REPONSE
On peut blâmer avec raison
Votre injuste comparaison; Alexandre le Grand fit des tours de folie, Mais jamais la raison n'abandonna Clélie.
Adieu, Monsieur, la touK me presse de finir ; mais ce ne sera pas sans vous assurer que je suis très-sincerement votre, etc.
AU MEME
Le samedi de Pâques, 12 d'avril 169^.
Je reçois votre précieux paquet à sept heures du soir et la poste part à huit. Monsieur ; mais la crainte que
S/lO MADKMOISKM.R DM SClID^nY.
VOUS n'en fussiez en peine me fait prendre le dessein d'en accuser simplement la réception, car ne pouvant vous écrire que mercredi, cela m'a semblé trop long. Je n'ai lu que la première page qui m'en donne une grande idée et je reponds simplement à votre lettre. Le docteur dont elle parle écrit naturellement mal et a quelque embarras dans l'esprit qui passe dans tout ce qui part de sa plume, et par dessus cela il n'osoit trop louer de peut de déplaire à son prélat. Ce que je vous dis est un secret et je vous prie de brûler ma lettre. Cependant ce prélat, après avoir vu l'ouvrage, le loue beaucoup luimême. J'ai une lettre de M"'* la duchesse d'Est qui vaut une approbation d'archevêque, car sans sortir de la modestie de son sexe, elle loue parfaitement bien le livre de notre illustre ami, et je voudrois être capable de louer aussi bien votre extrait \ quand j'aurai eu le plaisir de le lire. Je vous quitte pour cela et je ne le quitterai pas que je n'aie achevé de le voir jusqu'au dernier mot. Je suis, Monsieur, plus que je ne le puis exprimer, votre etc.
AU MEME
Le 14 d'avril 169^.
J'ai lu avec beaucoup de plaisir, Monsieur, l'extrait que vous avez fait de l'ouvrage de l'illustre mort, qui m'a
' L'extrait que Tabbé Boisot avoit fait du dernier ouvrage de t^eliissoii.
MADEMOISELLE DE SCUDERY. 2/l7
paru fort juste et fort bien. Il me semble seulement que la seconde partie est un peu courte et que vous ne parlez pas assez de vous-même. Vous ne me dites point si vous avez mandé à M. l'abbé de Ferrieres que vous me l'avez envoyé. Je lui en parlerai quand il me viendra voir; mais j'attendrai votre réponse à proposer de le donner à M. Cousin* n'osant le faire sans votre consentement. M. l'evêque d'Agen- est charmé de cet ouvrage et m'enverra son sentiment par écrit, et M. d'Avranches^ aussi : nous verrons après cela ce qu'il en faudra faire ; mais vous ne serez pas en mauvaise compagnie. Je ne puis vous entretenir aujourd'hui autant que je le voudrois, car j'ai beaucoup à écrire. On a arrêté à Rome plusieurs particuliers qui se qualifioient de chevaliers de l'Apocalypse et qui avoient presque les maximes du quietisme, dont le royaume de Naples est encore infecté. M. de Chartres etoit hier fort m.al, njais je n'en sais rien aujourd'hui. Le Roy fut lundi à la chasse, et le soir, à son retour, il eut un frisson suivi de quelque chaleur. Si j'en apprends davantage tantôt, je l'ajouterai ; car la santé du Roy est l'affaire de tout son royaume et même de toute l'Europe, et elle est toutes choses pour moi* Le printemps lui cause presque toujours quelque mouve-
1 Alors rédacteur en chef du Journal des Savans; cette phrase incorrecte est dans Toriginal; mais on en devine aisément le sens, M"* de Scudery ne veut pas faire imprimer Textrait de Tabbé Boisot sans son consentement.
* Mascaron.
3 Dan. Huct. Ces deux prélats avoient dit à M^^^ de Scudcry qu'ils étoient charmés de l'ouvrage de Pellissun; elle veut avoir leurs sentiments par écrit, pour les faire imprimer avec l'extrait de Tabbé Boisot.
Î2^|8 MADEMOTSKLLI-: DE SCUDERY.
ment dans les humeurs, et j'espère que cela n'aura pas de suite. 11 fait froid comme en février, et il fait froid aussi à Rome et à Bordeaux ; je crois qu'il fait chaud en Norwege. On m'interrompt pour me dire avec certitude que l'accès du Roy a été fort léger. 11 n'est pas revenu et travailla hier toute l'après-dînée, et il se portoit très-bien ce matin ; Dieu en soit loué. 11 doit aller mercredi à Ghoisy où il sera jusqu'à samedi. Je finis par cette agréable nouvelle, Monsieur, et je suis, avec toute l'estime que vous méritez, votre etc.
AU MÊME
Le 12 de mai 1694.
Je reponds. Monsieur, à la lettre où vous me dites que M. votre frère est guéri d'un rhumatisme. J'en suis fort aise, mais je ne suis pas aussi heureuse que lui, car mes genoux ne me permettent pas de monter et de descendre mon escalier sans peine, ni de me promener dans mon jardin, où la fameuse fauvette est revenue et qui, par son retour, a fait produire deux madrigaux que je vous enverrai si j'ai le temps de vous les faire copier ou de les écrire moi-même. Je rends mille grâces du souvenir de M. le président Boisot et de celui de M°'' Chandiot, que j'honore toujours autant qu'elle le mérite. Après cela. Monsieur, la meilleure nouvelle de ce pays est que le ciel est couvert et qu'il y a apparence
de pluie ; car s'il pleut il y aura abondance de grains et de fruits, et la cherté diminuera. On parloit hier de descendre la châsse de sainte Geneviève ; je ne sais si on l'aura fait. Le voyage de Monseigneur est remis au 3 de juin à cause du peu de fourrages. Vous aurez su la prompte mort du prince de Neubourg : voilà le princj Clément paisible possesseur, car les troupes allemandes et hollandoises sont sorties de cette ville ; la peste y etoit. Le comte de Poitiers est ici, qui a refusé un présent magnifique du prince Clément. Le duc de Bavière épouse la princesse de Pologne ; tout cela ne plaît pas à l'Empereur. Le prince d'Orange est arrivé à La Haye. Le prince de Neubourg, à ce que l'on croit, n'est pas mort d'apoplexie. M. du Maine a été reçu au Parlement comme Henry IV y fit recevoir M. de Vendôme, son fils, c'est-à-dire qu'il a été placé immédiatement après les princes du sang. On m'écrit du haut Dauphiné une nouvelle que je ne garantis pas. On me mande donc qu'un officier venant de Pignerol a dit qu'il y avoit un assez grand bruit de paix avec la Savoye ; que le duc de ce pays-là avoit rappelé tous les prêtres qui etoient sortis de Turin pour le scandale que faisoient les hérétiques par beaucoup de profanations, et que le prince avoit déclaré aux religieuses que s'ils ne se convertissoient, il ne leur donneroit que quatre jours pour sortir de ses Etats. Cela mérite confirmation, et je n'oserois le croire. Vous êtes heureux, Monsieur, de pouvoir garder les lettres de l'illustre mort* : je n'ai pas eu ce bonheur-là,
1 Les lettres de Pellisson à l'abbé Boisot sont conservées à la bibliothèque publique de Besançon.
250 MADEMOISELLH DIÎ SCUDERY.
car j'en ai brûlé plus de cinq cents du temps de la Bastille, où Ton n'eût rien entendu, et qu'il ne falloit pas en ces temps-lù qu'on entendît, quoiqu'il n'y ait jamais eu un seul mot qui ne meiilât d'être très-approuvé pour la manière sage et respectueuse dont il soulïVoit son injuste et rigoureuse prison. 11 faudroit la vive voix pour vous le faire admirer dans cet etat-là. Je ne songe plus à combattre votre modestie\ je la laisse dire et n'en crois pas moins ma propre raison, qui m'engage fortement à rendre justice à votre mérite et à être toute ma vie votre etc.
P. S. Je ne relis pas.
AU MEME
Le 19 de mai 169^.
Comme vous me paroissez, Monsieur, avoir le cœur fort sensible à la gloire de l'illustre mort, je ne puis différer un moment à vous apprendre que M. l'abbé de Ferrieres a reçu par M. le duc du Maine, de la part du Pape, une fort belle lettre latine écrite par le cardinal Spada, qui est très-honnête pour l'auteur du Traité de r Eucharistie j, pour l'ouvrage et pour l'abbé qui l'a
1 II paroît que l'abbé Boisot ne vouloitpas consentir à l'impression de son extrait de l'ouvrage de Pellisson.
MADI- MOISFJ.M': D K SCDDKRY. 251
dédié ù Sa Sainteté. On la pourra imprimer et placer dans lo second volume \ dont M. Tabbé de Ferrieres va presser l'impression, et je l'y ai fort exhorté. J'ai cru. Monsieur, vous faire plaisir de vous mander cela, qui fait honneur à notre illustre mort. Le temps est doux et humide et très-bon pour les biens de la terre. Monseigneur partira le !2 de juin. On croit Barcelonne investi et on soupçonne une trêve secrète en Savoye. MM. de Vendôme sont encore ici. Je suis, Monsieur, plus que je ne le puis exprimer, votre etc.
P* 5. Je ne puis relire, pardonnez-moi.
AU MEME
Le 16 de juin 169i.
Mon silence, Monsieur, doit vous sembler étrange, et si vous ne le trouviez pas, je m'en plaindrois» Car je prétends avoir droit de ne vous être pas indilTerente, non pas pour mon propre mérite, mais parce que nous avons aimé et que nous avons été aimés d'un illustre mort, qui doit nous unir tant que nous vivrons, et même en-
1 Ce second volume n'a point été imprimé. Voy. le Catalogue des ouvrages de Pellisson dans VHistoire de l'Académie française, par l'abbé d'Olivet, édit. 1730, p. 295.
252 MADEMOISELLK DE SCUDERY.
gager le survivant à porter son aniitic au delà du tombeau, et cela vous engage plus que moi*. Mais pour revenir à mon silence, je ne me resous qu'à l'extrémité à vous dire qne ma santé est plus altérée qu'elle n'etoit et que je ne suis encore payée de nulle part^. Mais voyant à la fin que cela duroit trop, je vous écris pour vous prier de lire le Journal des Savans du 1 4 de ce mois, pour voir si M. Cousin n'aura pas fait de faute à l'excellent extrait du Traité de l'Eucharistie^ que vous m'avez fait rtionneur de m'adresser. Tous ceux qui le voient en sont charmés. Je crois que la fin sera dans le journal suivant. On m'écrit d'Angers qu'un très-bon prédicateur prêcha le jour du Saint-Sacrement et cita le Traité de l'Eucharistie si à propos et en employa si bien les raisons, que tout son auditoire en fut enchanté. Je ne me souviens point si je vous ai envoyé un madrigal de moi sur la victoire de Catalogne, et un de M. Bosquillon, fait en suite du mien ; vous me le direz, s'il vous plaît. Vous avez su que la ville de Palamos a été prise l'epée à la main, qu'on a tué cinq cents hommes aux ennemis, fait six cents prisonniers, et que le reste s'est retiré dans le château, qu'on aura pris présentement. Nous n'y avons eu que cinquante hommes de tués et environ autant de blessés, sans qu'il y ait pas un officier ; cela est heureux et peut contribuer à la paix, qui est bien à désirer. Le pain est toujours cher à Paris, quoique tout regorge de
^ M"* de Scudery se trompoit dans cette conjecture ; quoique plus âgée que Tabbé Boisot elle devoit lui survivre de plusieurs années.
* Sur cette ouverture, l'abbé Boisot s'empressa de faire des offres de service à son amie. Voyez la lettre du dernier juin.
MADEMOISELLE DE SCUDEHY. 253
blé. Je suis, Monsieur, plus que je ne puis l'exprimer, votre etc.
P, S, J'apprends qu'on amené cinquante ofTiciers prisonniers de Catalogne au fort de Vincennes.
AU MEME
Le 23 de juin 169û.
Je suis de votre avis, Monsieur: deux festins par jour sont incommodes, et pas un moment de solitude en vingt-quatre heures est une fatigue pour l'esprit et un secret ennui pour le cœur. Il faut que les maîtres de maison à la campagne prennent la liberté pour en donner à leurs amis. Feu M. du Plessis Guenegaud et feu M. Gonrard, à Saint-Gyr, quand j'etois quelquefois chez eux quinze jours, me la donnoient tout entière en la prenant eux-mêmes. Quand on a été quelque temps séparé, on se retrouve avec plaisir. Après ce petit raisonnement où votre billet m'a portée, je vous dirai que sans la cherté de la poste, je vous enverrois les deux journaux qui contiennent l'excellent extrait que vous avez fait du iraité de l'Eucharistie^, dont je vous rends mille grâces. 11 a été fâcheux de ne l'imprimer pas tout entier d'abord, et fâcheux présentement que le libraire qui est le plus difficultueux du monde veuille tant différer. Les hérétiques
254 MADEMOISELLE DR SGUDRRY.
feront du venin de ce retardcnient-lii. Vous me ferez plaisir d'exhorter notre cher abbé ù le presser. On aura oublié la première partie quand la seconde viendra. Cela est très-mal entendu, et deux grands évoques de mes amis sont de ce sentiment. Ce sont M. d'Agcn et M. d'Avranches, dont la voix mérite d'être comptée. Vous savez sans doute, Monsieur, que Barcelonne est assiégée et qu'on espère que ce siège ne sera pas fort long, quoiqu'il y ait beaucoup de troupes ; car la ville est de grande garde, et puis les ennemis se sont si mal défendus à la bataille de Palamos, qu'on peut présumer qu'ils ne seront pas plus vaillants à Barcelonne. M. le maréchal de Lorges a passé le Rhin sans avoir trouvé d'ennemis au delà, et Monseigneur s'est emparé d'un poste treS'important dont le prince d'Orange avoit dessein de s'emparer. Et, en dernier lieu, on a su qu'une partie de la flotte angloise avoit passé devant Brest le 13, à sept heures du matin ; mais à cause d'un grand brouillard, on ne s'en aperçut qu'à six heures du soir. On vient de m'envoyer la relation d'une action qui s'y est passée; mais comme on ne me la pouvoit laisser, je ne vous la dirai pas avec un grand détail , mais seulement en gros. Les ennemis détachèrent huit vaisseaux de guerre d'une médiocre grandeur, parce que les grands ne peuvent pas approcher de l'endroit où ils vouloient faire descente. Mais ces huit vaisseaux détachés escortoient un grand nombre de barques plate? pleines de troupes ; et, pour favoriser leur descente, les gros vaisseaux ennemis canonnoient nos retranchements gardés par des milices qui rendirent canonnades aux
MADEMOISELLE DE 8CUDERY. 255
ennemis. El cela dura quatre heures, pendant lesquelles les barques s'.'ipprocherenl et comiTiencerent de débarquer. Nos milices soutinrent vigoureusement l'attaque des ennemis. Mais comme, dès que les ennemis parurent, ceux qui comm indoient les milices firent les signaux dont on etoit convenu pour avertir qu'on les attaquoit, plusieurs compagnies franches de la marine vinrent et plusieurs autres corps d'infanterie qui taillèrent en pièces tout ce qui etoit descendu et firent retirer les autres. De sorte qu'il est demeuré cinq cents morts sur la place et quatre cents prisonniers, entre lesquels il y a un colonel et plusieurs officiers. Celui qui commandoit les ennemis a été tué. Un de leurs vaisseaux, de trente- quatre pièces de canon, demeura échoué : les nôtres y trouvèrent quarante morts et soixante-quatre hommes vivants qui furent faits prisonniers. De sorte que l'on peut compter que les ennemis ont perdu mille hommes en cette action. Voilà un préjugé heureux pour la France. On saura bientôt s'ils ont entrepris quelque autre chose et si l'autre partie de la flotte ennemie n'est pas allée attaquer quelque autre lieu pour embarrasser. Mais enfin ce debut-là doit déplaire aux ennemis. Ma plume est si méchante et je suis si pressée de l'heure, que je ne sais si vous pourrez lire que je suis avec beaucoup de sincérité votre etc.
P, S. Je rouvre mon paquet pour vous envoyer la copie d'un billet venu de Versailles, qui est bien autre chose que ce que j'avois vu.
Je ne relis pas, je vous en demande pardon.
250 MADEMOISELLE DE SCUDERr.
AU MÊME
Le dernier de juin 1694.
Je ne sais, Monsieur, si je dois commencer de vous repondre par les louanges de votre esprit ou par celles de votre cœur ; car votre lettre du 22 est aussi bien écrite en françois que Giceron en ecrivoit en latin, et les sentiments en sont si généreux qu'on est obligé d'avoir pour vous autant d'amitié que d'estime. Je vous loue donc, Monsieur, et vous remercie de vos offres héroïques. Mais sans les accepter, je vous ai pourtant la même obligation que si je les acceptois. Et comme la Providence ne m'a jamais abandonnée, j'espère qu'elle m'enverra bientôt quelque secours. Les deux journaux qui contiennent votre excellent extrait, sont ceux du 14 et du 21 de ce mois, et je puis vous assurer qu'il est loué de tous ceux qui le lisent. M. Cousin n'avoit garde de se l'approprier; il en avoit mis un dans un des journaux précédents, qui n'est bon qu'à rehausser le prix du vôtre. Je vis hier une lettre de la cour de Hanovre, qui donne lieu d'espérer que le Traité de l'Eucharistie aura un heureux succès. Mais le retardement de l'impression du second volume est cruel. Je vous envoie. Monsieur, les deux madrigaux que vous desirez ; celui de M. Bosquillon a été fort loué; M. de Segrais m'a écrit qu'il etoit très-joli, très-poU et très-vrai. Je ne conviens pas
du dernier article ; il en faut retrancher ce qui me loue. Il a grêlé à Poissy : il en coûte pour douze cents francs de vitres à l'Abbaye des Religieuses, et il est tombé des glaçons pesant cinq livres ; cela n'a guère d'étendue, grâce à Dieu. On a afliché aujourd'hui au coin des rues une défense d'enchérir le blé, sous peine de punition corporelle ; car il est inoûi qu'à la veille d'une trèsabondante récolte, on acheté le pain bis six sous la livre. Vous avez sceu l'heureux résultat de la défense des retranchements proche de Brest. Cette action est bien plus belle que notre Gazette ne la fait, et bien plus honteuse pour le prince d'Orange, qui est toujours très-retranché à Tirlemont. Monseigneur est à deux lieues de là et nos partis battent tous les jours les siens. On leur prit ces derniers jours vingt chevaux d'une si grande beauté, que Monseigneur en prit quatre pour lui. M. le maréchal de Choiseul écrit à un de mes amis qu'un de nos armateurs ayant brûlé un village en Angleterre, d'où il a amené beaucoup de prisonniers, a rencontré la flotte angloise qui prenoit la route de l'île de Wigt, où elle va sans doute se radouber. On n'est pas assuré qu'on aille à Barcelonne ; on croit plutôt à Gironne, car les quartiers de rafraîchissements sont fort proches; on sera bientôt eclairci. Le prince Louis de Bade est très-bien retranché devant M. le maréchal de Lorges ; mais la disette d'argent ici et la cherté du pain sont deux choses cruelles. Le Roy se porte fort bien. Je suis, Monsieur, avec autant de reconnoissance que d'estime et de sincérité, votre etc.
P, S. Je ne relis pas.
vin. 17*
258 MADEMOISELLE DE SGUDERY.
Le 10 de juillet 1604.
Je VOUS envoie, Monsieur, les deux journaux qui contiennent voire excellent extrait. Mais quoique le port d'un écrit si bien fait ne puisse être trouvé trop cher, j'ai coupé le papier blanc inutile pour le diminuer ; car pendant cette rigoureuse année, les petites épargnes ne sont pas honteuses, quoique assez contraires à mon humeur. Je puis vous assurer, Monsieur, que* tous ceux à qui je l'ai donné ou montré l'ont fort loué : car je le montre à mes amis de Paris et je le donne à mes amis éloignés. 11 doit être lu lundi prochain à l'Académie d'àngers, oi!i il y a de très -honnêtes gens, et je vous en manderai le succès qui ne peut manquer d'être heureux, car celui à qui je l'ai envoyé en est charmé. Comme ma tête est aujourd'hui plus malade qu'à l'ordinaire, je vous dirai en deux mots que Gironne, qui n'avoit jamais été pris et qui se floit à un grand saint son patron qui etoit en possession d'en faire lever le siège, s'est rendu le 29 du passé : cela est heureux. Je ne sais pas encore les articles de la capitulation; mais. Monsieur, l'action du capitaine Bart^ est au-dessus de toute louange ; le Roy en est charmé. Une flotte de blé venoit du Nord, composée de quatre-vingt-quinze bâtiments chargés de dix
^ Le célèbre marin Jean Bart.
MADlîMOISHLLE DE SCUDERY. 250
mille tonneaux de blé, escortée seulement par deux vaisseaux de guerre danois, parce que le capitaine Bart devoit aller au devant jusqu'en Norwege, avec une escorte plus forte. Mais, par malheur, huit grands vaisseaux de guerre hollandois ayant rencontré la flotte s'en rendirent maîties et des deux vaisseaux qui Tescortoient. Mais le lendemain, le capitaine Bart l'ayant rencontrée et n'ayant que six frégates moindres en grandeur et en canons, avec un vaisseau marchand sur lequel il mit cinquante hommes et son lieutenant pour faire nombre et occuper quelqu'un des vaisseaux ennemis, il défendit qu'on th'àt qu'on ne fût à la portée du pistolet et commanda qu'on allât d'abord h l'abordage. Il en montra l'exemple en attaquant Tamiral, sautant lui-même dans le vaisseau où il y eut trente hommes tués et cent hors de combat, le commandant blessé à mort et tout l'équipage en grand desordre. Le vaisseau, nommé le Prince de Frise, s'est rendu ; il etoit monté de cinquante-trois pièces de canon et percé pour soixante-quatre ; c'est un vaisseau tout neuf. Il y en a deux autres de pris, de cinquante à soixante pièces ; les cinq autres se sauvèrent par la fuite et abandonnèrent au capitaine Bart et la flotte de blé et les deux vaisseaux de guerre danois qu'ils avoient pris. De sorte que le capitaine Bart est arrivé en triomphe à Dankerque avec la flotte, en ayant détaché avec escorte ce qui etoit destiné pour le Havre. Yoilà sans doute une très-belle action, dont vous ferez part à M. le président, en l'assurant de mon très-humble service. Je finis par une assurance sincère d'être toute ma vie votre etc.
P. S. La garnison de Gironne est sortie à la condition de ne servir qu'en novembre, et sa cavalerie demontée.
AU MEME
Le 19 de juillet 1694.
Je reçois votre lettre du 13, Monsieur, et j'y reponds à l'heure même pour vous envoyer deux petits morceaux de lettre d'un ami de beaucoup de mérite, que j'ai à Angers, où vous verrez qu'une Académie entière a fort loué le bel extrait que vous avez fait. Car il me paroît qu'il y a beaucoup d'art d'avoir sceu tirer une belle partie d'un tel ouvrage sans l'obscurcir ni en ôter l'agrément. Comme vous me parlez fort du saint de Gironne, je vous envoie un madrigal que j'ai fait sur ce sujet-là ; je souhaite qu'il ne vous déplaise pas *. Quoique je sois fort pressée aujourd'hui, je veux vous dire qu'après que la nouvelle du mauvais succès de la descente
^ Le voici. Aux habitants de Gironne :
Quand vos rois ont été de vrais rois catholiques,
Saint iNarcisse a prié pour vous; Mais quand il voit Nassau, chef de tant d'hérétiques, Séduire votre prince et l'armer avec tous, Ce grand saint qui sait bien qu'il sert un dieu jaloux
Qui ne peut souffrir de partage, Cesse de protéger un prince si peu sage,
Et par un équitable tltoix Se raufco du par:i du plus juste des rois.
de Brest futsceue en Hollande, on y fit une médaille. Le prince d'Orange est d'un côté ; de l'autre un tambour avec les deux bâtons croisés, et ces mots à l'entour : Je suis fait pour être battu. J'ai cru, Monsieur, vous devoir mander cela. On m'écrit de Marseille que les galères sont aux îles sans que personne ait permission d'en descendre ; cela fait fort raisonner. On en sera bientôt eclairci. Je suis. Monsieur, avec autant de sincérité que d'estime, votre etc.
P. S. Je ne relis pas.
AU MÊME
Août 1694.
Je vous reponds un peu tard. Monsieur, par des raisons bien différentes. La première est que je fus accablée, à ma fête, de fleurs, de fruits, de vers et de billets, qu'il m'a fallu plusieurs jours à remercier ceux qui me les avoient envoyés et à recevoir les visites de ceux qui venoient voir les vers que j'avois reçus. Mais depuis cela, ma santé altérée, mes affaires au même état et l'inquiétude où j'etois du Havre où je suis née, et du pays de Gaux, où j'ai un neveu à la mode de Bretagne, d'un mérite distingué, et plusieurs autres pa-
"262 MADFmoisr: i,LR dk scudkkv.
renls, m'ont fort occupée. Mais grâce h Dieu, les ennemis n'ont pas fait grand mal au Havre, quoiqu'ils y aient jeté plus de mille bombes, où il n'y a eu que six médiocres maisons brûlées et une chapelle un peu endommagée ; et la bombarde qu'une de nos bombes fit sauter en l'air valoit mieux que ce que la ville a perdu. Il n'y a eu qu'un homme tué au Havre et deux à Dieppe. L'embrasement de cette dernière a été grand par la faute des habitants qui etoient tous sortis de la ville. Mais M. le maréchal de Choiseul, qui etoit au Havre avec la maison du Roy et la noblesse du pays, fit éteindre le feu aussitôt qu'il prit en quelque part: la citadelle et les vaisseaux du port n'ont eu nul mal. l\ avoit couru bruit que mylord Russel etoit à la mer Méditerranée; mais il est venu des lettres de Cadix qui disent que Perrachin y est arrivé avec les vaisseaux d'Espagne, qui a dit que mylord Russel, avec les vaisseaux angloiset hollandois, avoit pris la route du Nord, et l'on ajoute que ce mylord a dit que les pays chauds a voient causé une maladie si contagieuse dans ses vaisseaux, qu'il perdroit tous ses équipages s'il ne s'en eloignoit. Si cela est, voilà le reste de la Catalogne en proie aux armes du Roy. Et on m'écrit de Rome que rien ne peut tant contribuer à la paix que les conquêtes qu'on fait en Catalogne, et que les Espagnols ont été très-mortifiés de la prise de Gironne. Comme vous prenez part à tout ce qui me touche, je vous dirai que le madrigal sur cette prise a été vu du Roy par le R. P. de la Chaise, et qu'il en a été loué plus qu'il ne mérite. J'envoyai hier à ce . même père une pierre antique pour le Roy, avec de très-
MADRMOISIÎLLK DE SGUDKHY. 203
beaux vers que Pou m'avoit adressés» oiij'ai répondu. .l'ai lieu de croire, vu la nianiiirc dont il a reçu mon madrigal, que Sa Majesté ne sait pas que je ne suis pas payée» Si cela continue, je prendrai la liberté de Tecrire à M""" do Maintenon, pour la prier d'en dire un mot au ministre. Vous voyez. Monsieur, que je vous parle de mes intérêts comme si c'etoient les vôtres. Apprenez-moi, s'il vous plaît, Monsieur, si vous êtes soulagé de la douleur dont vous vous plaigniez par votre dernière lettre. Je le souhaite de tout mon cœur, comme étant véritablement votre etc.
AU MEME
Le 26 septembrp. 1604.
J'ai reçu votre lettre du —, Monsieur, dont je vous remercie, et je me rejouis avec vous du plaisir que vous avez eu de voir M. l'abbé de Ferrieres. Et j'espère que votre première lettre m'apprendra quelque chose de votre entretien avec lui. Et comme l'absence de la Cour et les vacances rendent Paris solitaire, je n'ai que deux amis ici que je puisse consulter sur l'inscription que vous m'avez envoyée. Il faut chercher dans l'histoire tout le siècle d'.4ntonin, pour trouver cet Eu-
2(54 MADEMOlSliLLi: DK SCUDERY.
sebc dont parle Tinscription * . Je vous envoie les vers de M. de Betoulaud et mes réponses. J'envoie aujourd'hui tout cela à mes amis de la Cour et à ceux qui sont à la campagne. Je n'ose plus vous rien dire de mes affaires, car votre générosité me donne de la confusion toutes les fois que je vous en dis quelque chose. Mais cette confusion n'empêche par ma reconnoissance, et je suis bien fâchée que votre ermitage soit si loin de Paris ; car je me flatte que si vous me connoissiez bien, je pourrois être dans votre cœur après M"' Ghandiot. Mais il faut vouloir ce qu'on ne peut empêcher. La flotte angloise est rentrée dans les ports d'Angleterre. Celle de mylord Russel a ordre du prince d'Orange d'hiverner à Cadix. Les ennemis ont assiégé Huy : ce n'est pas une grande entreprise. M. de Quincey assemble des troupes. Les ennemis font passer quelques troupes dans des bateaux au delà du Rhin. M. le maréchal de Lorges en a vu arriver lundi dernier à l'endroit où ils ont passé. On espère toujours la paix cet hiver, dont toute l'Europe a besoin. Si j'apprends tantôt quelque chose je l'ajouterai, mais il ne se peut rien ajouter à l'estime et à l'amitié que j'ai pour vous, ni être plus véritablement votre etc.
1 Cette inscription, trouvée sur un tombeau à Besançon, a fait depuis partie du cabinet de l'abbé de Tersan, sans qu'on puisse s'expliquer comment il en étoit devenu le propriétaire. Elle est décrite dans le catalogue de son cabinet imprimé lors de la mise en vente aux enchères, à Paris.
MADEMOISELLE DE SGUDERY. 265
AU MEME
Le 9 d'octobre 1694.
M. l'abbé de Ferrieres s'est plaint en m'ecrivant, Monsieur, que vous lui avez fait trop bonne chère, et je crois qu'il a raison. Cependant, de la manière dont vous parlez de votre ermitage*, s'il n'etoit qu'à trente lieues de Paris, j'y ferois un pèlerinage tous les ans. Mais pour me consoler de ce que cela n'est pas, je souhaite que Termite vienne quelquefois à ma cellule, car mon cabinet se peut appeler ainsi. Vous ne me dites point, Monsieur, si vous avez parlé à M. l'abbé de Ferrieres des ouvrages de l'illustre mort. Je crains que cela n'aille pas comme il devroil aller. Si nous avons la paix, comme on Tespere, ce seroit un temps favorable pour les vers et pour la prose. Mais il faut que la seconde partie de Y Eucharistie aille devant. Si vous veniez au printemps, vous viendriez peut-être assez tôt pour m' aider à ranger toutes ses admirables poésies où je me trouve en tant d'endroits si glorieusement placée. Je vous envoie un madrigal que j'ai fait sur la retraite précipitée du prince Louis de Bade. Il est bien reçu à Fontainebleau ; je souhaite qu'il ne vous déplaise pas. Plusieurs de mes amis cherchent à connoître cet Eusebe dont l'inscription
^ A la Vieille-Loge près de Dôle, dont l'abbé Boisot étoit prieur.
200 MADEMOISKM.E DK SCLDKUY.
du tombeau antique parle. 11 y a quelque bruit du siège de Barcelonne; cela n'est pas assuré. J.e Roy se porte beaucoup mieux et va à la chasse en chaise. Je suis, Monsieur, avec toute Testime que vous méritez, votre etc.
P. S. Je reçois dans ce moment une lettre du P. Verjus, qui m'apprend (qu'il) a parlé si avantageusement de moi et avec tant d'honnêteté, que cela me consale de mon malheur et me persuade que Sa Majesté ne le sait pas. On me mande cela en des termes si forts que je n'oserois vous les écrire.
AU MEME
Le 6 novembre 169/i.
Un grand rhume causé par toutes les inclémences de Tair et accompagné du chagrin de ne voir pas finir mon affaire du Trésor royal, dont on parlera encore demain au ministre, m'ont empêchée, Monsieur, de vous écrire plus tôt. Mes amis n'ont pas encore trouvé cet Eusebe que vous cherchez. Nous verrons si le public le trouvera, car M. Bosquiilon et moi avons fait mettre la question dans le Journal des Savans. Nous verrons si quelqu'un sera plus heureux. Il y a très-peu de nouvelles: on parle toujours de la paix avec espérance* Les galères hiver-
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ncront à Saint -Malo ot à Bordeaux, dont les oITiciers sont bien fâches ; ils seroienl plus agréablement h Marseille. M. l'evèque d'Agen, autrefois le père Mascr.ron, qui est de mes amis depuis plus de quarante an?, prêcha le jour de la Toussaint à Versailles et charma le Roy et même les courtisans. Je m'y etois bien attendue, car c'est le plus éloquent homme du royaume et qui preclie le plus solidement. Je vous envoie un madrigal que M. Bosquillon a fait sur ce sermon-là. J'ai fait aussi un impromptu, mais on n'y entend rien si on n'a vu une grande epître que M. de Betoulaud a faite à la louange de cet excellent prélat qui, dans la disette, nourrissoit les pauvres jusqu'à s'incommoder. Je voudrois bien, Monsieur, vous demander si vous n'approuveriez pas mieux que je fisse des Mémoires pour la vie de l'illustre mort qu'une Vie dans les formes. Car les Mémoires permettent un plus grand détail, et c'est cela qui est trèsbeau en la vie de M. de Pellisson. Dites-moi votre avis et me croyez, Monsieur, très-sincerement votre etc.
208 MADEMOISELLE DE SGUDERY.
REPONSE DE m"' DE SGUDERY
Aux vers de M. le premier président de la Guyenne, où il soutenait qu'on ne pouvait choisir entre les Trois Eloges^ parce qu'ils etoient égaux en beauté.
Quoi qu'en puissent dire vos vers,
Rien n'est égal en l'univers.
Le soleil même en sa carrière, Répand diversement sa brillante lumière.
Et ses rayons si purs, et si clairs, et si beaux, Aux yeux les plus perçants paroisscnt inégaux.
En effet, Monsieur, on voit la preuve de ce que j'avance dans tous ces tableaux où les plus grands peintres ont voulu représenter le soleil ; car comme leur art ne va pas jusqu'à pouvoir imiter avec vérité toute sa clarté, ils se contentent de faire voir ses rayons qui percent les nues dont ils l'enveloppent, et ces rayons-là, dans tous les tableaux du monde, bons ou mauvais, sont inégaux. Après cela. Monsieur, il me semble que vous devriez vous rendre à ce grand exemple, et préférer un des trois Eloges aux deux autres. Quoiqu'ils soient parfaitement beaux, chacun dans leur caractère, on trouve sans doute dans le premier tout ce que les panégyriques les plus étendus peuvent avoir de plus fort et de plus
1 II s'agit ici de trois différents éloges que Pellisson a faits de Louis XIV, et qui sont imprimés dans ses œuvres diverses.
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noble pour donner l'idée d'un Roy accompli. Le second, en peu de paroles, et en forçant l'envie môme h en faire un portrait admirable, a sans doute une charmante nouveauté. Enfin, Monsieur, on trouve dans les deux premiers éloges tout ce que l'éloquence humaine a de phis ingénieux, de plus noble et de plus persuasif; mais je sens dans le troisième quelque chose de divin qui tient de l'inspiration, qui emporte mon coeur en ravissant mon esprit, et qui ne me permet pas de rester dans une neutralité volontaire comme la vôtre. J'ai même, ce me semble, Monsieur, un grand préjugé qui favorise mon sentiment ; car il faut que vous demeuriez d'accord que tout homme sage proportionne les choses qu'il dit à ceux à qui il parle. On ne parle pas à un grand Roy comme à un simple particulier, à des dames comme à des docteurs; et, selon cette règle, l'auteur des Éloges a dû s'élever davantage en parlant à Dieu pour un grand Roy et y penser avec plus d'application que lorsqu'il en parloit à de pauvres fugitifs égarés. Il en a eu même de grands modèles en la personne de David et de Salomon. Cette distinction de style selon les divers sujets est même le véritable caractère de l'auteur des Eloges, dont il ne s'est jamais départi; et qui considérera non pas tant la multitude de ses ouvrages que leur prodigieuse variété, ne doutera pas qu'il n'ait eu dessein de mieux parler à Dieu qu'aux hommes. Dans le commencement de sa vie, n'ayant encore que vingt ans, il fit la paraphrase des Institutes de Justinien, par où il sembloit qu'il ne dût jamais être appliqué qu'aux choses les plus savantes, et quoique ce petit ouvrage ait fait entendre
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ce que c'est que la jurisprudence romaine jusque aux dames même quand elles ont voulu être curieuses, et que toutes sortes de personnes l'aient lu avec plaisir, il s'en faut beaucoup qu'il ne soit du caractère de ceux qui suivirent. h'IIûloire de l'Académie a passé et passera toujours pour un chef-d'œuvre, le style n'en étant ni trop ni trop peu élevé, ayant même évité avec beaucoup d'art les ecueils qui se rencontroient dans son sujet. Peu de temps après, ce qu'on appi^lle le monde fut rempli et charmé d'ouvrages de poésie ingénieuse, galante et agréable. La fameuse Fauvette vola partout où le françois est entendu, le Caprice contre l'estime, Y Oranger, le Dialogue de Pégase et d'Acanle et cent autres marquent assez ce que je dis. Et pour montrer qu'il a sceu varier ses ouvrages de poésie comme ses ouvrages de prose, plusieurs odes héroïques ou chrétiennes ont mérité l'approbation des plus habiles; et ce poème d'Eurgmedon^ , où le Roy est si bien loué, a fait voir en abrégé tout ce que les poemos épiques les plus parfaits ont de plus sublime et de plus héroïque. Ce panégyrique du Roy", prononcé à l'-ALcademie il y a plus de quinze ans, et privé par conséquent de toutes les belles actions que le Roy a faites depuis, ce panégyrique, dis^je, quoiqu'il ne soit pas la trentième partie de celui de Pline, qu'on a tant vanté, a paru donner une plus grande, idée de Louis le Grand que celle que Pline donne de Trajan. La préface sur les ouvrages de Sarrazin, que M. Ménage m'a
* Paris, 1645, in-80.
« Paris, 1671, in-40.
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fait rhonncur de me dédier, a été admirée de tous ceux qui Tout vue. Mais une chose assez curieuse à remarquer, c'est que T auteur des Trois Eloges ^ sans y penser, lui ait donné des louanges qu'on peut lui applicjuer aussi justement ; car, après avoir dit qu exceller en un seul genre d' écrire est beaucoup, et qu exceller en plusieurs et presque opposés, comme Sarrazin, est la plus certaine marque de la grandeur et de la beauté d\in génie, il ajoute : J'en parlerois encore plus hardiment ; et comme on a dit qu'un homme éloquent avoit le même avantage sur les autres hommes que les autres hommes ont sur les betes, nous pouvons faire sans injustice la même comparaison entre ceux qui ne réussissent qu'en une sorte d'ouvrage et celui qui est excellent en plusieurs.
Tout cet endroit, qui est poussé beaucoup plus loin avec autant de solidité que d'esprit, convient parfaitement à l'auteur des Trois Eloges ; mais sçachant qu'il n'a jamais regardé tousses agréables ouvrages de poésie que comme des jeux de son esprit, sans songer même à les conserver ni vouloir qu'on les imprimât, je dois en quelque sorte m'accommoder à sa modestie. Je dirai pourtant encore qu'en des siècles bien différents on a fort loué ceux qui ont été capables de cette surprenante variété, et que ceux même qui cherchent à critiquer Homère et l'Arioste conviennent qu'ils sont admirables par la diversité des images qu'ils présentent à leurs lecteurs, et en cela beaucoup au-dessus de Virgile et du Tasse. Mais pour reprendre ce qui me reste à dire, tout ce que quelques personnes de la cour et des amis particuliers de l'auteur des Trois Eloges ont vu de son
Histoire du Roi) , tombent d'accord qu'on y trouve tout ce qu'on admire dans les historiens de l'antiquité les plus parfaits. Ses ingénieux et solides quatrains de morale pour l'instruction d'un jeune prince, et que tout le monde connoît, en conservant un style naturel et noble, tel qu'il le faut pour des maximes, inspirent l'amour de la vertu agréablement ; et, en dernier lieu, ce que l'auteur des Eloges a écrit sur la religion fait assez connoître qu'il a proportionné son style au sujet qu'il a traité, et que, par conséquent, il a eu dessein que ce dernier Eloge du Roy, contenu avec beoucoup d'art dans une pièce qu'il adresse à Dieu, fût le plus élevé et le plus parfait. Aussi a-til eu l'avantage d'être loué de tout le monde, et de l'être même par un des plus habiles protestants étrangers qu'on connoisse\ ce qui n'est guère moins extraordinaire que d'être loué par l'envie même. Voilà, Monsieur, quel est le sentiment de votre très -humble et très-obeissante servante.
Madeleine de Scudery.
1 Leibnitz.