‹ Historiettes (volume 2)Chapitre 519 sur 522 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

doute pas que vous n'en clisi(3z autant quand vous le verrez. Je vous envoie, Monsieur, un impromptu qui a eu le bonheur de plaire au Roy : je souhaite qu'il ne vous déplaise pas. IVI le duc de Savoye a fait publier rarriore-ban. 11 déclare que tous les paysans qui prendront les armes ne lui paieront rien de trois ans. Vous jugez bien, Monsieur, que si ces paysans prennent les armes, ils seront battus, puisque cent de nos dragons, commandés par un capitaine très-brave, tueront trois cent cinq cavaliers de F Empereur le jour de la bataille. Gomme M. votre frère etoit à Fontainebleau, il vous aura mandé que M. de Larrey y arriva le vendredi au soir de Taulre semaine, qu'il entretint longtemps le Roy, que le lendemain au matin «il entra au conseil où etoient les ministres, et qu'au sortir de là il monta à cheval et s'en retourna en Piémont. Cela a beaucoup fait raisonner les politiques spéculatifs. Mais le pauvre duc de Savoye a si peu de jugement qu'on ne peut raisonner juste pour prévoir ce qu'il doit faire. Quand vous aurez vu les deux ouvrages faits dans une affreuse prison par l'illustre mort, à qui on ne permettoit d'avoir ni plumes, ni encre, ni papier, vous m'en direz, s'il vous plaît, votre sentiment. H me savoit gré de lui avoir donné tout ce qu'il falloit pour les pouvoir faire ; car mon amitié a su surmonter toutes sortes d'obstacles. Et il l'a marqué enigmatiquement dans le poème d'Eurymedon, qu'il fit au même lieu. Je suis, Monsieur, trèssincerement votre etc.

P. S, On me mande que M. Gatinat a passé le Pô

MADIiMOlSKLLK DE SCUDERY. 227

sans résistance et que le roy de Danemark s^oppose toujours au grand électoral.

AU MÊME

Le 28 de novembre 1693.

Mon silence, Monsieur, n'a pas été volontaire: un grand rhume et plusieurs affaires pour mes amis ou pour moi m'ont empêchée de vous repondre plustôt. Je ne suis pas guérie, car on ne guérit de rien dans une saison aussi rude ; mais il n'y a pas moyen d'être plus longtemps sans se remettre en votre souvenir et sans vous demander si vous avez reçu les deux ouvrages de l'illustre mort. J'ai même à vous dire que j"ai été priée, par un abbé que je suis obligée de considérer, de vous envoyer un petit mémoire que vous trouverez dans ce paquet et de savoir si vous pouvez faire ce qu'il contient. J'ai repondu que je ne le croyois pas et qu'il etoit de ma connoissance que M. de Pellisson vouloit vous engager à faire la vie du cardinal de Granvelje, et que je vous en avois prié et vous en prierai encore : et en effet, je vous en prie. De sorte que toute la grâce que je vous demande est de m'ecrire quelque chose que je puisse montrer à l'abbé qui m'a fait la prière, et de me refuser honnêtement. Je ne vous dis plus de nouvelles de guerre: la campagne est finie de partout. Mais on révoque plu-

sieurs intendants, c'est-à-dire MM. de Besnaale, d'Argouge, de Pommereuil, de Crcil, Jaucourt et Daguin. On prétend qu'on a laissé sortir des blés du royaume par Genève, et M. de Ribier est parti pour aller informer sur les lieux. La place de conseiller d'Etat, vacante par la mort de M. Voisin, est à M. le Pelletier, qui etoit intendant à Lille, et celle qu'avoit M. le Pelletier est à M. Phelipeaux, frère de M. de Pont-Ghartrain. La paix scroit un remède à bien des maux. Je ne vous dis plus rien du Traité de l'Eucharistie : je suppose que M. l'abbé de Ferrieres vous en écrit. Mais je vous supplie, Monsieur, de me conserver votre amitié et d'être assuré que la mienne durera autant que la vie de votre etc.

AU MEME

Le 12 décembre 1693.

Je suis fort aise, Monsieur, que vous ayez reçu les deux ouvrages de l'illustre mort et que vous les trouviez aussi beaux qu'ils sont. L'elegie est touchante et généreuse, mais le discours au Roy est un chef-d'œuvre plein d'esprit, de jugement, de magnanimité et d'éloquence ; et ce qui en redouble le prix est le temps et le lieu où tout cela a été fait : car les difficultés qui s'y rencontroient eussent paru insurmontables à tout autre qu'à moi. Mais l'amitié et le courage viennent à bout de tout.

MADEMOISELLK DE SGUDERV. '229

Pour le vers dont vous me demandez rexplication, il n'y en a point d'autre h donner que celle de la prison de l'illustre mort; car on a dit mille fois qu'un prisonnier n'est qu'à demi vivant, et comme il vouloit bien pouvoir être connu un jour, il disoitson état obscurément. Après cela, Monsieur, j'ai à vous remercier de l'honnête réponse que vous m'avez faite sur les lettres du cardinal de Granvelle. Je la lirai à ceux qui m'ont fait la prière, et je ne vous demande plus rien à cet égard. Mais je vous demande toujours ce que M. de Pellisson vous demandoit, c'est-à-dire que ce que j*ai vu et que vous dites avoir retouché ne soit pas perdu et voie bientôt le jour pour votre gloire et celle de l'illustre mort, dont la mémoire m'est tous les jours plus précieuse. Vous ne pouvez pas ignorer ce qui est arrivé à Saint- xMalo et de quelle manière la machine infernale qui pouvoit détruire six villes comme celle-là, a échoué; que l'ingénieur qui l'avoit faite y a été étouffé avec deux autres, qu'il est resté sept cents bombes remplies dingrediens diaboliques et tout nouveaux, et que le fracas que fit l'embrasement de la poudre fut si grand qu'on crut que cent mille bombes tomboient tout à la fois sur la ville. Tout le monde tomba dans les rues et dans les maisons ; un canon de fer, chargé de trois livres de balles, passa pardessus la maison où etoitM. le duc de Chaulnes, et alla se ficher dans un grenier sans faire une ouverture plus grande que celle qu'il lui falloit pour passer : cela est incroyable et est très-vrai. Il y a environ quarante maisons découvertes et des vitres brisées. Et cependant cet effroyable fracas n'a pas tué un chat (on me l'écrit en

230 MADKWOISELLE DE SC'JDERY.

ces termes- là) et n'a pas mis le feu aux artifices qu'on avoit préparés pour perdre la ville. Mais Tingcnieur de la machine y a été étouffé et deux autres. Il nous est resté plus de sept cents bombes pleines d'ingrédients nouveaux : on en a envoyé une au Roy. Le fracas fut si terrible qu'on crut à Caen que la terre trembloit. On a encore trouvé une chaloupe double que M. do Chaulnes a trouvée si bien faite qu'il en veut faire six toutes pareilles. Je fus si touchée de ce terrible événement quand j'en reçus la première nouvelle, que je fis l'impromptu que je vous envoie. On dit que la machine coûtoit deux millions au prince d'Orange et j'apprends en cet instant, par des lettres de Bretagne et de basse Normandie, que la mer a vu près de cent Anglais morts sur ses bords, que les ennemis n'avoient plus de vivres et qu'ils en ont été prendre aux îles de Jersey et de Guernesey, où ils ont enterré un mort de quelque conséquence. On continue de dire que M. le maréchal de Catinat marche avec trente mille hommes et trente pièces de canon vers le marquisat de Saluées, pour y assurer des quartiers d'hiver, et dans le Mantouan. Je suis bien obligée à M. le président Boisot de son souvenir. Je vous prie de l'en remercier pour moi et d'être bien persuadé, Monsieur, que personne ne connoît votre frère mieux que je le connois et n'est plus véritablement votre etc.

MADEAIOISELLK DE SCUDEUY. 231

AU MEME

Le 13 janvier 1G9/J.

Il y a plus d'esprit, Monsieur, dans votre petit billet et un art plus (grand) que dans les plus longues lettres de Costar et de Voiture, et vous auriez eu bien de la peine à en mettre autant en douze pages que vous en avez mis en une seule : et comme une petite bouteille d'essence de jasmin sent meilleur que le jasmin même sur sa tige, le brillant de votre esprit s'unissant avec votre jugement ordinaire a un agrément singulier dont je ne vous remercierois que trèsnmparfaitement en six pages ; car comme il fait un froid cruel, que je suis fort enrhumée et que je n'ai pas l'industrie de dire beaucoup en peu de paroles, je vous demande crédit de louanges et de remercîments et de vous contenter des assurances sincères que je vous donne d'être toute ma vie, avec la même estime et la même amitié, votre très-humble et très- obéissante servante,

Madeleine de Sgudery.

Vous serez content de V Eucharistie^ quand elle paroîtra, je vous en donne ma parole.

J'apprends que la flotte de blés qui vient du Nord est

* Le Traité de l'Eucharistie, de Pellisson ; cet ouvrage parut la même année, m-12.

232 madewoiselll: de scudery.

amarrée à Dunkerque et qu'on croit toujours qu'on tra vaille à la paix de plusieurs côtés.

AU MÊME

Le 13 de février IGO/j.

Gomme il m'a paru, Monsieur, que vous aimez les louanges du Roy, je vous en envoie qui sont dignes de leur sujet, et si la réponse que j'y ai faite etoit aussi belle que les vers où j'ai repondu sont beaux, vous en auriez plus de plaisir. En voici le sujet : M. Betoulaud, qui m'adressa une belle epîtreà la mort de M. de Pellisson, m'a envoyé aux etrennes une cornaline antique et grecque, où le Temps est représenté avec les ailes déployées et sa faux à la main, et c'est le Temps qui me parle et à qui je reponds. Gomme la pierre gravée est très-jolie, je l'ai donnée au Roy avec les vers; et Sa Majesté a reçu mon présent d'une manière si honnête et si agréable qu'on n'y peut rien désirer. Je souhaite. Monsieur, que cela vous amuse un quart d'heure. J'ai eu quelque peine à écrire de ma main ces vers médiocres ; mais j'ai passé par -dessus tout pour l'honneur de M. Betoulaud. Les écrivains sont chers pour copier comme tout le reste; mais, grâce à Dieu, le blé, qui a valu jusqu'à 46 liv. lesetier, n'en vaut plus que 30 Uv. ;

MADEMOISELLE DE SGUDEKY. 2S3

il y en a môme à 25 et les boulangers ont amendé* aujourd'hui de cinq sous un pain de douze livres et les autres en proportion. Toutes les rivières sont couvertes de bateaux qui apportent des blés, et ceux qui le gardoient pour le vendre plus cher, croyant qu'il encheriroit encore, vont se hâter de le vendre. Si on a la paix, comme on a lieu de l'espérer par le bruit qui en vient de toutes parts, on reverra bientôt l'abondance. On en sera bientôt eclairci : car le Roy a fait dire au Pape que si l'Empereur n'accepte pas dans la première quinzaine de mars les conditions qu'il offre pour la paix, il retirera sa parole. M. le cardinal de Janson me dit des biens infinis du Pape, qui ne s'occupe qu'à reformer les abus, qu'à soulager les pauvres et qu'à travailler au repos de l'Europe. J'apprends tous les jours. Monsieur, que ceux qui voient le Traité de V Eucharistie pour l'approuver, en sont charmés, et je ne doute pas que vous ne le soyez quand vous le pourrez lire et que vous ne regrettiez tout de nouveau l'illustre ami qui nous l'a laissé. C'est en son nom, Monsieur, que je vous demande la continuation de votre amitié pour votre etc.

1 Diminué de prix.

23J MADEMOISEUE DE SGUDERY.

AU MEME

Le 20 de février 1694.

Votre lettre du 3, Monsieur, que je n'ai reçue que le 16, a un caractère si digne de v^otre cœur et si convenable au mien, que je vous en estime beaucoup davantage. Car vous m'avez dit ce que je pense toujours, et si vous aviez vu comme moi cet illustre mort durant trente-huit années, soit dans la bonne ou la mauvaise fortune, toujours également digne de louangesjusqu'à son dernier soupir, vous en diriez encore davantage» Mais ce qu'il y a de cruel, c'est qu'on n'écrit rien des plus héroïques endroits de sa vie. Et si je vis assez pour avoir l'honneur de vous parler quand vous ferez quelque voyage à Paris, je vous le ferai avouer. J'espère qu'on verra bientôt la première partie du Traité de V Eucharistie et je viens d'écrire à Monseigneur l'evêque d'Avranches, dont le savoir est exquis, pour joindre son approbation à celle de plusieurs archevêques, evêques et docteurs. Car on ne peut faire trop d'honneur à un si bel ouvrage qui a toute la solidité qu'on y peut désirer et tout l'agrément imaginable par le tour et l'expression. Et je vous engage dès aujourd'hui à m'en écrire votre sentiment qui servira d'extrait dans le Journal des Savans^ où je le ferai mettre ; mais il faudra, s'il vous plaît, faire cela promptement, de peur d'être prévenu. Il me paraît, par tout ce que j'ai vu de

MADEMOISELLE DE SCLDErW. 235

VOUS, que vous avez une heureuse facilité qui en fait admirer la justesse. Cet ouvrage a trois parties ; mais il n'y a que la première d'imprimée, qui n'a pas trois heures de lecture assidue. Mais ce petit livre est grand par sa solidité et par son agrément : les autres parties ont encore plus de savoir. Je vous imite, Monsieur, en ne vous parlant que de ce qui a rapport à Tillustre ami que nous avons perdu. Je n'ai point eu de véritable santé depuis sa mort. Mais mon cœur fait toujours son devoir pour tout ce qu'il aimoit, ou dont il etoit aimé, et particulièrement pour vous, quiètes si digne d'être estimé et aimé par votre seul mérite. De sorte, Monsieur, que joignant la bonté que vous avez pour moi à de si puissantes raisons, il vous est aisé de juger que je suis toute ma vie votre etc.

AU MEME

Le 26 de février 1694.

Je commence, Monsieur, par vous demander pardon de vous avoir envoyé une copie si mal écrite et si défectueuse des vers du Temps ; mais Fenvie d'attirer vos louanges à M. Betoulaud, qui est un ami aussi distingué par son bon cœur que par son bon esprit, me pressa de vous les envoyer, ne prévoyant pas qu'on les imprime-

236 1\1 ADliMOISKLIJ': Dli SCUDKllY.

roit dans le Journal des Savans, Car si je l'eusse prévu, je les aurois extraits du journal pour vous les donner. Mais puisqu'il ne manque qu'un vers, voici l'endroit comme il faut qu'il soit :

J'ai détruit mille rois et mille Etats célèbres, J'ai répandu sur eux d'éternelles ténèbres : Leur nom même est perdu dans le chaos des ans. Mais Louis, que le ciel guide à pas eclatans, Doit-il craindre un tel sort pour l'illustre carrière Où tout n'est que triomphe, et miracle, et lumière? La victoire, attachée à son nom glorieux, Le défend de l'oubli des hommes et des dieux. Vous le savez

Voilà, Monsiem', l'endroit tout entier; il est assurément très-beau et a la grâce de la nouveauté. Après cela je vous dirai que le Pape consent avec plaisir que le Traité de VEucharistie lui soit dédié. De sorte que là première partie s'en va bientôt paroître, car il n'y a plus que les approbations à imprimer. Souvenez-vous de la prière que je vous ai faite. On m'écrit de Rome qu'il y neige, qu'il y gelé et que les bestiaux meurent à la campagne : cela ne s'est jamais vu. M. le cardinal de Janson etoit fort enrhumé quand il m'a écrit, mais il n'a voit point de fièvre, et le Pape se portoit fort bien. Le prince d'Orange fait ses derniers elïorts pour empêcher la paix. Il offre à l'Empereur et au duc de Savoye ce qu'il ne pourra leur donner. Je suis, Monsieur, avec toute l'estime que vous méritez, votre etc.

AU MEME

Le 6 de mars 169/j.

Votre dernière lettre, Monsieur, est si bien écrite, si généreuse pour l'illustre mort et si obligeante pour moi, que je ne puis assez la louer, ni vous en remercier. Je vous apprends qu'on imprime les approbations du Traité de l'Eucharistie et l'epître dedicatoire au Pape, et que la première approbation est de M. l'archevêque d'Arles, qui a si bien connu la force et la beauté de l'ouvrage qu'il approuve, et si parfaitement pénétré le sens de l'auteur, qu'il ouvrira les yeux aux moins éclairés. Et ce qui augmente mon plaisir, c'est que c'est moi qui ai obtenu, par une de mes amies, que cet archevêque travaillât : il etoit enrhumé, il avoit des affaires et le temps etoit court. Mais enfin je l'ai emporté et j'en suis ravie, car cela pare le livre. Mais comme M. l'abbé deFerrieres sera le maître des exemplaires, priez-le de vous en envoyer le plus tôt qu'il pourra. Il y a peu de nouvelles : on envoie vingt bataillons en Piémont, parce qu'on a su que les ennemis y en faisoient passer. M. le prince d'Elbeuf a gagné deux mille pistoles bien aisément : car ayant dit qu'il avoit six juments qui, étant attelées à une manière de petit chariot, alloient et revenoient de Paris à Versailles en moins de deux heures. Monseigneur paria que cela ne se pouvoit, et tous les courtisans à son exemple, et ils ont tous perdu. Il y a une nouvelle satire de

238 MADEMOISELLE DE SCUDEllY.

Dcspreaux imprimée contre les femmes, quMl croit être la meilleure des siennes. Mais les gens de bon goût ne le trouvent pas, et il y a un caractère bourgeois et des phrases fort bizarres. 11 donne un coup de griffe, suivant sa coutume, à Clélie^j, sans raison et sans nécessitée Mais je suis accoutumée à mépriser ce qu'il dit contre ce livre, et je n'y repondrai pas. Et un livre qui a été traduit en italien, en anglois, en allemand et en arabe, n'a que faire des louanges d'un satirique de profession. Quand vous aurez vu cette satire, qui maltraite fort M. Perrault, ami de l'illustre mort et des miens % je serai bien

1 Roman de M"* de Scudery en 10 vol. in-8°, qui eut le plus grand succès. Boileau, dans sa jeur.esse» avoit lu la délie ainsi que les autres romans à la mode et il avoit alors partagé l'admiration de ses contem[)orains. Plus tard il en fit une critique dans le C(^lèbre dialogue intitulé : les Héros de romans; mais par ce qu'il appeloit égard pour M*'* de Scudery, ce ne fut qu'après la mort de Villustre Saplio qu'il consentit à le livrer au public.

* D'abord, tu la verras, ainsi cfue dans Clelie, Recevant ses amants sous le doux nom d'amis, S'en tenir avec eux aux petits soins permis. Puis bientost en gran<le eau sur le lleuve de Tendre Naviguer à souhait, tout dire et tout entendre: Et ne présume pas que Venus ou Satan Souffre qu'elle on demeure aux termes du roman...

(Vers 158.)

M"* de Scudery reviendra sur cet avânt-dernier vers dans une des lettres suivantes. •

3 Despréaux, après sa réconciliation avec Perraut, supprima les vers dont parle ici M"* de Scudery. Les voici : La précieuse, dit^il,

S'estonne cependant d'où vient que < hez Coignard

Le Saint-Paulin écrit avec un si grand an,

El d'une plume douce, aisée et naturelle.

Pourrit, vingt fois t ncur moins \û que la Pucelle,

Elle en accuse aloi s notre siècle infecté

Du pédanlesque goiU qu'ont pour l'antiquité

Magistrats, princes, ducs et niesmi' fils de France,

Qui lisent, .sans rougir, et Virgile et Terence,

Et toujours pour Perraut pleins d'un dégoût malin,

Ne savent yaà s il est au monde un ^int-PauUn

MADEMOISELLE DE SCUDERt. 239

aise d'en savoir votre sentiment. Je suis, Monsieur, avec toute Tcstime dont vous êtes digne et toute la sincérité dont je fais profession, votre etc.

ÂU MEME.

Le 10 de mars 1C94.

Je reçois. Monsieur, votre lettre du h et j'y reponds à rheureiïiême, pour vous dire que j'ai bien meilleure opinion de Besançon que vous ne pensez*. Et s'il n'y avoit que vous, M. votre frère et M*"** Chandiot qui eussiez de l'esprit et du mérite, il faudroit vous regarder comme des phénix. Mais comme j'ai beaucoup vescu, il y a longtemps que je sais que Besançon est une ville à qui le voisinage de peuples moins polis ne gâte rien. Et puis, Monsieur, quoique le proverbe dise qu'une alouette ne

^ 11 paraît que Tabbé Boisot, dans la lettre à laquelle M"^ de Scudery répond, iravoit pas fait un grand éloge de ses compatriotes. Besançon venoit de perdre, il est vrai, le poëte Mairet, sa première gloire littéraire* cette ville comptoit cependant encore dans son clergé, dans son parlement et dans ses familles patriciennes plus d'un homme de mérite. Dans le nombre on doit citer Augustin Nicolas, dont on a des vers latins, italiens, espagnols et français, et un traité contre la torture, ouvrage qui est encore recherché des curieux ; le P. Mayer, jésuite, auteur d'un poëme latin, dont le grand maître Lisle-Adam est le héros et qui a eu trois éditions en divers formats; le prieur des Carmes André de Saint Nicolas, savant diplomate; le conseiller Ferdinand Lanquinez, dont les ouvrages historiques restés manuscrits ont été largement mis à contribution par ses successeurs, etc.

fait pas le printemps, je soutiens que vous seul inspireriez l'esprit et la politesse à toute une grande ville. Yous m'avez fait beaucoup de plaisir de me parler de M"'^ Chandiot, dont je n'osois vous parler la première, de peur de l'importuner, car je respecte même mes amis quand ils s'endorment et je ne les reveille pas etourdiment. Il y a une satire contre les femmes du satirique public, que le mérite seul de votre amie doit faire sembler plus ridicule, car il a si mauvaise opinion des femmes qu'il ne peut compter que trois honnêtes femmes dans tout Paris. Mais quoiqu'il croie que cet ouvrage est son chefd'œuvre, le public n'est pas de son avis et le trouve très-bourgeois et rempli de phrases très-barbares. Il donne un coup de griffe assez mal à propos à Clélie. Et j'imite ce fameux Romain qui, au lieu de se justifier, dit à l'assemblée : « Allons remercier les dieux de la vic- » toire que nous avons gagnée. » Car au lieu de repondre à ce qu'il dit, je me souviens que Clélie a été traduite en quatre langues, et qu'elle se peut passer de l'approbation d'un homme qui blâme tout le genre humain. On m'envoya hier, par la poste de Normandie, huit vers que je trouve avoir un tour assez fin. Je les crois de M. de Fontenelle, neveu de Corneille ; les voici:

Quand Despréaux fut sifflé sur son ode,

Ses partisans disoient dans tout Paris :

« Pardon, messieurs, le pauvret s'est mépris,

)) Plus ne loûra : ce n'est là sa méthode.

» Il va draper le sexe féminin,

» A son grand nom, vous verrez s'il desroge. »

Or il paroît, cet ouvrage divin,

Pis ne vaudroit quand ce seroit éloge.

On vient de me dire que le grand nombre de troupes qu'on envoie en Piémont feront entendre raison au duc de Savoye, et qu'on n'en a pas perdu l'espérance. Le pain vaut dix sous la livre à Vienne ; on m'en a acheté aujourd'hui à trois sous et demi. On m'écrit de Versailles que les Suisses ne veulent point du chevalier de Soissons que M. de Nemours veut leur donner pour prince de Neufchâtel. Le Roy part toujours le 15 pour Compiegne et sera le 30 à Versailles. Je suis, Monsieur, avec toute l'estime dont vous êtes digne, votre etc.

AU MÊME

Le 20 de mars 169/j.

Votre dernière lettre, Monsieur, est si belle qu'une enrhumée n'oseroit entreprendre d'y repondre, et je ne vous écris aujourd'hui que pour vous dire que le Roy a reçu très-favorablement le livre de l'illustre mort, que M. l'abbé de Ferrieres lui a présenté. Je le priai fort hier de vous l'envoyer promptement, et il me dit qu'il le feroit quand le libraire lui en auroit baillé. Je lui en demandai un pour M"' de Sevigné, qui le mérite par cent raisons : il me le bailla. Je ne fis que l'ouvrir et l'envoyer ; mais, en l'ouvrant j'y vis un assez long avertissement dont je n'avois pas entendu parler et dont je ne lus que trois lignes, ne voulant pas faire voir que je le remarquois. Je le

vin. 16*

2'|12 MADEMOISELLlî DIÎ SGUDERY.

crois de la même mnin que l'cpître : vous m'en direz votre avis. Mais je vous prie très-instamment de ne jamais dire h cet abbé que je vous en aie écrit et de me mander votre sentiment de Touvrage, Comme j'ai trois lettres de M. de Pollisson, qui marquent qu'il a toujours cru qu'il mourroit avant moi, et désire et attendu que^je prendrois soin de son tombeau, j'ai sans doute quelque droit de m'en mêler. Au reste, la Satire est toujours plus décriée, et il y a un grand nombre de vers qui la blâment d'une manière sanglante. H y a encore un ancien satirique qui lui a donné un petit coup de griffe ; il s'appelle Liniere ; voici ce qu'il dit :

Ta satire contre les femmes Que si durement lu dilTames, Vole partout, fameux Boilcau ; Et c'est le comble de ta gloire De voir qu'on la montre à la foire Comme quelque monstre nouveau.

Il y en a de M. de Nevers d'un autre caractère, mais je n'aime pas à envoyer de pareilles choses. Je suis, Monsieur, avec une estime singulière, votre etc.

AU MEME

Le 2U de mars 1694.

Je vous écris aujourd'hui. Monsieur, sans repondre à votre belle lettre du 16. Elle est trop modeste pour vous

MADEMOISELLE DE SCUDEKY. 243

et trop flatteuse pour moi. Et je n'ai presque qu'un moment î\ vous donner, que j'emploie à vous dire que le zèle que j'ai pour l'illustre mort me troubla l'ordinaire dernier et me fit oublier qu'on m'avoit montré un brouillon de l'avertissement et de la l(?ttre, dont j'ai dit ce que j'en pensois. Ils sont mieux qu'ils n'etoient ; mais ce n'est pas Acanthe ^ Ne dites rien de tout ce que je vous dis, je vous en prie. Je n'ai pas encore de livres* ; je souhaite qu'on vous en ait envoyé et que j'en aie bientôt votre sentiment. Vous ai-je envoyé ce que M. de Nevers a écrit contre la nouvelle satire? Quand vous l'aurez lu, vous me ferez le plaisir de me dire si vous savez ce que c'est qu'un lit effronté, et si ce vers :

Ou Venus ou Satan 3

peut être fait par un chrétien. Je crois, Monsieur, que vous raisonnez fort bien en politique. On va faire un grand effort en Piémont et en Catalogne. Gomme je compte votre voix pour beaucoup, je vais vous écrire un madrigal que je fis hier et que j'enverrai à Versailles*. Je ne l'ai montré qu'à M. l'eveque d'Avranches et à M. Bosquillon, qui en sont contents. Je souhaite que vous le soyez de même et que vous me croyiez sincèrement votre etc.

^ Nom académique de Pellisson.

* D'exemplaires du Traité de l'Eucharistie de Pellisson, qui veuoit d'être imprimé

* Voyez cet hémistiche dans les vers cités ci-dessus, p. 238, note 2.

* Ce madrigal n'a pas été retrouvé.

Hlill MADEMOISELLE DE SCUDERY.

P, S. Je reçois une lettre de Rome qui m'apprend une chose assez plaisante ; c'est que le mardi gras s'etant rencontré la veille de Saint-Mathieu, qu'on fête et qu'on jeune delà les monts, on consulta la congrégation des Rites pour voir si on la remettroit, et il fut résolu que non : de sorte que le mardi gras fut un jour de jeûne. Le Pape se porte très-bien, et on a publié la bulle qui borne le pouvoir des cardinaux protecteurs des ordres.

AU MEME

Le 7 d'avril 1694.

Puisque c'est un sujet de joie qui vous a détourné de la lecture du livre précieux de l'illustre mort, je n'en saurois murmurer, et le mariage de votre parent prouve que la satire contre les femmes n'empêche pas qu'on ne se marie. Toutes vos remarques* sont justes, et l'on en peut faire beaucoup d'autres, et il n'y a que lui au monde qui puisse mettre Faustine en un rang plus honnête qu'une simple coquette. Je vous envoie les vers qu'on donne à M. de Nevers. J'en viens de voir de si terribles que je ne les ai pas voulu prendre. Vous me faites beaucoup de plaisir, Monsieur, de me faire espérer bientôt votre sentiment sur le livre de l'illustre mort,

' Sur la satire contre les femmes.

MADEMOISELLE DE SCODERY. 245

qui est admiré des plus habiles, des plus savans et des plus polis, et même des plus emportés de ses calomniateurs. Le Roy et la reine d'Angleterre en sont charmés et, en un mot, quiconque a du bon sens en est enchanté. On n'a pas encore de nouvelles de Rome et de Florence, ni de la cour de Hanovre où on Ta envoyé. Je viens de recevoir quatre vers d'un de mes amis, où j'ai repondu sur-le-champ ; voici ce que c'est :

Malgré nos solides raisons, Souffrons que Dcspréaiyc vive dans sa folie :

Il peut bien attaquer Clélie, Puisqu'il met Alexandre aux Petites maisons.

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