LES RELIGIEUSES DE LOUDUN
Le Père Joseph, capucin, se nommoit Leclerc en son nom, et ttoit frère de M. du Tremblay, qu'il fit g-ouverneur de la Bastille. Le cardinal fit connoissance avec lui en Poitou, comme il fut envoyé par ses supérieurs. Jamais il n'y eut homme plus intrig^ant ni d'un esprit plus de feu. Il a toujours eu de g-rands desseins en tête. Un temps il ne faisoit que prêcher la guerre sainte. M. de Mantoue, M. de Brèves, madame de Rohan et lui prenoient fort souvent tout l'Etat du Turc. Depuis, il prit la maison d'Autriche pour but, et il travailla fort avec M. de Charnacé à faire entrer le roi de Suéde en Allemagne. Il se vantoit d'être né pour abattre la maison d'Autriche. Effectivement ce n'étoit pas un sot ; il soulageoit fort le cardinal, et le cardinal ne faisoit pas un pas sans lui. Au commencement il alloit à cheval. Le Père Ange Sabini avoit un jour un cheval entier, et lui une jument. Ce cheval grimpe la jument, et les capuchons des deux moines faisoient la plus plaisante figure du monde (i). Pour éviter ce scandale, on lui donna un carrosse Depuis, il eut litière et toute chose ; il alloit être cardinal s'il ne fût pas mort.
(\) Le Père Joseph dit: « Voilà un imoudcnt animal. » Depuis oa appela ce cheval Ylinjmdenl. (ï.)
En une petite ville de quelque province de France, un homme de la cour alla voir un capucin. Les principaux le vinrent entretenir. Ils lui demandèrent des nouvelles du Roi, puis du cardinal de Richelieu. « Et après, dit le garce dien, ne nous apprendrez-vous rien de notre bon père « Joseph ? — Il se porte fort bien, il est exempt de toutes « sortes d'austérités. — Le pauvre homme ! disoit le g-ar- « dien, — Il a du crédit; les plus grands de la cour le (f visitent avec soin, — Le pauvre homme! — Il a une « bonne litière quand on voyage. — Le pauvre homme ! (( — Un mulet pour son lit. — Le pauvre homme! — « Lorsqu'il y a quelque chose de bon à la table de M. le « cardinal, il lui en envoie. — Le pauvre homme! » — Ainsi, à chaque article, le bon gardien disoit : « Le pauvre homme ! » comme si ce pauvre homme eût été bien à plaindre. C'est de ce conte-là que Molière a pris ce qu'il a mis dans son Tarliife, où le mari, coiffé du bigot, répète plusieurs fois le pauvre homme.
On a cru que la diablerie de Loudun ne fût point arrivée sans lui, car Grandier, curé, et les capucins de Loudun disputoient à qui auroit la direction des religieuses, qui furent ou qui firent les possédées. Il y avoit de l'amour sur jeu, et il y eut un capucin tué. Les capucins, se voyant appuyés du Père Joseph, poussèrent Grandier, et, comme ces religieuses étoient pauvres, ils leur persuadèrent que bientôt elles deviendroient toutes d'or. On les instruisit doncà faire les endiablées. Pour du latin, elles n'en savoient guère, et on disoit que les diables de Loudun n'avoient étudié que jusqu'en troisième. Le Couldray-Montpensier y avoit deux filles qu'il retira chez lui, les fit bien traiter et bien fouetter; le diable s'en alla tout aussitôt. Il pouvoit y en avoir qui ne savoient pas le secret, et qui, par mélancolie, ou parce qu'on le leur disoit, croyoient être possédées. On leur apprit, au moins à la plupart, quelques mots de latin et bien tles ordures. Madame d'Aiguillon y fut, et
mademoiselle de Rambouillet, depuis madame de Montausier. Elles virent faire quelques tours de sauteurs, qu'elles firent faire après à leurs laquais. La ville et surtout les hôteliers s'y enrichirent. On y couroit de toutes parts. Duncan, médecin huguenot, et principal du collège de Saumur, y fut appelé. Il s'en moquavG'est lui qui disoit qu'un médecin étoit animal incombiistibile propter religionem. Ouillet y fut aussi appelé, et des religieuses de Chinon ayant voulu imiter celles de Loudun, il en fit ime satire en vers latins, pour laquelle Bautru lui conseilla de s'éloigner, et le donna au maréchal d'Estrées, avec lequel il fut à Rome en son ambassade extraordinaire.
Le ministre de Loudun, comme on le déficit de mettre ses doig'ts dans la bouche des religieuses, de même que les prêtres y mettoient ceux dont ils tiennent l'hostie, répondit « qu'il n'avoit nulle familiarité avec le diable, et qu'il ne « se vouloit point jouer à lui » . Un diable s'étoit vanté d'enlever le ministre dans sa chaire sur la tour de Loudun. Il n'en fit rien cependant.
Cette badinerie, ou plutôt ce désir de veng'eance des capucins, fut cause que Grandier fut brûlé tout vif; car Eaubardemont, qui étoit bon courtisan, le sacrifia au crédit du Père Joseph. Ce Grandier avoit été galant, et s'étoit fait quelques ennemis dans la ville qui lui nuisirent. Le diable dit une fois: « M. Laubardemont est cocu. » Et Laubardemont, à son ordinaire, mit le soir : Ce que J'atteste être vrai, et signa. Enfin insensiblement cela se dissipa k mesure que le monde se désabusoit.