MADAME D'ALINCOURT
Un g'arçon de Paris, nommé M. de Marcognet, fils d'un maître des requêtes appelé Lang'lois, fit amitié avec feu M. d'Alincourt, père de M. le maréchal de Villeroi,et devint en même temps amoureux de madame d'Alincourt, qui étoit belle, et dont jusque-là on n'avoit encore rien dit. Il la servit fort long'temps sans en avoir la moindre faveur, et il ne se pouvoit vanter que d'être un peu plus obstiné que ses rivaux. Las de cette vaine recherche, il résolut de tout hasarder; et ayant remarqué plusieurs fois queja dame, qui étoit alors à Lyon, dont son mari étoit g-ouverneur, se retiroit fort souvent toute seule dans un cabinet qui étoit tout au bout d'un grand appartement, et que ses femmes se tenoient dans un lieu assez éloig'né, ayant remarqué tout cela, il résolut de l'y surprendre, pour voir s'il ne trouveroit point l'heure du berger. Dans ce dessein, étant à la chasse avec M. d'Alincourt, il se laisse tout exprès tomber dans un bourbier, afin d'avoir prétexte de se retirer. M. d'Alincourt continue sa chasse; Marcognet, de retour, change d'habit, va chez madame d'Alincourt, et la trouve où il vouloit. Après lui avoir conté son accident, il lui dit à quel dessein il s'étoit laissé tomber dans le bourbier, et qu'il étoit résolu déjouer de son reste. Après cela, il va fermer toutes les portes. Je vous laisse à penser si cette femme fut étonnée. Il la jeta sur un lit de repos; elle se défendit autant qu'on se peut défendre; mais comme il étoit beaucoup plus fort qu'elle, à la fin
il en vint à bout, moitié fig'ue, moitié raisin ; elle n'avoit osé' crier de peur de scandale; peut-être aussi que le dessein de cet hommelui avoit semblé une grande marque d'amour. Il lui fit après toutes les satisfactions qu'on peut s'imag-iner. Elle le menaçoit de le faire poig'narder. « Il ne faut point « d'autre main que la vôtre pour cela, lui dit-il, Madame » ; et lui présentant un poignard : « Yeng-ez-vous vous-même, « et je vous jure que je mourrai très content. »
Depuis, elle ne fut pas si cruelle, et ses autres galants n'eurent pas tant de peine que celui-ci.
La Rivière, qui est mort évêque dé Langres, disoit que le cardinal de Richelieu étoit sujet à battre les gens, qu'il a plus d'une fois battu le chancelier Séguier et Bullion. Un jour que ce surintendant des finances se refusoit de signer une cbjose qui suffisoit pour lui faire faire son procès, il prit les tenailles du feu, et lui serroit le cou en lui disant: «Petit ladite, je t'étranglerai. » Et l'autre répondit : « Etranglez,je n'en ferai rien. » Enfin il le lâcha, et le lendemain Bullion, à la persuasion de ses amis, qui lui remontrèrent qu'il ètoit perdu^ signa tout ce que le cardinal voulut.
Le cardinal étoit avare ; ce n'est pas qu'il ne fît bien de la dépense, mais il aimoit le bien. M. de Gréqui ayant été tué d'un coup de canon en Italie, il alla voir ses tableaux, prit tout le meilleur au prix de l'inventaire, et n'en a jamais payé un sol. Il fit pis, car Gilliers, intendant de M. de Créqui, lui en ayant apporté trois des siens par son ordre, et lui en ayant présenté un qu'il le prioit d'accepter, le cardinal dit : « Je les veux tous trois », et les doit encore.
Il ne payoit guère mieux les demoiselles que les tableaux, JNIaiion de l'Orme alla deux fois chez lui. A la première
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visite, il la reçut en habit de satin gris de lin, en broderie d'or et d'arg-ent, botté et avec des plumes. Elle a dit que cette barbe en pointe et ces cheveux au-dessus de l'oreille faisoient le plus plaisant effet du monde. Il la baisa due volte . J'ai ouï dire qu'une autre fois elle y entra en homme: on dit que c'étoit un courrier ; elle-même l'a conté. Après ces deux visites, il lui fit présenter cent pistoles par des Bournais, son valet de chambre, qui avoit fait le
m Elle les jeta, et se moqua du cardinal. On l'a vu
plusieurs fois avec des mouches, mais il n'en mettoit pas pour une. Une fois il voulut débaucher la princesse Marie, aujourd'hui la reine de Polog-ne. Elle lui avoit envoyé demander audience. Il se tint au lit; on la fit entrer toute seule, et le capitaine des g-ardes fit retirer tout le monde. « Monsieur, lui dit-elle,j'étois venue pour... » Il l'interrompit : « Madame, lui dit-il, je vous promets toute chose; je (( ne veux point savoir ce que c'est. Mais, Madame, que vous « voilà propre I Jamais vous ne fûtes si bien ! Pour moi.j'ai « toujours eu une inclination particulière à vous servir. » En disant cela, il lui prend la main. et la lui vouloit mettre dans le lit; elle la retire, et lui veut conter son affaire. Il recommence, et lui veut prendre encore la main. Elle se lève, et s'en va. Le cardinal aimoit les femmes ; mais il craignoit le Roi, qui étoit médisant.
Il étoit avide de louang-es. On m'a assure que, dans une épître liminaire d'un livre qu'on lui dédioit, il avoit rayé héros pour mettre demi-dieu. Une espèce de fou, nommé La Peyre, s'avisa de mettre au-devant d'un livre un grand soleil, dans le milieu duquel le cardinal étoit représenté. Il en sortoit quarante rayons, au bout desquels étoient les noms des quarante académiciens. M. le chancelier, comme le plus qualifié, avoit un rayon direct. Je pense que M. Servien, alors secrétaire d'Etat, avoit l'autre; Bautru ensuite, et les autres au prorata de leurs qualités, pour user des termes du surintendant de La Vieuville. Il y mit Gherelles-
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Bautru, qui n'en étoit point, au lieu du commissaire Habert. G'étoit un Auverg-nat, qui a fait de ridicules traités de chronolog'ie.
Un jour qu'il étoit enfermé avec Desmarest, que Bautru avoit introduit chez lui, il lui demanda : « A quoi « pensez-vous que je prenne le plus de plaisir? — A faire « le bonheur de la France, lui répondit Desmarest, — u Point du tout, répliqua-t-il, c'est à faire des vers. » Il eut une jalousie enrag-ée contre le Cid^ à cause que ses pièces des Cinq-Auteurs n'avoient pas trop bien réussi. Il ne faisoit que des tirades pour des pièces de théâtre. Mais quand il travailloit, il ne donnoit audience à personne. D'ailleurs, il ne vouloit pas qu'on le reprît. Une fois L'Estoile, moins complaisant que les autres, lui dit le plus doucement qu'il put qu'il y avoit quelque chose à refaire à un vers. Ce vers n'avoit seulement que trois syllabes de plus qu'il ne lui falloit. « Là, là, monsieur de L'Estoile, lui dit-il, comme s'il « eilt été question d'un édit, nous le ferons bien passer. » Il avoit assez méchant goût. On lui a vu se faire rejouer plus de trois fois une ridicule pièce en prose que La Serre avoit faite. C'est Thomas Morus. En un endroit, Anne de Boulen disoit au roi Henri VIII, qui lui offroit une promesse de mariag-e : « Sire, des promesses de mariag-e, les « petites filles s'en moquent. » En un autre, elle moralisoit sur la frag'ilité des choses humaines, et disoit au roi que le trône des rois étoit un trône de paille : « C'est donc, disoit «le roi, de paille de diamant. » On appelle une paille certaine marque dans les diamants, qui est un défaut.
Il fît une fois un dessein de pièce de théâtre avec toutes les pensées ; il le donna à Bois-Robert en présence de madame d'Aiguillon, qui suivit Bois-Robert quand il sortit, pour lui dire qu'il trouvât le moyen d'empêcher que cela ne parût, car il n'y avoit rien de plus ridicule. Bois-Robert, quelques jours après, voulut prendre ses biais pour cela. Le cardinal, qui s'en aperçut, dit : « Apportez une chaise à
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« du Bois, il veut prêcher. » M. Chapelain après lit des remarques sur ce dessein par l'ordre du cardinal. Elles étoieut les plus douces qu'il se pouvoit. L'Emiuentissime déchira la pièce, puis il fit recoller les déchirures, le tout dans son lit, la nuit, et enfin conclut à n'en plus parler.
Pour l'ordinaire, il traitoit les g'ens de lettres fort civilement. 11 ne voulut jamais se couvrir parce que Gombauld voulut demeurer nu-tête; et mettant son chapeau sur la table, il dit : « Nous nous incommoderons l'un et l'autre. » Cependant, regardez si cela s'accorde, il s'assit, et le laissa lire une comédie tout debout, sans considérer que la boug'ie qui étoit sur la table, car c'étoit la nuit, étoit plus basse que lui. Gela s'appelle obliger et désobliger en même temps. Cela ne lui arrivoit guère. Vingt fois il a fait couvrir et asseoir Desmarest dans un fauteuil comme lui, et voulut qu'il ne l'appelât que monsieur. On l'a pourtant loué de savoir obliger de bonne grâce quand il le vouloit. Il avoit, à ce que dit La Mesnardière, dessein de faire à Paris un grand collège avec cent mille livres de rente, où il prétendoit attirer les plus grands hommes du siècle. Là il y eut eu un logement pour l'Académie, qui eût été la directrice de ce collège. C'étoit à Narbonne, un peut devant sa mort, que La Mesnardière dit qu'il le fit venir sept ou huit fois pour lui en parler; et il avoit cela si fort dans la tôte que, malgré son mal et toutes les affaires qu'il avoit alors sur les épaules, il y pensoit fort souvent. Il avoit, ajoute La Mesnardièi'e, déjà acheté quelque collège. H laissa une assez belle bibliothèque; mais l'avarice de madame d'Aiguillon et Icpeu de soin qu'elle en a eu la laisse fort dépérir. Feu Tourvillc, grand maréchal-des-logis, quand le Roi alla loger au palais, voulut à toute force en avoir la clef. Après on y trouva pour sept à huit mille livres de livres à dire. Ce fat de La Serre y loge pré.sentement, et y a fait je ne sais quel taudis.
Le cardiual faisoit écrire la ^nuit quand il se réveilloit
Pour cela on lui donna un pauvre petit g-arçon de Nog-entle-Rotrou, nommé Ghéret. Ce g-arçon plut au cardinal, parce qu'il étoit secret et assidu. Il arriva quelques années après qu'un certain homme aj'ant été mis à la Bastille, Laffemas, qui fut commis pour l'interroger, trouva dans ses papiers quatre lettres de Ghéret, dans l'une desquelles il disoit à cet homme ; « Je ne puis vous aller trouver, car « nous vivons ici dans la plus étrange servitude du monde, « et nous avons affaire au plus grand tyran qui fut jamais.» Laffemas porte ces lettres au cardinal, qui aussitôt fait appeler Ghéret, « Ghéret, lui dit-il^ qu'aviez-vous quand « vous êtes venu à mon service ? — Rien, monseigneur. — « Ecrivez cela. Qu'avez-vous maintenant? — Monseigneur, « répondit le pauvre garçon bien étonné, il faut que j'y « pense un peu. — Yavez-vous pensé? dit le cardinal après « quelque temps. — Oui, monseigneur, j'ai tant en cela, « tant en telle chose, etc. — ■ Ecrivez. » Quand cela fut écrit : « Est-ce tout? — Oui, monseigneur. — Vous oubliez, ajouta « le cardinal, une partie de cinquante mille livres. — Mon- (( seigneur, je n'ai pas touché l'argent. — Je vous le ferai « toucher ; c'est moi qui vous ait fait faire cette affaire. » Somme toute, il se trouva six vingt mille écus de bien. Alors il montra ses lettres. « Tenez, n'est-ce pas là votre « écriture ? lisez. Allez, vous êtes un coquin ; que je ne vous « voie jamais. » Madame d'Aiguillon et le grand-maître le firent reprendre au cardinal. Peut-être savoit-il des choses qu'ils craignoient qu'il divulguât. Ge n'est pas que le cardinal ne fdt terriblement redouté. Pour moi, je trouve que TEminentissime, cette fois-là, fut assez clément. Ge Ghéret est maître des comptes. 11 avoit placé un de ses frères chez le grand-maître, qui, je crois, a fait aussi quelque chose.
Le cardinal donna à madame la duchesse d'Enguien une petite chambre, où il y avoit six poupées, une femme en couches, une nourrice quasi au naturel, un enfant, une
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g-arde, une sag-e-femme et la grand-maman. Mademoiselle de Rambouillet, mademoiselle de Bouteville, et autres jouaient avec elles, déshabilloient etcouchoient tous les jours les poupées; on les rhabilloit le lendemain, on les faisoit mang-er, on leur faisoit prendre médecine. Un jour elles voulurent les faire baig"ner, et on eut bien de la peine à les en empêcher, w Ah! disoit la duchesse, que Saint-Maigrin est un (( bon ijarçon ! qu'il joue bien avec les poupées ! »
Il est temps de parler de M. le Grand. Le cardinal, qui ne s'étoit pas bien trouvé de La Fayette, et qui voj'oit bien qu'il falloit quelque amusement au Roi , jeta les yeux sur Cinq- Mars, second fils du feu maréchal d'Effiat.Il avoit remarqué que le Roi avoit déjà un peu d'inclination pour ce jeune seig-neur, qui étoit beau et bien fait, et il crut qu'étant le fils d'un homme qui étoitsa créature, il seroit plus soumis à ses volontés qu'un autre. Cinq-Mars fut un an et demi à s'en défendre; il aimoit ses plaisirs, et connoissoit assez bien le Roi ; enfin son destin l'y entraîna. Le roi n'a jamais aimé personne si chaudement. Il lappeloit cher ami. Au siège d'Arras, quand Cinq-Mars y futavecle maréchal de l'Hospital mener le convoi, il falloit que M. le Grand écrivît deux fois le jour au Roi ; et le bon sire se mit à pleurer une fois qu'il tarda trop à lui faire savoir de ses nouvelles. Le cardinal vouloit qu'il lui dît jusqu'aux bagatelles. Lui ne vouloit dire que ce qui importoit au cardinal ; leur mésintellig'ence commença à éclater quand M. le] Grand prétendit entrer au conseil.
Le cardinal ne trouva pas bon non plus que Cinq-Mars eût voulu être g-rand-écuyer au lieu de premier écuyer de la petite écurie. Le Roi disoit tout en sa présence; il savoit toutes les affaires. Le cardinal en représenta tous les inconvénients au Roi, et que c'étoit un trop jeune homme. Cela outra le grand-écuyer, qui fit maltraiter son espion, La Chenaye, premier valet de chambre, par le Roi. qui le chassa honteusement. Le Roi, en maltraitant La Chenaye, disoit
aux assistants : « Il n'est pas g"entilhomme, au moins. » Il l'appela coquin, et le menaça de coups de bâton. Cinq-Mars s'en lava comme il put auprès du cardinal, en lui disant que cet homme, le mettant mal avec le Roi, l'eût empêché de rendre à SonEminence ce qu'il lui devoit. La Meilleraye, son beau-frère, lui proposa à Ruel, où il fit son apolog-ie, de donner un écrit signé de sa main, par lequel il s'obligeroit de dire au cardinal tout ce que le Roi lui diroit. 11 répondit que se seroit signer sa condamnation.
C'est apparemmentFontrailles(i) qui irrita le plus Cinq- Mars contre l'Eminentissime, car il étoit enragé contre le cardinal, et voici pourquoi. Fontrailles, Ruvigny et autres étoient à Ruel dans l'antichambre du cardinal: on vint dire que je ne sais quel ambassadeur venoit; lecardinal sortaudevant de lui dans l'antichambre, et ayant trouvé Fontrailles, il lui dit, le raillant un peu fortement : « Rangez-vous, « rangez-vous, monsieur de Fontrailles, ne vous montrez « point, cet ambassadeur n'aime pas les monstres. «Fontrailles g'rinça les dents, et dit en lui-même : «Ah ! schelme, tu me (( viens de mettre le poignard dans le sein, mais je te l'y « mettrai à mon tour, ou je ne pourrai. » Après, le cardinal le fit entrer, et goguenarda avec lui pour raccommoder ce qu'il avoit dit. Mais l'autre ne lui a jamais pardonné. Cette parole-là a peut-être fait faire la grande conjuration qui pensa ruiner le cardinal.
Pour en revenir à M, le Grand, l'amiral de Brezé ne faisoit que d'arriver; c'étoit vers l'Avent i64i, quand le cardinal, qui vouloit partir à la fin de janvier pour Perpignan, lui dit qu'il falloit se préparer pour armer les vaisseaux à Brest, et puis passer le détroit pour s'en aller planter devant Barcelone , afin d'empêcher le secours de Perpignan . Quelques jours après, Brezé entra dans la chambre du Roi.
(i) Fontrailles, Lomme de qualité de Languedoc, bossu devant et derrière, et fort laid de visage, mais qui n'a pas la mine d'un sot. 11 est fort petit et gros. (T.)
Pensez que l'huissier ne le laissoit pas gratter deux fois. Le Roi et M . le Grand parloient dans la ruelle . Brezé entend, sans être vu, que M. le Grand disoit le diable du cardinal. Il se retire; il consulte en lui-même. Iln'avoit pas encore vingt-deux ans ; il avoit peur de n'être pas cru. 11 se résout de suivre le Roi à la chasse le plus souvent qu'il pourroit, et s'il trouvoit M. le Grand à l'écart, de lui faire mettre l'épée à la main. Une fois il le trouva assez à propos ; mais voyant venir un chien, il crut qu'il y auroit des gens après. Le lendemain le cardinal lui ordonna de partir le jour suivant. Il fut deux jours caché, faisant travailler à son équipag-e. L'Eminentissime le sut, l'envo^^a quérir, et le malmena. Enfin, le jeune homme, ne sachant plus que faire, va trouver M. de Noyers, et lui dit ce qu'il avoit eu dessein défaire. M. de Noyers lui dit : « Monsieur, ne partez point encore demain. «Le cardinal, averti de tout, le mande, le remercie de son zèle, et le fait partir après lui avoir dit qu'il y mettrait ordre.
Dans le voyage les choses s'aigrirent. Le cardinal vouloit qu'on chassât M. le Grand. Le Roi ne le vouloit pas, à cause que le cardinal le vouloit; non, comme vous allez voir, qu'il aimât encore M. le Grand. L'Eminentissime se retire à Narbonne, sous prétexte de son mal, et laisse Fabert, capitaine aux gardes, mais qui étoit bieu dans l'esprit du Roi, et à qui le Roi avoit même dit un jour qu'il se vouloit servir de lui pour se défaire du cardinal. Ou l'avoit choisi comme un homme de creur et un homme de sens. M. de Thou sonda un jour Fabert pour lui faire prendre le parti de M. le Grand. Fabert lui fit sentir qu'il en savoit bien des choses, et le pria de ne lui lùen dire qu'il fût obligé de découvrir. « Mais vous n'avez, lui dit l'autre, aucune l'écorner pense; vous avez acheté votre compagnie aux gardes. — « Et vous, répondit Fabert, n'avez-vous point de honte d'ê- « tre comme le suivant d'un jeune homme qui ne fait que « sortir de page ? Vous êtes dans un plus mauvais pas que « vous ne pensez. »
Or, voici comment on découvrit que le Roi n'aimoit plus M. le Grand. Un jour, en présence du Roi, on vint à parler de fortifications et de sièges. M. le Grand disputa longtemps contre Fabert, qui en savoit un peu plus que lui. Le feu Roi lui dit : « Monsieur le Grand, vous avez tort, vous qui n'a- « vez jamais rien vu, de vouloir l'emporter contre un homme « d'expérience, w et ensuite dit assez de choses à M. le Grand sur sa présomption, puis s'assit. M. le Grand lui alla dire sottement : « Votre Majesté se seroit bien passée de « me dire tout ce qu'elle m'a dit. » Alors le Roi s'emporta tout-à-fait. M. le Grand sort, et en s'en allant il dit tout bas à Fabert : « Je vous remercie, monsieur Fabert, » comme l'accusant de tout cela. Le Roi vouloit savoir ce que c'étoit; Fabert ne le lui voulut jamais dire. « 11 vous menace peut- « être ■? dit le Roi. — Sire, on ne fait point de menaces « en votre présence, et ailleurs on ne le souffriroit pas. — « Il faut vous dire tout, monsieur Fabert, il y a six mois « que je le vomis (ce sont les propres termes du Roi). Mais (( pour faire croire le conti'aire, et qu'on pensât qu'il m'ena tretenoit encore après que tout le monde étoit retiré, con- « tinua le Roi, il demeuroit une heure et demie dans la « g-arde-robe à lire l'Arioste. Les deux premiers valets de « garde-robe étoient à sa dévotion . Il n'y a point d'homme « plus perdu de vices, ni si peu complaisant. C'est le plus « grand ing'rat du monde. Il m'a fait attendre quelquefois c( des heures entières dans mon carrosse, tandis qu'il crapu- « loit. Un royaume ne suffiroit pas à ses dépenses. Il a, à (( l'heure que je vous parle, jusqu'à trois cents paires de « bottes. » La vérité est que M. le Grand étoit las delà ridicule vie que le Roi menoit, et peut-être encore plus de ses caresses. Fabert donna avis de tout cela au cardinal. M. de Ghavig-ny, qu'il envoya trouver Fabert, ne pouvoit croire ce qu'il enteudoit. Gela donna courage au cardinal, qui, voyant qu'après cela M. le Grand faisoit toujours bonne mine, conjectura qu'il y avoit quelque grande cabale qui le
soutenoit ; c'étoit ce traité d'Espag-ne. Avant que de dire mes conjectures sur le moyen par lequel il l'eut, je dirai quelle étoit la résolution du cardinal. Un peu devant sa retraite de Narbonne, sous prétexte de sa maladie, le cardinal dictoit un manifeste dont les cahiers ont été brûlés. Il parloit de se retirer en Provence, ta cause du comte d'Alais. Il espéroit que ses amis l'y viendroient joindre. Il partit effectivement, après s'être fait dire par les médecins que l'air de la mer lui étoit si contraire qu'il ne g-uériroit poini, s'il ne s'en éloignoit pas davantag-e. Et au lieu d'aller par terre, pour plus g-rande sûreté, il se mit sur le lac pour aller à Tarascon, disant que le branle de la litière lui faisolt mal. Comme il étoit prés de passer le Rhône, on dit qu'un courrier, qui ne lavoit point trouvé à Narbonne, arriva avec un paquet du maréchal de Brezé, vice-roi de Catalog-ne, qui, en quatre lig-nes, lui mandoit qu'une barque ayant échoué à la côte, on y avoit trouvé le traité de M. le Grand ou plutôt le traité de M. d'Orléans avec TEspag-ne, et qu'il le lui envoyoit.
Voilà le bruit qu'on fit courir, mais ce n'est pas la vérité. Le cardinal (à ce qu'a dit Charpentier, son premier secrétaire, qui peut avoir été trompé comme un autre, et qui a conté l'aventure de la barque), fort surpris, commanda que tout le monde se retii'ât, excepté Charpentier. « Faites-moi « apporter un bouillon, je suis tout troublé. » Charpentier le va prendre à la porte de la chambre, qu'on ferme après au verrou. Alors le cardinal, levant les mains au ciel, dit : (( 0 Dieu ! il faut que tu aies bien du soin de ce « royaume et de ma personne ! Lisez cela, dit-il à Charce pentier, et faites-en des copies. » Aussitôt il envoie un exprès à M. de Chavigny, avec ordre de le venir trouver quelque part qu'il fût. Chavigny le vint trouver à Tarascon, car il jug-ea à propos de passer le Rhône. Chavigny, chargé d'une copie du traité, va trouver le Roi. Le cardinal l'avoit bien instruit. « Le Roi vous dira que c'est une faus-
LE CARDINAL DE RICHELIEU 6q
« seté, mais proposez-lui d'arrêter M. le Grand, et qu'après « il sera bien aisé de le délivrer si la chose est fausse; mais « que si une fois l'ennemi entre en Champag-ne, il ne sera a pas si aisé d'y remédier. » Le Roi n'y manqua pas ; il se mit en une colère horrible contre M. de Noyers et M. de Chavigny, et dit que c'étoit une méchanceté du cardinal, qui vouloit perdre M. le Grand. Ils eurent bien de la peine à le ramener; enfin pourtant il fît arrêter M. le Grand et puis alla à Tarascon s'éclaircir de tout avec le cardinal.
A Lyon, M. le chancelier dit tant à M. le Grand que le Roil'aimoit trop pour le perdre, que cela n'iroit qu'à quelque temps de prison, que Sa Majesté auroit égard à sa jeunesse, que le pauvre M. le Grand en crut quelque chose et confessa tout. Après, de peur de la question qu'on lui présenta, et qu'on lui eût donnée jusqu'à la mort, il persista. Il crut toujours que le Roi ne soufFriroit jamais qu'on le fît mourir, mais que seulement on l'éloigneroit, et qu'étant si jeune il auroit le loisir de laisser mourir le cardinal, et qu'après il reviendroit à la cour. D'abord il confessa tout en secret à M. le chancelier seul. Quand le Roi passa, il dit cent puérilités au chancelier, entre autres qu'il n'avoit pu jamais accoutumer ce méchant g-arçon à dire son Pater tous les jours (i). M. le chancelier dit au cardinal : c( Pour « M. le Grand, cela va assez bien, mais pour l'autre je ne « sais comment nous ferons. »
M. le Grand, après divers interrogatoires, fut conduit au palais de Lyon. On le fit venir devant les commissaires; car pas un, non pas même M. de Thou, qui devoit savoir cela, ne déclina, et cela dans l'opinion qu'il avoit, que le Roi ne demandoit d'autre satisfaction, sinon qu'il avouât publiquement son crime. Il fit d'une manière tout-à-fait débarrassée, et en termes dignes d'un cavalier, toute l'his-
(i) Une autre fois, en faisant des confitures, le Roi dit : « L'âme de « Cinq-Mars étoit aussi noire que le cul de ce poêlon. » (T.)
toire de sa faveur. Ce fut là qu'il avoua que M. de Thou savoit le traité, mais qu'il l'en avoit toujours détourné. On i le confronta après à M. de Thou, qui ne fit que lever les épaules comme en le plaig-nant, mais ne lui reprocha point i de l'avoir trahi. M. de Thou allégua la loi Conseil, sur la- | quelle a été faite l'ordonnance de Louis XI, qui n'a jamais j eu lieu, mais il expliqua mal cette loi, prenant toujours t conscii pour complices : il y a bien de la différence. M. de ( Miroménileut le courage d'ouvrir l'avis de l'absolution pour 1 lui. Le cardinal, s'il eût vécu plus longtemps, ne lui en eut i pas voulu de bien. Un exemple qu'on allégua d'un homme
de qualité, nommé , que le premier président de Thou
fit mourir pour la même chose, nuisit fort à son petitfils.
M. le Grand croyoit si peu mourir que, comme on le voulut faire manger pour lui prononcer après sa sentence, il dit : « Je ne veux point manger ; on m'a ordonné des pilu- (( les, j'ai besoin de me purger, il faut que je les aille pren- « dre. » Il mangea peu. Après on leur prononça leur sentence. Une chose si dure et aussi peu attendue ne fit cependant témoigner aucune surprise à M. le Grand. Il fut ferme, et le combat qu'il souffroit en lui-même ne parut point au dehors. Quoiqu'on eût résolu de ne lui point donner la question, comme portoit la sentence, on ne laissa pas de la lui présenter; cela le toucha, mais ne lui fit rien faire qui le démentît, et il défaisoit déjà son pourpoint, quand on lui fit lever la main pour dire la vérité. Il persévéra, et dit qu'il n'avoit plus rien à dire. Il mourut avec une grandeur de courage étonnante, ne s'amusa point à haranguer, salua seulement ceux qu'il reconnut aux fenêtres, se dépêcha, et quand le bourreau lui voulut couper les cheveux, il lui ôta les ciseaux, et les donna au frère du Jésuite. Il vouloit qu'on ne lui en coupât qu'un peu par derrière; il retira le reste en devant. Une voulut point qu'on le bandât. 11 avoit les yeax ouverts quand on le frappa, et tenoit le billot si ferme qu'on
eut de la peine à en retirer ses bras.' On lui coupa la tète du premier coup.
Lecardinal, qui avoit traîné M. de Thou après lui surle Rhône, eut bien delà peine à gagner la Loire. On le portoit dans une machine, et pour ne le pas incommoder, on rompoit les murailles des maisons où il log'eoit, et si c'étoit par haut, on faisoit une rampe dès la cour, où il entroit par une fenêtre dont on avoit ôté la croisée. Vingt-quatre hommes le portoient en se relayant. Une fois qu'il eut attrapé la Loire, on n'avoit que la peine de le porter du bateau à son log-is. Madame d'Aiguillon le suivoitdans un bateau àpart; bien d'autres gens en firent de même. C'étoit comme une petite flotte. Deux compagnies de cavalerie, Tune deçà, l'autre delà la rivière, [i'escortoient. On eut soin de faire des routes pour réunir les eaux qui étoient basses ; et pour le canal de Briai^e, qui étoit presque tari, on y lâcha les écluses. M. d'Enghien eut ce bel emploi. Il passa aux bains de Bourbon-Lancy ; mais ce remède ne lui servit guère. On trouva dans Pline que deux consuls romains étoient morts de fièvres qu'ils prirent, comme lui, dans la Gaule narbonnaise. Le cardinal étoit sujet aux hémorroïdes, et Juif l'avoit une fois charcuté à bon escient.
Le Roi ne fut voir le cardinal qu'un peu avant qu'il mourût, et, l'ayant trouvé fort mal, en sortit fort gai. Le curé de Saint-Eustache vint pour l'assister. On assure qu'il lui dit qu'il n'avoit d'ennemis que ceux de l'Etat, et que madame d'Aiguillon étant entrée tout échaufl'ée, et lui ayant dit : « Monsieur, vous ne mourrez point, une sainte « fille, une brave carmélite, en aeuune révélation. — Allez, « allez, lui dit-il, ma nièce, il faut se moquer de tout cela, « il ne faut croire quà l'Evangile. »
( On a dit qu'il étoit mort fort constant. Mais Bois-Robert dit que les deuxdernières années de sa vie, le cardinal étoit devenu tout scrupuleux, et ne vouloit pas souArir le moindre mot à double entente. Il ajoute que le curé de Saint-
Eustache, à qui il en avoit parlé, ne lui avoit point dit que le cardinal fût mort si constamment qu'on l'avoit chanté. M. de Chartres (Lescot) a dit plusieurs fois qu'il ne connaissoit pas le moindre péché à M. lecardinal. Par ma foi! qui croira cela pourra bien croire autre chose.