MAUVAISES HABITUDES EN PARLANT
M. Le Mag-e, conseiller à la cour des aides de Paris, dit toujours chose au lieu du nom. Un jour, rapportant un procès, il vouloit dire : '< Ils le prirent par son manteau »; et il dit : a Ils le prirent par son chose. » Voilà tout le monde à rire. Le pauvre homme fut si déferré qu'il ne put jamais achever.
M. de Nesmond, premier présidente Bordeaux, ne pouvant trouver néant à propos, prononça : « La cour a mis, et met l'appellation au b...l. »
On fait un conte de lui assez plaisant. Il avoit à recevoir un procureur qui avoit été cuisinier. Il l'interrogea ainsi : « Que trouvez-vous le meilleur à un chapon de l'aile ou de « la cuisse? — Dislinffuo, dit l'autre, qui étoit bon com- « pagnon; quand il est rôti, l'aile; quand il est bouilli, la « cuisse. — Reçu procureur, dit le président, il a dit dis- « tingno. »
Madame de Loménie,mère deM.de Brienne, disoit toujours sans que cela vînt à propos : Pour reprendre la façon.
Le frère aîué du président Le Feron, prévôt des marchands durant le blocus, en lê/jg (je pense qu'il a été aussi président aux enquêtes), disoit toujours après quelques mots, non ? d'un ton interrogateur: et puis il s'arrêtoit, comme s'il eût voulu demanderl'approbation des assistants.
Feu M. le comte de Soissons disoit tout de même quoi? Souvent on ne savoit s'il ne demandoit point ce que l'on vouloit dire, et cela faisoit des coq-à-Vasnes.
Un homme, dont j'ai oublié le nom, après avoir bien parlé, ne pouvoit s'empêcher de dire contre son propre sentiment : Rien de tout cela.
Un autre entremêloit toujours palatin, patata; un autre par ci, par là.
J'ai aus6i oublié le nom d'un homme de quelque condition qui ajoutoit toujours au bout de ce qu'il avoit dit : Perroquet violet sur la pointe du pied.
Le président Charretou,aux enquêtes, entremêle toujours Je vis ça ; et même dans les sentences il l'a dit jusqu'à trois fois.
Le frère dufeu président Boulanger (c'étoit un marchand) parloit beaucoup et commençoit par ce mot : Response.
Un autre disoit toujours : Ecoutez mon raisonnement ; et cela quand il avoit fait une narration.
Notice biographique
«... Gédéon Tallemant des Réaux, fils aîné du second lit de Pierre Tallemant, et l'auteur des Mémoires, naquit à la Rochelle vers lôig.On voit en efPet, au chapitre des Amours de l'aiileiir, qu'il étoit âgé de dix-sept ans, en iG36, quand une jolie veuve fit battre son cœur pour la première fois.
Deux années après, des Réaux fit un voyage en Italie, avec un de ses frères du premier lit, et avec l'abbé Tallemant, le plus jeune de ses frères germains. L'abbé de Retz, depuis cardinal et archevêque de Paris, venoit d'obtenir, en Sorbonne, le premier lien de la licence en théologie. Il avoit eu pour concurrent l'abbé de La Molhe Houdancourt, protégé du cardinal de Richelieu, et l'avoit emporté sur lui; le ministre, irrité par cette contradiciion, menaçoit les députés de Sorbonne de faire raser les bâtiments qu'il commenroit à élever, et l'orage s'annonçoit comme si violent que la famille de Gondi crut prudent d'éloigner le jeune abbé. Il fut donc décidé que l'abbé de Retz iroit en Italie, et le jeune ecclésiastique accepta avec empressement l'oflre des trois frères Tallemant de voyager de compagnie.
Quoique très-jeune, Tallemant des Réaux étoit déjà doué d'un talent d'observation fort remarquable ; il juge bien l'abbé de Retz. « C'est, dît-il, un petit homme noir, qui ne voit que de fort prés,
« mal fait, laid et maladroit de ses mains à toutes choses... Sa « passion dominante, c'est l'ambition ; son humeur est étrangece ment inquiète, et la bile le tourmente presque toujours. » On reconnoît déjà dans ce portrait le futur cardinal, le héros des brouillons. Des Réaux donne surses premières annéesdes détails d'autant plus curieux qu'on voudroit avoir sur un ho.Time de ce caractère d'autres témoignages que le sien propre, et que d'ailleurs les premières pages de ses Mémoires, où il parloit de sa jeunesse, sont anéanties à toujours.
De retour à Paris, Tallemant prit ses degrés en droit civil et canonique ; son père le deslinoit à la magistrature, il vouloit même lui acheter une charge de conseiller au Parlement, mais des Réaux ne se sentoit aucune disposition pour celte carrière. tt Je haïssois ce métier-là, dit-il, outre que je n'étois pas assez « riche pour jeter quarante mille écus dans l'eau. »
Le père de Tallemant des Réaux jouissoit d'une fortune consi- r dérable ; sa maison étoit opulente ; il est inutile de s'arrêter i longtemps à le défendre d'un reproche dirigé contre lui par Char- t pentier, et répété par Furetière. Le traducteur de la Cijropédie, \ emporté par un mouvement de colère, injuria l'abbé Tallemant en b pleine Académie, jusqu'à lui dire qu'il étoit le fils (Van banque- \ routier de La Rochelle. On sait trop à quelles injustices entraîne | la passion ; toutes les apparences sont ici favorables aux Talle- | mant. Mais si Pierre jouissoit des avantages de la fortune, il ô paroissoit peu disposé à y faire participer ses fils ; aussi des j Réaux chercba-t-il dans un riche mariage les moyens de sortir f^ d'une dépendance qui lui pesoit, et il demanda la main d'Elisa- |i belh Rambouillet, sa cousine germaine. Elle était fille de Nicolas j Rambouillet, frère de sa mère. '
Elisabeth Rambouillet n'avoit que onze ans et demi quand son i cousin la demanda ; le mariage fut convenu, mais la célébration ) en fut différée pendant deux années.
Tallemant, se voyant appelé par cet établissement à jouir d'une t belle existence dans le monde, renonça à prendre un état qui eût l gêné sa liberté ; on voit seulement, par une quittance de l'année i
1O75, entièrement écrite et siîjnéede sa main, que Tallemant des Réaux a exercé la charge de contrôleur provincial ancien des réiïiments, au déparlement de la Basse-Bretagne.
Son mariage dut encore resserrer les liens de parenté qui l'unissoient à Antoine Rambouillet de La Sablière, poète agréable, auteur de madrigaux fins et délicats, et dont la femme, Marguerite Hessein, a été l'amie et le soutien de La Fontaine.
Libre de soins et d'affaires, Tallemant des Réaux se lirra à la culture des lettres, aux soins de sa famille et aux distractions de la société.
Il fut surtout lié d'une amitié particulière avec la marquise d'Angennes de Rambouillet, cette célèbre Arthênice, si souvent chantée par Malherbe, Voiture, Chapelain, mademoiselle de Scudéry, et tant d'autres poètes de son temps.
Aussi Tallemant s'est-il particulièrement attaché, dans ses Historiettes, à peindre la société de l'hôtel de Rambouillet et les différents personnages qui la composoient.
11 fait d'abord passer sous les yeux de ses lecteurs la marquise de Rambouillet, cette dame romaine, qui avoit vécu à la cour de Henri IV, et qui conserva toujours le ton grave et solennel dont sa mère, de la maison de Savelli, lui avoit transmis les traditions. Il amène ensuite le marquis de Rambouillet, Julie d'Angennes et le marquis de Montausier, madame de Grignan, première femme du gendre de madame de Sévigné, l'abbesse de Saint-Etienne, le marquis de Pisani, Voiture, mademoiselle Paulet, Tallemant n'omet personne; il n'est pas jusqu'aux officiers et aux serviteurs de cette illustre maison qui ne trouvent une place dans ses récils.
On ne doit pas être surpris de la préférence marquée donnée par Tallemant à tout ce qui concerne l'hôtel de Rambouillet. Il étoit flatlé de l'accueil qu'il y recevoil, et pour tout ce qui regarde le règne de Henri IV et la régence de Marie de Médicis, Tallemant a principalement recueilli ses anecdotes dans les entreliens de la marquise, dont il n'a été le plus souvent que l'écho. Il a le soin d'en prévenir ses lecteurs ; c'étoit le moyen de méri-
1er d'aulant plus leur confiance. « C'est d'elle, dit-il. que je tiwis « la plus grande et la meilleure partie de ce que j'ai écrit et de « ce que j'écrirai dans ce livre. »
... Doués des mêmes goûts et rapprochés par quelques circonstances, Patru et des Réaux contractèrent, dès leur jeunesse, une amitié qui ne se démentit jamais. Le père de Patru possédoit une ferme à Pommeuse, terre qui appartenoit à Du Puget de Montauron, beau-père de Tallemant, le maître des requêtes. Patru se livroit à son goût pour les lettres avec une passion qui s'accorde difficilement avec la pratique journalière du barreau. Libre de soins et d'affaires, Tallemant vivoit au milieu des gens de lettrés : homme d'esprit sans prétention, il n'écrivoit que pour se distraire; en voilà plusqu'il n'en falloit pour les rapprocher; compagnons déplaisirs, peut-être même de voluptueuses dissipations, ils n'avoient point de secrets l'un pour l'autre. En effet, sans les confidences de Patru, comment des Réaux auroit-il pu placer dans ses récits une foule de traits de la jeunesse de ce dernier, et particulièrement ses amours avec la belle madame Levesque?
Tallemant perdit Patru le i6 janvier i6Si ; il composa pour lui une épitaphe...
Publiée par le père Bouhours, elle a été réimprimée partout, et particulièrement à la suite de la notice jointe aux œuvres de Patru; en voici une autre, qui sent son esprit fort; nous l'avons trouvée, écrite de sa main, dans les manuscrits de Tallemant des Réaux.
Gy gist le célèbre Patru, De qui le mérite a paru Toujours au-dessus de l'envie; Il a savamment discouru, Mais peu de la seconde vie; Heureux s'il n'a trouvé que ce qu'il en a cru 1
Tallemant étoit aussi étroitement lié avec Perrot d'Ablancourt. auteur de tant de traductions qui ne se lisent plus, et qu'on appeloit de son temps les belles infidèles...
Tallemant aimoit la poésie; il l'a cultivée pendant tout le cours
de sa vie. Il parle dune épître ea vers adressée par lui à Ouillet, l'auteur de la Callipédie; il faisoit avec facilité des vers de société. Ses deux Recueils manuscrits, dont il sera parlé plus bas, sont remplis d'opuscules de ce i^enre, parmi lesquels il seroit souvent difficile de disting-uer ceux qu'il a composés luimême de ceux dont il nest que le copiste. Nous citerons cependant un couplet satirique, dont Tallemant est bien certainement l'auteur. Il est écrit de sa main, et surchargé de ratures, corrections et variantes, qui indiquent un travail de composition. Cette petite bluette est empreinte de cette maligne irritation, l'un des traits principaux du caractère de notre écrivain; elle porte en marge la date de i655. Nous pensons qu'elle aura été faite sous les impressions qui vont être indiquées.
Tallemant, comme on l'a déjà vu, étoit issu d'une bonne famille de bourgeoisie, dont une branche, suivant l'expression du temps, avoit commencé à se décrasser. Son oncle Gédéon avoit acheté une charge de secrétaire du Roi , qui, depuis Charles VIII, donnoit la noblesse, et son tils ainsi anobli étoit entré dans le Parlement. Le cousin germain de des Réaux, déjà riche par lui-même, avoit épousé la fille naturelle de Montauron, le Crésus de l'époque, et se trouvoit ainsi appelé à une grande fortune. Devenu maître des requêtes, il avoit suivi la carrière des intendances, et, à force de prodigalités, il s'étoit introduit dans la familiarité des grands seigneurs, qui lui ouvroient leursporles en lui faisant l'honneur de puiser largement dans sa bourse. La position de Tallemant des Réaux étoit très différente. Insouciant par caractère, il n'avoit pas embrassé d'état; et par son mariage avec la fille du financier Rambouillet, ainsi que par son origine, il appartenoit à la classe des hommes de finance, que les nobles appeloient des paysans, quand ils ne les traitoient pas de rnaltôtiers.
Dans ce siêcle-là, la grande fortune ne donnoit pas à elle seule la considération ; les honneurs et les privilèges de la naissance l'emportoient sur tout, et l'on n'admettoit aucune de ces compensations qui, depuis près d'un siècle, mais surtout depuis la révo-
lution de 17S9, résultent du mérite personnel, et d'une bonne éducation réunie à quelques avantages de la fortune; aussi les financiers, simples bourareois, malgré leurs richesses, avoient souvent à dévorer de pénibles humiliations. Les dames, nobles et titrées (i),ne dansoient pas volontiers avec un bourgeois; elles accordoient tout au plus cet honneur à l'homme de robe, qui par sa charge commençoit à sortir de la bourgeoisie. Tallemant rapporte un exemple curieux de la rigueur de ces usages. Une madame Roger, fille d'un pauvre gentilhomme lorrain, n'avoit pas dédaigné de s'allier au HIs d'un riche orfèvre de Paris ; elle soutenoit, il est vrai, que le père de son mari avoit dérogé, en faisant le commerce, et dans sa petite vanité elle réhabilitoit le fils de l'argentier. Cette dame, ayant une fille à marier, recevoit grande compagnie, et Tallemant étoit du nombre de ceux quelle iovitoit. C'étoit l'usage alors que les jeunes gens donnassent les violons aux dames, c'est-à-dire que les uns après les autres ils faisoicnt les frais de la musique du bal. Quand ce vint au tour de des Réaux, la dame reçut sa politesse avec une froideur marquée : « Je voyois bien à sa mine, dit Tallemant, qu'elle avoit « quelque honte qu'un bourgeois lui donnât les violons. » Que l'on juge de la profonde impression que devoit faire sur le bourgeois, homme de cœur, des nuances si irritantes, quand chaque jour il avoit à souffrir les amertumes qui résultoient pour lui de ces usages humiliants! Le ressentiment, très naturel à celui qui avoit la conscience de ce qu'il valoit, cette excitation perpétuelle de l'amour-propre du bourgeois humilié parle courtisan, se réunirent pour dicter à Tallemant le couplet qu'on va lire ; il ne s'en tint pas là, il écrivit ses IJislorieltes, et pour venger la bourgeoisie il immola souvent la noblesse à ses préventions exagérées.
COUPLETS SUR l'air DE la Duchcsse.
Despechez vite de danser, Nobles bourgeois, car voicy La Feuillade,
(i) La femme dnn bourp^eois s'appeloit toujours une demoiselle.
Qui d'une œillade Vous va terrasser.
"S'ous aurez beau donner le bal aux belles, Il n'a respect ni pour vous ni pour elles. Que vous estes à craindre,
Messieurs les plumets (i) !
Oue vous estes à plaindre,
Messieurs du palais !
Car dès que la noblesse En foule aura fendu la presse, INIalçré tous yos escus, Vous ne danserez plus.
... De frivoles couplets nous ont mené un peu loin; nous avons cru que ces considérations pouvoient disposer les lecteurs à mieux juîçer l'écrivain que nos collaborateurs et nous avons fait connoître pour la première fois, et qu'elles étoient de nature à les initier dans les causes qui ont fait naître dans Tallemant des Réaux cet esprit de moquerie et de dénigrement auquel il ne s'est que trop livré.
Tallemant s'eet essayé pour le théâtre; nous avons sous les yeux le brouillon, écrit de sa main, d'une tragédie d'Œdipe. Œuvre de sa jeunesse, cette pièce a dû être composée avant que l'auteur du Cid traitât le même sujet. Tallemant avait quarante ans, en 16.Ô9, quand Corneille fit représenter Œdipe.
Nous avons lu attentivement la tragédie de des Réaux, elle est sagement composée ; mais la versification en est si foible que nous n'y avons rien trouvé qui méritât d'être cité.
Les manuscrits de Conrart contiennent une jolie ballacie de la main de Tallemant. Cette petite pièce respire la même délicatesse que le madrigal sur la Jlenr da lys. Elle doit être de la jeunesse do des Réaux.
Rien n'eçt si beau que la jeune Doris : Son port hautain n'est pas d'une mortelle , Ses doux regards, son amoureux souris,
(i) Les gentilshommes portoient seuls le plumet blanc dans le chapeau. Les talons rouges étoient aussi du costume exclusif de l'homme de cour.
340 TALLEMANT DES RÉALX
Ses traits divins, sa grâce naturelle, De son beau teint la fraîcheur éternelle, De son beau sein la blancheur immortelle, Et ses beaux j^eux plus brillants que le jour, Sur mille cœurs exercent leur puissance. Je l'aime aussi de toute mon amour, Et honni soit celui qui mal y pense!
J'aime d'amour ses aimables esprits.
Ses doux accents, qui charment Philomèle Et son esjirit, délice des esprits.
Et sa vertu, des vertus le modèle :
J'aime son cœur et constant et fidèle.
Oui des vieux temps la bonté renouvelle, Chose si rare en l'empire d'Amour ; Et de ses mœurs l'adorable innocence, Chose si rare aux beautés de la cour ! Mais honni soit celui qui mal y pense !
Elle, qui sait de mon amour le prix, Qui voit ma flamme et si pure et si belle. Oui voit mon cœur si saintement épris, Oui reconnoit la grandeur de mon zèle.
M'honore aussi d'une amour mutuelle ; Et maintenant qu'une absence cruelle hong-e mon creur comme un cruel vautour, Sa belle main, consolant ma souffrance, Par ses escrits me promet son retour; Mais honni soit celui qui mal y pense!