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LE BARON DE PANAT

Le baron de Panât étoit un gentilhomme huguenot d'auprès de Montpellier, de qui on disoit : Lon baron de Panât, puteaa mort que nat, c'est-à-dire plutôt mort que né; car on dit que sa mère, grosse depuis près de neuf mois, mangeant du hachis, avala un petites qui, lui ayant bouché

le conduit de la respiration, la fit passer pour morte ; qu'elle fut enterrée avec des bag'ues aux doig-ts ; qu'une servante et un valet la déterrèrent de nuit pour avoir ses bag'ues, et que la servante, se ressouvenant d'en avoir été maltraitée, lui donna quelques coups de poing-, par hasaixl, sur la nuque du cou, et que les coups ayant débouché son gosier, elle commença à respirer, et, que quelque temps après elle accoucha de lui, qui, pour avoir été si miraculeusement sauvé, n'en fut pas plus homme de bien. Au contraire, il fut des disciples de Lucilio Vanini, qui fut brûlé à Toulouse pour blasphèmes contre Jésus-Christ. Il retira Théophile, et pensa lui-même être pris par le prévôt. C'étoit un fort bel homme. Madame de Sully, qui vit encore, en devint amoureuse, et lui demanda la courtoisie (i). On dit qu'il répondit qu'il étoit impuissant. Cependant il étoit mairie ; mais madame de Sully, qui n'étolt pas belle, ne le tenta pas, et il s'en défit de cette sorte.

A propos de femmes qui sont revenues, on conte qu'une femme étant tombée en léthargie, on la crut morte, et comme on la portoit en terre, au tournant d'une rue, les prêtres donnèrent de la bière contre une borne, et la femme se réveilla de ce coup. Quelques années après, elle mourut tout de bon, et le mari, qui en étoit bien aise, dit aux prêtres : « Je vous prie, prenez bien garde au tournant de la rue. »

Revenons à la petite de Reniez. Son père, pour ôter cet objet de devant ses yeux, la donna à madame de Gastel-Sag-rat, sa sœur. Cette fille, dès l'âge de dix ans, fut admirée pour

(i)Ge mot ne dit pas seulement honnêteté ou civilité, mais encore les grâces et les faveurs que l'on ravit à une dame [Dictionnaire de Le Roux).

TALLEM.VNT DES REAUX

sa beauté et pour la vivacité de son esprit. Madame de Castels Sagrat résolut de ne laisser point échapper un si bon parti et de la marier à son second fils, qu'on appeloit le baron de Gironde; elle les fit épouser que la fille n'avoit encore que onze ans, après avoir obtenu des dispenses du Roi, car ils étoient cousins-germains ethug^uenots. Onditquemadamede Gironde eut de tout temps de l'aversion pour son mari, qui étoit un g'ros homme assez mal bâti ; mais cette aversion s'augmenta très fort, lorsqu'elle se vit cajolée des principaux et des mieux faits de la province; car son mari l'ayant menée à Montauban, après les guerres de la religion, feu M. d'Epernon et M. de La Vallette, son fils, s'y rencontrèrent. Il y avoit aussi alors une autre dame, nommée madame d'Islemade, qui seule pouvoit disputer de beauté avec madame de Gironde. Le père se donna à celle-ci et le fils à l'autre, et toute la ville avec la noblesse des environs se partageant à leur exemple, ce fut comme une petite guerre civile, bien différente de celle dont on venoit de sortir. On dit pourtant que M. d'Epernon n'en eut aucune faveur que de bienséance.

La peste vint là-dessus, qui interrompit toutes les galanteries, et madame de Gironde fut contrainte de se retirer à Reniez. Par malheur pour elle, un avocat du présidial de Montauban, nommé Crimel, se retira dans le village de Reniez. Cet homme étoit méchant, mais il avoit de l'esprit. Il fut bientôt familier avec madame de Gironde, qui en temps de peste ne pouvoit pas avoir beaucoup de compagnie ; et comme elle se plaignit à lui de son mariage, on dit qu'il lui mit dans la tête qu'elle se pouvoit démarier, et que l'espérance qu'il lui en donnoit la charma, de sorte que, pour le récompenser d'un si bon avis, elle lui donna tout ce que peut donner une dame.

La peste a^^ant cessé, elle revint à Montauban, où elle fut plus admirée et plus cajolée que jamais. Le marquis de Flamarens, le baron d'Aubaie, le vicomte de Montpelroux,

MADAME DE GIRONDE 5l

et plusieurs autres g-entilshommes de qualité, y accoururent et y demeurèrent long-temps pour l'amour d'elle. Ce fut alors qu'un de ces messieurs lui ayant donné les violons et n'y ayant point de lieu commode chez elle, elle alla d'autorité avec toute cette noblesse, se mettre en possession de la salle d'un des principaux de Montauban, quoiqu'il la lui eût refusée, en disant pour toute raison que cet homme lui avoil bien de l'obligation, et qu'elle faisoit tout ce qu'elle pouvoit pour le rendre honnête homme.

Cependant l'envie de se démarier s'accroissoit de jour en jour. Pour cela, elle s'avise, afin de n'être plus sous la puissance de son mari, de proposer à Gironde de la laisser aller voir ses oncles maternels pour leur demander qu'ils lui fissent raison des droits que sa mère avoit sur la maison de Panât. Elle y fut et Cadaret, un des frères de sa mère, devint passionnément amoureux d'elle. Cet oncle la porta plus que personne, à demander la dissolution du mariage, et lui fît raison de ce qu'elle prétendoit. Après, le procès étant commencé, il l'accompagna à Castres où on reconnut bientôt qu'il en étoit fort jaloux. Il falloit pourtant bien qu'il souffrît qu'elle fut cajolée, car elle ne s'en pouvoit passer, et ne marchoit point sans une foule d'amants, entre lesquels il y en avoit trois plus assidus que les autres : le baron de Marcellus, jeune gentilhomme de qualité, de l;i Basse-Guyenne, qui étoit à Castres pour un procès; Rapin, jeune avocat plein d'esprit, etRanchin, aujourd'hui conseiller à la chambre. Ce Ranchin a fait beaucoup de vers.

Elle parloit avec une liberté extraordinaire de sa beauté et de ses mourants; on la voyoit aller par la ville bizarrement habillée ; car quelquefois on lui a vu un habit de gaze dans laquelle elle faisoit passer de toutes sortes de fleurs, depuis le haut jusqu'au bas, et je vous laisse à penser si son mourant Ranchin manquoit à l'appeler Flore. Elle dit assez plaisamment à un garçon nommé Cayrol qui lui promettoit de faire des vers sur elle, qu'elle ne prétendoit

pas lui servir de porte-feuille. Elle disoit les choses fort agréablement ; mais ses lettres ne répondoient pas à sa conversation : sa mère écrivoit bien mieux.

Comme son procès tiroit en long"ueur, elle alla pour quelque temps à une terre de Belaire, que Cadaret lui avoit donnée pour ses prétentions. Là, Marcellus et Rapin l'allèrent voir. Ils arrivèrent assez tard ; mais à peine l'eurent-ils saluée qu'on entendit heurter avec violence. C'était un g-entilhomme du voisinag-e, qui venoit l'avertir que son mari s'avançoit avec ving-t ou trente de ses amis pour l'enlever. Ils se mettent à tenir conseil. Le gentilhomme étoit d'avis qu'on se sauvât, parce que la maison ne valoit rien. Mais Rapin, qui ne connaissoit point ce g^entilhomme, et qui espéroit qu'on ne les forceroit pas si aisément, fut d'avis de demeurer. Le baron, ayant su qu'il y avoit compag-nie et qu'on étoit résolu de se défendre, ne voulut point exposer la vie de ses amis et s'en retourna.

Cependant Marcellus, qui n'avoit qu'un amour de g-alanterie, commençai s'engag-er tout de boa. Ellelerepaissoitde belles paroles; car, en fine coquette, elle faisoit que chacun de ses amants croyoit être le plus heureux. Pour Rapin (il est gentilhomme), qu'elle voyoit cadet et d'assez bon g"oût pour conduire une entreprise, elle lui promit plusieurs fois de l'épouser, s'il pouvoit la défaire de Gironde. Mais il lui répondit que quand avec sa beauté elle auroit une couronne à lui donner, elle ne l'obligeroit pas à faire une méchante action.

Afin de contenter, en quelque sorte, Marcellus, qui étoit fort alarmé de ce qu'elle sembloit favoriser plus que lai un certain chevalier de Verdelin, elle lui fit une promesse en ces termes : « Je promets au baron de Marcellus de ne me « remarier jamais, si jesuis une fois libre ; et, si je change « de résolution, que cène sera qu'en sa faveur. » En même temps cependant elle écrivoit au chevalier qu'il eût bonne espérance, et que, pour ce misérable ^parlant de Marcellus),

il n'auroit qu'un morceau de papier pour son quartier d'hiver. Mais toutes ces coquetteries ne plaisoient point à son oncle de Cadaret, qui, par jalousie, ou pour être las de la dame, comme quelques-uns ont dit, se joignit à Gironde , et lui aida à l'enlever.

La voilà donc en la puissance de son mari et prisonnière dans une tour de Castel-Sagrat. Là, ne trouvant point d'autre moyen d'en sortir^ elle cajole madame de Gastel- Sagrat, femme du frère aîné de Gironde, lui représente le tort qu'on lui a fait de la contraindre, à onze ans, de se marier avec un homme pour qui on savoit bien qu'elle avoit de l'aversion; que sans doute le mariag-e seroit déclaré nul, et que si elle vouloit la mettre en liberté, elle épouseroit après M, de Gasque, son frère, qui peut-être ne trouveroit pas ailleurs un meilleur parti. Madame de Castel-Sag-rat, g-ag-née, la fait évader ; mais les maris la suivirent et l'assiégèrent dans un château, nommé de Bèze, où, après avoir résisté quelques jours, elle fut contrainte de se rendre, et fut ramenée à Castel-Sagrat, où Gironde, peut-être las de se donner tant de peines pour une coureuse, ou peut-être déjà amoui^eux d'une autre personne, comme vous le verrez par la suite, consentit à la dissolution du mariage, moyennant deux mille écus pour les frais qu'il avoit faits.

Pour trouver cette somme la dame a recours à son fidèle Marcellus, et lui promet de l'épouser dès que l'affaire sera achevée. Marcellus en tombe d'accord, mais pour assurance il demande d'être saisi cependant de la dispense de mariage, dont la suppression devoit faire dissoudre le mariage. On la lui met entre les mains, et il part aussitôt pour aller faire celte somme. A peine fut-il en son pays, que sa maîtresse lui écrit de la venir retrouver en diligence, et de n'oublier pas d'apporter la dispense dont dépendoit toute l'affaire. Marcellus la va retrouvera Belaire. Aussitôt elle tâche par toutes les caresses imaginables de retii^er sa dispense. Il n'y veut point entendre, et va loger dans une maison du

village. Elle le fait suivre par une femme de chambre et par un garçon de dix à douze ans, qui le prient de souffrir au moins pour toute grâce que ce g-arçon puisse faire une copie de la dispense. Il y consentit enfin, de |>eur de rompre. Mais comme ce g-arçon commençoit à copier, cinq ou six hommes armés entrent dans la chambre en criant : Tue ! tue ! ils tirent leurs pistolets, qui apparemment n'étoient chargés que de poudre. Dans ce désordre, le garçon et la femme de chambre se sauvent avec la dispense. Ces hommes se retirèrent aussi bientôt après, et laissèrent notre baron bien camus. A la chaude, il va rendre sa plainte, et, d'amant de madame de Gironde, devient son plus irréconciliable ennemi. Il la fait condamner à trois mille livres d'amende. Elle, cependant, croyoit avoir fait d'une pierre deux coups : s'être défaite de Marcellus, et avoir trouvé le moyen de rompre le mariage sans le consentement de Gironde et sans lui donner de l'argent. Pour cet effet, elle changede religion, et sur l'exposition qu'elle fait au pape quellea étémariée avec un cousin-germain, sans dispense, et même avant l'âge porté par les lois, elle obtient un rescrit pour la dissolution du mariage adressé à l'ofHcial de Montauban ; mais il se trouva que cette dispense, dont elle avoit l'original, étoit enregistrée au présidial d'Agen, de sorte qu'il fallut revenir capituler avec Gironde, qui avoit aussi changé de religion ; lui s'en tint toujours à ses deux mille écus. Alors il fallut avoir recours à Gasque, frère, comme nous avons dit, de madame de Castel-Sagrat, qui fut plus fin que Marcellus, car il voulut coucher avec elle avant que de donner son argent. Gironde se maria quelque temps après à la fille d'un chandelier de Castel-Sagrat dont il était amoureux. Pour elle, bien qu'elle eût couché avec Gasque, elle étoit encore en doute si elle l'épouseroit, car Rapin lui ayant demandé un jour si tout de bon elle étoit mariée avec Gasque elle répondit : « Selon « : c'est-àdire que si elle étoit grosse, elle l'épouseroit, mais qu'au-

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