » — Qui lui ? demandâmes-nous en mên temps» notre amie et moi.
— Eh ! parbleu ! Melorbel ! le fameux Melo bel!
Le célèbre, Tillusire Melorbel m euit complète ment inconnu.
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— El vous, madame, aviez-vous entendu parler de Melorbel?
— Hélas! c'est d'aujourd'hui seulement que j'ai le déplaisir de faire sa connaissance I
Cependant, Canler prenait des notes; il nous quitta en jious promettant des renseignements pour le surlendemain. La journée fut employée à faire à l'autorité les déclarations usitées.
Le surlendemain, Canler vint à l'heure dite. En m'apercevant, il se mit à rire.
— Oh ! quels naïfs que ces prétendus gens d'esprit! dit-il; ah çà, mon cher, vous n'avez donc pas compris que depuis près d'un an, vous étiez filé!
— Filé ? m'écriai-je presque indigné.
— Eh! oui, observé, surveillé, suivi, si vous aidiez mieux. On vous mitonnait jusqu'à ce que vous fussiez à point ! Oh ! oh !
"• Canler, ces rires sont indécents I
"~ Voyons, écoutez-moi, dit Canler redevenu I sérieux. On vous avait vu ouvrir un théâtre qui, ^^s le début, a été lancé, achalandé. On vous a cru uncofifte-tort des mieux garnis. Il s'est trpuvé qu'il "^ se trouvait rien dans ledit coffre-fort, attendu 4Ue tout passait en ruineuses dépenses de mise en ^^sne. Commencez-vous à comprendre ?
^ Continuez.
^ Alors, vous êtes allé tenter la fortune à Lon- ^^^s; là, fiasco patriotique !
— Cest bon, c'est bon, Canler, passons.
— Ce qui vous concerne s'arrête là. Votre piste ne conduisant à rien de bon, on vous a lâché, et on s'est rejeté sur un autre gibier... pardon, madame, sur vous !
— Comment sur moi ! grand merci de Ja préférence, dit l'actrice avec colère, mais enfin, comment ce coquin, ce misérable Melorbel a-t-il pu savoir?...
— C'est un peu votre faute, madame, reprit Canler avec des formes de galanterie.
— Ma faute ?
— Oui, madame, n'avez-vous jamais révélé le secret de vos cachettes, et fait Ténumération de vos richesses ?
— Moi ! dans lUntimité peut-être, et, à moins que l'on ne puisse plus rien dire devant des amis éprouvés...
— Mon Dieu, madame, Melorbel, lui aussi, avait un ami éprouvé qui ne lui cachait rien, et devant qui vous avez commis la fatale imprudence de vous épancher.
— ^ Un ami de ce scélérat... Est-ce que j'ai jamais fréquenté cela ?
— Comment, madame, vous n'avez pas connu Groslenoir ?
— Groslenoir ! où avez-vous la tête, monsieur Canler ?
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' — Ah ! pardon ; Groslenoir se présentait dans le monde sous le nom de Durbety !
Durbety I quelle révélation î La foudre serait tombée à nos pieds que nous n'aurions pas été plus atterrés !... La victime s'était affaissée sur un siège.
Je m'approchai vivement de Canler.
— Il faut mettre la main sur « ce coquin de Durbety. »
— Impossible !
— Vous dites : impossible ?
— Sans doute; il est mort il y a trois jours.
— Mort?
— Mon Dieu, oui. Je le regrette. Maintenant que j'ai lu son dossier dans les bureaux, j'aurais eu du plaisir à filer à mon tour le Durbety ; mais il s'est méfié, il s'est arrangé pour m'échapper, à moins cependant que d'autres...
Sans' relever pour le moment cette dernière réflexion de Canler, je lui demandai de vouloir bien me faire part de ce qu'il avait appris.
Après s'être assuré que Tactrice était toujours abîmée dans ses tristes pensées, il me dit :
— Vous avez pu remarquer que votre Durbety était un timide, un bienveillant. — Je le reconnais. — Il avait des façons douces et honnêtes qui captivaient les gens. Vous y avez été pris, vous-même, malin.
— Continuez, Canler.
— On le choisissait donc pour étudier les coup ^ à faire dans les bonnes maisons, et pour indiqu^^ l'heure de la récolte. Cette heure-là ne venait guèr^ dans vos théâtres. On soupçonna Durbety de vou^ favoriser, et le diable m'emporte, mais mon idée, d'après ce que je sais maintenant, c'est qu'il avait un certain contentement à démontrer à ses associés qu'il n'y avait rien à prendre chez vous, soit à Paris, soit à Londres.
— Vous pourriez bien avoir raison, Canler, dis-je en me rappelant alors certains détails, précédemment racontés. Mais puisque la sûreté était instruite, comment ne m'a-t-on pas prévenu ?
— D'abord, mon cher, il y a eu relâche dans notre service, pour cause de r évolution et d'émeutesî ensuite, il est certain que dans aucun cas on ne se serait hâté de vous instruire : vous nous auriez gênés et vous vous seriez tourmenté inutilement : aujourd'hui vous pouvez être en repos. Nous mettrons la main sur Melorbel; quant à Durbety, il n'y a plus à s'en occuper.
Cette allusion à la mort de ce malheureux me remit en mémoire ce que Canler avait insinué touchant sa fin, qui, peut-être, n'était pas naturelle. Je fis part à Canler de cette idée.
— Vous n'êtes pas loin de la vérité, me dit-il. Ce bon Durbety aimait beaucoup sa femme... Un for-
D'un Homme de Théâtre.
çatlibéré, hideux, mais très-influent dans la bande, entendait s'approprier la belle créature. Durbety était donc gênant comme mari, sans compter que l'on n'avait plus confiance dans un caiparade qui se dévouait aux bourgeois qu'on lui livrait eh filature. Que vous dirai-je? Durbety ou Groslenoir est niort. Voilà! cherchez si vous voulez. Pour nloi,. cela n'en vaut pas la peine...
J'allais continuer ; mais notre amie, intriguée de cette, longue conférence, s'approchait de nous, et
nous dûmes en rester là.
On me blâmera, si Ton veut ; mais plus d'une
fois, je me suis senti, pour ainsi dire, attendri au
souvenir de Durbety, ce filou sensible, mort peut*
être assassiné.