ENVOI
Jeunes blondins, qui soupirez pour elle, Et qui souffrez ses rij^oureux mépris, Si vous A-oulicz cstre aimés de la belle, 11 faudroit estre amants à cheveux gris, Et ne l'aimer que d'amour fraternelle.
Mais de vous tous on diroit par la France, Comme de moy l'on dit par tous pays : Que honni s'oit celui qui mal y pense I •
Jeunes blondins, qui soupirez pour elle, N'en attendez que rigoureux mespris ; Pour espérer d'estre aimés de la belle, 11 faudroit estre amants à cheveux gris,
APPJÎNDICE 34 1
Une épître en vers, adressée par Tallemant des Réaux au père Rapin^ jésuite, a été mise à notre disposition.
Le père Rapin, le célèbre auteur du poème des Jardins, mort en 1687, a écrit au bas de cette épître les mots suivants : Des Réaux, depuis converti/. Dts lettres autographes de R.apin, rapprochées de ces mots, ne permettent pas de douter qu'ils ne soient de sa main. Il résulte de cette courte mention qu'à une époque avancée de sa vie des Réaux embrassa la religion catholique ; M. de Bose semble l'indiquer dans l'éloge de l'abbé Paul Tallemant.
L'épître de Tallemant n'esl pas sans importance; elle le montre dans un âge avancé, de léger, caustique et frondeur, devenu un personnage sérieux, mettant les choses à leur vraie valeur...
Oh y voit Tallemant désabusé des préventions des réformés contre l'Eglise romaine, et devenu l'ami d'un jésuite qui s'est fait un nom dans les lettres ; il y parle de ses afflictions, de ses pertes, de sa disgrâce, circonstances de sa vie presque entièrement ignorées...
En parcourant des recueils manuscrits, rarement consultés, M. Louis Paris a trouvé un extrait, tiré de Mémoires plus étendus, composés par François Maucroix, chanoine de Rheims, ainsi qu'un petit volume manuscrit, contenant les poésies de Maucroix, et un assez grand nombre de lettres écrites à différentes personnes. Ce dernier manuscrit est de la main du chanoine Favart? ami de Maucroix, et qui demeuroit dans sa maison.
Parmi ces poésies, sont deux épîtres adressées à des Réaux. Dans l'une, Maucroix appelle ce dernier du nom d'Astibel, l'un des enchanteurs du roman de l'Amadis. En donnant ce nom à des Réaux, Maucroix caressoit une des chimères de l'imagination de son ami ; ou sait que Tallemant, dans sa jeunesse, étoit/o« d'Amadis, et que ses frères lui donnoient en riant le titre de chevalier. L'épître commence par ces vers :
Cher Astibel, c'est fait de moi ; L'archiduc est près de Rocroi, Qui jette partout l'épouvante, etc.
A la mar^e de cette pièce, on lit dans le manuscrit cette note de Maucroix :
« Astibel, sag-e enchanteur, favorable à Amadis, c'est de^ « Réaux, qui abjura, le 17 juillet 168"), entre les mains du R. P. « Rapin. L'abbé Tallemant, dit le père, est frère de des Réaux ; (' le jeune, qu'on appelle le fils, est fils d'un maître des requêtes. «< La mère de des Réaux est Monnerot, et la mère de l'autre est « mademoiselle Big-ot. Des Réaux est fils de partisan, que M. Colce bert a ruiné. Il est glorieux, les louanges le rendroient fou. Il « dit qu'il est en esprit ce que madame de Monlbazon est en « beauté. Il n'a que deux filles. »
Cette curieuse mention nous apprend des faits ignorés ou mal connus ; mais en même temps elle contient des erreurs qu'il faut relever. La mère de Tallemant ne s'appeloit pas Monnerot; elle étoit sœur de Rambouillet, le financier, dont Tallemant épousa la fille. Paul Tallemant n'étoit pas le fils de mademoiselle Bigot» son père, le maître des requêtes, avoit épousé Marie de Montauroo, fille naturelle de Puget de Montauron. Maucroix a confondu la femme du maître des requêtes avec mademoiselle Bigot de la Honville, qui avoit épousé Pierre Tallemant, le banquier, frère aîné de des Réaux.
Il résulte de la note de Maucroix que des Réaux a fait son abjuration, le 17 juillet i685, entre les mains du Père Rapin. On y apprend aussi qu'il est né deux filles du mariage de Tallemant.
L'extrait des Mémoires de Maucroix fait positivement connoître l'époque de la mort de des Réaux.
On y lit cette mention :
« Le dix novembre 1G92, mourut à Paris, dans sa maison, près « la porte de Richelieu, mon cher ami M. des Réaux. C'étoit un « des plus hommes d'honneur et de la plus grande probité que <■<■ j'aye à jamais connu. Outre les grandes qualités de son esprit, « il avoit la mémoire admirable, écrivoit bien en vers et en prose <i et avec une merveilleuse facilité. Si la composition lui eût donné « plus de peine, elle auroit pu être plus correcte. Il se contentoit (I peut-être un peu trop de ses premières pensées, car du reste il
« avoit l'esprit beau et fécond, et peu de gens en ont eu autant que « lui. Jamais homme ne fut plus exact ; il parloit en bons termes « et facilement, et racontoit aussi bien qu'homme de France. »
Le jour de la mort de Tallemanl étant ainsi révélé, nous nous sommes empressés de recourir aux registres de la paroisse Saint- Euslache, et nous y avons trouvé inscrit l'acte dont nous donnons ici la copie exacte :
Extrait da registre des décès de la paroisse Saint-Eiistache de Paris, pour Vannée i6g2.
« Du dit jour, mardi, onzième novembre, défunt messire Gédéon « Tallemanl, seigneur des Réaux, demeurant rue Neuve-Saint- « Augustin, décédé du dix du présent mois, a été inhumé au ci- « metière de Saint-Joseph. 5" /</^«e l'abbé Tallemant, avec paraphe, « Tallemant. »
... Les renseignements donnés par Maucroix ne nous font rien connoître de nouveau sur sa famille, si ce n'est qu'il a eu deux filles. Ses Mémoires ne nous avoient fait soupçonner l'existence que d'une seule; ces deux filles lui ont-elles survécu? se sontellcs mariées? il y a peu de vraisemblance, quand on voit Renée- Madeleine Rambouillet, petite-nièce de des Réaux, épouser, en 1701, M. Trudaine de Montigny, lui apporter plusieurs terres de sa famille, et même les manuscrits et les papiers de des Réaux) compris, en i8o3, dans la vente du dernier des Trudaines...
L'union de Tallemant et d'Elisabeth Rambouillet, sa femme, n'a pas été toujours heureuse ; des nuages s'élevèrent entre eux pour quelle cause ? à quelle époque ? nous l'ignorons; mais on ne peut en douter, après avoir lu une lettre de madame Tallemant que M. Paul Lacroix possédoit dans sa collection d'autographes. Les deux époux vivoient séparés, et madame des Réaux retirée au couvent de Bellechasse, demandoit une audience à un ministre chez lequel elle s'étoit inutilement présentée plusieurs fois. « Une femme, dit-elle, qui est mal avec toute sa famille, et « qui doit répondre de sa conduite à tant de gens, ne peut sortir
« d'un monastère sans donner quelque prise sur elle. » Cette lettre est datée du couvent de Bellechasse, un i4 août. On n'en sait pas davantage; le temps amènera peut-cire quelque autre découverte .. »
(MoNMERouÉ, Notice sur Tallernant des Réaux et Dernières observations.)
Les Historiettes.
« ... Les Historief/es de Tallernant des Réaux sontle seulde ses ouvrages qui nous soit parvenu. Il vivoil au milieu de plusieurs sociétés tout-à-fait distinctes; la principale étoit celle de l'hôtel de Rambouillet. Ami de la marquise, dont il étoit encore rapproproché par le mariage d'une de ses sœurs avec un d'Angennes de La Grossetière, il la voyoit entourée de tout ce que la noblesse et les lettres offroieat de plus illustre et de plus renommé; il a recueilli dans ses entretiens avec Arthénice une foule de faits et d'anecdotes sur les règnes de Henri IV et de Louis XIII; il voyoit cette femme, si justement célèbre, alliée des deux reines Catherine et Marie de Médicis, entourée de sa noble famille, de ces d'Angennes, de tout point si remarquables, visitée par madame la-Princesse, par mademoiselle de Bourbon, depuis duchesse de Longueville, et par le héros de Rocroy ; il y rencontroit la ductiesse d'Aiguillon, la vicomtesse d'Auchy, madame de Sablé, mademoiselle de Scudéry, madame de Sévignc, Voiture et mademoiselle Paulet, cette lionne indomptée, Vaugelas, Malherbe, Racan, les deux Corneille, Mairet, Benserade, Chapelain, Godeau, Huet, Ménage, Gombauld ; enfin toutes les illustrations comme toutes les célébrités se trouvoient là réunies. Il y recueilloil ce qu'il a raconté du cardinal de Richelieu, des Guise, et des Valançay, de Bois-Robert, de Ninon, de Marion Delorme, etc. De ce
cercle brillant, mélange de grandeur et de préciosité, Tallemant descendoit à celui des financiers et de la riche bourgeoisie. Fils d'un homme de finance, marié à Elisabeth Rambouillet, fille d'un traitant ; cousin germain par alliance de la fille de Montauron cet homme à la mode auquel Corneille dédioit Cinna; introduit, par le mariage de son frère aîné avec mademoiselle de La Honville, au milieu d'un autre cercle opulent, il lui a été facile d'observer de ces différents points de vue la cour et la ville, la noblesse et la bourgeoisie. Bourgeois lui-même, et jaloux des prérogatives que donnoit alors une naissance qui n'est pas toujours la compagne du mérite, des Réaux ne put se défendre de mêler à ses observations une teinte de dénigrement et de malignité, et il mit une sorte de complaisance à signaler les vices des grands, et à les placer à son niveau; le même motif le conduisit à faire ressortir des familles obscures, et à révéler l'origine de gens, partis de bas, que la fortune avoit favorisés. Porté à la débauche et au libertinage d'esprit, Tallemant ne craignit pas de soulever les voiles assez diaphanes qui recouvroient les désordres de son temps. Il le fit avec d'autant moins de ménagement qu'il n'écrivoit que pour lui et pour quelques amis. II s'en explique lui-même en ces termes : a Je prétends dire le bien et le mal, sans dissi- « muler la vérité.... Je le fais d'autant plus librement que je sais « bien que ce ne sont pas choses à mettre en lumière, quoique « peut-être elles ne laissassent pas d'être utiles. Je donne cela à « mes amis qui m'en prient. »
Ecrivant sous ces influences, des Réaux a peint beaucoup de choses telles qu'elles étoient : mais, entraîne par ses préventions, il lui est fréquemment arrivé de charger le tableau. Souvent aussi, par le travers d'une imagination déréglée, ses regards se sont arrêtés de préférence sur le côté licencieux de la société ; aussi est-il essentiel en le lisant de faire la part des préjugés de l'écrivain. Lues avec cette précauîion,]es Historiettes seront utiles ; c'est dans leur genre un corps de mémoires de la société du xviie siècle, comme ceux de Conrart, comme les lettres de madame de Sévigné, de Guy-Patin et de tant d'autres. Toutes les classes
viennent à leur tour y coinparoître devant le lecteur. Des Réaux nous y moalre les grands personnages en déshabillé, les riches financiers dans leurs modestes commencements, les littérateurs dans les plus petits détails de leur vie privée.
C'est surtout la bourgeoisie que Tallemant a dessinée d'après nature, cette classe que nous connoissions à peine par quelques traits épars dans les correspondances, dans les Mémoires du temps et dans les comédies de Molière. Il a, pour ainsi dire, révélé l'existence de madame Pilou, de cette vieille sispirituelle, qui, avec ses saillies et ses bons mots, sera désormais placée dans nos souvenirs, à cùlé de madame Cornuel et de madame de Cavoie ; cette bonne madame Pilou, veuve d'un procureur, reçue cependant à la cour, avec qui les duchesses même coraptoienl, et dont il ne nous étoit parvenu que le nom, parce que Sauvai en a parlé deux fois dans ses Antiquités de Paris, et que l'abbé de Choisy, dans une partie de ses Mélanges, restée manuscrite, cite d'elle une anecdote; encore se trompe-l-il, car il en fait une sage-femme.
Poète et littérateur, Tallemant a vécu dans l'intimité de la plupart des écrivains de son siècle, et il les a généralement bien jugés. Peu de détails échappent à la postérité sur les hommes célèbres auxquels un pays doit une partie de sa renommée; mais les littérateurs du second ordre disparoissent dans les rayons de gloire qui environnent les grandes illustrations. C'est précisément à ces réputations secondaires que Tallemant s'est spécialement altaclié; Voiture et Balzac, Gombaud et Coslar, Conrart et Sarrasin, mesdemoiselles de Gournay, de Scudéry et des Jardins, des Yvetaux et CoUelel, Ilacan, Bois-Robert, Bautru, le ridicule Neuf-Germain, Chapelain, et tant d'autres, devront à Tallemant d'être mieux connus et plus appréciés ; et quoique nous soyons nécessairement suspect de quelque partialité en faveur d'un écrivain dont l'existence a été révélée par nos amis, nous croyons pouvoir affirmer qu'à l'avenir il faudra consulter des Réaux quand on voudra descendre dans les détails privés, et souvent minutieux, de la vie des hommes de lettres dont il parle dans ses Historiettes.
Il ne faut pas s'arrêter à caque dit Tallemant de Biaise Pascal, ce garçon (qui) inventa une machine pour V arithmétique, et de ce (jarçoa de belles-lettres et qui fait des vers, nommé La Fontaine. Au moment où Tallemant écrivoit, eu 1657 et i658, les Lettres à un provincial avoient paru successivement sous le nom de Louis de Montalte, mais l'auteur en étoit encore inconnu. Quant à La Fontaine, aucune de ses fables n'avoit encore révélé sou génie.
Nous ne possédons, au reste, de Tallemant que l'ouvrage qu'il n'avoit pas destiné à voir le jour ; c'est VAlbum auquel il confîoit ses souvenirs de toute nature, aussi bien ceux qu'il racontoit inter pocula que ceux par lesquels il jetoit d'agréables distractions dans un cercle d'amis ; ses Historiettes sont en quelque sorte l'ament /nt'mtVîj'sse, qu'il destinoit à égayer ses vieux jours. C'étoit aux Mémoires de la régence d'Anne d'Autriche que Tallemant attachoit le plus d'importance; il y renvoie fréquemment dans ses Historiettes; c'est là qu'il seproposoitde tracer l'histoire contemporaine ; il ne nous est malheureusement rien resté de cet ouvrage, ni des matériaux réunis par Tallemant pour le composer.
On voit, par VlntroductiondesHistorietteSjqn'eniQôj, quand Tallemant commençoit à les écrire, il avoit seulement formé le projet de laisser des mémoires plus importants : « Je renverrai « souvent, dit-il, aux mémoires que je prétends faire de la ré- « gence d'Anne d'Autriche, ou, pour mieux dire, de l'administra- « tration du cardinal Mazarin, que je continuerai tant qu'il gou- « vernera, si je me trouve en état de le faire. » Tallemant a employé trois ans à rédiger ses Historiettes, car il les termine par le récit du procès du marquis de Langey, qui eut lieu devant le parlement de Paris, en i65g. Les Jlémoires de Tallemant contiennent, il est vrai, quelques faits postérieurs à cette époque, mais ils sont compris dans les additions portées sur les marges de son manuscrit autographe, que l'éditeur à eu le soin de rétablir dans le texte. Nous ne croyons pas, au reste, qu'aucune de ces additions soit relative à des faits postérieurs aux années i665 ou 16GG.
348 TALLEMANT DES I\ÉAUX
Rien n'a établi jusqu'à présent queTalIemant ait mis à exécution son projet décrire les Mémoires sur la régence, qu'il sembloit promettre. Les recherches les plus étendues faites dans toutes les bibliothèques de Paris, et dans beaucoup de collections particulières, n'ont amené aucun résultat.
Dès leur apparition, les Mémoires de Tallemant ont été l'objet d'éloges et de critiques également outrés. Les partisans de ce qu'on est convenu d'appeler le progrès y ont applaudi; ils on' cru y voir une sorte de niveau passé sur ces hautes existences dont les reflets jettent encore de l'éclat sur notre société moderne. Ceux qui gémissent du bouleversement des idées fondamentales de l'ordre social y ont vu le ravalement de la noblesse et du haut clergé, ainsi que la dégradation des mœurs du vieux temps, et ils ont repoussé avec une sorte d'indignation un livre qui, à leurs yeux, désenchantoit le passé. Les éditeurs n'ont accepté ni ces éloges ni ces blâmes ; ils ont répondu aux uns comme aux autres que si Tallemant a dévoilé de basses intrigues et misérables foiblesses de personnages illustres, il a seulement rapproché de notre vue ce que nous sommes accoutumés à ne considérer que d'un point éloigné. Peintre des scènes vulgaires de la société, il rassemble des traits épars jusqu'ici dans des recueils rarement consultés. Rien dans les récits de Tallemant n'étonnera ceux qui ont quelquefois parcouru les vaudevilles, les ponts-bretons et les chansons dont nos sottisiers fourmillent, où de scandaleuses anecdotes sont reproduites avec un cynisme révoltant, dans des couplets dont ne craignoient pas de souiller leurs lèvres des hommes qui passoient pour polis; rien n'étonnera ceux qui ont lu attentivement \es, Amours des Gaules, cette satire attribuée en partie à Bussy-Rabutin, qui renferme beaucoup plus de faits historiques qu'on ne le pense communément. La société du dix-septième siècle offre à l'observateur de singuliers contrastes. Des jeunes gens de la cour et de la ville, des femmes de haute qualité, des bourgeoises, se livroient à de honteux désordres; le vaudeville malin chàtioit leur conduite, et quand l'âge avoit amorti les passions, les sentiments religicu.x
reprenoieat leur empire, et la plupart de ces enfants égarés revenoient à la pratique des plus austères vertus. Il n'en a pas étéde même dans le siècle qui a suivi : ceux qui se sont dits philosophes ont travaillé à démolir les unes après les autres les bases sur lesquelles repose la société. La religion a d'abord été attaquée, puis le trône, puis enfin toute autorité. Quelques insensés ont été même jusqu'à mettre en doute le droit sacré de la propriété, et invoquer cette loi agraire, terreur des patriciens de Rome, en disant à la multitude : « Tu es la plus forte. » Où s'arrêteront ces extravagances impies et démagogiques "? Les mœurs n'y gagnent pas ; les grandes infortunes et la vieillesse portent leurs regards avec moins de confiance sur un avenir consolateur, dont la pensée leur feroit supporter patiemment leurs malheurs, ou leurs infirmités, si leurs espérances s'appuyoient sur des croyances religieuses.
Tallemant n"a pas été bien compris par tous les lecteurs ; on l'accuse, par exemple, d'avoir cherché à ôler quelque chose de la grandeur du caractère de Henri IV, d'avoir essayé de diminuer le sentiment d'amour qui inspirera toujours la mémoire du bon roi. Ce reproche est injuste. Dans l'historiette de ce prince, l'anecdolique Tallemant s'attache plus au veiH galant qu'au grand roi ; il laisse à l'historien le soin de peindre les belles actions du monarque, et il parle plus de ses maîtresses que de ses exploits...
Bornons-nous à faire observer que, le plus souvent, on adopte sans discussion des idées convenues sur certains personnages de l'histoire ; leurs contemporains remarquoient en eux des défauts et des foiblesses que nous n'apercevons plus. Ils ne les voyoient pas comme nous, placés sur un piédestal. Recevons avec plus d'indulgence les révélations contenues dans les documents nouvellement découverts, et examinons-les au flambeau d'une saine critique.
Tallemant a été l'objet d'une accusation grave ; sa plume est loin d'être chaste ; il raconte avec une blâmable complaisance des anecdotes scandaleuses, et il foule aux pieds des bienséances
350 TALUK.MANT DES RÉaUX
qui doivent toujours être respectées. Les éditeurs ont été au devant de ce reproche; mais, oblitîés de supprimer un petit nombre de passages qui dépassoient toutes les bornes, ils se seroient bien g-ardés de porter plus loin le scrupule. Ils ont mieux aimé encourir le reproche de n'avoir pas été assez sévères que de risquer d'ùtcrà Tallemantsa physionomie originale, avec son allure cynique, moqueuse et dénigrante. Ce livre ne convient qu'aux hommes faits; ceux qui le liront feront la part du temps; ils seront encore choqués d'une foule d'expressions, de couplets et d'anecdotes, que nous avons dû conserver ; mais ils se souvien. dront que nos pères n'avoient pas autant de sévérité que nous sur certaines bienséances. Nos poètes dramatiques emploieroientils aujourd'hui des expressions qui, du temps de Molière, de Dancourt et de Monlfleury, n'etTarouchoieut personne? Tallemant n'écrit que pour ses amis, et avec l'abandon d'une correspondance familière, il amène et il explique ces vaudevilles qui avoient le diable au corps, comme madame de Sévigné le disoit si plaisamment des chansons de Blot, et il raconte en badinant les anecdotes qui les ont inspirés. Aussi Tallemant des Réaux a-t-il plus d'un rapport avec Brantôme et a^-ec Pierre de l'Etoile, écrivains que, malgré leur crudité cynique, on n'a jamais pensé à exclure des bibliothèques. ., » (Monmeroué, Ibid.)
Tallemant raconté par lui-même.
J'étois encore en logique, quand Louvigny, mon parent, me mena à la campagne voir ses sœurs. Je ne les avois jamais vues chez elles; je songeois, la nuit avant que de partir, que je devenais amoureux de l'aînée. C'éloit une veuve qui, quoique petite et de l'âge de trente ans, ne laissoit pas que d'être fort jolie , Plusieurs personnes avoient soupiré pour elle; mais on n'avoit
point dit qu'elle en eût aime pas un. Mon songe ne fut pas faux; je m'attachai à la veuve dès le premier soir. Il falloit que nous eussions quelque sympathie l'un pour l'autre, car elle me traita toujours avec la plus grande bonté du monde ; et quand je lui dis adieu, elle me baisa si fort au milieu de la bouche que ce baiser me fit une profonde plaie au cœur. Louvig-ny, qui avoit une belle femme, et qui étoit marié il n'y avoit pas longtemps, ne voulut pas demeurer là plus de six jours, et me fît partir par une pluie effroyable. Nous étions à cbev«l; un écolier n'a pas, pour l'ordinaire, tout ce qu'il lui faut. Je ne sais si c'étoit ma casaque qui éloit trop courte, ou si c'étoient mes bottes, mais jamais je ne les pus faire joindre, et l'eau entroit dans mes jambes tout à son aise. Hélas! le cœur me saigne quand je songe à un pauvre bas de soie vert qui fut tout déteint.
A la Saint-Martin, ma veuve revint à Paris ; j'y allai tout aussitôt. .T'avois honte de paroître crotté devant elle ; alors il n'y avoit ni chaises ni galoches, et de la Place-Maubert, où je logeois, il y avoit bien loin à la rue Montorgueil, où elle logeoit avec sa sœur. Je cherche chez les loueurs ; j'y trouve un cheval qui pouvoit passer pour un cheval bourgeois ; je louai une selle honnête et une bride à un sellier ; j'avois déjà un laquais. En cet équipage, mon frère aîné me trouve vers Saint-Innocent {rue Saint-Denis). « Où vas-tu, chevalier? » me dit-il. On m'appeloit ainsi à cause que j'étois fou de VAmadis . — « Je m'en vais, «'lui dis-je, chez M. d'Agam3'(i); on y doit lire une comédie. — « Je ne te demande pas, me dit-il, ce que tu y vas faire. » Il sut après que l'on n'y devoit rien lire. En ce commencement je m'excusois toujours, sans qu'on m'accusât, et quand on me trouvoit chez la belle, et qu'on me disoit : « Ah ! vous voilà, chevalier, » je disois toujours, ou : « Je suis venu jouer aux quilles, » ou : « Je suis venu jouer au volant. » Le monde se mettoit à rire. Insensiblement je m'enferrai si bien que je ne songeois plus qu'à cela. Les gens en railioient ; moi, je m'en déferrois. Elle croyoit
(i) Le nom du beau- frère de la veuve. (T.)
352 TALLEMANT DES HEAUX
badiner et se plaisoit à être aimée; mais cela alla plus loin qu'elle ne pensoit. L'abbé de Cérisy,uQ des plus beaux esprits du siècle, en étoit amoureux il y avoit plus de deux ans ; elle le souffroit, et il y étoit fort famillier en ce temps-là; lui et trois autres frères qu'il avoit, dont lun a eu une grande réputation pour la poésie (i). Ils étoient dans cette maison tous les jours et à toutes les heures. Deux autres beaux-esprits, Malleville et Gombauld, y venoient souvent l'après-dînée ; Rénevilliers n'en bougeoit : on s'y divertissoit assez bien.
L'abbé fut bientôt jaloux de moi; aussi, pour dire le vrai, la veuve ne prenoit guère garde à tout ce qu'elle faisoit ; elle l'appeloit d'un bout de la chambre pour lui demander s'il nelrouvoit pas que le noir me séioitbien. Alors les jeunes gens ne prenoient pas le noir de si bonne heure qu'on fait maintenant. Un jour qu'elle étoit au lit, voyant qu'il n'y avoit plus de place dans la ruelle, elle me fît mettre dessus, et, pour cela, il fallut que le pauvre abbé se rangeât afin de me laisser passer. Le pis de tout, ce fut quand il la trouva, comme elle me mettoit des mouches sur des égratignures que m'avoit faites un impertinent de noire auberge, à qui j'avois donné un soufflet, pour quelque sottise qu'il avoit dite d'un de mes oncles. Un jour on me dit que l'ahbé avoit parlé de moi comme d'un écolier; je fis ce couplet sur un air qui couroit alors :
Mon rival, il est vrai, vous avez du mérite;
Contre vous ma force est petite.
Vous en faites peut-cire aussi trop peu d'état : David étoit ainsi méprisé par Goliath.
Et puis, je le chantai à la belle, qui le trouva fort plaisant. Elle écrivit de sa main de méchants rondeaux que j'avois faits pour elle, car c'est l'amour qui m'a fait faire des vers, elle pour qui l'abbé avoit fait tant de belles choses. Elle et sa sœur n'étoient jamais d'accord ; elle lui dit une fois familièrement : « Sans " moi, vous ne verriez pas une âme. » Il est vrai que sa sœur
(i) Philippe Habert. auteur du Teinjile de la Mort. (M.)
étoit et est encore fort laide, car le temps n'embellit pas ; mais elle ne laissoit pas d'êlre coquette. J'ai eu quelquefois bien du plaisir à voir toutes les façons qu'elle faisoit quand le commissaire d'artillerie (i) étoit auprès d'elle. Ce garçon, peut-être pour servir son frère, lui rendoit quelque complaisance ; mais, par malheur, il fut tué dès la première année de mes amours. Cette sœur a de l'esprit, mais elle vouloit toujours chercher midi à quatorze heures, et il lui échappoit souvent des pointes; à l'autre, il lui échappoit des naïvetés. Elle lui disoit une fois, pour la consoler de ce que ses enfants n'étoient pas jolis : « Ma sœur, que « voulez-vous? les souris font des souris. » Pour la veuve, jamais il n'y eut une femme qui se dorlotât comme elle; un jour, à la campagne, d'Agamy, Réuevilliers, et autres chasseurs, avoient dîné-déjeûné à dix heures, pour aller à la chasse, et avant que de partir ils avoient déchargé leurs arquebuses. « .Jésus! dit cette femme, le moyen de dormir céans? on n'a fait (' que tirer toute la nuit ! » Elle soutenoit qu'il venoitdu venf par une croisée qu'on avoit murée, et que, puisqu'il y avoit eu une fenêtre en cet endroit-là, il ne pouvoit jamais être si bien joint que le reste. Quelquefois elle disoit, car elle étoit assez gaie naturellement : « J'ai pensé dire une bonne chose, mais je l'ai « bien rangainée » ; et, après, pour peu qu'on la pressât, elle la disoit. Il lui prenoit de temps en temps des accès de dévotion.
Oa conte qu'allant à Bourbon avec madame de (2), elles
avoient deux carrosses; elle s'amusa à la dînée à lire un sermon avec une demoiselle de cette dame ; on met les chevaux; un carrosse part; l'autre crut qu'elle et cette demoiselle étoient dedans. On eût été comme cela jusqu'au gîte, si par hasard, dans un chemin fort large, les deux carrosses ne se fussent joints; quelqu'un du premier carrosse cria : < ^Mademoiselle Le G..., parlez « un peu. » On répond : « Elle est avec vous. — Point, c'est « avec vous. » On ne la trouve pas ; il fallut retourner la quérir. Elle et celte demoiselle lisoient encore de tout leur cœur. Une*
(i) Philippe Habert étoit commissaire de l'artillerie. (3) Ce nom est entièrement effacé dans le manuscrit.
fois une de leurs amies disoit : « Il n'y a pas loin d'ici à notre « maison des champs; j'y vais avec mes mules en deux heures. « — Jésus! dit la veuve, comment pouvez-vous faire? Je ne « saurois aller avec les miennes jusqu'au bout de ce jardin sans « me rompre le cou. » On lui faisoit accroire qu'elle avoit dit que son fils éloit mort à cause qa'un ver lui avoit pissé contre le cœur.
Elle eut uue fois une plaisante bizarrerie. D'Ag'amy avoit pri ' l'abbé [de Cérisy) de faire une chanson qui commence :
La commère nu cul crollê
Veut toujours qu'on la gratte, etc.
ou plutôt des couplets que chantoit Gaultier-Garguille autrefois, et sur le sens de la chanson qui commençoit aussi la commèr au cul crotté. Il les fit et les lui dit : la veuve ne trouva pas bu que son mourant eût fait cela pour le mari de sa sœur, et el! lui défendit de la donner; lui, qui n'osoit dire la vérité, disoit « Cette chanson me pourra nuire si elle est vue »; et il trouvoi toujours quelque échappatoire. On découvrit enfin ce que c'étoil et son frère (i), pour l'obliger à ne plus faire le renchéri : « Laissez-le là, dit-il, j'en ferai une plus belle. « Il en Ht cincj ou six couplets; mais ceux de l'abbé étoient plus naturels ; car il réussissoit admirablement bien en chansons à danser. L'abbé, voyant qu'on chantoit les couplets de son frère, fut tout glorieux de donner les siens.
Pour revenir à mon amour, j'eus bientôt des bracelets de cheveux, et la pauvre femme en tenoit, quand tout-à-coup je lui fis un tour de jeune homme. J'étois sur le point de sortir du collège, lorsque mon père ayant changé de logis, un samedi que je pensois coucher chez lui, la maison où il alloit n'étant pas encore toute meublée, on m'envoya coucher chez une de nos cousines. Le père étoil à la cour; on me mit dans le lit de la fille, qui alla coucher avec sa mère. Cette fille étoit toute jeune et toute belle; je n'y fis que rêver toute la nuit, et le lendemain je trouvai que
(i) Philippe Habert.
j'avois une grande disposition à l'aimer; insensiblement je me pris, et un sot camarade que j'avois eu au collège, et qui étoit un peu roman, acheva de me gâter. Nous prenions tous deux la générosité de travers; et, quoique ce parti me fût fort désavantageux, j'eusse fait volontiers unç sottise, si on me l'eût laissé faire. Elle aimoit un garçon, qui avoit aimé sa soeur aînée, qui étoit morte, disoit-on^ d'amour pour lui, mais avec une bonne fluxion sur le poumon, et à cause de laquelle on lui fit faire un voyage en Hollande, où il n'avoit aucune affaire. Pour dire ce que je pense brièvement, je crois que celte fille, se trouvant un parti fort au-dessous de moi, car on parloit de me faire conseiller, ne crut nullement que je fusse pour elle, et qu'elle avoit plus d'espérance d'épouser l'autre. Quoi qu'il en soit, me voilà triste à un point étrange, et plus transi que l'abbé, mon rival. Je tombai dans une telle mélancolie que mon oncle de La Leu, je ne sais si c'est son esprit qui lui suggéra cela, s'alla mettre dans la tête que j'avois quelque maladie de garçon. On députe mon frère aîné pour m'en parler : « Qu'à cela ne tienne, lui dis-je,vous en aurez <c le cœur éclairci » ; et sur l'heure je lui fis exhibition des pièces. Au bout de trois mois, convaincu que la demoiselle étoit un peu férue de l'autre, je fis un effort pour me délivrer. Je passai une nuit entière sans dormir; mais le lendemain, il n'y avoit pas un chaînon entier à mes chaînes. Le dépit fit ce que la raison n'avoit pu faire. Je trouvai à propos, pour plus grande sûreté, dé faire un petit voyage en Berry, chez madame d'Harambure (i).
Cependant la veuve, comme j'ai su depuis, avoit pensé enrager. 11 y avoit une jeune veuve dans notre rue, qui me témoignoit la meilleure volonté du monde; elle reçut des vers où je disois qu'elle m'aimoit; elle me permit de lui écrire, mais en jeune homme, j'oubliai de lui demander l'adresse; ce qu'il y avoit de bon en cette affaire, c'est qu'elle étoit accordée, et effectivement elle fut mariée à un mois de là. Je pars avec Tallemant (2), frère de madame d'Harambure ; il voulut passer par cette maison, où
(i) Cousine-germaine de Tallemant.
(2) Gédéon Tallemant, maître des requêtes.
j'élois devenu amoureux de la veuve. Là je me renflamraai quasi, car la pauvre femme me vouloit rattraper. En Berry il fut question de voir si je devois écrire à cette autre veuve qui étoit mariée. Tallemant, qui tout le long du chemin m'avoit conté ses bonnes fortunes de Languedoc, et que je prcnois pour un héros en galanterie, me fit écrire contre mon avis, et chargea un si habile homme de rendre ma lettre en main propre, que le mari la reçut au lieu de la femme, et toute ma galanterie s'en alla au diable.
Je cajolai un peu la fille d'un gentilhomme, voisin de madame d'Harambure; après nous allâmes voir madame Bigot, à Argent, où je m'épris terriblement de mademoiselle de Mouriou. Ils me faisoient la guerre, qu'en un bal, quand je lui tenois la main, je meltois mon chapeau dessus, de peur qu'on ne s'en aperçut, cl qu'une fois je m'endormis quasi sur son épaule. J'étois pourtant bien amoureux, et en revenant je songeai tant à elle, toute la nuit, que je ne fis que parler et que pleurer et me plaindre jusques au jour.
Me voilà revenu à Paris. Je fis des vers sur mon absence; car j'en lins encore un mois durant pour mademoiselle de Mouriou. On me les fit lire chez la veuve, où étoit l'abbé de Cérisy, à qui j'avois donné bien du relâche; il les loua fort. Or, lapetite fille quej'avois quittée, et celte autre, à qui Tallemant m'avoit fait écrire si à propos, s'y rencontrèrent; elles étoient parentes delà veuve. La veuve, comme chacune d'elles, croyoit que c'éloit pour elle que j'avois fait ces vers dans mon voyage; car toute femelle aime à être aimée. Cela me servit auprès de ma veuve ; elle s'imagina que je ne l'avois pas oubliée; et, un jour, à propos de je ne sais quoi, elle me dit : « Cela n'est pas si vrai, qu'il est « vrai queje suis votre servante. » Nous voilà mieu.x ensemble que jamais. Ce fut de ce temps-là qu'elle me conta combien l'abbé étoit jaloux: (t II ne me demande qu'un peu d'amitié; et « il lui arrive souvent de pleurer auprès de moi; il ne parle « jamais de vous. » Je m'aperçus bien, à son discours, que les amants qui prétendent si peu de chose ne sont pas les mieux reçus ; d'ailleurs on avoit là-dedans une certaine opinion qu'il
avoit toujours la foire; eu effet, son teint un peu jaune et pâle étoit le teint d'un foireux. Il avoit beaucoup d'esprit et beaucoup de vivacité; mais il disoit quelquefois des pointes; et, quand il lui sembloit qi>'il avoit dit quelque chose de plaisant, il en rioit tout le premier, et, si quelqu'un ne l'avoit pas entendu, il lui disoit : « Vous ne savez pas, je disois telle chose. » Pour moi, j'étois gai, remuant, sautant, et faisant une fois plus de bruit qu'un autre; car quoique mon tempérament penchât vers la mélancolie, c'étoit une mélancolie douce, et qui ne m'empêchoit jamais d'être gai quand il le falloit; avec cela, la veuve me trouvoit beaucoup de brillant dans l'esprit : je ne sais pas si les autres étoient de son avis. J'étois de toutes les promenades, de tous les divertissements, et la belle ne pouvoit rien faire sans moi ; aussi n'étois-je guère sans elle ; j'étudiois tout le matin, et l'aprèsdînée, je la lui donnois tout entière. Je n'ai jamais mieux passé mon temps, car j'étois bien aimé et bien amoureux : on avoit toute liberté de se parler et de se baiser, car les deux sœurs ne mangeoient point ensemble, et étoient moins unies que jamais. D'Agamy et sa femme voyoient bien que la veuve en tenoit, et cela commençoit à leur déplaire, aussi bien qu'à l'abbé. Dans nos caresses nous avions quelquefois les plus violents transports du monde; nous étions bien épris tous deux. Elle avoit de l'esprit, et faisoit parfois des vers dans sa passion. Un jour, je la trouvai pâle au Cours; je lui envoyai le lendemain des vers que j'ai perdus, où je parlois de la frayeur que cette pâleur me donnoit. Elle me répondit par ce quatrain :
Si ta n'as point trouvé les roses Oui sur mon teint étoient écloses, Daphnis, ne t'en étonne pas, C'est qu'elles doscendoient plus bas.
Moi qui aime à conclure, je voulus voir si je pourrois mettre l'aventure à fin. Je me hasarde ; on me rebute, on me gronde, on me menace ; mais, en sortant, on me dit : « Je vous aurois bieu a plus maltraité, si je ne craignois de vous perdre encore une « fois. >> Cela me rassure fort; je recommence : on me repousse,
on me déclare que pour tout le reste on me le permettoit, mais que, pour cela, je n'avois que faire d'y prétendre. Désespérant d'en venirà bout, j'entendis bien plus volontiers que je n'eusse fait à un voyage d'Italie que deux de mes frères me proposèrent ; et puis je n'avois que dix-huit ans, j'étois en âjçe d'aimer à courir.
Ce voyage ne fut pas plus tôt conclu que la veuve se met en courroux, et elle le témoignoit si visiblement que tout le monde s'en npercevoit. En jouant aux quilles, elle ne vouloit plus prendre la boule de ma main, et faisoit mille autres choses d'une grande prudence. Je l'apaisai pourtant en une visite de quatre heures^ où je lui représentai qu'elle ftie désespéroit ; et je l'attendris si bien que moitié figue, moitié raisin, j'en eus ce que jedemandois il y avoit si long-temps. Je voulus rompre mon voyage, ou du moins je m'en remis entièrement à elle. C'étoit une chose si arrêtée, qu'elle eut assez de sens pour me dire qu'il falloit le faire, et que cela feroit trop parler les gens. Regardez quelle bizarrerie, d'attendre à la veille de mou départ. Elle me laissa encore, en une autre visite, faire tout ce que je voulus; elle me donna son portrait, elle voulut avoir le mien. Elle me chargea de bagues et de bracelets; mais ni elle ni moi ne songeâmes à aucune adresse pour nous écrire. Après je fus dire adieu à mon rival, qui eut la plus grande joie du monde de me voir partir.
A Lyon, comme si je ne pouvois voyager sans devenir amoureux, je m'épris terriblement de la fille d'un de nos amis chez lequel nous logions. C'étoit une fille bien faite, bien brusque, qui avoit de la voix et de l'esprit. Pour cette fois-là, je n'ai pas tant delort qu'à l'autre, car, je ne sais par quelle fatalité, cette fille eut d'abord de la bonne volonté pour moi, quoique je ne fusse pas le plus beau des trois; elle fit, dès le premier jour, une alliance avec moi, et m'appela /??« sympathie, Oa nous mena promener aux jardins de l'Athénée, qu'on appelle aujourd'hui Ainay ; nous nous détournâmes un peu, elle et moi ; j'étais le plus aise du monde, et il me sembloit que j'étois pour le moins Périandre ou Mérindor. Il fallut partir au bout de trois jours ; mais, pour me consoler, j'emportai des bracelets de cheveux, et j'eus permis"
i APPENDICE 35g
sion d'écrire. Tout cela ne m'empêcha pas de me bien divertir en Italie, tant c'est belle chose que jeunesse; à la vérité, j'avois (juelquefois de mauvaises heures. La veuve m'écrivit par la voie du petit Guénaultj son médecin, qui fit adresser la lettre à Ouillet, à Rome. Il n'y avoit rien de particulier. Je lui répondis, et n'en reçus jamais qu'une seule lettre.
De retour en France, nous voilà encore logés à Lyon chez la belle. Je voulois familièrement qu'elle me laissât monter dans sa chambre par une échelle de corde, et je lui proposai de l'aller trouver l'été à la campagne, où elle devoît demeurer trois mois- Elle me dit qu'il y avoit trop de péril à tout cela. Je reçus de ses lettres à Paris pendant quelque temps : elle écrivoit bien; puis tout-à-coup elle cessa de m'écrire. Je n'ai jamais pu savoir pourquoi, car elle mourut bientôt après.
Revenons à la veuve. Je croyois qu'elle me recevroit avec la plus grande joie du monde ; mais je fus bien attrapé quand elle me rebuta plus que jamais, et me reprocha la peine où je l'avois mise. Cette peine venoit de ce que, s'étant saisie, à mon départ, ou depuis, en songeant à ce qu'elle venoit de faire pour moi, ce que vous savez s'arréla aussitôt. Quoique je ne l'eusse pas mise en danger de devenir grosse, elle crut pourtant l'être et se découvrit au jeune Guénault, afin d'y remédier de bonne heure ; ce fut dans cette inquiétude qu'elle m'écrivit.
Je la blâmai fort de s'être effrayée si à la légère, et d'avoir tout dit à un tiers. « Hé ! pourquoi ? me répondit-elle; il sait « bien que c'est à bonne intention, et je lui ai dit que vous « m'aviez promis de m'épouser. » Je crois, mais je ne l'assurerois pas, qu'en badinant, ou peut-être dans l'action même, elle pourroit bien m'avoir dit : «. N'es-tu pas mon mari? » et que lui ayant répondu : « Oui, oui, » elle pourroit avoir pris cela pour argent comptant. Nous voilà brouillés. L'abbé, bien loin de profiter de mon absence, l'avoit trouvée plus chagrine que jamaisi Le crucifix prit ce temps-là pour lui donner un coup de pied, et depuis il ne fut amoureux que de la vierge Marie. La pauvre Lyounoise mourut durant notre divorce, et la veuve, qui passoit
3Go TALLEMANT DES UÉALX
déjà pour une capricieuse dans mon esprit, avoit besoin de cela pour me retenir: car. n'ayant plus personne, je fis bien plus de choses que je n'en eusse fait pour me remettre bien avec elle.
Un peu plus habile que je n'étois, je m'avisai de cajoler une fille qui en avoit bonne envie : elle étoit parente-suivante d'une madame de Mérouville, avec laquelle Louvii^ny demeuroit.
Tout ce monde-là, aussi bien que mon père, ne logeoit pas loin du logis de la veuve, où, à cause du i*Tand jardin qui y étoit, on se divertissoit plus qu'en aucune autre maison. Je badinois avec cette fille à ses yeux; cela la fit revenir, et je remontai sur ma bête. Cette fille, qui s'appelle..., m'appeloit mon mari, et maimoit de tout son cœur. "•
J'ai parlé ailleurs de la maison de La Honville, où nous allions souvent, quoique la veuve ne fût pas de ces parties-là. Tout le monde de chezM.de La Honville m'aimoit fort; j'étois le bel esprit de la troupe, et on m'estimoit terriblement. Une fois, une madame du Caudal, veuve d'un conseiller au Parlement, grande femme fort bien faite et fort raisonnable, mais un peu coiffée de la parenté vint avec nous à la Honville. Elle étoit fille d'une sœur de La Honville, qui logeoit avec son frère. De tout temps, cette femme m'avoit plu; aussi a-t-elle un agrément que j'ai vu à peu de personnes. Mon humeur, mon emportement, ma gaieté ne lui déplurent pas non plus. En badinant, nous faisons une alliance ; nous voilà aussi mari et femme. Depuis cela, je la visitai plus soigneusement ; mais il n'y avoit aucune liberté chez son beau-père, où elle logeoit. La première femme (i), voyant que je me trouvois presque toujours chez La Honville quand l'autre y venoit dîner, entra en quelque jalousie et me fit la mine. Le lendemain, je la vais trouver dans sa chambre, et, après l'avoir bien haranguée, pour l'obliger à me dire ce quelle avoit contre moi, elle me prend la main et me baise. « Allez, dit-elle, vous ne le saurez « jamais, mais je ne vous en aimerai pas moins. » Voyant cela, je voulus tenter si je ne trouverois point l'heure du berger.ccNon,
(i; La parente de madame de Mi'rouville, qui appcloit TallcmaDl son mari.
APPSNDICE 30 I
« me dit-elle, si j'étois capable de faire une sottise, ce seroit « pour l'amour de vous ; contentez-vous de cela, et aimez-moi à « cela près, si vous en êtes capable. » Avec elle, j'en suis toujours demeuré là ; elle est encore fille, et nous nous aimons encore de bonne amitié.
La veuve grondoit assez de ces petits voyages à La Honville, mais je lui disois qu'il falloit donc que je rompisse avec mes frères, et ma belle-sœur (i), et toute sa famille. Sa sœur (2), malicieusement,ne manquoit pas de lui faire remarquer que je n'étois jamais si ajusté que quand j'allois voir madame du Candal, qui alors délogea de chez son beau-père, et alla demeurer avec sa ip^re, vers le Marais. Tout ce qu'elle et son mari disoient contre moi. ne servoit qu'à les faire regarder comme des espions. Une fois que nous étions à un divertissement chez une des parentes de la veuve, on se mit à danser aux chansons ; elle me tenoit par la main, et sans y penser elle alla chanter :
Guillot est mon ami,
Quoique le monde en raille ;
11 n'est point endormi,
Quand il faut qu'il travaille.
Ah! je ris alors qu'il me baise; Car il meurt de plaisir et moi d'aise.
Ma foi, le monde en railla cette fois-là, et nous fûmes un peu déferrés tous deux.
La veuve, qui de soi déjà étoit assez capricieuse, le devint encore davantage par les soupçons que ses parents lui mirent dans l'esprit. Un jour que je la trouvai seule auprès du feu, elle se glisse dans un cabinet au coin de la cheminée, dont la porte avoit un petit contre-poids qui la faisoit fermer fort aisément. Voilà visage de bois : je presse, je prie; elle ne veut point ouvrir. Je m'en vais : à la porte de la rue, je me ravise, et me vais cacher de l'autre côté de la cheminée, après être rentré fort doucement,
(i) Pierre Tallemant, sieur de Buisneau, frère aîné de Tallcmant, avoit épousé Anne Bis^ot, fille de Nicolas Bigot, sieur de La Honville. (2) Madame d'Agamy.
puis je laisse aller l'huis vert de toute ma force, pour lui faire accroire que je m'en allois : cela réussit. Elle sort ; je la happe, et cœtera. Celle bizarrerie me le fit trouver trois fois meilleur. Comme celle femme n'éloil pas naturellement dévergondée, et que ce n'éloit que la force de la passion qui l'emportoit, elle ne se put jamais résoudre à medonncrun rendez-vous : il la falloit toujours culbuter, mais pour l'ordinaire il n'y avoit jamais que la première pinte de chère, et pour une après-dînée elle m'en laissa tant prendre. ..que j'eneus la seiatique bien forte, car céloit toujours à recommencer. On ne pouvoit pas bien prendre ses mesures, et se cacher de sa femme, mais je n'en ai jamais vu une si désintéressée ; elle ne voulut pas seulement prendre des j^ants quand je revins d'Italie.
p]!le devint insensiblement si jalouse qu'elle l'éloit de toutes les femmes que je voyois, mais bien plus de madame d'Harambure que de pas une autre: elle a toujours eu plus de jalousie de celles que je n'aimois pas que de celles que j'aimois ; car elle n'en eut pas le quart autant de madame du Candal ni de mademoiselle des Marais, dont nous parlerons ailleurs.
Cependant je m'enflammai pour celle autre veuve (i), car la première me grondoit trop. Chez sa mère, on avoit un peu plus de liberté. Un jour que nous y faisions collation, elle nous donna des abricots, et nous conta que, croyant en avoir fait de bien plus beaux que sa mère, elle mit sur les siens : Abricots de ma façon. Par malheur, ses abricots se candirent, et ceux de sa mère se conservèrent fort bien : elle en changea un beau matin toutes les couvertures, et dit : « Regardez comme les miens se « sont bien conservés. » Or, elle avoit une fille qui n'éloit guère jolie. « Ma foi, ce lui dis-je, madame, votre bonne maman vous « surpasse bien autant en fillesqu'en abricots : vous êtes une belle « ouvrière au prix d'elle ! »
Une fois, je trouvai bien du crachottis auprès de son feu. « Jésus! lui dis-je, qu'est-ce que cela? — Hélas! dit-elle, c'est
(i) Madame du Caudal.
«M. Mestresat qui a fait là le lac de Genève (i). » Je lui donnois fort souvent des vers; mais, comme elle vit que j'en tenois, elle me fit une petite querelle pour ne ra'appeler plus son mari ; j'entendis bien sa finesse, et fis semblant d'en être un peu alarmé. Comme elle logeoit fort loin, je ne la voyois pas bien à mon aise et fus ravi quand on parla de la faire loger auprès de M, de La Honville. Toute la difficulté étoit que, pour avoir la maison qu'on vouloit faire prendre à sa mère, il falloit perdre un quartier de celle qu'elle quittoit: la bonne femme ne pouvoit s'y résoudre. J'envoyai un de mes amis, qui loua celte maison sous main pour un quartier, disant qu'une dame de sa connoissance se trouvoit sur le carreau. Je trouvai moyen de le faire savoir à la belle, qui prit cela le mieux du monde, et fit pourtant en sorte qu'elle délogea sans qu'il en coûtât un soa, ni à sa mère, ni à moi, car elle persuada au propriétaire d'y aller loger lui-même. Mais je fus bien attrapé, car ses tantes, ses cousines étoient toujours avec elle, et je lui parlois dix fois moins que je ne faisois auparavant. Enfin elle se résolut, croyant n'avoir point d'enfants, d'épouser M. de Montlouet d'Angennes, parce qu'il n'en avoit point eu avec sa première femme ; elle n'en a eu que tous les ans. Il étoit de mes amis, et m'appeloit son pupille; j'étois même le confident de ses amours, et j'ai (juelquefois fait des vers pour lui. Elle fut longtemps cruelle jusqu'au mépris. « Hélas ! disois- « je, le pauvre homme ! il ne fait que blanchir contre. » Il étoit trop vieux pour elle. Dès qu'il l'eut épousée, je résolus de ne plus penser à elle, et un jour je lui dis: « Je gage, madame, que « vous avez brûlé tous les vers que je vous ai donnés. — Point, « dit-elle; je vous les montrerai encore tous. — Cela n'est plus Il bon à rien, lui dis-je ; vous êtes devenue la femme de mon ami : « je vous conseille de les brûler, cela pourroit faire dudésordre.» Elle vit pourquoi je le disois, et me répondit en rougissant; a On en fera ce que vous voudrez. » Je ne sais ce qui en est arrivé depuis, mais nous avons toujours bien de l'estime l'un pour l'autre.
(i) Il étoit de Genève, et crachoit beaucoup. (T.)
364 TAI.LEMVNT DES nÉ.VUX
Madame d'Harambure morte, je croyois que la veuve ne seroit plus si folle que par le passé; mais ce fut encore pis quejamais. Elle étoit si extravagante sur ce chapitre qu'elle croyoitqueje couchois avec toutes les femmes que je voyois. « Le moyen que « les autres vous résistent, disoit-elle, si je ne vous ai pu résis- « 1er! » Enfin elle vint à un tel excès qu'elle m'accusoit de coucher avec ses sœurs ; elle en avoit deux, toutes deux laides, et qui me haïssoient comme la peste ; elle m'en accusoit aussi avec les miennes, a Oui, disoit-elle, et je ne voudrois pas jurer que u même vous épargniez vos tantes. — Mais comment est-ce donc « que je fais ? Car vous savez que je vous sers assez bien. — Ah ! « répondit-elle, il n'y a jamais rien eu de si brutal, de si animal « que vous: vous avez une sensualilé infatigable. » Elle me fait soit beaucoup plus d'honneur quà moi n'appartenoit.
Voici deux des plus plaisantes visions qu'elle ail eues. Madame Tallemant, la maîtresse des requêtes, se blessa; elle s'alla mettre dans l'esprit que cette femme étoit grosse de mon fait, et qu'ayant reconnu combien j'élois infidèle elle avoit mieux aimé se blesser que de mettre au jour l'enfant d un si méchant homme. L'autre fut que mademoiselle de Mérouville, aujourd'hui la marquise de La Barre-Chivray, ayant eu la petite vérole, au retour d'un petit voyage de La Honville, où j'avoisété avecelle, la veuve raisonnaainsi : « Il n'y a rien qui donne tant la petite vérole que l'émo- « lion. Cette fille lui a tout accordé, cela la émue. » Si la moindredes trois personnes avec lesquelles elle disoitqueje concubinois eût voulu me laisser faire, je l'eusse bien plantée là ; car elle ne me faisoit coucher qu'avec Lolo (i), madame du Candal et mademoiselle des Marais, aujourd'hui madame de Launay, sans compter madame de Louvigny et bien d'aulres.
(i) Une fois à La Honville, celle Lolo, car je badinois toujours, avoit les mains embarrassées à je ne sais quoi : je me mis à la baiser : « Eh ! « que faites-vous? me dit-elle. — Je prends mon temps. » Depuis, quand je la baisois, elle crioit: « Ma su'ur, comme il prend son temps, « venez vile; il prend son temps. » Un jour que je lui baisois la main gauche, finement elle la couvroit de la droite qui étoit nue. « Celle-là, 0 lui dis-je, m'est tout aussi bonne que l'autre. » J'ai oublié bien des folies et bien des impromptus, et mille autres bagatelles. (T.)
Ari-ENDICE 365
La vision qu'elle eut de sa sœur, avec laquelle elle log-eoif, vint de ce que cette femme eut un mal de mère si furieux qu'elle parla un lang-at^e articulé que personne nenteadoit et elle vouloit que cela vînt de ce que je lui avois brouillé la cervelle. Je ne savois plus où j'en élois; je ne voulois pas pourtant jeter le manche après la cognée, parce que j 'avois dessein de faire durer cela jusqu'à ce que je pusse me déclarer pour la petite Rambouillet que j'ai épousée. Elle me fit une proposition : « Mettez, disoit- « elle, ma conscience en repos. — Eh bien ! voulez-vous que je a vous épouse? — Non. — Que voulez-vous donc ? — Trouvez « quelque invention. » Et après, elle me disoit : « Mais n'est-ce « pas assez que vous m'ayez cinq ans durant violée? » Elle appeloit cela violer, parce qu'elle faisoit d'abord quelque résistance ; puis changeant tout-à-coup de discours ; « Ah ! si j'élois «assurée que vous m'aimassiez bien, je ne m'en souclerois pas ; « mais vous avez honte de m'aimer. » Et alors elle me vouloit obliger à faire des extravagances pour lui témoigner que je l'aimois. Tout ce que je pus faire, ce fut de prendre quelque prétexte, comme je fis, pour ne plus voir sa sœur, avec qui elle étoit mal ; car l'autre l'avoit obligée d'assez mauvaise grâce à déloger d'avec elle. Il fallut, pour lui ôter de la lète que je craignisse d'être obligé de l'épouser, faire tout comme font un mari et une femme. Il n'en arriva point d'accident ; elle n'étoit point féconde et n'a jamais eu qu'un enfant.
Il lui prit une nouvelle bizarrerie. Elle avoit je ne sais quelle espèce de demoiselle avec elle qu'elle faisoit tenir toujours dans sa chambre. Un beau jour je l'attrapai plaisamment. Gomme elle étoit allée conduire une dame jusqu'à la porte de l'antichambre, je la suivis ; sa petite demoiselle demeura auprès du feu. Je prends la veuve et je l'emporte de l'antichambre dans une garde, robe, où je m'enferme avec elle, et je la tins tant que je voulus. Je la fis un peu revenir de ses folies, et le lendemain, l'ayant trouvée au lit, je la tâtai tant, elle avoit le corps admirablement beau, et je la vis en si belle humeur, qu'encore que ses filles fussent en un cabinet qui répondoit sur le lit, elle ne laissa
366 TALLEMANT DES RÉAI'X
pas, en mellanl le rideau par-dessus moi, de s'approcher
Elle sortit de sa maison parce que l'horloge de l'hôtel d'Epernon sonnoit les demi-heures et les quarts, et que cela lui coupoit, disoit-elle, sa vie en trop de morceaux.
Quand l'abbé de Ccrisy, qui éloit de ses amis, eut fait la l'/V' (la cardinal de Déralle, il lui en envoya un exemplaire. Elle lui manda gracieusement, quelques jours après, qu'elle n'avoit jamais cru qu'il put devenir assez idiot pour écrire de si sols miracles. On n'en vendit quasi point. M. de Grasse {Godeau) disoit que c'étoit une vie écrite par épigrammes, tant il y avoit de traits. Patru disoit qu'il y avoit cinq ou six cents tètes à cet ouvrage, car il commence à tout bout de champ, comme s'il éloil à la première ligne. Le libraire s'y pensa ruiner. Le bon abbé avoit plus d'esprit que de jugement.
Nous nous brouillâmes encore bien des fois, et nous raccommodâmes aussi. Enfin, las de ses bizarreries, et ayant été obligé, par des considérations de famille, à faire demander la petite Rambouillet, me voilà accordé sans le lui dire. Mon frère l'abbé, par malice, lui alla annoncer cette nouvelle. Elle n'a jamais été si sage que cette fois-là, car elle reçut cela comme une chose indifférente. Je ne laissois pas d'aller chez elle ; mais je prenois garde qu'il y eût compagnie. Une fois, par malheur, je la trouvai seule ; elle sortit de sa chambre en colère et me donna un grand coup de poing; après je ne m'y frottai plus. La sœur et son mari eurent une joie étrange de voir que je me mariois : nous nous étions remis bien ensemble, il y avoit quelque temps, du consentement de la veuve ; elle-même s'étoit réconciliée avec eux. Or, quand M. Rambouillet se voulut remarier, elle y prétendit fort, tant pour être plus magnifique que sa sœur, que peut-être pour me faire enrager à mon tour. Le bonhomme n'y voulut point entendre. Il ctoit accordé, il y avoit deux jours, quand une fille que je ne connoissois point me vint dire que M. Le Faucheur, le ministre, qui logeoil en même maison que la veuve, étoit fort mal et demandoit à parler à moi. Je fais mettre les chevaux au carrosse, et cependant je dis à tous ceux que je rencontrai que le
ArPENDICE 367
pauvre M. Le Faucheur étoit bien mal. J'y vais vite; mais je trouve cette même fille au bas de l'escalier qui me dit : « Mon- « sieur, c'est mademoiselle Le G... (i) qui veut vous parler. » Je monte. Elle commence par des larmes et par des reproches, et me dit enfin qu'il falloit que je l'épousasse, ou que je lui fisse épouser mon beau-père. «. Pour moi, lui dis-je, mes articles a sont signés i! y a long-temps, et ceux de mon beau-père futur « le furent avant-hier. » Elle se mit à tempêter, que je m'en repentirnis, que quelque jour son fils seroit grand, que la petite Rambouillet ne seroit jamais que ma g..., et que si elle eût su cela, elle l'eût laissée tomber en la présentant au baptême. Elle est sa marraine. Je lui parlai doucement, la remis du mieux que je pus, et me retirai quand je la vis un peu apaisée. Cependant je fus en transes jusque devant l'arche que j'appris qu'elle n'étoit point au prêche; car elle étoit si outrée que je craignois qu'elle n'allât faire quelque opposition ridicule. Sa sœur a été assez étourdie pour me dire depuis : « Il me sem- <c ble que vous deviez marier ma sœur avec votre beau- « père ; c'étoit le moins que vous fussiez obligé de faire pour (c elle. » Cette pauvre femme ne me sauroit encore voir sans surprise. J'ai eu du déplaisir à ne pouvoir l'assister en quelques affaires qu'elle a eues ; mais il n'y a jamais eu moyen d'en approcher. Elle hait le cardinal, et dit assez plaisamment que le soleil de mars est mazarin à cause qu'il fait mal à la tête. {Historiettes, X, .358 ; les Amours de Vaiilear.)
Bibliographie
Le manuscrit original des Historiettes deTallemant des Réaux était conservé depuis plus d'un siècle par la famille Trudaine où
(i) Nom de la veuve. On croit lire Le Goux ou Le Geay sous la rature. (M.)
il était entré en 1701 avec Renée-Madeleine Rambouillet, petitenièce de l'auteur. Il passa en vente publique en i8o3 sous ce titre : Recueil de pièces intéressantes pour servir à i histoire de France sons Henri IV et Louis XIII. \.t marquis de Châteaugiron en fil l'acquisition. Il est aujourd'hui à Chantilly. Trois autres portefeuilles de des Réaux sont à la Rochelle.
1 . Les Historiettes de Tallemant des Réaux, mémoires pour servir à l'histoire duxviie siècle, publiées sur le manuscrit inédit et autographe, avec des éclaircissements et des notes, par MM. Monmerqué, de Chàteaugiron et Taschereau ; Paris, Levasseur, i835, 6 vol. in-8", et Bruxelles, i838^ G vol. in-12.
2. Les Historiettes... 2'' édition, précédée d'une Notice sur l'auteur, augmentée de passages inédits et accompagnée de notes et éclaircissements par M. Monmerqué; Paris, Delloye, i84o, et Garnier, 1861, 10 vol. in- 18.
3. Les Historiettes... 3e édition, avec un commentaire par MM. Monmerqué et Paulin Paris; Paris, Téchener, 1 854- 1860, 9 vol, in-80, et 18G2, 0 vol. in-i8.
Liste alphabétique de toutes les Historiettes de Tallemant des Réaux
avec références à la 2° édition Monmerqué (i).
A Amboise (d'), père et fils, VI,
Ableiges (Madame d'),IX, 211. Amants de différentes espèces,
Aguiltard (Madame d'), VIII, IX, iii.
19G. Amants délicats, IX, 118.
Aiguebonne (Monsieur d'),IV, Amants malheureux, IX, m.